FERMETURE DE PÔLE-ARTS 58 (NEVERS), LA LIBRAIRIE REPRISE EN 2014 PAR LE MONTLUÇONNAIS DIDIER PSZONAK

MISE À JOUR: 21 OCTOBRE 2016

Jean-Paul PERRIN

 

 La fermeture d’une librairie – une de plus – est toujours une triste nouvelle, surtout lorsque ses repreneurs, malgré les risques qu’ils avaient pris, croyaient à leur projet et y avaient  mis beaucoup d’énergie. C’est ce qui vient d’arriver, avec la mise en liquidation, le 15  juin dernier, de Pôle-Arts 58 à Nevers. La librairie avait été  reprise en février 2014 par les Montluçonnais Didier Pszonak et Marie-Édith Bournet, déjà cogérants de la Librairie des écoles, le vénérable établissement montluçonnais de l’avenue Marx-Dormoy. Vu du Bourbonnais  a choisi de revenir sur une aventure qui n’aura duré que deux ans…

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Didier Pszonak…La gestion…

Tout avait commencé avec la déconfiture du groupe Chapitre qui avaient constitué à l’échelle nationale, par une série de rachats de librairies indépendantes,  une chaîne. En décembre 2013, lors du dépôt de bilan suivi de la mise en liquidation du groupe Chapitre, de nombreuses librairies se sont ainsi  retrouvées menacées de disparition. À Clermont-Ferrand, la Librairie des Volcans, après avoir failli être emportée dans la tourmente, a réussi à surmonter l’épreuve, à la fois grâce à la mobilisation de ses clients, attachés à « l’institution » et  à  la détermination d’une grande partie des salariés qui ont mis en commun leurs indemnités de licenciement pour créer une Scop. Les Volcans semblent aujourd’hui sauvés et, même si rien n’est jamais définitivement gagné, ils peuvent envisager l’avenir avec davantage de sérénité, au vu des premiers chiffres. On pourra se reporter sur ce blog à l’article Libraires et librairies (juillet): Les Volcans d’Auvergne, chronique d’une reprise réussie.

... et Marie-Édith Bournet, associés dans la reprise de Pôle-Arts 58
Marie-Édith Bournet…L’animation commerciale  de Pôle-Arts 58

À Nevers, la survie de la librairie Chapitre a été assurée par deux libraires montluçonnais, Didier Pszonak, déjà repreneur de la Librairie des écoles en 1996, et son associée, Marie-Édith Bournet. S’il fallait  beaucoup de courage et une motivation importante, compte tenu des enjeux, les deux Montluçonnais, professionnels confirmés, n’avaient pas hésité à franchir le pas. Leur détermination avait aussi permis de susciter une synergie des acteurs locaux, que ce soit la Mairie de Nevers,  la Chambre de Commerce et d’Industrie ou la plateforme Initiatives Nièvre, qui avaient accepté de les  accompagner  et de les  soutenir dans cette réouverture.

En février 2014, forts de ces appuis et de la confiance de leurs fournisseurs, que ce soit  pour les produits, livres, CD, papeterie ou pour les prestataires de services informatiques et mobiliers, ils avaient déposé les statuts de la société Pôle-Arts 58, avec des  objectifs précis. D’abord, il s’agissait de relancer la librairie promise à fermeture et de maintenir 10 emplois sur les 13 que comptait l’ex-librairie Chapitre, tout en améliorant encore leurs compétences par une politique de formation. Les deux  chefs d’entreprise comptaient aussi  instituer une plus grande implication des collaborateurs dans la gestion de l’offre culturelle.  Ensuite, au-delà de la vente des livres et des produits culturels, les repreneurs s’inscrivaient dans une volonté plus générale de redynamisation du centre ville, Nevers n’échappant pas au phénomène des fermetures commerciales dans le centre, au profit de la périphérie.

