◘ L’ENTREPRISE SAGEM (SAFRAN) À DOMÉRAT: LA TRAVERSÉE DU XXè SIÈCLE (1933-2000)

MISE À JOUR 19 JUIN  2017

Jean-Paul PERRIN

 • Il y aura bientôt 85  ans, l’usine S.A.G.E.M . de la Côte-Rouge, à Domérat,   sortait de terre et accueillait ses toutes premières équipes d’ouvriers et de techniciens. On était à la fin de l’année 1933 et, quelques mois plus tôt, outre-Rhin, Hitler était arrivé au pouvoir… En quelques années, elle allait devenir ce qu’elle est restée depuis : une des entreprises phares de l’agglomération montluçonnaise et l’un des principaux centres de production du groupe. L’aventure de la Société d’Applications Générales d’Electricité et de Mécanique, née de la volonté de Marcel Môme,  un jeune ingénieur des Arts et métiers, avait commencé huit ans auparavant, dans un hangar désaffecté des Chemins de fer de l’Etat, avenue de Clichy, à Paris. Avec la Côte-Rouge, la S.A.G.E.M. ouvrait son deuxième site industriel, prélude à son développement futur.

• À l’heure où la S.A.G.E.M. est devenue  une des  composantes du groupe SAFRAN,  il n’est sans doute pas inutile de rappeler, à travers l’exemple de l’usine de la Côte-Rouge,  que ces trois quarts de siècle ne furent pas qu’un “long fleuve tranquille”…Cet article, qui ne prétend  évidemment pas à l’exhaustivité, est centré sur la période comprise entre 1933-34, date de  l’ouverture de l’usine de la Côte-Rouge, et  l’aube des années 2000. En d’autres termes, la traversée du XXème siècle…

 

« PRÉHISTOIRE » DE LA S.A.G.E.M…AVANT SON INSTALLATION À DOMÉRAT (1925-1933)

 ◘  FONDATEURS ET  FONDATION

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◘ Marcel MÔME (1899-1962), le fondateur

• L’histoire de la S.A.G.E.M est indissolublement liée à celle  de son fondateur, Marcel Môme (1) , un jeune ingénieur des Arts et Métiers, né le  11 janvier 1899 à Clermont-Ferrand.  D’origine modeste, il est le fils de Pierre Môme, un employé de l’octroi, chargé de percevoir des redevances municipales sur certaines denrées entrant dans la ville, et de Marie Môme, née Dufour, une couturière. Tous les deux ont foi dans la promotion sociale par l’école de la République. Après le passage obligatoire par l’école communale, Marcel Môme a montré suffisamment de dispositions pour qu’on le pousse à poursuivre des études dans l’enseignement technique, une voie qui devrait le conduire, au pire,  à un emploi d’ouvrier qualifié, voire d’agent  de maîtrise, et au mieux,  à la préparation du prestigieux  concours de l’école Nationale des Arts et Métiers de Cluny où il sera admis en 1917. Il y  côtoie alors certains de ceux qui contribueront, quelques années plus tard,  au démarrage de la future  S.A.G.E.M.

• La Grande guerre, dévoreuse d’hommes et de vies, le rattrape en 1918. A dix-neuf ans, avec sa classe d’âge, il se retrouve appelé sous les drapeaux,  ouvrant une parenthèse dans le cours de ses études. C’est seulement en 1920 qu’il est rendu à la vie civile et, en 1921, il sort enfin de Cluny, nanti de son diplôme d’ingénieur des Arts et métiers. Dans une  France qui panse ses plaies et qui s’est lancée dans la Reconstruction, avec la reconversion industrielle vers l’économie du paix, les propositions ne manquent pas pour un jeune Gadzart. Il trouve ainsi un premier emploi dans la capitale auvergnate, à l’usine des frères Michelin, avant de rejoindre la  Compagnie des Signaux et d’Entreprise Electrique. La société dirigée par Félix  Verny, vient de créer un nouvel établissement à Riom. Malgré ses diplômes, Marcel Môme est embauché d’abord  comme  simple ajusteur. Cette pratique qualifiée parfois « d’usinage » est alors courante et elle le restera à la S.A.G.E.M. jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. Elle vise à donner une formation pragmatique, en prise directe avec la réalité  des postes de travail, tout en faisant découvrir les rouages de l’entreprise à ceux qui auront à y occuper des postes de responsabilité.

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◘ Le tout premier atelier de la SAGEM, avenue de Clichy, à Paris (1925): un simple hangar désaffecté…

• Au confort d’une carrière qui s’annonçait brillante et sans histoires, Marcel Môme préfère l’aventure de la création de l’entreprise. A vingt-cinq ans, l’homme est ambitieux et parce qu’il veut voler de ses propres ailes, il quitte la Compagnie des Signaux en 1924. Quelques semaines plus tôt, le 2 juin 1924, il avait épousé Claudine Masson-Verny, la fille du directeur de la Compagnie des signaux. De cette union naîtront deux fils, Pierre et Marcel Môme, ainsi que deux filles, Claudine et Pierrette Môme (2). C’est à Paris qu’il s’installe en 1925 pour  fonder la Société d’applications générales d’électricité et de mécanique ou S.A.G.E.M. avec un capital de 250.000 F (soit l’équivalent d’environ 200 000 Euros d’aujourd’hui). En bon Auvergnat, il sait que les finances lui sont comptées et il n’est pas question de se lancer avec de tels moyens dans des investissements immobiliers. La jeune entreprise se contentera donc de louer  aux Chemins de fer de l’Etat un atelier désaffecté de 400 m2, aux allures de hangar, situé au 175 bis avenue de Clichy à Paris.

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◘ Plan de l’atelier de Clichy ou l’art de rationaliser l’espace au maximum

• L’objectif est clair : « faire de la mécanique ». Pour y parvenir, le jeune ingénieur n’est pas sans atouts. Grâce à ses passages chez Michelin et à la Compagnie des Signaux, outre une solide expérience qu’il a pu acquérir, il a ses entrées dans les deux entreprises, qui vont figurer parmi ses tout premiers donneurs d’ordres. Il a également noué des  liens en Auvergne et à Cluny  avec des hommes prêts à le suivre dans l’aventure de la création. Enfin, il est assuré du soutien financier de son beau-père, Félix Verny, et de la Compagnie des Signaux. Premier patron de la S.A.G.E.M. jusqu’à son décès en 1962, il « inaugure » une tradition qui va perdurer pendant près de soixante ans :  celle des ingénieurs des Arts et métiers appelés à diriger l’entreprise. Elle s’achèvera avec son gendre, Robert Labarre (1922-1999), avant que celui-ci ne passe le relais à son second gendre, Pierre Faurre (1942-2001), un polytechnicien. Peu enclin aux confidences, avare de paroles, homme d’action avant tout, apparaissant rarement dans les médias, mais gros travailleur, Marcel Môme  restera finalement peu connu du grand public (3).

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◘ Jean BORNET, entré à la SAGEM en 1925, comme « ouvrier à l’étau« , était le dernier survivant des « historiques » de la SAGEM en 2005

• Toujours par souci d’économie, la plupart des machines ont été  achetées d’occasion et beaucoup d’entre elles proviennent d’une usine de Saint-Etienne qui avait été ravagée par un incendie. Quant aux tout premiers collaborateurs directs, ils arrivent principalement de l’Auvergne et du Bourbonnais. Ils s’appellent  André Alajouanine  (ancien maître tourneur à la Compagnie des Signaux, né à Lapeyrouse en 1899),  Henri Michard (ami d’enfance de Marcel Môme, né au Montet en 1901, autodidacte de la mécanique, et futur directeur des usines SAGEM), Albert Durin, Louis Vernadat ou encore Jean Bornet (4). Ce dernier, resté fidèle à Montluçon, était en 2005 l’ultime survivant de cette toute première équipe d’une vingtaine de personnes, après le décès de Louis Vernadat, un an plus tôt, ce qui en faisait une véritable mémoire vivante de l’entreprise.

• Né en 1907, Jean Bornet  était  entré à la SAGEM le 1er septembre 1925 comme simple « ouvrier à l’étau » et il y a fait carrière jusqu’en septembre 1972, date à laquelle il a fait valoir ses droits à la retraite, en tant que Chef du personnel de l’usine  de la Côte Rouge. Le recrutement, se faisait alors par relations personnelles. On connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un…Pour vérifier les compétences réelles du futur ouvrier, on lui fait réaliser une pièce relativement compliquée à exécuter. Jean Bornet nous a confié avoir été convoqué par Marcel Môme en personne afin de lui signifier son renvoi pour cause de non conformité de la pièce réalisée. Sur les conseil d’André Alajouanine, il laissera passer quelques jours avant de se représenter dans l’entreprise qui, cette fois-ci, lui ouvrira une carrière de près d’un demi-siècle. Un tel parcours, avec de telles conditions de recrutement,  est alors loin d’être unique.

◘  LES PREMIÈRES FABRICATIONS 

Quand SAGEM fabriquait des pièces pour le Pathé baby...
◘ Quand SAGEM fabriquait des pièces pour le Pathé Baby

• Dans le hangar des l’avenue de Clichy, à l’espace vite saturé, on s’oriente vers deux types de fabrications, en refusant dès l’origine toute spécialisation ou toute dépendance trop forte vis à vis d’un client. C’est d’abord la mécanique qui occupe une part importante du personnel : outillages divers, petites séries de pièces ou moules pour Michelin. Robinets pour les chemins de fer, crics, bielles et pièces moteur pour la T.C.R.P. (l’ancêtre de la R.A.T.P.), voire machines pour la compagnie des Signaux. Dans cet inventaire à la Prévert, émerge aussi la fabrication de nombreuses pièces pour les caméras et projecteurs Pathé Baby dont plus de  60.000 exemplaires seront produits avant la fin des années 1920.

• L’autre branche d’activités, c’est l’électricité : Installation de colonnes montantes  dans les immeubles parisiens pour faire passer les fils électriques  dans les étages des immeubles ou l’alimentation en énergie des grands centraux téléphoniques du ministère des Postes et télécommunications. D’autres équipes, enfin, sont détachées auprès des ateliers de réparation pour les chemins de fer. C’est ainsi que de nombreux  salariés œuvreront, à la fin des années 1920, aux  chantiers de réparation de wagons de Montrouge ou de diverses gares de triage…

Les ateliers de Montrouge où des employés SAGEM réparent les wagons
◘ Les ateliers de Montrouge où des employés SAGEM réparaient des wagons pour les Chemins de fer

• Selon Jean Bornet, la stratégie de Marcel Môme était de « faire de tout », d’éviter les trop grandes spécialisations, de disposer d’une clientèle large pour faire face aux fluctuations des commandes. Ce point de vue est d’ailleurs confirmé par Edmond de Andréa qui écrit : « Le nom même de l’entreprise montre qu’il s’agit de lancer  une activité sans idées préconçues des produits qu’elle va vendre et fabriquer, mais qu’elle va saisir toutes les occasions qui se présenteront dans ce domaine très large. L’objectif est donc pragmatique : il s’agit d’assurer le développement de l’entreprise » (5). C’est sans doute cette souplesse et cette diversité qui permettront à la toute jeune entreprise de surmonter la crise du début des années 1930.

En 1926, un an à peine après sa fondation, la S.A.G.E.M. compte déjà 50 salariés: « L’ambiance de l’avenue de Clichy est celle d’une ruche (…). Les abeilles, ce sont habituellement  les provinciaux montés à Paris parce que l’adresse de la S.A.G.E.M. commence à se répandre dans les environs de Clermont-Ferrand, de Riom ou de Montluçon. Ces provinciaux suppléent à leur technicité modeste par la volonté et la capacité  d’apprendre, notamment au contact de ces ténors que sont certains ouvriers parisiens » (6).

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◘ Après l’avenue de Clichy, de nouveaux locaux à Argenteuil qui abritaient auparavant la société T.P.F.L.

•  Dans les deux années qui suivent la fondation, la croissance se confirme et s’amplifie, à tel point que l’on ne peut plus caser de nouvelles machines. Il faut dénicher un nouveau site, capable d’absorber les développements futurs. Ce sera le départ de Paris pour Argenteuil, avec l’installation rue de la Tour-Billy, dans des locaux qui appartenaient à  la société Travaux Publics Force et Lumière. Leur architecture présente bien des similitudes avec ce qui sera celle de la future usine de la Côte Rouge. Pour faire face  aux besoins financier, le capital qui avait été porté une première fois à 500.000 F passe à  2.000.000 F (environ 1,2 million  € actuels). En même temps, la société installe son siège  au 26 rue de Naples, à Paris. En tout, 150 salariés se répartissent désormais  entre Argenteuil et le siège parisien.

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◘ L’intérieur de l’usine d’Argenteuil, au début des années 1930

◘  UNE CROISSANCE RAPIDE   SUR FOND DE CRISE MONDIALE

1929: Le "jeudi noir" à Wall Street
◘ 24 Octobre 1929: Le « jeudi noir » à Wall Street: le début de la crise mondiale

 • Si l’année 1929 sonne le glas de la prospérité pour le monde capitaliste, avec le Krach boursier de Wall Sreet,  le fameux Jeudi noir du 24 octobre, elle marque pour la S.A.G.E.M. un véritable tournant : l’entreprise, qui a su faire ses preuves, s’oriente progressivement vers des fabrications plus fines que celles de ses débuts, avec  notamment les tout premiers équipements  électro-optiques pour la Marine nationale. Une tendance qui s’affirme encore avec l’arrivée en 1930  d’un ingénieur de l’Artillerie navale, Marcel Pasquet, qui deviendra directeur technique. C’est lui qui sera chargé provisoirement de la direction de l’usine de la Côte Rouge dans les jours agités qui suivront la Libération. La société travaille aussi pour le ministère de la guerre,  en livrant  ses premiers  conjugateurs mécaniques pour l’artillerie, véritable ancêtre des  calculateurs de tirs actuels : « Dès 1935, la S.A.G.E.M est capable de réaliser des appareils complexes  tels que des postes de direction de tir, des plates-formes pour télémètres et télépointages de nuit, des traceurs de route (Bertin) ce qui ne manque pas d’ailleurs de soulever des problèmes car leur réalisation n‘est pas toujours un simple travail d’exécution mais demande des capacités d’études », ce qui conduit « à la mise en place d’un bureau d’études, d’un atelier de prototypes et d’un laboratoire dont l’importance ira croissante »(7).

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◘ Marcel MÔME (vers 1930): « Un meneur d’hommes« …

• Pour Edmond de Andréa, Marcel Môme « est surtout animé d’une formidable volonté de réussir (…). Il est un meneur d’hommes  (qui) anticipe les évolutions technologiques et effectue les choix judicieux » (8). L’homme semble aussi capable de trouver les mots justes pour motiver ses collaborateurs. Sa fille cadette, Pierrette, épouse de Pierre Faurre,  évoquera «  sa réputation d’homme  réfléchi, prenant  des décisions mûries  qui s’avéraient justes, entraînant l’adhésion de ses collaborateurs directs et, en cascade, du personnel ».(9)

 

• En s’appuyant sur ce « double jeu », qui allie la variété des donneurs d’ordres avec la diversité des productions et de leur niveau de complexité,  la S.A.G.E.M. parvient à  franchir sans véritables encombres le cap de la crise. Alors que d’autres entreprises, et non des moindres, telles Citroën, se retrouvent au bord du gouffre,  Marcel Môme voit avec satisfaction la courbe des effectifs progresser à nouveau. Les  150 salariés de 1928, sont devenus 386 à la fin de 1932…Ils seront  514  à la fin de 1933 et 883, un an plus tard. Une croissance en partie absorbée par l’ouverture progressive entre 1933 et 1934 d’une seconde usine au lieu-dit la Côte-Rouge, sur la commune de Domérat : « Après avoir drainé vers Paris et Argenteuil des cohortes de professionnels du centre de la France, la S.A.G.E..M. leur propose de maintenir un emploi au pays ».(10)

LA CÔTE-ROUGE : UNE USINE SORT DE TERRE  À DOMÉRAT (1933-1934)

◘ LES DÉBUTS DE L’USINE DE LA CÔTE-ROUGE

30 janvier 1933: Hitler arrive au pouvoir
◘ 30 janvier 1933: Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. La SAGEM  crée l’usine de la Côte-Rouge

• Pour faire face à l’expansion de la S.A.G.E.M., Marcel Môme se tourne à nouveau vers son beau-père, Félix Verny, et vers la Compagnie des Signaux. C’est avec ces deux partenaires qu’il a constitué en janvier 1933 la Société de constructions électriques et mécaniques (S.C.E.M.), en vue d’acquérir des terrains et d’y édifier les nouveaux  ateliers. Là encore, la création d’une entité juridique distincte de la S.A.G.E.M. répond avant tout à la prudence de gestion, l’investissement n’étant pas sans risque. C’est d’ailleurs la toute première fois que l’entreprise investit directement dans l’immobilier, alors qu’elle s’était jusqu’à présent contentée de la location de ses locaux, avenue de Clichy tout comme à Argenteuil. La S.C.E.M. cédera finalement ses actions en juillet 1934 à la Compagnie des Signaux et d’entreprises électriques.

