◘ LOUIS XIV ET L’EAU DE CHÂTELDON…DE LA LÉGENDE À LA VÉRITÉ HISTORIQUE

Maurice SARAZIN

LE DOCTEUR JEAN-BAPTISTE DESBREST  (1730-1789)  ET L’EAU MINÉRALE DE CHÂTELDON: À PROPOS D’UNE ÉTIQUETTE…

« L’eau de Châteldon, était  la favorite de la table du Roi Soleil, y compris  lors de son mariage en 1659 avec Marie Thérèse d’Espagne à Saint Jean-de-Luz. Pour ce faire, elle était transportée en bonbonnes depuis l’Auvergne jusqu’à la table du roi à Versailles »

Une (trop) belle histoire que les étiquettes apposées sur les bouteilles de ce que certains appellent « la Rolls des eaux minérales« , et la publicité ont complaisamment véhiculée et entretenue, mais qui n’a guère de rapport avec la réalité historique. De quoi susciter une nouvelle mise au point de Maurice Sarazin qui rappelle le rôle capital du docteur Jean-Baptiste Desbrest dans la découverte des vertus de la Châteldon et dans son exploitation.

Louis XIV buvait de la Châteldon, à table…Une (trop)  belle légende

Hachette Livre, en co-édition avec la Bibliothèque nationale de France, a commercialisé le reprint d’une brochure de 24 pages intitulée : Nouvelles instructions sur les eaux minérales de Chateldon en Bourbonnais, dont l’auteur – non mentionné –  est le médecin Cussétois Jean-Baptiste Desbrest. Le permis d’imprimer avait été donné le 14 novembre 1780 et la brochure sortit des presses d’ Antoine Delcros, imprimeur du Roi, rue de la Treille, à Clermont-Ferrand.

• On lit au début de cet ouvrage : « On sait que c’est à M. Desbrest, docteur en médecine de l’université royale de Montpellier, ancien médecin des armées du roi, etc. qu’on doit la connoissance de ce remède, & que c’est au hasard que ce médecin doit lui-même la découverte de ces eaux salutaires« .  Desbrest raconte ensuite qu’il était sujet à des troubles digestifs et à des palpitations de cœur. Il se rendit à Chateldon où il y avait « des eaux minérales dont on ne connoissoit pas les vertus (…) Il en goûta l’eau : aigrelette,agréable & piquante, elle lui parut digne d’attention ; & il ne craignit pas d’en faire le premier essai. Bientôt son estomac sembla prendre des forces ; l’appétit se rétablit, & il commença à digérer avec une facilité & une aisance dont il avoit perdu le souvenir (…) à peine eût-il fait usage de ces eaux, pendant six semaines, qu’il vit disparoitre les aigreurs auxquelles il étoit habitué ; le gonflement de son estomac, les vents qui le distendoient, les palpitations qui lui présentoient toujours les images affreuses de la mort, tous ces symptômes fâcheux se dissipèrent également« .

• Les bienfaits dus à ces eaux furent bientôt reconnus par d’autres médecins et leur exploitation put commencer. « Il étoit juste de confier l’administration des eaux de Châteldon au médecin qui, le premier, en avoit reconnu les vertus, & qui les avoit annoncées : la Commission royale de médecine nomma,le 7 juillet 1777, M. Desbrest intendant de ces eaux ; ce titre lui fut confirmé par un brevet de Sa Majesté, du 6 janvier de l’année suivante… »

Jean-Baptiste DESBREST

 • En 1778, Desbrest publia  son Traité des eaux minérales de Châteldon, de celles de Vichy & Hauterive avec le détail de leurs propriétés Médicinales & leur analyse , un volume  in-12 de 300 pages, imprimé « Chez la veuve Faure et chez Didot, à Moulins & à Paris ».  « On compte actuellement à Châteldon six sources d’eaux minérales (…) Les fontaines,dont l’eau ne paroît pas facile à transporter, sont à mi-côte d’une montagne assez escarpée; celle que l’on transporte à Paris, sourde au pied d’une autre montagne, couverte de vignes » (p. 10).   Ces eaux « ne sont point un remède universel ; mais si elles ne peuvent pas guérir tous nos maux,elles ont, au moins, l’avantage de n’en aggraver aucun » (p. 17).

 • La brochure se termine par des détails pratiques : « Les eaux de Châteldon ne se conservent bien que dans des bouteilles de verre. On les transporte dans des caisses de 24, 36 ou 54 bouteilles de pinte, rendues à Paris tous frais d’emballage, de transport, d’entrée compris,&. elles reviennent, la caisse de 24 bouteilles, à vingt-sept livres, celle de 36, à quarante livres, & la caisse de 54 bouteilles, à soixante livres. Pour les avoir directement des sources, on s’adressera à M. Desbrest, médecin qui en est l’intendant : c’est à Châteldon, près Saint Germain en Bourbonnois, qu’il faut lui écrire… ».