• Pour ce faire, ils avaient souhaité faire de la librairie un espace culturel à part entière, vendant des livres bien sûr, mais aussi des CD, des DVD et même des produits informatiques ou créatifs. Pôle-Arts 58 devait aussi accueillir des auteurs, à la fois pour des séances de dédicaces mais aussi pour des échanges et des débats avec les lecteurs et des animations thématiques. Des expositions artistiques étaient aussi programmées.  Pour mener leur projet à bien, Marie-Édith Bournet et Didier Pszonak, forts de leur expérience montluçonnaise,  s’étaient réparti les rôles: à elle l’animation commerciale de la librairie, à lui la gestion commerciale, les finances et le management. Autre élément de leur stratégie : s’adapter au plus près possible aux goûts et aux demandes des consommateurs locaux pour faire de leur librairie un espace vraiment unique dans sa zone d’implantation. À terme, Pôle Arts 58 aurait dû devenir un élément moteur dans une redynamisation plus globale du centre de Nevers.

• Pour enrichir leur offre de livres, Didier Pszonak et Marie-Édith Bournet avaient rejoint le réseau des magasins licenciés de Maxilivres, spécialiste du livre neuf à prix réduit, avec 50 à 80 % de remise, en proposant des queues de tirages ou des livres issus du déstockage des éditeurs. C’est ce qui avait conduit à l’aménagement d’un coin Maxilivres au sein du magasin.

• Sur l’exercice 2015, avec un chiffre d’affaires de 1,41 million d’€, dont 870 000 € pour le secteur livres,  le pari du nouveau concept de Pôle Arts 58 semblait en voie d’être gagné. La papeterie, dans le cadre du réseau Calipage constituait une autre source d’activités et de revenus. Pole-Arts 58 pointait ainsi  en 258ème position dans le classement annuel 2016 des 400 plus importantes librairies de l’hexagone, établi par le revue professionnelle Livre Hebdo.

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Le magasin Fnac de Nevers, ouvert en novembre 2015

• Pourtant ce scénario gagnant devait être remis en cause en novembre 2015 par l’arrivée  d’un concurrent redoutable, la Fnac. Après avoir quadrillé depuis près d’un demi-siècle les grandes villes, l’enseigne  vise désormais les villes moyennes de province. Elle s’est ainsi implantée dans 14 villes en quelques mois. Après Aubenas et Dole, est venu  le tour de Nevers. Installée sur le site Colbert, avec  625 m2 de surface de vente et une douzaine de salariés, la Fnac est entrée en concurrence frontale avec Pôle-Arts 58, que ce soit pour les livres, les  DVD ou le matériel informatique.Une chaîne de magasins, disposant de solides appuis,  face à un indépendant, donc un combat forcément inégal.

• En quelques mois, lactivité commerciale et les finances de Pôle Arts 58 se sont  retrouvées déstabilisées et les difficultés se sont accumulées. Au printemps dernier, dans une interview publiée par le Journal du Centre, Didier Pszonak listait les principaux écueils : « Les prévisions n’étaient pas bonnes, le chiffre d’affaires en baisse depuis l’arrivée de la Fnac, des centres-villes qui se vident, le contexte économique, une procédure aux prud’hommes, le magasin qui n’est pas aux normes d’accessibilité, un loyer trop élevé de 12.700 € par mois ». Il se disait alors « déçu et fatigué », face à l’accumulation des difficultés.

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Didier Pszonak, « déçu et fatigué« …

• Dans un premier temps, le 16 mars, le tribunal de commerce de Nevers avait prononcé l’ouverture d’une procédure de sauvegarde, à  la demande de Didier Pszonak. À cette époque, celui-ci semblait encore croire en  la pérennité de la librairie indépendante : « C’est une procédure qui permet de voir si on peut continuer, avait-il alors expliqué à la presse. J’ai préféré en passer par là avant que les difficultés ne soient trop importantes. Notre chiffre d’affaires a baissé d’environ 30 %. Cette année a été compliquée pour nous. Il y a une baisse de fréquentation du centre-ville, l’arrivée d’un concurrent supplémentaire et un contexte économique difficile. Il y aura des licenciements, je ne sais pas encore combien. Je ne suis pas abattu, je suis déçu car j’ai investi et pris des risques. On va essayer de se battre. Il va falloir adapter le magasin, le loyer, les fournisseurs, les emplois, le stock face à la baisse de chiffre d’affaires. Il ne faut pas avoir peur d’en passer par là pour être aidé », avait-il conclu.