• On peut s’interroger sur les raisons qui ont motivé le choix de la Côte-Rouge, entre Domérat et Montluçon, la première commune étant dirigée par une municipalité communiste depuis 1925, la seconde étant conduite par le socialiste Marx Dormoy qui, depuis mai 1926 a succédé à Paul Constans. Il y a d’abord une opportunité : la mise en vente d’une partie des domaines du Cros qui étaient alors propriété du Comte François-Augustin-Hubert  Avril de Grégueuil, attaché d’ambassade, demeurant au 7 de l’avenue du Président-Wilson. Les trente-huit hectares d’une seul tenant, proposés à un prix raisonnable,  peuvent ainsi constituer une importante réserve foncière pour d’éventuelles extensions.

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◘ Quelques-uns des pionniers de la SAGEM et de  l’usine de la Côte Rouge en 1971 (extrait de la revue SAGEM)

•C’est ensuite la possibilité pour nombre de Montluçonnais « exilés » à Paris, de renouer avec « le pays ». Formés  à l’esprit de la maison, ils vont constituer l’ossature du personnel chargé de lancer les premières fabrications. On sait par ailleurs que le vivier industriel montluçonnais est riche en petites et moyennes entreprises de la mécanique ou de l’électricité dont le personnel, souvent très qualifié et polyvalent, sera aisé à débaucher, compte tenu des avantages sociaux que leur propose la S.A.G.E.M. Les deux autres motifs du choix de la Côte Rouge tiennent sans doute à la vision de l’avenir qu’a Marcel Môme.

Le lycée de garçons de Montluçon qui héberge dans ses locaux l'École pratique
◘ Le lycée de garçons de Montluçon qui héberge dans ses locaux l’École Pratique d’industrie

• Le lycée de garçons de Montluçon dispose d’une filière réputée de l’enseignement technique, la fameuse Ecole Pratique d’industrie qui prépare au prestigieux concours des Arts et Métiers (11). Aux côtés des Gadzarts, les « recalés », avec un niveau de connaissances bien plus qu’honorable, fourniront des cohortes de techniciens. Enfin, la Côte-Rouge, par sa position centrale et son éloignement des frontières, avec une desserte ferroviaire qui était en ce temps-là de qualité, constitue un emplacement de choix pour une entreprise qui entend bien jouer de plus en plus  la carte de la Défense.

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◘ 1933: les halls de la future usine de la Côte Rouge sortent de terre

• Sitôt les terrains acquis, les premiers contrats de construction sont passés. Tout le gros œuvre est confié à l’entreprise Baron (12), rue du Chevau-Fug à Montluçon et les travaux peuvent commencer au cours du printemps et de l’été 1933. Ils portent sur la construction des trois  premiers halls métalliques de 45 m de long et 15 m de large, soit plus de 2.000 m2 de surface couverte. Le premier hall abritera les magasins et le contrôle, le deuxième les machines outils et le troisième l’ajustage. Toute la partie basse des toitures est couverte en tuiles, la partie  haute étant  en verre, pour favoriser la luminosité, avec entre les deux des lanterneaux pour l’aération (13).

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◘ Une autre vue des halls en construction: plus de 2 000 m2 de surface couverte.La partie basse de la toiture sera couverte de tuiles et la partie haute vitrée

◘  PREMIÈRES EMBAUCHES EN RÉGION MONTLUÇONNAISE

L’ouverture de l’usine de la Côte-Rouge va se faire au fur et à mesure de l’avancement des travaux, avec une montée en régime des embauches. Dès le mois de novembre 1933, une cinquantaine de « contrats d’embauchage » ont été signés par la « S.C.E.M., route de la Chapelaude à Montluçon ». Nombreux sont ceux que l’on recrute  comme « manœuvre » et qui vont participer aux derniers travaux d’aménagement et de montage des machines. Sur le contrat (n°49) signé le 23 novembre 1933 par Armand Philippon, 23 ans, domicilié à  « Villars par Domérat »,  on peut lire qu’il est « embauché sans durée déterminée comme manœuvre (…)., conservant le droit absolu de quitter l’usine le jour qui lui conviendra, une heure après avoir  prévenu le contremaître (et) exiger le paiement des salaires dus (…). Dans le cas de travaux aux pièces et à la prime, lorsque le travail ne sera pas réceptionné  au départ de l’ouvrier, le boni, s’il existe, lui sera adressé, sur sa demande, à ses frais  en mandat postal, quatre jours au plus tard après son départ ».

Un des tout premiers contrat d'embauchage, signé le 23 novembre 1933. C'est la S.C.E.M. qui recrute
◘ Un des tout premiers « contrat d’embauchage« , signé le 23 novembre 1933. C’est la S.C.E.M. qui recrute Armand Philippon, 23 ans, comme « manœuvre« , et « sans durée déterminée »

• De son côté, le salarié «  reconnaît par réciprocité le droit de le remercier (sic) ou de le congédier, à tout moment, en prévenant une heure à l’avance ». Pour sévères qu’elles paraissent, ces clauses n’en sont pas moins au diapason de ce qu’elles étaient à l’époque dans toutes les entreprises. Le contrat stipule enfin que « les présentes bien réfléchies seront exécutées de bonne foi par chacune des parties et ne pourront donner lieu à aucune contestation, en raison de leur clarté et de la commune volonté exprimée ». Au dos du contrat figure le « règlement des ateliers (qui) s’applique indifféremment à toutes les personnes travaillant dans les ateliers ». Il y est précisé que l’embauche ne pourra se faire qu’après « un essai dont la durée ne devra pas dépasser huit heures » et que «  si l’ouvrier est reconnu bon par le contremaître, ce dernier fixera  le taux de travail à l’heure (…). Si l’essai est reconnu mauvais,  l’ouvrier devra quitter l’atelier sur l’ordre qui lui sera donné sans aucune indemnité ». On retrouve là les mêmes conditions que celles qui avaient présidé à la constitution des équipes de l’avenue de Clichy puis d’Argenteuil.

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◘ André ALAJOUANINE (1899-1967), directeur de l’usine de la Côte Rouge 1933-34 à 1944

•  L’ouverture de la Côte-Rouge permet le retour au pays de plusieurs « Argenteuillais ». Avant la fin de 1933, André Alajouanine vient prendre la direction de l’usine montluçonnaise. A trente-quatre ans, l’ancien salarié de la Compagnie des Signaux a derrière lui onze ans de « maison » et il figure dans le petit noyau de ceux qui ont cru dès 1925 dans l’aventure S.A.G.E.M. Au passage,  il cède la direction d’Argenteuil à un autre Bourbonnais, Henri Michard qui finira sa carrière en 1968 comme directeur de l’ensemble des usines, avant de disparaître en  1989.  Albert Durin, lui aussi Bourbonnais,  est chargé d’organiser le travail  sur le modèle parisien : « Les méthodes et la standardisation n’ont pas encore cours dans une usine où il faut à la fois bâtir, car tout est loin d’être fini, embaucher, former » (14). Louis et Roger Vernadat, Roger Godard ou Jean Bornet, eux aussi aspirés par la rue de Clichy et par Argenteuil, redescendent à Montluçon. L’entrée de l’usine est flanquée de deux maisons pour abriter la conciergerie et le contrôle des entrées et sorties. Selon certains témoignages, le gardiennage aurait été assuré par l’oncle de Marcel Môme en personne  pendant quelques années (15).

Le hall des machines en 1935
◘ Le 2ème  hall dédié aux  machines-outils, à la Côte-Rouge, en 1935. Les châssis métalliques latéraux supportent un arbre de transmission qui anime les tours et les fraiseuses

Les effectifs de la Côte-Rouge connaissent une croissance très rapide : Environ 100 emplois à l’ouverture complète en 1934, 300 en 1935-1936  et près d’un millier  en 1939. Dans un premier temps, à la différence de Dunlop, le recrutement concerne peu les enfants de vignerons qui désertent massivement le travail de la vigne. Le géographe Bernard Marchand notait en 1971 que   « la S.A.G.E.M. emploiera peu de vignerons au départ, demandant surtout du personnel qualifié qu’elle recrutera au lycée technique de Montluçon, cause importante de son implantation » (16).  En fait, il s’agit de l’Ecole pratique d’industrie, dont des sections préparent aux Arts et Métiers. Robert Labarre, gendre de Marcel Môme auquel il  succédera à la tête du groupe, y a fait une partie de ses études. On fait aussi appel à des personnels issus des Ateliers de la Ville-Gozet, ex-ateliers Poynot qui sont alors sur le déclin. Saint-Jacques fournit aussi des recrues, tout comme les petits patrons de la mécanique. À leur grand désespoir, ils voient ainsi partir quelques-uns de leurs meilleurs ouvriers. Ce n’est qu’à partir de 1947 que l’apprentissage prendra son essor et formera des générations d’ouvriers jusqu’à la toute dernière promotion, entre 1962 et 1965.

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◘ L’entrée de l’usine, au début des années 1940, à 13 h 50. À droite: le pavillon des gardes. En face de l’usine , on aménagera rapidement des jardins ouvriers

• Pour fidéliser son personnel, la SAGEM met en place à la Côte-Rouge la politique sociale maison. Celle-ci prévoit des congés payés institués en 1928, soit huit ans avant la loi de 1936. En 1935, ils représenteront déjà deux semaines. On peut y ajouter des allocations familiales gérées par l’entreprise, un système de gratifications de fin d’année et le premier arbre de Noël en 1934. L’intéressement aux résultats de l’entreprise existe, quant à lui, depuis les toutes premières années. Une partie des terrains situés face à l’usine et qui ont été eux aussi acquis par l’entreprise  seront lotis en jardins ouvriers. Sous l’Occupation, comme ce sera le cas pour les usines Saint-Jacques et Dunlop,  ils constitueront un moyen non négligeable pour améliorer l’ordinaire, en terme de ravitaillement. Les jardins ouvriers de la Sagem, qui ont survécu tant bien que mal jusqu’à l’installation du nouveau site Coriolis,  avaient la réputation d’être les mieux entretenus. Il faut rappeler que nombre d’ouvriers embauchés à la Côte Rouge étaient des enfants de paysans ou de vignerons et que le travail de la terre ne leur était donc pas inconnu.

◘  PREMIÈRES FABRICATIONS À LA CÔTE-ROUGE

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◘ Des fabrications « sensibles » pour la Défense, comme des projecteurs pour batteries côtières

• Les toutes premières fabrications consistent  en travaux à façon, d’abord pour l’usine d’Argenteuil, avec  notamment l’usinage de pièces détachées  de matériel militaire. A partir de 1935, l’usine prend son autonomie avec des commandes directes de l’Etat : des centraux téléphoniques, des génératrices à manivelle et des projecteurs pour la marine nationale, ce qui nécessite la création d’un atelier d’optique pour lequel tout est à apprendre. Pour faire face à de nouveaux métiers, selon Jean Bornet (17) on a dû envoyer un ouvrier spécialiste de la chaudronnerie en Italie pour étudier la question du travail du verre. Jusqu’en 1939, la Côte Rouge fabriquera  aussi des éléments de compas gyroscopiques ou gyrocompas, de répétiteurs de caps et du matériel d’artillerie divers. Pour les gyrocompas, brevetés par deux constructeurs, l’un allemand (Anschütz), l’autre anglo-saxon (Sperry et Brown), la demande de fabrication sous licence a été refusée mais la S.A.G.E.M. réalise des pièces détachées et participe activement à l’équipement d’une soixantaine de navires de la marine nationale.

Marché passé entre la SAGEM et l'armée française
◘ Un marché passé entre la SAGEM et la marine nationale
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◘ Projecteur à arc fabriqué en 1939

• Une telle montée en puissance est rendue possible par plusieurs augmentations de capital, une nouvelle participation de la Compagnie des Signaux, et une introduction en Bourse dès 1936. Ce qui n’exclut pas le maintien d’une gestion à l’auvergnate. Georges Labarre, petit-fils du fondateur de la S.A.G.E.M., parle de « gestion prudente (car) nous étions près de nos sous »,  au point, précise-t-il, d’utiliser  « pour le courrier interne des enveloppes usagées »…(18)

Le cuirassé Strasbourg lancé en 1936
◘ Le cuirassé Strasbourg lancé en 1936, avec des équipements de navigation fournis par la SAGEM
Les compas gyroscopiques du cuirassé Strasbourg
◘ Les compas gyroscopiques SAGEM du cuirassé Strasbourg

 1936:UN ÉTÉ  AGITÉ  À LA S.A.G.E.M.

Mai 1936: la victoire du Front Populaire
◘ Mai 1936: la victoire du Front Populaire…Prélude aux grèves avec occupation des usines montluçonnaises

•  Au moment de la victoire du Front Populaire, aux élections législatives d’avril-mai 1936, la S.A.G.E.M. aborde sa troisième année de présence à la Côte-Rouge. Eugène Jardon, maire de Domérat et candidat communiste a été devancé au premier tour par Marx Dormoy, maire de Montluçon et candidat SFIO, qui a été élu député au second tour  sous la bannière du front Populaire, comme tous les autres députés du département (19). La victoire du Front Populaire qui a fait campagne sur le thème fédérateur Paix, Pain, Liberté suscite un immense espoir, auprès des salariés des usines montluçonnaises, après des années de crise économique et de salaires bas. Il n’est donc pas étonnant que les grèves avec occupations d’usine aient touché toutes les usines montluçonnaises, dans un bassin où la tradition syndicale et revendicative a toujours été forte.

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◘ Juin 1936: Le piquet de grève installé devant l’usine occupée et paralysée

La S.A.G.E.M. n’est pas épargnée par les grèves qui vont  durer 54 jours. Dans l’album souvenir consacré aux soixante ans du groupe, on évoque succinctement « des grèves bon enfant mais non sans empoignades verbales » (20). Ces grèves, accompagnées de l’occupation de l’usine, André Alajouanine à Montluçon et Marcel Môme à Paris, ont du mal à les comprendre. Pourquoi donc les salariés revendiqueraient-ils ? Pour les congés payés, la loi votée par le Parlement le 11 juin  ne fait qu’entériner ce qui existait à la S.A.G.E.M. depuis 1929, avec déjà deux semaines, complétées par des congés d’ancienneté introduits dans l’entreprise dès 1934. La semaine de travail qui est ramenée de 48 à 40 heures, dès le 12 juin, est certes un avantage, tout comme les hausses de salaires prévues dans les accords Matignon, entre 7% pour les salaires les plus hauts et 15 % pour les plus bas.