• L’exploitation des eaux minérales de Châteldon, commencée par Jean-Baptiste Desbrest, se poursuit de nos jours,comme on le sait. Elles sont embouteillées par les soins de la SCBV (Société commerciale du bassin de Vichy).  Sur l’étiquette apposée sur les bouteilles on peut lire :   « On raconte que Chateldon sous Louis XIV était transportée en bonbonnes depuis l’Auvergne jusqu’à la table du roi à Versailles. Fagon médecin de la Cour l’aurait recommandée au roi pour ses vertus médicinales. Sous Louis XV le docteur Desbrest, conseiller du roi, en fit l’éloge : « …les eaux de Châteldon vous soulageront souvent, vous guériront quelquefois et vous consoleront toujours« . Une date : 1650.

• En outre sur le site officiel de l’eau de Châteldon, la société exploitante en rajoute encore dans l’affabulation : « Châteldon la favorite de la table du Roi, aurait toujours eu sa place aux banquets royaux,même lors de son mariage en 1659 avec Marie Thérèse d’Espagne à Saint Jean-de-Luz« .

• Le caractère hautement fantaisiste de ces affirmations apparaît d’emblée :

Guy CRESCENT-FAGONT médecin du roi

Guy-Crescent Fagon (1638-1718) fut premier médecin du roi, de 1693 à la mort de Louis XIV, en 1715. On sait qu’en 1695 il imposa la consommation des vins de Bourgogne à la table du roi, avec l’adjonction de quinquina, et aussi qu’il recommanda l’usage des eaux de Barèges. Mais rien sur celles de Châteldon, inconnues à Paris  à son époque. La date de 1650 est fallacieuse.

« Sous Louis XV » : En fait « sous Louis XVI« , puisque Louis XV régna de 1715 à 1774 et que c’est après cette dernière date que Desbrest développa son commerce de l’eau de Châteldon, en Bourbonnais, et non en Auvergne (même si Châteldon fait partie du département du Puy-de-Dôme).

Les thermes de Châteldon (lithographie, 1839)

• Outre la brochure et le Traité cités, Jean-Baptiste Desbrest est l’auteur d’un article : « Précis sur les eaux minérales et médicinales de Châteldon« , inséré dans le Journal de médecine, de février 1779,  de : Nouvelles eaux minérales de Châteldon en Bourbonnais avec des observations sur leurs effets (Londres, 1783).

L’exploitation de la source, d’hier…
… à aujourd’hui (© aquamania.net)

• Par ailleurs, l’étiquette précise qu’il s’agit de l’eau de la source Sergentale. Rappelons que c’est Pierre Laval, qui,  devenu propriétaire du château de Châteldon, avait acquis les sources et obtenu l’ autorisation de les exploiter. Il créa en 1935 la Société des eaux de Châteldon qui commercialisa l’eau sous l’appellation Sergentale (nom d’une maison ancienne du bourg de Châteldon).  Après la Libération et une période de mise en sommeil, le groupe Neptune racheta les sources en 1983.  Selon Wikipédia c’est en 2000 que fut adoptée l’étiquette actuelle rappelant le lien avec Louis XIV : couleur or et argent, symbole du Roi Soleil et la date de 1650.  Un article paru dans L’Express du 16 juillet 2007 avait évoqué le problème : « Louis XIV a-t-il bu de la Châteldon?« .  Mais sans conséquences pratiques.

• Il importe de rendre justice au découvreur et premier exploitant de l’eau de Châteldon, dont il organisa  l’exportation jusqu’à Paris : Jean-Baptiste Desbrest. C’est donc son portrait qui devrait figurer sur l’étiquette, au lieu d’affirmations dénuées de toute valeur historique.

Vue panoramique de Châteldonaquamania.net)

 

Pour en savoir plus

◘  À consulter : « Rapport du Laboratoire national de la santé« , Bulletin de l’Académie nationale de médecine, 1988, p. 1049-1063, plans  (enligne). – Rapport du Dr Lapeyre, lu dans la séance du 25 octobre 1988 de l’Académie, concernant la demande faite par la Société commerciale d’eaux minérales du bassin de Vichy qui sollicitait le renouvellement de l’autorisation de livrer au public l’eau minérale des sources « Sergentale » et « Vécou » captées à Châteldon : « Ces deux sources résultent (…) du recaptage d’émergences connues de tous temps sous les noms de source « des Vignes » puis de source « Desbrest » ». Elles furent étudiées dès la fin du XVIIIe siècle par Mr Desbrest qui leur consacra plusieurs ouvrages et organisa leur embouteillage et leur vente par expédition dans toute la France (…) En 1932 les sources Desbrest furent rachetés par Monsieur Pierre Laval (…) Après aménagement les captages furent regroupés en deux sources « Sergentale » et « Vécou »… »

Maurice Sarazin : Le Roi Soleil a-t-il bu de l’eau minérale de Châteldon en Bourbonnais ? (Les Cahiers bourbonnais Hors série n°4 : Thermalisme et eaux minérales en Bourbonnais, 2003)

 

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