• Malheureusement et  faute de voir  la situation se redresser,  Pôle-Arts 58 devait être mis en liquidation judiciaire par le tribunal de commerce de Nevers, le 15 juin. Une procédure qui a entraîné automatiquement la fermeture définitive de la librairie et le licenciement de ses neuf salariés. Ultime étape de ce naufrage : le 3 octobre, le liquidateur judiciaire a mis en vente aux enchères l’ensemble du stock, une vacation dont le montant total a atteint la somme (dérisoire) de 57 000 €. Conclusion de Didier Pszonak : « On a fait tout ce qu’on a pu, mais on ne pouvait plus continuer à mettre de l’argent dedans ». La fin de Pôle Arts 58 apparaît pour le commerce du quartier, dont c’était une « locomotive » comme  « une désolation ».

telechargement-7• Seul point positif de cette aventure, la liquidation de Pôle arts 58 n’impacte pas la Librairie des écoles à Montluçon, les deux entités étant indépendantes, même si elles ont les mêmes dirigeants. Celle-ci poursuit donc normalement ses activités. En 2015, elle affichait un chiffre d’affaires de 1,1 million d’€ contre 1,3 millions d’€ en 2013 et 1,2 million d’€ en 2012. Entre la disparition de la librairie Lebienheureux, véritable institution pendant près d’un siècle,  et celle de Point-Virgule, créé dans les années 1980, elle reste avec le Talon d’Achille l’une des très rares librairies indépendantes de la cité des bords du Cher.

• En  face, la concurrence reste particulièrement forte avec les enseignes Cultura et Leclerc mais avec aussi les hypermarchés  Auchan et Carrefour. Ces derniers  disposent d’un rayon livres,  certes moins diversifié  que leurs deux concurrents, mais suffisant pour détourner une partie de la clientèle du chemin des librairies…Sans oublier la concurrence implacable des Amazon et autres Fnac.com.

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Le  magasin Fnac de Vichy, ouvert en  novembre 2013…en attendant celui de Montluçon

• La situation pourrait  encore se compliquer à l’horizon du deuxième semestre 2017. La direction de la  Fnac a validé, le 27 octobre, le projet d’ouvrir un magasin franchisé, dans la Galerie Carrefour, dont plusieurs boutiques se retrouvent vacantes.  Selon La Montagne (21 octobre), le projet sera porté par NSM Investissements.  La société  est déjà propriétaire  d’un magasin identique, ouvert en novembre 2013,  à Vichy,  au   centre commercial des  Quatre-Chemins.

• En septembre, elle a inauguré  un nouveau site à Bourg-en-Bresse, selon le même concept de « Fnac Proxy« .  Depuis quelques années, la Fnac qui vise à s’implanter dans des villes moyennes s’est ouverte à la franchise, avec des magasins plus petits, entre 600 et 900 m2. Si le projet se concrétise, on pourra y trouver, à côté des livres, CD, appareils vidéo, hi-fi et électroniques, du petit électroménager. Il est prévu de créer 14 emplois.

• Il reste à s’interroger sur le fait de savoir si le commerce « traditionnel du livre«  à Montluçon  y survivra et si on pourra échapper à un « scénario catastrophe«  du type de celui de Nevers. Pour les promoteurs du projet, « il existe un potentiel à Montluçon« , justifiant cette création et « chacun est sur son créneau« … Des affirmations qui restent à vérifier et qui ne dissipent pas totalement les inquiétudes.

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