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◘ Le comité de ravitaillement des grévistes: la solidarité paysanne extérieure va  jouer

•  En réalité, la grève a été plus dure que ne veut bien le reconnaître l’histoire officielle. Le malaise semble davantage venir du climat social au sein de l’entreprise, mélange de paternalisme et de fermeté. Ce climat, André Chicaud, alors jeune militant politique et syndical, futur résistant et déporté, l’a évoqué dans ses souvenirs, à l’occasion du cinquantenaire du Front Populaire (21). Après avoir débuté comme ouvrier aux Hauts-Fourneaux, il a fait partie des premiers embauchés à la S.A.G.E.M. en 1934 : « De 33 à 34, écrit-il,  c’était une usine où on était exploité. Il fallait travailler et se taire. On vous embauchait sur le coup en une heure et, une heure après, on pouvait vous balancer à la porte sans dire le motif. Avant 1936, le syndicat était pour ainsi dire clandestin. On était une quinzaine de syndiquées sur 300 ouvriers. Les premiers tracts d’usine ont été faits à la SAGEM, mais on les a fait distribuer par d’autres. Si je m’étais joint à la porte pour distribuer des tracts, je ne serais pas rentré ». On est donc plus sensible aux hausses de salaires, au libre exercice du droit syndical et aux conventions collectives prévues dans les accords Matignon : « Je suis monté sur un tour  et j’ai lu la Convention collective.  On a formé une délégation qui est allée la porter au patron… Alors on a fait grève cinq ou six jours. Les gars avaient soudé  la porte de l’intérieur pour qu’il n’y ait pas de sabotage dans l’usine occupée où les machines étaient impeccables. ».

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◘ Le comité de « popote » installé dans l’usine pour nourrir les grévistes

Du côté de la direction, l’occupation des ateliers par les ouvriers et l’installation d’un piquet de grève aux portes de l’usine sont vécues comme un réel traumatisme. Peut-être craint-on aussi pour le secret de certaines fabrications militaires sensibles. Pour mettre un terme à l’occupation jugée illégale, André Alajouanine fait appel à un avoué montluçonnais, Maître Paul Brun, pour en dresser le constat. Le 20 août 1936, une ordonnance est rendue stipulant que « les locaux de l’usine de la Côte Rouge commune de Domérat devront être rendus libres dans les 24 heures de la signification de l’ordonnance, faute de quoi, passé ce délai, la société sera autorisée à faire procéder à l’expulsion des occupants, en la forme accoutumée, avec l’assistance si besoin de la Force publique » (22). Il s’agit en fait d’une deuxième grève qui a éclaté le 5 août, alors que le travail avait déjà repris dans la seconde quinzaine de juin. La Côte-Rouge veut afficher sa solidarité avec les ouvriers de l’usine d’Argenteuil toujours en grève. L’assignation vise plus particulièrement quatre syndicalistes, considérés comme les meneurs de la grève : Antonin Vignaud, chaudronnier,  secrétaire du syndicat CGT et président du Comité de grève, Pierre Bourgeon, chaudronnier, Roger Passat, ajusteur et Jean Peynet, fraiseur.

•   De cet épisode, il reste les quelques photos prises à l’époque qui montrent le piquet de grève devant l’usine, avec une banderole déployée « Pour la liberté » et le « comité de popote » qui assume le ravitaillement des grévistes sur le tas. La campagne proche apporte un appui logistique, tout comme à l’usine Dunlop , pour assurer le ravitaillement sur place. Une autre photo montre  la liste des « renards »  de l’usine pendus symboliquement en effigie. Il s’agit des non-grévistes, soutenus par la direction. Paradoxalement, la grève semble finalement avoir été plus dure à la S.A.G.E.M. qu’à l’usine Dunlop où, selon le géographe Pierre Couderc, « les ouvriers-paysans étaient plus préoccupés par les travaux importants de la fenaison que par l’activité militante » (23).

Les accords de Matignon mettent fin aux grèves
◘ Les accords de Matignon mettent fin aux grèves, à Montluçon, comme ailleurs

• Après la reprise du travail, les accords nationaux sont appliqués et les quelques plaintes déposées  par la direction et par des non grévistes pour des dégradations, des disparitions de vêtements, d’objets divers ou…de légumes, passent à la trappe. Pour pallier la réduction de la durée du travail, de nouvelles embauches doivent être réalisées. Mais la direction de l’usine va très vite revenir sur quelques uns des termes de l’accord, en particulier sur la question de la durée du travail. La grève du 30 novembre 1938, baroud d’honneur syndical de la C.G.T. est un échec mais, localement elle est marquée par des affrontements à l’entrée de l’usine entre grévistes et non grévistes et elle se traduira par des licenciements.

• Dans cette ambiance de disparition du Front Populaire, des syndicats professionnels sont créés sous la houlette de la direction pour contrer les syndicats revendicatifs, tels que la CGT : « A la S.A.G.E.M., écrit Marcel Légoutière, ils tentèrent de s’opposer  aux actions des syndicats CGT. Ils étaient utilisés par le patronat dans leur opposition aux revendications des salariés. Ce fut particulièrement évident lors de la grande grève du 30 novembre 1938 où leurs nervis n’hésitèrent pas à employer la manière forte pour faire échec au mouvement. Ils déclenchèrent des bagarres à l’entrée des usines, en particulier à la S.A.G.E.M.. La Direction en profita pour licencier les meilleurs militants du syndicat C.G.T.» (23)

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◘ Un télémètre de 5 mètres fabriqué à la Côte-Rouge en 1939

• Avec  la justification de l’effort de préparation à la guerre qui apparaît désormais  comme inévitable, les commandes militaires augmentent et les horaires vont repasser à  48 heures, voire au delà des 50 heures: « Les gouvernants mobilisaient leur industrie, espérant que cela leur éviterait peut-être d’avoir à mobiliser leurs soldats. Or, la S.A.G.E.M. introduite dans les industries d’armement dès la fin des années 20 était bien placée pour répondre à la demande » (24). L’usine participe ainsi à l’équipement de l’armée, de la Marine nationale et fournit du matériel pour  la fameuse Ligne Maginot réputée imprenable… mais pas incontournable : des pièces pour canons antichars ou des canons pour casemates,  des affûts de canons antiaériens, des postes de radio émetteurs-récepteurs ainsi  que des postes de veille aérienne  ou maritime sont fabriqués à la Côte Rouge.

 LA MARCHE VERS LA 2ème GUERRE MONDIALE ET L’EXPANSION DE LA S.A.G.E.M.(1938-1939)

Septembre 1939: la France bascule dans la guerre
◘ Septembre 1939: la France bascule dans la guerre

 • L’année 1939, à quelques mois de la guerre qui va embraser l’Europe,  est marquée pour la S.A.G.E.M. par une importante croissance patrimoniale. La société quitte son siège social de la rue de Naples pour un hôtel particulier du 6 avenue d’Iéna. A Argenteuil, berceau historique, un bâtiment industriel désaffecté est racheté. A Saint-Etienne-de-Rouvray, c’est l’ancienne usine cotonnière, « La COTO », qui est acquise. Dans les faubourgs de Rouen, proche de la Seine et raccordable au réseau ferré, le site est idéal mais les aménagement seront retardés par la guerre et ils ne se feront qu’après 1945.

Le château d'Argentières
◘ Le château d’Argentières et son parc acquis avant 1939

Dans l’Allier, deux investissements sont réalisés : d’abord à Saint-Pourçain-sur-Sioule, où des locaux industriels sont rachetés pour abriter des travaux de mécanique générale et  de charpente. Ensuite, c’est le château d’Argentières, sur la commune de Vaux, au cœur d’une propriété de 30 hectares qui est acquis.  Avec ses terres attenantes, la gentilhommière de style Louis XIII, construite au XIXè siècle, permettra de recevoir les visiteurs et clients potentiels de passage à Montluçon. Ultérieurement, Argentières servira  de centre du dispositif SAGEM en zone libre, lorsque la France se retrouvera coupée en deux zones.

• C’est aussi le moment où la S.A.G.E.M. prend une participation majoritaire dans la société S.A.T (Société d’application téléphonique). En même temps la S.A.G.E.M. va prendre une part de plus en plus importante dans les activités de la Fonderie de Saint-Jean, située rue des Faucheroux (25). Créée en 1921 par M. Blondin, elle finira par être rattachée entièrement à la S.A.G.E.M. en 1941. Pour couler des pièces diverses en fonte mécanique, elle emploiera dans les années 1970 une soixantaine de personnes, jusqu’à sa fermeture décidée dans les années 1990.

La fondérie de Saint-Jean, fondée en 1921, passe sous le contrôle de la SAGEM en 1941
8 La fonderie de Saint-Jean, passée sous le contrôle de la SAGEM en 1941

 1939-1945 : LA S.A.G.E.M. DANS LA TOURMENTE DE LA GUERRE

◘ DE LA DÉCLARATION DE GUERRE À L’ARMISTICE

• La déclaration de guerre de la France à l’Allemagne, le 3 septembre 1939, entraîne de fait la mobilisation d’une partie des salariés, mais  « beaucoup de ceux qui sont en âge de porter les armes  restent à l’usine où leur contribution est jugée plus utile ». Argenteuil voit ainsi ses effectifs passer de 1.100 à 600 salariés entre 1938 et 1940.

Septembre 1939: mobilisation générale...À la SAGEM, aussi.
◘ Septembre 1939: mobilisation générale…À la SAGEM, aussi.

Une partie du personnel est transféré à l’usine de la Côte-Rouge qui, elle-même,  a perdu au moins 20% de ses effectifs.  Des dizaines d’ouvriers sont toutefois mobilisés sur place et dépendent à la fois de la S.A.G.E.M. et de l’autorité militaire. Ils ne  seront officiellement démobilisés qu’à partir d’août 1940.

• En fait, tous ces affectés spéciaux astreints au travail en usine, dans le cadre de l’économie de guerre, comme en 1914, ne sont pas obligatoirement satisfaits de leur statut. L’un d’eux, ayant refusé son affectation et les modalités de travail en usine sera congédié par la direction et déféré devant l’autorité militaire, qui ne prononcera pas de condamnation. Il se retournera ensuite contre la direction de l’usine pour licenciement abusif mais n’obtiendra pas gain de cause devant les Prud’hommes qui se déclareront  « incompétents », un affecté spécial n’étant pas salarié ordinaire (26).

22 juin 1940: l'Armistice et ses premières conséquences pour la SAGEM
◘ 22 juin 1940: l’Armistice et ses premières conséquences pour la SAGEM

• A la suite de la débâcle de mai-juin 1940 et de la signature de l’Armistice le 22 juin 1940, Montluçon se retrouve en zone libre, une situation qui va perdurer jusqu’au 11 novembre 1942, date de l’occupation totale du pays (novembre 1942 – Eté 1944). Quant à l’usine d’Argenteuil et au siège de l’avenue d’Iéna, ils sont au cœur de la zone occupée. L’usine S.A.T ., de son côté, s’est repliée sur La Côte Rouge où elle occupe provisoirement un hall complet. En réalité le provisoire durera plusieurs décennies

◘ LA NÉCESSITÉ DE TROUVER DE NOUVELLES PRODUCTIONS 

Le Schéma du Gazogène Sagem
◘ Le Schéma du Gazogène Sagem

• La défaite de juin 1940 signifie, dans l’immédiat, l’Interruption de la fabrication du matériel militaire, dans l’attente du règlement des détails de la convention d’armistice. Il est donc urgent de reconvertir le site de la Côte-Rouge qui doit faire face à une période particulièrement  creuse. Jean Bornet raconte avoir travaillé avec toute son équipe à la pose de clôtures tout autour de l’usine, en attendant l’arrivée de nouvelles fabrications. On saisit alors  toutes les opportunités qui se présentent, comme la  fabrication de gazogènes, pour équiper les véhicules et faire face aux restrictions en carburants. C’est ce qui vaut à la S.A.G.E.M. de  figurer dans le Groupe IV de la liste des constructeurs de gazogènes publiée en 1943, parmi une centaine d’autres, dont Panhard, Peugeot, Renault ou Berliet.

L'entrée de l'usine après 1940, avec des bus équipés de gazogènes SAGEM
◘ L’entrée de l’usine au début des années  1940, avec des bus équipés de gazogènes SAGEM. Au premier plan, à droite: le garage à vélos, la plus grande partie du personnel venant à bicyclette. 

• D’autres fabrications viennent peu à peu compléter la charge de travail: des compresseurs pour gaz de ville, les premières machines à bois (raboteuses, dégauchisseuses), des machines pour fabriquer des chaussures familièrement baptisées « machines à godasses » (à la demande du Ministère de la production industrielle),  ou des appareils de métrologie, pour les mesures optiques. L’usine travaille aussi sur  des installations frigorifiques.

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◘ Un prototype de téléimprimeur (1944)

• L’administration des Postes et télécommunications  confie en 1942 à la S.A.G.E.M. l’étude et la mise au point d’un téléimprimeur, à partir des premiers travaux réalisés par l’ingénieur Henri Estoup, responsable des services sténographiques au Sénat. Les deux premiers prototypes sont mis au point à la Côte-Rouge, l’un à bande, l’autre à chariot. Ils  fonctionnent dès 1944 entre la Poste de Montluçon et l’usine et  c’est sur un de ces appareils que sera reçu le message annonçant le débarquement en Normandie.  Beaucoup plus anecdotique est le prototype de  vélo électrique testé dans la cour de l’usine par Raymond Bareille, un ingénieur recruté dès 1933 : « Les lourdes batteries posées sur le porte-bagages ont eu raison du véhicule et de son pilote sur l’allée gravillonnée de la cour de l’usine de Montluçon. L’opération connaît  tout de même un certains succès (avec) la scène du looping de l’homme et de la machine » (27).

Un des halls de l'usine en 1942
◘ Un des halls de l’usine de la Côte Rouge en 1942

•  Le redémarrage des activités, majoritairement civiles, entraîne une croissance des effectifs de la Côte Rouge de l’ordre de 80% entre 1939 et 1941. Il est vrai que le personnel de la S.A.T. et une partie de celui d’Argenteuil repliés en zone libre y sont pour beaucoup. Il faut même mettre en place une formation accélérée pour du personnel recruté sans qualification (la méthode Carrare). Le château d’Argentières accueille à la fois les réfugiés et une partie du siège et des services administratifs. Après l’invasion de la zone sud, il sera réquisitionné par la Wehrmacht pour en faire un centre de repos pour ses soldats et de séjour pour les officiers allemands.

1941: la SAGEM recrute à nouveau
◘ 1941: la SAGEM recrute à nouveau

Le maintien d’Argenteuil sous le contrôle direct de l’Occupant rend nécessaire d’éviter le transfert des hommes et des matériels vers l’Allemagne. À Montluçon, l’usine dispose d’une latitude un peu plus grande, en raison  de sa présence en zone libre. Du fait de la proximité nouvelle des Ministères de tutelle,  à Vichy, l’Etat français  détache parfois du personnel auprès des industriels : la S.A.G.E.M.  héberge ainsi la section Instruments de navigation de la Marine. La France, à laquelle l’Armistice a permis de conserver sa flotte basée pour l’essentiel à Toulon, doit l’entretenir . La S.A.G.E.M. se remet donc à fabriquer  des équipements de compas, du type à sphère Anschutz, comme avant guerre, ou des pièces détachées pour compas Sperry. Les calculateurs de direction, des tables traçantes pour les sous-marins sortent à nouveau de la Côte-Rouge, sous le contrôle de l’ingénieur en chef Casellan, représentant permanent de la Marine.

•  L’usine continue à recruter, en particulier de jeunes ingénieurs issus des Arts et métiers.  C’est le cas de Robert Labarre, le futur P-DG de S.A.G.E.M. entre 1962 et 1989, qui est embauché à la Côte Rouge. Né en août 1922, il est le fils de Georges Labarre, l’un des directeurs de l’usine Saint-Jacques et il a fait ses études au lycée de Montluçon. Ingénieur des Arts et métiers, il est recruté en 1943 par M. Merle  pour être employé d’abord  comme  ajusteur, pour échapper au Service du travail obligatoire. Il rejoindra ensuite  Argenteuil en 1945 puis le siège  parisien en 1950. Entre temps, il  épousera en août 1945 Claudine Môme, la fille aînée  de Marcel Môme.

• L’occupation et les pénuries alimentaires qu’elle génère, pour cause de pillage économique de la France, ne font qu’accroître l’intérêt des ouvriers pour les jardins que l’entreprise a mis à leur disposition, face à l’usine: « Un certain nombre d’ouvriers issus des campagnes avaient le goût du travail de la terre. Mais un phénomène nouveau apparaît : la pénurie alimentaire. Avoir un jardin n’est plus un luxe mais un moyen de détente pour échapper à la monotonie du travail industriel et respirer le bon air, cela devient une nécessité vitale pour nourrir sa famille. La course aux jardins est générale », écrivait Pierre Couderc  à propos de l’usine Dunlop. Des faits qui se vérifient également à  la SAGEM comme pour Saint-Jacques.

◘ L’USINE DE LA CÔTE-ROUGE SOUS L’OCCUPATION

rmée allemande pénètre en zone libre
◘ Novembre 1942: l’armée allemande pénètre en zone libre

• Après le 11 novembre 1942, l’usine de la Côte-Rouge désormais sous contrôle direct de l’occupant, devient un enjeu, tandis que la présence de Marcel Môme aux côtés d’André Alajouanine y est de plus en plus fréquente. Un officier ingénieur d’outre-Rhin y est installé à demeure pour s’assurer de la mise en œuvre des exigences allemandes en matière de productions et de livraisons. Selon Robert Labarre (28), il en résulta «  un remarquable branle-bas de combat pour détruire, cacher dans les fermes des environs ou faire disparaître en quelques jours toutes les fabrications Marines ou autres non conformes au traité d’armistice. Pendant toute la période d’occupation, les études Marines se cantonnèrent à des appareils préludant les simulateurs de tir, des pilotes de direction et des appareils de relèvement de divers types. Et, ajoute Robert Labarre, lorsque la Commission de contrôle était signalée, tous les plans étaient camouflés et remplacés sur les planches par des plans d’outillage de matériels allemands ».

Les postes d'écoute fabriqués à la Côte-Rouge
◘ Un appareil d’écoute pour poste de guet fabriqué à la Côte-Rouge

• Une autre fabrication sensible est celle des postes d’écoutes, les détecteurs de son antiaérien  dont l’intégralité de la production part pour l’Allemagne. Les rigueurs de l’Occupation provoquées par le pillage de l’économie française n’épargnent pas l’usine qui doit aussi apprendre à  récupérer et à réutiliser  rebuts de fabrication et  chutes diverses.

◘ LE PERSONNEL : DE LA RELÈVE AU S.T.O. 

• Le vivier de personnel qualifié que constitue l’usine ne peut pas laisser insensible l’industrie allemande, à laquelle l’état nazi demande de plus en plus d’efforts de production. Le prolongement du conflit  rend aussi indispensable l’envoi au front d’un nombre croissant de  jeunes ouvriers allemands, dont  il faut assurer le replacement.

Pour inciter les ouvriers à partir pour l'Allemagne: la relève
◘ La « Relève », pour inciter les ouvriers à partir pour l’Allemagne

• D’où la propagande officielle qui s’essaie à susciter des départs volontaires pour l’Allemagne dans le cadre de la Relève (29), instituée en juin 1942. En janvier de la même année, l’usine avait déjà reçu la visite de Louis Prugnat, délégué du Comité de propagande sociale du maréchal Pétain, chargé de vanter les mérites de la charte du travail. 

La Charte du Travail instaurée en 1941
◘ La Charte du Travail instaurée en 1941

Celle-ci  avait abouti à la suppression des syndicats et à leur remplacement par un système corporatif. À l’opposition – affrontement patrons – salariés, devait succéder un une idyllique entente- coopération, dont les deux parties tireraient profit. C’est d’ailleurs ce que le maréchal Pétain avait martelé lors de son discours de Commentry, le 1er mai 1941. En septembre 1942, c’est au tour de François Chasseigne (30), ancien membre du parti communiste, devenu directeur de la propagande ouvrière au ministère de l’Information, d’arpenter les halls de l’usine, après un premier passage par Montluçon en décembre 1941.

• Après être intervenu à l’usine   Saint-Jacques, il arrive à la S.A.G.E.M. où l’accueil est  glacial. Le sous-préfet Maymat qui a jugé son intervention «  inopportune et dangereuse » tente de le convaincre de ne pas aller à la Côte-Rouge et refuse de l’accompagner. Son arrivée à l’usine est jugée comme une véritable provocation et il est empêché de prendre la parole par un concert de tôles qui résonnent à travers les ateliers.

Un accueil tumultueux pour François Chasseigne
◘ Un accueil tumultueux pour le propagandiste François Chasseigne

Georges Rougeron (31) note que « l’orateur heurta si violemment son auditoire ouvrier qu’il dut quitter la salle sous les huées, bousculé, frappé par nombre de personnes ». Une scène que confirme un témoin, André Blondelon (32) :« Il y eut des huées et des bruits de tôles pour couvrir sa voix et même des projectiles divers. Il reçut une gifle d’une ouvrière et partit en proférant des menaces ». En 1948, lors de la comparution de François Chasseigne devant la Haute cour de Justice, on pourra lire dans les colonnes du Centre Républicain les lignes suivantes : « Son activité, les Montluçonnais ont quelques raisons de s’en souvenir puisque venu à la S.A.G.E.M. prêcher les beautés du travail en Allemagne, il avait eu à subir de la part des ouvriers de cette usine un accueil méprisant suivi d’une conduite de Grenoble qui doit encore  compter dans ses souvenirs…Des centaines d’ouvriers de la S.A.G.E.M. pourraient témoigner contre lui »…

La convocation de Marcel Hamelin, ouvrier célibataire, pour le STO
La convocation pour le STO  de Marcel Hammelin, ouvrier célibataire

•  L’échec de la relève et le faible nombre des départs volontaires vont conduire de nombreux ouvriers spécialisés au départ forcé puis au S.T.O. institué à partir du 16 février 1943. Dès l’automne 1942, des ouvriers brûlent leurs convocations dans la cour de l’usine, à la suite de la loi  qui décrétait ce qu’on a appelé « la seconde relève » et qui prévoyait « le recensement et l’affectation de la main d’œuvre à des travaux déterminés par le gouvernement ». Des ouvriers de la S.A.G.E.M. figurent dans le second  convoi de travailleurs forcés, celui du 6 janvier 1943 qui va donner lieu à la grande manifestation à la gare de Montluçon. Le mot d’ordre de ne pas partir a circulé dans l’usine où des tracts ont été fabriqués. Des inscriptions ont même  été peintes au goudron sur les murs de l’usine, comme à Dunlop ou au lycée de garçons. Plusieurs ouvriers, tel Marcel Hammelin, un jeune ajusteur de 22 ans, affecté à l’usine Chemische Werke de Hüls, au cœur du Reich, deviendront des réfractaires au S.T.O. et le passage dans la clandestinité les conduira à rejoindre la Résistance. D’autres ouvriers de la Côte Rouge feront partie des convois suivants (33).

◘ LA CÔTE ROUGE : UN FOYER DE RÉSISTANCE

 • Dans une usine où des foyers de résistance se sont créés, la chasse aux suspects a commencé très tôt, à l’initiative de l’Etat Français. Dès le 8 janvier 1942, la police de Vichy avait déjà arrêté une vingtaine de personnes parmi lesquels six ouvriers de la S.A.G.E.M., un  de Saint-Jacques et deux  ouvriers de Dunlop : « La propagande communiste abandonnée pendant la guerre, hésitante pendant les premiers mois de l’Armistice, est réorganisée dans notre département. De la forme discrète et individualiste, elle est passée  à la forme publicitaire et générale », écrivait le commissaire spécial de Montluçon, Lelorrain, en novembre 1940. C’est à partir de mai 1943, que commence à circuler un journal clandestin, La Côte Rouge. (34)

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◘ La Résistance dresse l’inventaire des livraisons de matériel exigées par l’Occupant

• Comme Saint-Jacques ou Dunlop, la S.A.G.E.M. doit expédier une part croissante de ses productions en direction de l’Allemagne, dont du matériel sensible, tels que des projecteurs antiaériens ou des postes d’écoute. Faute de pouvoir empêcher les départs,  les sabotages se multiplient, sous des formes diverses : matériel de mauvaise qualité, défectueux à l’usage ou   tentatives de  destruction avant l’envoi en Allemagne. Ainsi, le  29 février 1944, quatre  détecteurs de sons sont entièrement détruits,  ce qui conduit, dès le 3 mars, à l’arrestation de treize ouvriers. Parmi eux, figure un ajusteur – outilleur,  Ernest Huss,   qui fera ultérieurement une belle carrière   dans la chanson, sous le pseudonyme de  John William (35).

ERnest Huss, futur John William, déporté en 1944
◘ Ernest Huss, le futur chanteur John William, déporté en mars 1944

•Né en Côte-d’Ivoire en octobre 1922, il avait été réquisitionné par l’Etat Français  pour accomplir un service rural dans une ferme de Charente. Il a ensuite rejoint sa marraine à Montluçon et a été embauché à la Côte-Rouge où il a assisté, aux sabotages. Ayant refusé de parler, il se retrouvera interné à Compiègne avant d’être déporté au camp de Neuengamme d’où il ne reviendra qu’en 1945. En avril, treize autres ouvriers seront arrêtés, toujours pour faits de sabotages. Autre action à mentionner, la tentative de faire sauter le transformateur électrique qui alimentait l’usine. Deux bombes introduites par un ouvrier font d’importants dégâts aux machines principales, sans qu’un ouvrier fût blessé tout en obligeant à stopper provisoirement la production. Un dépôt de carburant et de produits inflammables est lui aussi détruit.

• Dans un rapport des renseignements généraux daté de juin 1944, on note que « les sabotages, d’abord grossièrement accomplis, avec des moyens rudimentaires ont fini par gêner  considérablement la vie économique ». Outre l’interruption des transports ferroviaires et des liaisons téléphoniques, le rapport mentionne « les attentats contre les lignes de transport d’énergie (qui) ne présentaient qu’une gêne relative au début, (mais qui) maintenant réussissent à arrêter complètement la production d’une usine comme la S.A.G.E.M. ». La présence militaire allemande s’en trouve donc renforcée. Le 13 août 1944, à quelques jours de la libération de Montluçon, trois soldats allemands affectés à la surveillance des abords de l’usine sont enlevés  par un groupe de résistants issus du maquis FTP Jean-Pierre Timbaud. Ils seront vraisemblablement conduits vers la Creuse où l’on perd leur trace. C’est cet enlèvement qui vaudra au bourg de Domérat d’être encerclé le soir même par une colonne allemande, avec menace d’exécution de plusieurs otages alignés devant le mur de l’église. L’intervention du maire et du sous-préfet permettront d’éviter le pire, à quelques jours de la libération.

◘ 15-16 SEPTEMBRE 1943 : LA CÔTE-ROUGE TOUCHÉE PAR LE BOMBARDEMENT DE L’USINE DUNLOP

Dunlop bombardé...La SAGEM également touchée
◘ Dunlop bombardé…La SAGEM également touchée
Une partie de l'usine encore en feu, le 16 septembre 1943
◘ Une partie de l’usine encore en feu, au matin du  16 septembre 1943

•   Quelques mois plus tôt, dans la nuit du 15 au 16 septembre 1943, la S.A.G.E.M. avait subi ses plus importants dégâts. Afin de stopper la production des pneumatiques  en partance pour l’Allemagne, le bombardement des usines Dunlop avait été organisé par la Royal Air Force  avec des moyens colossaux : 369 bombardiers, 5 appareils B 17 et plus de 1.000 tonnes de bombes déversées, entre  23h 32 et  minuit. Dunlop est détruit à 80% mais, proximité oblige,  six bombes ont aussi touché la Côte-Rouge, et plus particulièrement le hall qui abritait la S.A.T.  et le montage des postes d’écoute, qui sont entièrement dévastés. Les photos prises dès le lendemain montrent l’ampleur des dommages. Il ne fait toutefois aucun doute que la S.A.G.E.M. ne faisait pas partie des objectifs car, si tel avait été la cas et compte tenu des moyens mis en œuvre, l’usine aurait subi le même sort que Dunlop (36).

Vues extérieures de l'usine après le bombardement
◘ Vues extérieure et intérieure de la partie dévastée de l’usine
Un des halls entièrement dévasté
◘ Un des halls de l’usine entièrement détruit
Les ouvriers s'affairent au déblaiement
◘ Les équipes d’ouvriers affectées au  déblaiement

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• Dès le lendemain, le Maréchal Pétain se rend à Montluçon et fait une étape rapide à la S.A.G.E.M, après être passé par la Chambre de commerce où a été dressée une chapelle ardente, et avant de se rendre à l’usine Dunlop.

17 septembre 1943: Le Maréchal Pétain à la SAGEM
◘ 17 septembre 1943: Le Maréchal Pétain à la SAGEM

• Il est accueilli à la Côte Rouge par Marcel Mome en personne et par André Alajouanine. Au total on dénombrera 57 morts, dont un ouvrier de la S.A.G.E.M., René Rondier. Plusieurs bombes non éclatées seront retrouvées par la suite. Ce bombardement fera indirectement une autre victime, le chef jardinier Constant Soumard, ainsi que treize blessés, le 18 juillet 1945 (37).

Une bombe non explosée dans la cour de la SAGEM
◘ Une bombe non explosée dans la cour de la SAGEM
Une bombe explose à la Sagem
◘ Une bombe explose à la Sagem, le 18 juillet 1945

• Ce jour-là, en nettoyant un terrain vague attenant à l’usine et en faisant brûler des herbes sèches, le feu devait gagner un dépôt de fagots, au dessous duquel avaient été dissimulées trois bombes (une de 500 kg et deux autres de 250 kg). A la suite de l’explosion de la plus grosse des bombes et de la déflagration, «  les bâtiments de l’usine et les propriétés voisines ont subi quelques dégâts : vitres cassées, toitures endommagées, note le rapport de police qui ajoute que « ces dégâts n’affectent en rien l’activité de l’usine. Cet accident a provoqué une certaine émotion à Montluçon et surtout parmi le personnel de l’usine ».

• La deuxième bombe non éclatée a été projetée par la déflagration dans la propriété voisine, à cinquante mètres du cratère. L’enquête devait démontrer qu’elles avaient été placée là après désamorçage sur ordre d’André Alajouanine, pour les soustraire à la vue des Allemands et, selon le rapport de l’artificier, « pour les vider ultérieurement ». Dans une autre déposition, le même déclarera que «  le directeur voulait, d’après ses dires, garder la bombe comme souvenir, après l’avoir fait vider à la vapeur ». André Alajouanine ayant été contraint de quitter l’usine à la Libération, l’information n’avait pas suivi. En fait, une seule de ces bombes était tombée dans l’enceinte de l’usine et les deux autres avaient été ramenées de Thizon et des Varennes.

1943: le château d'Argentières réquisitionné
◘ 1943: le château d’Argentières réquisitionné 

•  Cette même année 1943, le château d’Argentières se retrouve  réquisitionné par les autorités d’occupation, avec le mobilier et les objets qui s’y trouvent, ainsi que le personnel de service, à compter du 11 novembre 1943. L’ordre de réquisition (38) stipule  que « le parc et les prés autour du château seront à la disposition des autorités allemandes…que le régisseur – chef cuisinier et sa femme, deux femmes de chambre, une femme pour la cuisine et un chauffeur » seront mis à disposition et que « pour continuer le chauffage central, le charbon entreposé au château ne doit pas être enlevé (…). Aucun objet de quelque nature que ce soit, à part les affaires personnelles ne doit être emporté par les personnels travaillant au château ». Enfin, « toute la literie doit rester au château ainsi que les installations téléphoniques et les appareils électriques et lampes qui s’y trouvent ».  Dans l’inventaire méticuleux dressé par Me Paul Brun, on trouve l’état du cheptel : « 2 porcs de 55 kg chacun, un porc malade, 18 gros lapins, 6 jeunes lapins, 5 oies, 20 poules, 30 poulets », sans oublier « 4 ruches pleines et une ruche vide ».

• Le seul litige portera sur le contenu de la cave que les Allemands voulaient récupérer, mais qui n’est pas réquisitionnable, faute de figurer expressément dans l’ordre de réquisition. Plus sérieusement, la direction de l’entreprise doit déménager en toute hâte. Elle trouvera à se reloger à l’Hôtel Bellevue à Néris-les-Bains, qu’elle loue à compter du 17 novembre jusqu’à la reprise de la saison thermale, fixée au le 15 mai 1944. C’est Marcel  Pasquet, directeur technique de l’usine qui est chargé des négociations.

LES DIFFICULTÉS DE L’APRÈS – GUERRE (1944-1949)

Une cérémonie dans la cour de la SAGEM (fin 1944
Une cérémonie dans la cour de la SAGEM en l’honneur des victimes de la guerre(fin 1944)

◘ UN RETOUR À LA PAIX DIFFICILE

 •  La libération du territoire, au cours de l’été 1944, se traduit provisoirement par un maintien des commandes liées à la guerre qui se poursuit en Europe jusqu’au 8 mai 1945. Après cette date, la  résiliation des commandes militaires va rendre indispensable la reconversion vers des produits  qui ont été imaginés sous l’occupation mais qu’il va falloir mettre en production rapidement et dans le domaine civil. L’autre problème à régler dans l’immédiat est celui de la direction de l’usine en particulier et de l’entreprise S.A.G.E.M. en général : « On ne sait  (alors) plus très bien  qui commande, tant à la S.A.G.E.M. qu’ailleurs. Tous les chefs d’établissement sont révoqués ou arrêtés », écrira Robert Labarre (39).

L'installation des Comités de gestion
◘ L’installation des Comités de gestion décidée par le C.D.L…À la SAGEM aussi

• En fait, dans le  contexte difficile des jours qui suivent la libération, le Comité départemental de Libération a décidé d’installer dès la fin du mois d’aôut 1944 dans toutes les entreprises de plus de cent  salariés un Comité de gestion et de contrôle pour remplacer la direction: « Des chefs, des cadres d’entreprises, de par la partie visible de leur comportement s’étaient rendus impopulaires. On pouvait les soupçonner de chercher à entraver le cours nouveau et par là même porter atteinte à l‘effort de guerre. Les antécédents de certains n’autorisaient qu’une confiance limitée. Enfin frapper à la tête  était une des conditions de choc psychologique susceptible d’amener une remise en route de toute la production », écrit Georges Rougeron, secrétaire du CDL,  qui parle non sans raison « d’expérience peu commune en France ».

CDL Comités gestion Le centre 30 aout 1944
Le Centre Républicain (30 août 1944) annonce la création des Comités de gestion

Chaque comité de gestion  est  composé de trois membres : un ouvrier représentant la CGT, un cadre ou technicien représentant l’UNITEC et un troisième qui « aura le direction effective de l’entreprise et qui sera responsable devant les autres membres du Comité ». Il est prévu que ce puisse  être le directeur de l’entreprise, « à condition qu’il ne se soit pas compromis pendant l’Occupation ». Le Comité de gestion est lui même responsable devant un comité patriotique et devant le syndicat, c’est à dire la C.G.T..

• Dans Le Centre Républicain du 5 septembre 1944, on lit dans la rubrique « les usines »  que « Le comité de gestion et de contrôle des établissements SAGEM est composé de la façon suivante :  Pasquet Marcel, directeur technique, gérant responsable. Fougerat André (ingénieur opticien) représentant  l’UCIFC, membre. Bacq Georges, représentant de la CGT, membre. » En novembre 1944, le même André Fougerat prendra officiellement la direction de l’usine. Un autre communiqué mentionne le cas de la S.A.T. avec la nomination de  Léon Farce, directeur technique, comme gérant responsable. Marcel Pasquet deviendra vice-président du conseil d’administration de la SAGEM, dans les années 1970 alors que Robert Labarre est  devenu P-DG.

La nouvelle organisation mise en place par le C.D.L. est loin de susciter l’unanimité : « L’opposition éclate entre d’une part les cadres de la S.A.G.E.M. et de la S.A.T. repliée à Montluçon et, d’autre part, le Comité de gestion. Pour se défendre et empêcher la rupture de l’unité des sociétés, et en accord avec la direction, les cadres se regroupent et jugent que le seul moyen de se défendre est d’adhérer à la C.G.T. », écrit Robert Labarre (40). C’est André Marchand, un jeune Gadzart originaire de La Chapelaude, entré à la Côte-Rouge en 1941, comme dessinateur d’exécution,  qui va devenir secrétaire des ingénieurs et cadres C.G.T. de la S.A.G.E.M. et de la S.A.T., avant d’occuper des responsabilités au plan départemental puis national.

André Alajouanine, interné provisoirement au camp de Tronçais
◘ André Alajouanine, interné provisoirement au camp de Tronçais

• À la Côte-Rouge André Alajouanine  a été  relevé de ses fonctions de directeur de l’usine à la fin d’août 1944. Après son arrestation par les milices patriotiques et un passage par l’Hôtel de France, siège de la Police  situé face à l’hôtel de ville de Montluçon,  il se retrouve interné provisoirement au camp de Tronçais en même temps que d’autres directeurs d’usines montluçonnaises  comme Alexandre Meiller des Fers Creux, Jean Pétavy de Dunlop ou Vitteaux de l’usine Saint-Jacques (41). Dans un camp qui échappe provisoirement à tout contrôle et à toute autorité légale, certains auraient même parlé alors (conditionnel de rigueur)  de le fusiller…

• Selon Jean Bornet (42), il faudra faire intervenir in-extremis l’administrateur de l’usine pour le sauver. En fait, rapporte le même témoin, « ses relations avec l’occupant étaient restées distantes et les autorités allemandes trouvaient qu’il n’en faisait pas assez, tandis qu’une partie du personnel trouvait qu’il en faisait de trop ».  Quant à Marcel Môme, il doit se cacher pendant quelque temps dans la propriété d’un employé. Finalement, André Alajouanine sera relâché et rappelé à Paris, en novembre 1944, auprès de Marcel Môme. Il achèvera sa carrière à la fin des années 1950, comme directeur des usines du groupe. Pendant ce temps, un Comité d’Epuration s’est installé à la Côte-Rouge et  des dizaines de membres du personnel et de l’encadrement doivent comparaître devant lui. Dans la plupart des cas, les dossiers seront classés sans suite, faute de charges, autres que celles d’avoir continué à travailler sous l’Occupation. Pour être partis travailler volontairement en Allemagne, quelques salariés comparaîtront toutefois devant les chambres civiques instaurées à la libération, avec parfois à la clé des condamnations à des peines d’indignité nationale, qui bénéficieront dans les années suivantes de mesures d’amnistie.

Sans titre
◘ Quand l’Épuration provoque des remous, y compris au sein du syndicat CGT (Le Centre républicain, 30 septembre 1944)

Le déroulement de l’Épuration, surtout dans les premières semaines, peut aussi conduire à des remous, y compris au sein du syndicat CGT. Le 20 septembre 1944, trois membres du Syndicat des employés, techniciens et agents de maîtrise de la SAGEM et de la SAT décident de provoquer une réunion des syndiqués, fixée au  lendemain. Il s’agit de Roger Godard, chef chronométreur, de Jean Bornet, responsable des plannings, et de Jean-Baptiste Michel, contremaître. Tous les trois souhaitent l’installation d’un « groupement de défense des employés pour tenter d’intervenir contradictoirement auprès du Comité de gérance des usines SAGEM, en faveur des sanctionnés éventuels, par décision du Comité d’épuration« . Un Comité d’épuration dont ils estiment  qu’il instruit uniquement à charge.Mis au courant de cette initiative, le Conseil syndical provisoire décide de répliquer immédiatement. Dès le 21 septembre il prononce l’exclusion du syndicat et pour une durée d’un an de Roger Godard et de Jean Bornet, « estimant qu’ils ont gravement contrevenu à la discipline syndicale qui exige de chacun de ses membres les respect des lois républicaines, en tentant de constituer en dehors de son autorité un groupement illégal, portant ainsi atteinte à l’intérêt collectif que seuls sont autorisés à défendre les syndicats corporatifs légalement constitués« .  Quant à Jean-Baptiste  Michel, il s’en tirera avec un  « blâme rendu public« . Une décision qui sera annoncée dans le journal Le centre républicain, quelques jours plus tard.

•  Plusieurs  cadres seront  mutés en région parisienne. Quelques-uns sont révoqués, parfois internés provisoirement. On cite l’exemple d’un salarié, probablement cadre (43), arrêté par les F.T.P. en août 1944, incarcéré  au camp de Tronçais pendant quelques semaines puis transféré à Moulins. Il ne sera libéré  qu’en  avril 1945, sans qu’il y ait eu jugement. Le comité d’entreprise s’étant opposé à sa réintégration, et même à sa présence dans cette ville, où il avait retrouvé du travail, la S.A.G.E.M. lui avait proposé une embauche à Argenteuil, ce qu’il avait refusé, d’où son licenciement. C’est ce qui le conduira à demander réparation du préjudice subi auprès de la Direction. Hormis ces quelques cas, au début de 1945, les choses rentrent dans l’ordre,  lorsque le C.D.L. voit son pouvoir annihilé par la reprise en main préfectorale.

◘ UNE   RECONVERSION, ELLE AUSSI, DIFFICILE

Un hall complet destiné aux machines à chaussure
• Un hall complet destiné aux machines à chaussures, à la Côte Rouge

•  Une fois ces problèmes réglés, l’autre priorité est de trouver de nouveaux marchés pour maintenir l’activité et le personnel. On ira provisoirement jusqu’à fabriquer des chargeurs pour les fusils mitrailleurs. L’entreprise produit aussi des téléphones de campagnes pour l’armée, ou des  machines pour la Compagnie des Signaux, destinées à la  fabrication des câbles.  Un marché civil qui semble porteur et pour lequel l’usine de Montluçon a acquis de l’expérience, c’est celui des  machines à fabriquer les chaussures, vite surnommées « machines à godasses » par le personnel. Commencée pendant la guerre, leur production donne à la S.A.G.E.M une avance certaine sur ses concurrents. La totalité du montage des machines est assurée dans les halls de la Côte Rouge. Le marché va s’avérer porteur jusqu’en 1948, avant de stagner, puis de connaître une reprise avec l’entrée  sur le marché américain en 1953, pour finalement disparaître dans les années 1960.

Un exemple de production civile, après guerre
• Un exemple de production civile, après guerre: les machines destinées  à la fabrication des chaussures

• Une autre spécialité constitue un appoint d’activités : la fabrication de machines à bois, de machines combinées à 5 opérations, de machines outils (fraiseuses) auxquelles il faut ajouter toute une gamme d’appareils de métrologie et d’optique qui a démarré avec l’ingénieur  Fougerat, « un des meilleurs spécialistes  français de l’optique» selon Jean Bornet. Enfin, les compresseurs et installations frigorifiques S.A.G.E.M. équipent aussi bien  les navires de la marine marchande…que des patinoires. Pourtant, ces fabrications irrégulières en quantité ne peuvent constituer la charge principale de travail.

De nouvelles gammes de produits civils
◘ De nouvelles gammes de produits civils

• C’est sur d’autres marchés que va se jouer la pérennité de l’entreprise. Sur le principe de l’autonomie de gestion, la S.A.G.E.M. a réorganisé ses activités en quatre départements : la télécommunication, le froid, les machines à chaussures et la Marine. Dans les années qui suivent la guerre,  cette dernière activité reste concentrée à Montluçon, sous la direction d’André Marchand, tandis qu’Argenteuil remet à niveau ses équipements. Malheureusement, la recherche coûte cher pour des résultats aléatoires et «  en 1947, la Marine qui nous a fait travailler pour la patrie n’a toujours pas réglé la facture », écrit Robert Labarre.

La gamme des machines à bois
◘ La gamme des machines à bois, une  autre nouveauté SAGEM

Le domaine qui semble beaucoup plus porteur est celui des télécommunications, d’autant que la S.A.G.E.M. a pris une participation majoritaire dans la S.A.T. en 1939 et que l’usine de la Côte Rouge l’a hébergée depuis 1940. C’est d’ailleurs le hall de la S.A.T. qui a le plus souffert du bombardement de septembre 1943. Elle fabrique des matériels de transmission, des répéteurs, des condensateurs  tout en poursuivant l’équipement des centraux téléphoniques en plein essor.

En tête Sagem 1946
◘ En Tête d’un certificat de travail, daté du 28 février 1946

•La fonderie de Saint-Jean se développe aussi avec l’installation d’un premier four électrique pour la fusion de pièces d’acier destinées au matériel de mine. Un deuxième four sera installé en 1954 puis un cubilot moderne d’une capacité de 3,5 tonnes à l’heure. Dans les années 1970, plus de 70 personnes y coulent des pièces qui vont de quelques dizaines de grammes à plus de 4 tonnes pour les pièces en fonte.

1949 : LA S.A.G.E.M.  AU BORD DU GOUFFRE 

•   Pourtant la situation financière apparaît  fragilisée, avec une division globale du chiffre d’affaires par deux, à un moment où il faut soutenir de coûteux projets de développement et de recherches, dans deux directions : le matériel de mines et les téléimprimeurs.

350-machine-a-projeter-et-mesurerLes augmentations de capital ou l’introduction en bourse de la S.A.T. en 1946 ne suffisent plus et la situation de la trésorerie est devenue critique. Fin 1949, la S.A.G.E.M traverse une très grave crise financière qui débouche, en 1950, sur une importante vague de suppressions d’emplois : 200 licenciements qui s’ajoutent aux 400 départs et font passer les effectifs globaux de 3.000 à 2.400 salariés. La Côte-Rouge n’est pas épargnée. Le malaise est  profond car c’est la première vague de licenciement de cette ampleur, même si chaque renvoi est assorti d’une promesse de priorité de réembauche, en cas de redémarrage des activités. Il  débouche sur des grèves  à la fois longues et dures (de février à mars 1950). Le contexte syndical s’est lui même durci, avec la scission de la C.G.T en décembre  1947 pour donner naissance à F.O. (Force Ouvrière) en avril 1948. F.O. drainera un nombre important d’anciens syndiqués de la C.G.T. et attirera des non-syndiqués. La rivalité  entre la C.G.T. et F.O. va désormais marquer les luttes syndicales autant que les élections professionnelles. Chez les cadres, une recomposition du paysage syndical s’est aussi amorcée : cette même année, la grande majorité des cadres choisissent de quitter la C.G.T. pour rejoindre la C.G.C. ou Confédération générale des Cadres.

•  Les difficultés touchent d’autres entreprises du bassin : à l’usine Dunlop, le personnel va observer entre décembre 1949 et janvier 1950 une grève perlée de 57 jours. À la S.A.G.E.M., dans la métallurgie, comme chez Pinguelly ou à Saint-Jacques, les grèves vont durer 5 semaines, avec la mise en place, comme en 1936,  de piquets de grève. La Côte-Rouge connaît même des affrontements physiques entre grévistes et non-grévistes tentant de forcer les piquets de grève ou de pénétrer dans l’usine par des voies détournées. Le 10 mars 1950, le commissaire central de Montluçon  rend compte des événements au procureur de la République (44) : « La situation est la même pour ces trois usines : un piquet de grève, composé de quelques ouvriers se tient continuellement derrière l’entrée principale dont la porte est fermée, déclarant obéir à un ordre du comité de grève et ne pouvoir quitter les lieux que sur un nouvel ordre de ce même comité. Il n’y a eu jusqu’à ce jour aucune entrave sérieuse à la liberté du travail, étant donné que les ouvriers qui désirent travailler n’ont pas insisté pour pénétrer dans les établissements occupés. Il ne m’est pas possible d’intervenir avec des forces de Police à l’encontre des piquets de grèves, dans l’intérieur des usines, sans qu’un jugement d’expulsion soit rendu ». Le syndicat des cadres de la métallurgie va d’ailleurs porter plainte, début mars, « pour entrave à la liberté du travail contre plusieurs inconnus. En effet, tous les membres de notre syndicat désireux de travailler en ont été empêchés par les piquets de grève, se trouvant aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, et ce aux différentes heures de prise du travail ». Le Directeur de l’usine lui-même, M. David, se plaint auprès du commissaire central que « des ouvriers de notre usine se sont installés dans le pavillon des gardes, à l’intérieur de nos bâtiments industriels, où ils occupent la salle d’attente et une autre pièce. Ces ouvriers constituent un soi disant piquet de grève ».

André FOUGERAT, directeur de l'usine (au centre, avec des lunettes)
◘ André FOUGERAT, directeur de l’usine (au centre, avec des lunettes)

 ◘ VERS L’ÉCLOSION DE PROJETS PORTEURS

Deux projets vont finalement aboutir  et contribuer à  sauver l’entreprise : d’abord la fabrication en grandes séries des haveuses puis celle des téléimprimeurs. Dans la décennie 1950-1960, la durée du travail peut à nouveau dépasser largement les quarante heures.

Les haveuses, un marché porteur
◘ Les haveuses, un nouveau marché porteur

Le matériel de mines et les haveuses  concernent directement l’usine de la Côte Rouge. Les mines ont été remises en activité, depuis la fameuse « bataille du charbon » lancée après la Libération, et les mines de la Sarre ont été placées sous administration française, avec la volonté de mécaniser l’abattage. La technologie est déjà bien maîtrisée par des firmes anglaises ou allemandes mais le gouvernement préfère une solution française : la fabrication de haveuses sous licence  britannique en France. Une opportunité que va saisir la S.A.G.E.M. qui, tout en possédant le savoir fer mécanique et bientôt hydraulique, a déjà l’expérience de la production sous licence, avec des équipement militaires produits avant guerre. Les premières machines seront livrées aux différentes mines des Charbonnages de France, dès 1948, tandis que l’entreprise lorgne également du côté des mines de fer.

Un hall entier dédié au montage des haveuses
◘ Un hall entier dédié au montage des haveuses à La Côte Rouge

• Les fabrications sont réalisées en grande partie dans les halls de montage de la Côte-Rouge et le programme de développement est confié à Robert Labarre, qui connaît bien l’usine pour y avoir commencé sa carrière pendant la guerre. Divers perfectionnements sont progressivement introduits : des moteurs plus puissants, l’introduction de l’hydraulique et la régulation de la vitesse de taille. A propos de l’hydraulique, Jean Bornet se rappelait que des ingénieurs Citroën sont venus à Montluçon pour développer leur savoir faire, au moment où la firme aux chevrons élaborait le projet de la future DS. Tandis que la fabrication  se poursuit sous licence, le  fabricant britannique Anderson Boyes ne cache pas ses inquiétudes dès lors que  « l’élève devient meilleur que le maître »…

• Finalement la S.A.G.E.M. décide de reprendre à son compte la fabrication et le développement de ces produits, d’autant qu’après le passage à vide des années 1949-1950, la société a retrouvé sa capacité d’investir. La fabrication en série des haveuses va désormais assurer un volume de travail important et pour plusieurs décennies. Au delà du charbon, les mines de fer de Lorraine et les mines de potasses constituent d’autres débouchés non négligeables. Dans les années 1970, plus de 120 haveuses sortent des ateliers de la Côte-Rouge dont 95 partent à l’export.

De nouveaux modèles de haveuses, plus performantes, au début des années 1960
◘ La Speedmatic,  nouveau modèle de haveuse, plus performante, au début des années 1960

La Speedmatic S 16, mise au point sous la responsabilité de Robert Labarre, permet de passer d’une capacité de taille de 1m/mn à 6m/mn. C’est le tout  premier modèle « 100% S.A.G.E.M ». Ces haveuses représenteront jusqu’à  90% du parc français et 25% du chiffre d’affaires global de l’entreprise,  avec un rebond de l’activité qui suivra les chocs pétroliers. L’exportation se révèle également fructueuse et l’on parlera de « contrat du siècle » lorsque  52 haveuses sont commandées par la République Populaire de Chine en 1978.

L'atelier des haveuses en 1978
◘ L’atelier des haveuses en 1978. Direction les mines de charbon chinoises

• Ce sera ensuite la mise au point de la Panda, dont le prototype sort en 1984. Dans les mines de la Sarre, la machine livrée en 1988 affiche une capacité d’extraction de  2.500 à 3.000 T par jour.  En 1991, la presse évoquera  la livraison d’une toute nouvelle machine aux mines de la Sarre : 52 tonnes pour une puissance de 700 CV. Les mêmes journaux parlent alors  des exploits réalisés par une autre haveuse en exploitation dans le bassin lorrain : 18.000 tonnes de charbon en 24 heures…De quoi faire pâlir de jalousie le mineur  Stakhanov et ses exploits…du moins pour la propagande stalinienne.

Un téléimprimeur SAGEM modèle 1952
◘ Un téléimprimeur SAGEM modèle 1952

• Les téléimprimeurs représentent l’autre marché porteur : le prototype de 1944, mis au point à Montluçon, a été perfectionné et les recherches se sont orientées vers l’impression pleine page, au lieu du ruban papier,  avec un réseau de télex à créer. Le plan Monnet, premier plan économique français lancé en 1946,  prévoyait l’installation de 13.000 télex en dix ans, ce qui exacerbe la concurrence anglaise, allemande et italienne. Le démarrage est pourtant lent avec seulement trente-deux abonnés privés au télex en 1947. Les plus grosses commandes viennent encore de l’Armée de l’air ou de la Marine. Si la fabrication occupe cinq cents  personnes à Argenteuil, un nombre important de pièces sont fabriquées localement et la Côte-Rouge profite donc de l’essor de la nouvelle technologie, le tout dans un contexte de concurrence  et de croissance forte. A la fin des années 1950, l’apparition des transistors  permettra de remplacer les cames et embrayages des téléscripteurs  par des dispositifs électroniques, préludes à un nouveau développement important dans les décennie 1970-1980.

•   Le retour des commandes de la marine nationale en 1947 et des armées, avec une montée en puissance au cours des années 1950 fait que l’État représentera jusqu’à la moitié de la charge de travail, en 1952. C’est la raison pour laquelle, les embauches, dans certaines ateliers dites sensibles, ne peuvent être effectuées qu’avec l’accord de la Direction de la surveillance du territoire (D.S.T.).

Système optique d'appontage
◘ Système optique d’appontage

L’optique d’appontage, les gyrocompas, les systèmes de guidage constituent une part essentielle de la production. Le grand programme Marine lancé par l’Etat, avec la construction  d’escorteurs, sans compter les équipements pour dragueurs et patrouilleurs constituent une formidable opportunité : « Jusqu’en 1956, jamais la S.A.G.E.M. ne sortit autant d’équipements de compas, de traceurs de route, de variateurs de vitesse ou de garde cap » (45).  Dans le contexte de guerre froide, les embauches dans certaines ateliers dits sensibles ne peuvent alors être effectuées qu’avec l’accord de la Direction de la surveillance du territoire (D.S.T.) à laquelle les dossiers de candidatures doivent être transmis. .

L’ÉVOLUTION DES PERSONNELS  ET DES CONDITIONS DE TRAVAIL

•  Finalement, alors que  la situation de la S.A.G.E.M. semblait compromise au début des années 1950, l’entreprise a pu  opérer un redressement spectaculaire au cours de la décennie. Sur l’ensemble des sites, les effectifs sont passés de 2.400 salariés en 1949-50 à 4.200 à la fin des années 1950, pour le G3S qui regroupe la Compagnie des Signaux, la S.A.G.E.M. et la S.A.T., toujours sous la direction de Marcel Môme, le fondateur, jusqu’à son décès le 2 mars 1962, puis de Robert Labarre entre 1962 et 1989. Sur place les effectifs  de l’usine de la Côte Rouge sont à leur apogée : ils fluctuent alors dans les années 1960 et 1980 entre 2.200 à 2.400 emplois (2.230 en 1968…2.349 en 1970 et 2.278 en 1981, dont 426 sont des Domératois, soit le quart des effectifs). Quant aux horaires, ils oscillent encore couramment entre 42 à 50 heures.

Vue aérienne de l'usine au milieu des années 1950
◘ Vue aérienne de l’usine au milieu des années 1950: le parking   se développe « timidement« , en face de l’usine. Un septième hall a été ajouté pour abriter les fabrications de la SAT.

• Durant cette période, l’usine mise sur la formation d’une partie de ses ouvriers, via l’apprentissage. L’expérience qui a commencé dès 1937 perdurera jusqu’en 1962-1965, avec la toute dernière promotion. Chacune compte entre une douzaine et une vingtaine  de garçons, âgés d’une quinzaine d’années, qui passent un concours, avec au programme des matières générales. Tous titulaires du certificat d’études primaires,  ils reçoivent en trois ans une formation qui les prépare au C.A.P. ou certificat d’aptitude professionnelle. En tout, en un quart de siècle, plus de 600 élèves passeront par  cette voie de l’apprentissage, faisant ensuite, pour la plupart, carrière dans la maison qui les a formés.

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◘ L’école d’apprentissage dans les locaux de la SAGEM au début des années 1950

• Nombre d’entre eux sont fils d’ouvriers de la S.A.G.E.M. L’usine leur alloue une  bourse d’études dont le montant annuel allait en 1962 de 348 F, la première année,  à 672 F, la dernière année,  ce qui représenterait entre 530 € et 980 € d’aujourd’hui. Le tout est complété par une prime de classement « établie en fonction du nombre de points acquis au delà de 100 à chaque classement trimestriel ». Les cours sont assurés par des personnels de la Côte-Rouge, dans un local spécial situé dans l’enceinte de l’usine, avec quelques intervenants extérieurs pour les cours plus théoriques. A noter pour l’anecdote, qu’il y avait des cours de…jardinage. A l’issue de la première année, et selon le classement, l’apprenti qui a suivi des cours de tournage, de fraisage et d’ajustage, passe une épreuve d’ajustage et selon le rang de classement peut choisir entre les trois spécialités. L’examen final se déroule dans les locaux de l’E.N.E.T. et sous contrôle de l’Education Nationale…

L'Ecole Nationale d el'Enseignement Technique, inaugurée en 1955: un nouveau vivier pour la SAGEM
◘ L’Ecole Nationale de l’Enseignement Technique (E.N.E.T.), inaugurée en 1955: un nouveau vivier pour la SAGEM
◘ L'atelier de mécanique d el'ENET en 1968
◘ L’atelier de mécanique de l’E.N.E.T.en 1968
8 La salle d'électronique en 1968 à l'E.N.E.T.
◘ La salle d’électronique en 1968 à l’E.N.E.T.

• C’est ensuite le début d’une carrière avec ses étapes depuis l’OP, P1, P1 bis, P2, P2 bis, P3… L’usine recrute aussi directement des titulaires du Certificat d’aptitude professionnel. C’est ainsi que pour ses ateliers de bobinage, on embauche des « jeunes  manœuvres adaptées » nanties d’une formation de couturière, dont l’habileté et la dextérité manuelle sont  appréciées. Quant au personnel qualifié, il continue à être  recruté auprès de l’Ecole Pratique, devenue Ecole nationale de l’enseignement technique, transférée en 1955 sur le site de l’actuel lycée Paul-Constans. La pépinière des ingénieurs des Arts et métiers est toujours largement exploitée, mais la pratique de « l’usinage » avec  « La notion de partir du bas pour se former » évoquée par Jean Bornet a été progressivement abandonnée.

 

Un personnel féminin de plus en plus nombreux
◘ L’atelier de bobinage: un personnel féminin de plus en plus nombreux, « apprécié pour son habileté« 

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•   Que stipulent les  contrats de travail, dans les décennies 1950-1960 ? « Dès qu’un ouvrier aura été embauché, un jeton de pointage lui sera attribué. Ce jeton lui servira à pointer ». L’usine, et les alentours vivent au rythme des sirènes de la Côte-Rouge : « Les heures d’entrée réglementaires sont annoncées par trois coups de sirène. Le premier à l’ouverture des portes 15 minutes avant la prise du travail. La deuxième, à la fermeture des portes, 5 minutes avant la prise du travail. Une troisième pour annoncer la prise du travail. A ce moment-là l’ouvrier doit être à sa place de travail ». sagem-annees-1950-60

•Pour les éventuels retardataires, il est précisé que : « Une deuxième  ouverture a lieu 15 minutes après l’heure juste, le matin seulement. Les retardataires sont autorisés à entrer en perdant une demi-heure de la durée normale du travail…La cessation du travail est annoncée par un coup de sirène à l’heure juste…Aucun préparatif de départ n’est toléré avant l’heure de cessation du travail ». Au chapitre Disposition générale, on relève qu’il « est interdit d’entrer dans les ateliers en état d’ivresseDe manquer de respect au personnel dirigeant ou surveillant…De faire des souscriptions ou collectes dans les locaux de l’usine…De faire acte de propagande politique sous toutes ses formes (discours, distribution de tracts, signature de pétitions ».

sagem-femmes-annees-1950• En ce qui concerne les salaires, la S.A.G.E.M a la réputation jusque dans les années 70-80 de bien payer son personnel. En tout cas, nettement mieux que l’usine Dunlop et surtout que la Chemiserie Rousseau où le niveau de salaire est l’un des plus bas du bassin montluçonnais. En 1947, un ouvrier (46) qui a été embauché pendant la guerre touche 19.000 F l’équivalent d’environ 1 050 € d’aujourd’hui. Devenu contremaître, quelques années plus tard  il arrive à 79.000 F en 1955 soit 1.600 €.   En 1961, après le passage aux « nouveaux francs »,  le même perçoit 1 335  F soit presque 2 100 €   d’aujourd’hui. Si l’on y ajoute une politique sociale maison qui apporte d’autres avantages, on comprend mieux le pouvoir d’attraction qu’exerce la Côte-Rouge.

sagem-atelier-femmes-bisLe turn-over du personnel est donc peu important et l’entrée à la S.A.G.E.M. constitue pour beaucoup le point de départ d’une carrière complète. Nombre d’ouvriers, techniciens ou cadres de la Côte-Rouge partis à la retraite dans les années 1970, 1980 ou 1990 y auront accompli tout leur parcours professionnel. A partir de 1970, la Côte-Rouge tourne une page de son histoire et voit progressivement le départ à la retraite de la génération des « personnels historiques », ceux qui étaient là dès la fondation en 1933.

La cérémonie de remise d ela "montre en or" pour les salariées d ela Côte-Rouge, en 1969.
◘ La cérémonie de remise de la « montre en or » pour les salariés de la Côte-Rouge, en 1969.

• La Revue S.A.G.E.M. publiée à partir de décembre 1968 à destination du personnel s’en fait régulièrement l’écho, tout comme elle ne manque pas de mentionner les naissances, mariages et décès, voire les remises de distinctions maison, comme la fameuse « montre en or » remise à tout membre du personnel totalisant 30 années de présence continue dans la maison (47).

La revue SAGEM, un liens entre les générations de personnels et les différents sites
◘ La Revue SAGEM, un lien entre les générations de personnels et les différents sites

• Même avec près de 10.000 salariés, le groupe a gardé des réflexes d’entreprise à dimension « familiale », ce que d’aucuns qualifieront de « paternalisme ». Localement, ces liens sont encore renforcés par les actions du comité d’établissement qui développe une politique de loisirs. L’étang des Landes, près de Gouzon, devient le lieux de prédilection  des pêcheurs S.A.G.E.M et le cadre d’une fête annuelle qui voit défiler quelques vedettes de la chanson jusque dans les années 1970-80. L’arbre de Noël, les spectacles du Groupe artistique S.A.G.E.M., fondé en 1942 et qui donne ses représentations  sur la scène du théâtre municipal de Montluçon, ou l’Amicale des anciens apprentis de la S.A.G.E.M., à l’initiative de nombreuses activités, contribuent au maintien d’un lien social fort et d’une indéniable « identité S.A.G.E.M ».

La répétition de Georges Dandin, une des première pièces jouées par le groupe artistique, dans les années 1940
La répétition de Georges Dandin, une des première pièces jouées par le groupe artistique, dans les années 1940

• La pratique du sport, notamment le football et le tennis, au sein de clubs « maison » y participent aussi. Pour permettre leur développement dans de bonnes conditions, des travaux d’aménagement avec stade, vestiaires, courts de tennis et club house sont réalisés sur les terrains situés face à l’usine.

1973: le groupe artistique de la SAGEM en représentation
1973: le groupe artistique de la SAGEM en représentation, au théâtre municipal de Montluçon
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◘ Naissances, mariages, décès, départs en retraite…Rien n’échappe à la revue SAGEM

• Du côté de la direction de l’usine, après l’intermède de la Libération, l’usine voit passer à sa tête des hommes souvent issus de ses propres équipes de directeurs ou d’ingénieurs : Marcel Pasquet, déjà nommé, André Fougerat, jusqu’à la fin des années 1940, puis ce sera M. Martinat, M. Blondin, M. David, au début des années 1950, avant René Missioux au début des années 1960 et ensuite M. Pirard, Jacques Goin…Certains resteront en poste une dizaine d’années, voire plus, avant que l’usine ne devienne, à partir des années 1990, une courte étape dans une trajectoire de carrière au sein du groupe (48).

UN SURVOL DE LA CÔTE-ROUGE DANS  LES  ANNÉES 1960 – 2000

Publicité SAGEM, avec la liste des différents établissements, à la fin des années 1970
◘ Publicité SAGEM, insérée dans le Bulletin Municipal de Domérat,  avec la liste des différents établissements, à la fin des années 1970

◘ LES MUTATIONS DE L’USINE

• Les années 1960 marquent le début d’une période de mutations  importantes pour le groupe et pour l’usine de la Côte-Rouge, à la fois dans l’organisation du travail, dans les locaux qui vont connaître d’importantes transformations et dans la gamme des fabrications. C’est  la montée en puissance des systèmes de navigation à inertie pour l’aéronautique, mais aussi pour les sous-marins, sans oublier les systèmes de guidage et de pilotage dans le domaine spatial. Ce faisant, l’usine devient tributaire pour une part de plus en  importante des budgets de la Défense. Elle maintient donc en parallèle une grande variété de productions qui doit lui donner de la souplesse face aux variations des commandes de l’état.

1969: La SAGEM présente ses produits à la Foire-Exposition de Montluçon, quai Liuis Blanc
◘ 1969: La SAGEM présente ses produits à la Foire-Exposition de Montluçon, qui se tient alors quai Louis-Blanc

• Selon  René Bourgougnon et Michel Desnoyers, « Les différentes productions de la S.A.G..E..M.  frappent par leur grand nombre et par la diversité des techniques qu’elles mettent en œuvre. Cette situation qui va à l’encontre de la tendance contemporaine à la spécialisation est voulue délibérément pour compenser les variations de conjoncture de par la variété des produits proposés sur le marché, et pour conserver la maîtrise d’œuvre dans la fabrication de produits complexes qui font appel simultanément à plusieurs techniques » (49).

◘ Images de l'usine d ela Côte-Rouge en 1975
◘ Les fabrication de  l’usine de la Côte-Rouge en 1975, mises en images par la Revue SAGEM.

• Une description de l’usine à la fin des années 1970, dans la Revue S.A.G.E.M. souligne les transformations perceptibles dans les locaux et l’on n’hésite pas à parler « d’usine des contrastes » : « En pénétrant dans les bâtiments, nous retrouvons immédiatement l’atmosphère 1930 avec les escaliers étroits, les fenêtres à petits carreaux, les milliers de vitres enchâsses, dans un réseau serré de profilés et puis brutalement, au hasard d’un couloir  des zones en décor de science fiction, avec des hommes en blanc, des salles dépoussiérées, climatisées, bourrées de matériel électronique. Si les bâtiments gardent de l’extérieur leurs aspects anciens, le cœur manifestement vit au rythme d’aujourd’hui, à la recherche d’une perpétuelle jeunesse ».

◘ L'arrivée de nouvelles machines en 1974
◘ L’arrivée de nouvelles machines en 1974

• Un peu plus loin, le même visiteur évoque  un autre contraste, celui des productions : « Si le matériel produit est bien toujours de technologie récente, la diversité des fabrications réalisées étonne. Ainsi, en avril 1979,  une équipe d’un peu plus de 200 personnes a collaboré à la sortie de haveuses pour la Chine, d’une tête de havage pour la Lorraine, de lots de pièces de rechange. L’ensemble représente 125 tonnes de matériel….Dans le même temps, une équipe d’importance équivalente dans le groupe aérospatial a réalisé  en gyros secs, gyros libres, gyros flottants, gyros à suspension accordée, plates-formes et système de guidage ou de navigation une production pesant moins de 340 kg ».

◘ L'atelier de fabrication des centrales de cap
◘ L’atelier de fabrication des centrales de cap

• En 1975, dans  une évocation des différentes usines, la même revue d’entreprise mentionne pour la Côte-Rouge une surface totale de 40 ha, avec 3,8 ha couverts et 2.400 salariés. Dans la gamme des fabrications, elle cite les fabrications de série, les senseurs inertiels, les gyromètres et accéléromètres, les plates-formes gyroscopiques, les plates-formes inertielles, les composants pour télécommunication, les équipements frigorifiques, les équipements pour les mines (les haveuses), les fraiseuses et appareils de métrologie ou les centres d’usinage à commandes numériques.

◘ L'usine de la Côte Rouge, résumée par la Revue SAGEM (1975)
◘ L’usine de la Côte Rouge, résumée par le texte et l’image dans la Revue SAGEM (1975)

◘ QUELQUES  SOUBRESAUTS :   MAI 1968…  AOÛT 1971

• Dans la chronique de l’histoire de la Côte-Rouge, deux autres temps forts, l’un social, l’autre climatique,  vont venir perturber ce qui semblait être redevenu  « un long fleuve tranquille »:

• C’est d’abord les « événements de mai 1968 » qui touchent l’usine comme toutes les autres du bassin montluçonnais et permet de renouer avec l’ambiance de 1936 et de 1950.  Un gigantesque meeting suivi d’un défilé a réuni au moins 5.000 personnes, le 13 mai, entre l’Edifice communal et la sous-préfecture, à l’appel de tous les syndicats, pour protester contre la répression policière à Paris dans la nuit du 10 au 11 mai.  Le mouvement de grève s’est ensuite propagé à compter du 20 mai, d’abord lancé par les cheminots et les salariés de l’usine Dunlop. À compter du 21-22 mai, la Côte-Rouge est en grève, avec l’installation de piquets de grève et l’occupation de l’usine. Des étudiants des universités clermontoises en grève sont même venus à la S.A.G.E.M.

◘ Mai 1968 à la Côte Rouge...Comme en 1936
◘ Mai 1968 à la Côte Rouge, l’usine est occupée…Comme en 1936

Le personnel gréviste avec les familles s’organise en reprenant le modèle de 1936. On se  restaure à la cantine de l’usine où une caisse de solidarité a été mise en place. Le 25 mai,  25.000 Montluçonnais descendent dans la rue  pour manifester « dans le calme et la dignité leur désir d’une politique sociale rénovée »  écrit le quotidien local Centre Matin. Le 30 mai, une troisième démonstration de masse aura lieu.  Début juin, enfin,  des consultations  des salariés sont décidées, suite aux accord de Grenelle.

◘ L'équipe de la cantine pour le ravitaillement de sgrévistes qui occupent l'usine
L’équipe de la cantine pour le ravitaillement des grévistes qui occupent l’usine en mai 1968

• Finalement le travail reprendra les 5 et 6 juin, alors que la grève continue encore quelques jours chez Dunlop, Zélant-Gazuit et dans l’enseignement. Au passage, les gains salariaux sont significatifs : 5% au 1er juin et 4% le 1er octobre, avec le paiement d’une partie des journées de grèves. Un autre  grand mouvement social touchera les ouvriers professionnels, au début des années 70, avec un long conflit qui s’étalera sur près d’un mois, pour des revendications salariales.

Après  les événements de mai 1968, , c’est « une tornade » , non plus sociale mais bien climatique, qui s’abat sur la Côte-Rouge, trois ans plus tard, en même temps que  sur tout le bassin montluçonnais. Accompagnée d’un orage de grêle d’une extrême violence, elle se déchaîne le 18 août 1971, vers 21 h 00. Compte tenu de son architecture et des matériaux utilisés, l’usine va subir des dommages considérables : la moitié des toitures en tuiles, la totalité de celles en  Fibrociment, ainsi que les verrières se retrouvent détruites. Il faut dire que la Côte-Rouge s’est retrouvée au cœur de la tornade, là où elle a atteint son paroxysme.

◘ À quelques kilomètres de la SAGEM, une autre usine dévastée par la grêle: Dunlop
18 août 1971: À quelques kilomètres de la SAGEM, une autre usine dévastée par la tornade et l’orage de grêle: Dunlop

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• Pour les anciens de l’usine, le spectacle de désolation au matin du 19 août, rappellera celui de 1943. Mais, cette fois-ci c’est la totalité de l’usine qui a été touchée: les ateliers sont inondés, les machines baignent dans l’eau, tandis que les débris de verre ou de tuiles jonchent le sol des différents halls. Les laboratoires et les bureaux n’ont pas été épargnés. Pourtant, comme dans les autres usines, la mobilisation du personnel, dont certains sont revenus d’eux mêmes de congés, va jouer à plein. Dans la Revue Sagem, en septembre 1971, on pourra ainsi lire que «  malgré l’importance des dégâts, l’ensemble du personnel a pu reprendre normalement le travail à la date prévue. Ceci a été rendu possible grâce uniquement à la présence de volontaires qui spontanément se sont mis à disposition des responsables de l’usine. pendant dix jours, ils ont effectué avec abnégation et efficience, un travail pénible et parfois périlleux. Ce sont eux qui ont permis qu’aucun de leurs camarades ne soit mis en chômage et c’est pour cette raison que la reconnaissance de tous leur est acquise » (50). A la fin de l’année, les dernières traces du cataclysme auront été effacées du paysage de l’usine, à défaut de l’être des  mémoires. L’usine peut reprendre son essor, avec l’ouverture à de nouvelles technologies.

• DE  L’OPTIQUE À L’OPTRONIQUE

L’optique, déjà présent depuis plusieurs décennies, monte en puissance à l’usine de Montluçon. La S.A.G.E.M étant son propre fournisseur, elle dispose d’un atelier spécialisé : le débitage, la mise en forme, le rodage, le polissage, les retouches, les traitements  sous vide, tout est réalisé sur place  Au début des années 1980, de nouveaux ateliers voient le jour sur 5.000 m2 pour accueillir plus de 300 salariés supplémentaires. C’est l’atelier d’optronique, un néologisme né du mariage entre optique et électronique. 341-fabrL’ensemble est  qualifié de « ville nouvelle, tout de verre et de vert vêtu (près de laquelle) on aperçoit une tour de guet celle où les périscopes, en position debout, font leurs premières armes ». On est loin des premiers périscopes et la Revue S.A.G.E.M.  rappelle que  « l’optronique, c’est plus que de l’optique marié à de l’électronique. C’est de la gyroscopie, de la mécanique fine et même de l’hydraulique, puisque la manœuvre de ces périscopes comme celle des pièces d’artillerie met en œuvre des puissances non négligeables. A Montluçon, la station de mâtage condensée de sous-marins est donc équipée d’une centrale hydraulique, avec ses pompes, verrins, vannes et canalisations d’huile sous pression ».

 ◘ La Côte-Rouge s'agrandit et s'ouvre à de nouvelles productions
◘ La Côte-Rouge s’agrandit et s’ouvre à de nouvelles productions

• Dans le même temps, le matériel de mines poursuit sa montée en puissance, comme on l’a déjà vu, tandis que l’arrivée de la télévision cryptée suscite l’intérêt du groupe qui fait son entrée sur le créneau de l’électronique de grande série. En 1992, la fabrication des cartes Syster C+, qui avait été confiée à l’usine de Fougères,  est rapatriée à Montluçon

◘ 1982: on agrandit encore...
◘ 1982: on agrandit encore…
◘ 1974: l'extension de l'activité téléphonie
◘ 1974: l’extension de l’activité téléphonie

LES ANNÉES 1990-2000 : VERS UNE DÉCRUE DES EFFECTIFS

 

Les effectifs de l’usine, qui avaient connu une nouvelle croissance dans les années 60, vont commencer à décroître dans les années 70 : « Les départs à la retraite ne sont plus compensés en général et on élève le niveau de recrutement mais on réduit le nombre d’embauche. 1 BTS remplace 3 ou 4 ouvriers professionnels. On peut imaginer que les effectifs tomberont peu à peu autour de 1.000 »  pronostiquait  le géographe Pierre Couderc au début des années 1980 (51). L’apprentissage, qui avait été une voie de formation importante pour les ouvriers professionnels et d’où nombre de contremaîtres ou chef d’équipes étaient issus, a disparu avec la dernière promotion recrutée en 1962.   De fait les 2.349 emplois des années 1970, ne sont plus que 2.278 en 1981 et 2.100 fin 1986. Le quotidien La Montagne se voulait alors rassurant en écrivant que « S.A.G.E.M. par son effectif est la première entreprise de l’agglomération » tout en louant sa grande diversité de productions. Les salariés ne seront plus que  1.420 en octobre 1990, 1.280 en janvier 1992 et seulement 1.100 en 1995.

◘ 1966: les effectifs, sur tous les sites, continuaient à croître
◘ 1966: les effectifs, sur tous les sites, continuaient à croître. Montluçon figure en deuxième position, avec 2 300 salariés, juste derrière Argenteuil.

• Mais l’étiage n’est pas encore atteint : la revue spécialisée l’Usine Nouvelle ne mentionne plus que  975 salariés en 1997. Entre temps l’usine de la Côte Rouge a connu une nouvelle  vague de suppressions d’emplois, en conjuguant départs volontaires,  retraites anticipées et  licenciements. Entre juillet 1987 et décembre 1988, 300 salariés de 55 ans et plus, avaient déjà  quitté la Côte-Rouge, dans le cadre d’un dispositif spécial.  Les préretraités, bénéficiant d’une allocation complémentaire versée par l’entreprise, avaient alors pu conserver l’essentiel de leurs revenus. Outre les départs en retraite « normaux », des incitations financières avaient également été instaurées pour susciter des départs « volontaires ».  Le montant de la prime, négocié au cas par cas, était fonction à la fois de l’ancienneté dans l’entreprise et du projet de reconversion. Pour ceux qui restaient,  étaient annoncées des réductions de la durée du travail, ramenée à 37 h le 13 février 1989, avec une réduction proportionnelle des salaires.

• Du côté de la direction, trois grandes justifications étaient alors  mises en avant: l’évolution des technologies, les gains de productivité et surtout la chute des commandes militaires qui avaient représenté, certaines années,  jusqu’à la moitié des activités de l’usine. Mais le pire restait encore à venir. Avec la réorganisation  en 6 départements de la division navigation, défense, on parlait à nouveau d’une « nécessaire mise en adéquation des effectifs »…ce qui se traduisait encore par 197 licenciements dans la cadre d’un troisième plan, lequel avait été précédé par deux autres, avec respectivement 267 suppressions en 1986 et 212 encore en 1988.

 

EN GUISE DE CONCLUSION…FORCÉMENT PROVISOIRE

 

La suite de l’histoire, relève davantage de l’actualité…et on pourra se reporter selon la formule consacrée, à son quotidien ou à son hebdomadaire économique préféré. On peut toutefois retenir quelques grandes lignes directrice de l’évolution récente de l’entreprise :

Le retour à la croissance des effectifs qui dépassaient les 1.300 salariés en C.D.I. au début de 2006, est indéniable. Tout comme l’est le profond  renouvellement – rajeunissement du personnel : la moitié des effectifs de l’usine avaient moins de 5 ans d’ancienneté, à cette même date. Il faut y ajouter un recours important à l’intérim comme volant de souplesse. C’est la désormais fameuse « variable d’ajustement ». L’intérim peut d’ailleurs devenir parfois  une voie d’accès au personnel de l’entreprise.

L’élévation du niveau de recrutement est une autre évidence: la technicité des opérations de fabrication, qui avait déjà fait disparaître l’apprentissage,  a rendu obsolète le recrutement de titulaires des Brevets d’enseignement professionnel. Le Brevet de technicien supérieur est alors devenue la norme minimale. L’entreprise est d’ailleurs très présente sur les différents salons et forums consacrés à l’orientation. En mettant en avant ses produits les plus « spectaculaires », comme les drones, y compris dans la presse régionale, elle vise à séduire des jeunes en quête de formation. C’est cette même politique qui a conduit, en janvier 2005, la direction de l’usine montluçonnaise à proposer une visite complète du site, ateliers de fabrication des  drones et pyrotechnie compris, à des enseignants du bassin montluçonnais, en charge de l’orientation.

• La montée en puissance de nouvelles fabrications, dont une partie importante en liaison avec la Défense : les drones, la pyrotechnie semblent porteurs et ont conduit à des extensions récentes de l’usine de la Côte Rouge. Un point fort qui peut devenir, comme on l’a vu par le passé, se muer en un point faible: dans  la décennie 1985-1995, la baisse des commandes militaires avait créé de sérieuses difficultés, la défense représentant la moitié de l’activité. Les investissements matériels et immobiliers considérables, avec le site Coriolis,  confortent la volonté de pérenniser le site et de se projeter dans l’avenir.

• Une plus grande mobilité du personnel de direction et de nombre de jeunes ingénieurs : les directeurs ne restent plus en poste aussi longtemps qu’auparavant. Diriger l’usine de la Côte Rouge n’est plus une véritable fin en soi, mais plutôt  une voie de promotion, un tremplin  vers des fonctions plus importante. Du côté du personnel, beaucoup ne songent plus forcément à  « faire carrière » à la S.A.G.E.M, tout au moins à la Côte Rouge… D’autant que le niveau des salaires semble avoir  perdu une part de son  attractivité. C’est ce qui explique que périodiquement on puisse assister comme en décembre 2005, à des mouvement de grève pour des revendications salariales  alors que, paradoxalement,  les réductions massives d’effectifs n’avaient pas suscité une aussi  forte mobilisation : « En colère contre la stagnation des salaires », titrait alors La Montagne (52) A cette date, selon les sources syndicales, 661 salariés sur 1.320 percevaient moins de 1,3 fois le SMIC.

• La dernière interrogation porte sur la question de l’identité même de la SAGEM, dans le groupe Safran qui a vu le jour à la suite de la fusion avec la Snecma. Ce qu’on a longtemps appelé « l’esprit SAGEM » dans les familles qui s’affairaient sur le site de la Côte Rouge n’est plus qu’un lointain  souvenir. Il serait dommage que,  dans quelques décennies, la marque SAGEM, noyée dans un grand groupe Safran, suive la même voie.

© Jean-Paul PERRIN

contact: allier-infos@sfr.fr

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◘ 9 février 2017: pour la première fois depuis  septembre 1943, la Côte-Rouge reçoit la visite d’un chef de l’État, en l’occurrence François Hollande
◘ François Hollande, au milieu du personnel de l'atelier visité
François Hollande, au milieu du personnel de l’atelier visité (La Montagne Centre france)

NOTES

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• Je tiens à remercier tous les « anciens » de la S.A.G.E.M. que j’ai pu rencontrer et qui ont bien voulu répondre à mes interrogations en évoquant leurs souvenirs, tout en mettant à ma disposition de nombreux documents. Je salue plus particulièrement la mémoire de deux interlocuteurs, aujourd’hui disparus: M. Jean Bornet, « mémoire vivante » de la toute première équipe de la S.A.G.E.M., et M. Serge Flautre dont les documents, remarques  et informations précises m’ont permis d’étayer ce travail. Mes remerciements vont également à  Me Maurice Brun qui m’a communiqué divers documents juridiques extraits de ses archives personnelles.  La collection de la Revue SAGEM a été également une très riches source d’informations et de documents, ainsi que  le livre “Sagem, 60 ans à tire d’aile”, publié en 1985 à l’occasion des 60 ans de l’entreprise.

• N’hésitez pas à nous faire part de vos remarques, à nous apporter des précisions ou des  corrections…Elles seront les bienvenues (allier-infos@sfr.fr)

(1) Sur la vie et la carrière de Marcel Môme (1899-1962), on pourra se reporter à l’édition 1961-1962 du Who’s Who in France (éd. Jacques Laffitte). Le site de l’Ecole des Arts et Métiers (patrimoine.gadz.org)  propose dans sa rubrique Grandes Figures Gadzarts un portrait de Marcel Môme rédigé par Edmond de Andréa. Enfin, l’album souvenir publié en 1985, La S.A.G.E.M. , 60 ans à tire d’aile  revient sur les étapes de sa carrière.

(2) Claudine Môme, l’aînée de ses filles, épousera en 1945 Robert Labarre (1922-1999), ingénieur des Arts et Métiers,  qui succédera à son beau-père au fauteuil de P-DG  de la S.A.G.E.M (1962-1989). Quant à Pierrette Môme, la cadette, elle épousera en 1962 Pierre-Lucien-Marie Faurre (1942-2001), un brillant polytechnicien, membre de l’Institut. Entré à la S.A.G.E.M. en 1972, comme secrétaire général, il a été à l’origine du programme de  rachat d’une partie du capital de  l’entreprise par les salariés. Devenu directeur général en 1983, il a succédé à son beau-frère, Robert Labarre, aux fonctions de P-DG en 1989. C’est sous sa direction que les activités de l’entreprise ont été orientées  de l’électromécanique vers l’électronique, avec le développement des composants électroniques pour la défense, le fax et le téléphone mobile.  Avec lui s’est achevé le cycle de la direction de l’entreprise confiée à des membres de la famille du fondateur.

(3) Personnage discret, loin des médias, Marcel Môme qui avait  fait passer le groupe de 25 à…10.000 salariés, avait été fait chevalier de la Légion d’honneur en 1952, avant d’être promu officier en 1961. Il est inhumé à Saint-Cloud.

(4) Entretien avec Jean Bornet, mars 2005.

(5) Grandes figures Gadzarts : Marcel Môme (site Patrimoine.gadz.org).

(6) Extrait de S.A.G.E.M. (1925-1985), soixante ans à tire d’ailes (ouvrage maison, partiellement hagiographique, publié par la S.A.G.E.M. à destination des personnels et retraités).

(7) S.A.G.E.M. (1925-1985), ouvrage cité.

(8) Grandes figures Gadzarts , ouvrage cité.

(9) Citée dans Grandes figures Gadzarts

(10) S.A.G.E.M. (1925-1985), ouvrage cité

(11) L’Ecole Pratique à fonctionné dans les locaux du lycée de garçons (actuel collège Jules-Ferry), à partir de 1898, avec l’ouverture d’un Cours préparatoire aux Arts et Métiers. En 1954, elle a rejoint le site de l’E.N.E.T. officiellement inauguré en 1955, devenu depuis le Lycée Paul-Constans. L’établissement possède toujours des sections préparant aux Arts et Métiers. Sur les origines, l’histoire et le devenir de cette école, on pourra consulter avec profit le livre d’Annie Desnoyers, publié en janvier 2017: “Cent ans d’enseignement technique à Montluçon (1850-1955″, publié par l’Association des anciennes et des anciens élèves des lycées de Montluçon

(12) Information communiquée par M. Serge Flautre, selon lequel un film aurait peut-être  même été tourné sur le chantier. Qu’est-il devenu ?…

(13) C’est le choix de ces  matériaux qui vaudra à l’usine de subir d’importants dégâts lors du violent orage de grêle survenu le 18 août 1971.

(14) S.A.G.E.M. (1925-1985), ouvrage cité.

(15) Information communiquée par M. Serge Flautre.

(16) Bernard Marchand, Domérat, banlieue montluçonnaise ? (mémoire de maîtrise de géographie, Université de Clermont-Ferrand, 1971, inédit)

(17) ) Entretien avec Jean Bornet, mars 2005

(18) Grandes figures gadzarts , ouvrage cité

(19) Ont été également élus députés : au premier tour, Isidore Thivrier, et au deuxième tour, René Boudet, Camille Planche, Paul Rives et Jean Barbier, tous issus de la S.F.I.O.

(20) S.A.G.E.M. (1925-1985), ouvrage cité.

(21) Interview publiée dans Bourbonnais hebdo, n° spécial consacré au cinquantenaire du Front Populaire dans l’Allier (1985).

(22) Archives personnelles de Me Maurice Brun

(23) Marcel Légoutière, Un siècle de luttes sociales en Bourbonnais (éd. Union départementale des syndicats C.G.T. de l’Allier, 1976).

(24) S.A.G.E.M. (1925-1985), ouvrage cité

(25) La fonderie a été rasée peu de temps après sa fermeture. Son emplacement est aujourd’hui occupé par un dépôt-vente d’automobiles, rue des Faucheroux.

(26) Information communiquée par Me Maurice Brun

(27) S.A.G.E.M. (1925-1985), ouvrage cité

(28) Discours prononcé le 3 mai 1984, à l’occasion du départ en retraite d’André Marchand (Site Internet de l’Amicale des  anciens du siège social de la S.A.G.E.M.)

(29) Les accords signés entre l’Etat Français et le Reich prévoyaient la libération d’un prisonnier de guerre français pour trois départs de volontaires en Allemagne.

(30) François Chasseigne (1902-1977) sera condamné à dix ans de travaux forcés par la haute cour de justice puis amnistié en 1951. Il terminera sa carrière comme attaché à la direction de l’entreprise Ford France.

(31) Georges Rougeron, Quand Vichy était capitale (1940-1944) (éd. Horvath, 1981).

(32) Témoignage extrait de Notes sur l’histoire de Domérat, ouvrage inédit. La scène nous a été confirmée par plusieurs anciens de l’usine.

(33) Le cas de Marcel Hammelin est évoqué par Jean et Suzanne Bidault dans La manifestation du 6 janvier 1943. La résistance. Montluçon sous l’Occupation (publication de l’A.N.A.C.R., 1983). Voir également la synthèse d’André Touret dans  Montluçon 1940-1944 : La mémoire retrouvée (éd. Créer, 2001)

(34) Georges Rougeron, Quand Vichy était capitale (1940-1944), ouvrage cité.

(35) Ernest Huss – John William a été fait chevalier de la légion d’honneur par le président de la République, Jacques Chirac, en 2004. Sur les actions de sabotages dans la fabrication du matériel « sensible« ,  commises au sein de l’entreprise, on pourra se reporter au témoignage de Raymond Bonnichon, recueilli par France 3. Fils d’un restaurateur chez qui se tenaient des réunions de résistants, il était ouvrier à la Côte Rouge, avant d’être requis pour le travail obligatoire en Allemagne.

http://lesresistances.france3.fr/documentaire-mcm/raymond-bonnichon-la-resistance-ouvriere-de-montlucon

(36) Les détails de l’opération ont été minutieusement reconstitués par Claude Grimaud dans son livre Objectif Dunlop (éd. des Cahiers Bourbonnais, 1993).

(37) Archives personnelles de Me Maurice Brun

(38) Archives personnelles de Me Maurice Brun. Jeune étudiant en Droit, il avait alors accompagné son père au château d’Argentières,  sur les lieux de l’inventaire.

(39) Discours prononcé le 3 mai 1984

(40) Discours prononcé le 3 mai 1984

(41) Sur l’histoire du camp de Tronçais, qui a donné lieu à une abondante littérature, on pourra consulter le travail d’André Touret, dans Montluçon après la tourmente (1944-1977) (éd. Créer, 2003).

(42) Alexandre Meiller (né en 1896) et Jean Petavy (né en 1875) étaient titulaires de la Francisque, une décoration instituée en novembre 1941. C’était « un insigne constituant un témoignage de  fidélité au maréchal de France, chef de l’Etat ». Ni Marcel Môme, ni André Alajouanine n’en ont été titulaires.

(43) Information communiquée par Me Maurice Brun.

(44) Archives personnelles de Me Maurice Brun

(45) Discours prononcé par Robert Labarre, le 3 mai 1984

(46) Documents transmis par Andrée Rouffet-Pinon, dont le père travailla à la Côte-Rouge entre les années 1940 et le début des années 1960.

(47) La Revue Sagem informait aussi bien les actifs que les retraités sur l’évolution des sites de l’entreprise et sur les produits fabriqués, ainsi que sur les activités associatives au sein des différents comités d’entreprises. Elle contribuait ainsi à maintenir un lien entre les salariés, les retraités et les différentes usines, en donnant des nouvelles de la « famille S.A.G.E.M »…Depuis les années 1990, elle n’est plus adressée qu’aux seuls actifs, ce que nombre de retraités déplorent, et elle s’est recentrée sur des articles concernant les produits. Exit le lien « familial » qu’elle constituait

(48) Parmi les belles promotions  on peut mentionner à titre d’exemple celle de Jean-Paul Jainski, directeur de la Côte-Rouge au début des années 1990. nommé en 2007 président-directeur général de Sagem Sécurité, nouvelle société de la branche défense sécurité du groupe. En 2013, à 62 ans, il sera nommé directeur auprès du directeur général des Relations européennes et internationales, en  charge des Nouveaux projets « transverses« , notamment en Afrique.

(49) René Bourgougnon, Michel Desnoyers : Montluçon au siècle de l’industrie (éd. du Koala, 1986)

(50) Ce dévouement du personnel pour permettre un redémarrage rapide des activités a été également observé dans la quasi-totalité des industries montluçonnaises.

(51) Le déclin industriel de l’agglomération montluçonnaise (1968-1981). Article de Pierre Couderc, dans Notre Bourbonnais – Etudes bourbonnaises , bulletin de la S.B.E.L. (n°225, 2è trimestre 1983). Voir également Sagem et Manurhin : vers de nouvelles suppressions d’emplois (La lettre de l‘Allier, n°34, été 1989).

(52) La Montagne, édition de Montluçon (7 décembre 2005).

(53) Le groupe Safran a mis en place  un Musée Safran qui, outre des visites,  offre de nombreuses ressources (textes, images, fabrications et produits divers) sur l’histoire de la SAGEM et des entreprises constituant le groupe Safran. On y trouve aussi une partie de la collection des Revue SAGEM, une source d’information incontournable pour qui s’intéresse à l’histoire de SAGEM:

sans-titre

► https://www.museesafran.com/

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