DESTIN D’ACTRICE: ANNE MOURRAILLE, COMÉDIENNE ET COMPLICE DE L’ASSASSINAT DE MARX DORMOY

   MISE À JOUR:  27 FÉVRIER 2021 

Contact: allier-infos@sfr.fr

 Jean-Paul PERRIN & Maurice SARAZIN

 

ANNE MOURRAILLE

(1913 – 1984)

COMÉDIENNE DE THÉÂTRE

 COMPLICE DE L’ASSASSINAT DE MARX DORMOY

Je ne voulais pas la mort de Dormoy mais je ne la regrette pas”…

Anne Mourraille

• Lorsqu’on évoque le nom d’Anne Mourraille, alias Anie  Morène, alias Florence Gérodias, c’est le plus souvent pour rappeler son rôle de complice dans l’assassinat de Marx Dormoy (1888-1941), ancien ministre de l’Intérieur du Front populaire :  dans la nuit du 25 au  26 juillet 1941 à Montélimar, il fut déchiqueté par une bombe qui avait été placée dans la chambre qu’il occupait à l’hôtel Le Relais de l’Empereur et où il était astreint à résidence.

• On rappelle aussi régulièrement  qu’après sa fuite en Espagne, à  la libération, elle fut condamnée à mort par contumace: une première fois par la Cour de justice de Nîmes en avril 1946,  en même temps que deux de ses  complices,  Ludovic Guichard et Yves Moynier.  Une seconde fois, toujours par contumace, en Novembre 1948, par la cour d’assises de la Seine, lors du procès de la Cagoule, auquel avait été joint le dossier de l’assassinat de Marx Dormoy. Enfin, les historiens notent que, après le rejet de la demande d’extradition présentée au gouvernement espagnol  par les autorités françaises en 1947, on perd sa trace.

• Sur ce que fut la vie d’Anne Mourraille et sur ses activités avant 1941, à l’inverse, ceux-ci se sont assez peu étendus, mentionnant seulement qu’elle était comédienne. Or son parcours ne se réduit pas qu’à cela. C’est pour combler ce vide que cet article propose de remonter le cours de la vie d’Anne Félice Mourraille. Des recherches qui dévoilent des aspects méconnus ou inconnus de son parcours.   Une vie qui  ne se limite pas au seul épisode central de l’assassinat de Marx Dormoy…Comme l’écrivait avec raison Philippe Bourdrel dans son livre “ Les cagoulards dans la guerre”: “Demi-mondaine, aventurière sans scrupule, Anne Mourraille? La vérité est plus complexe”…                          


I – UNE CARRIÈRE DE COMÉDIENNE

• ANNE FÉLICE, FILLE DE LÉON MOURRAILLE,

INGÉNIEUR ET POLYTECHNICIEN

leon-mourraille
Léon Mourraille (1868-1944), polytechnicien et ingénieur

• Anne (ou Annie) Félice Mourraille est née le 24 septembre 1913 à Lyon (5ème arrondissement) Elle est la  fille de Léon Martial Eugène Mourraille (1868-1944), ingénieur conseil, et d’Augusta Claire Mathilde Fehr dit Lamouroux (1878-1947), sans profession. Élève brillant, Léon Mourraille  avait été reçu en 1889 au concours de l’école Polytechnique  et, en 1891,  il en était sorti classé deuxième. Il avait été admis dans le service de l’artillerie, classé 52ème sur une liste de 108 élèves. C’est ce qui devait le conduire, durant la première guerre mondiale, à servir  dans l’artillerie, en dirigeant des tirs de batteries. En septembre 1903, on le retrouve parmi les fondateurs de la nouvelle section de la Ligue des droits de l’homme qui voit le jour à Gattières et dont il est le tout premier président. En tant qu’ingénieur spécialisé dans l’hydrologie, il  a  la responsabilité des barrages électriques du sud – est de la France. Après la Grande guerre, on retrouve son nom associé à  plusieurs projets d’alimentation en eau des communes des Alpes maritimes.  Élu  maire de Gattières (Alpes-Maritimes) dès 1904, il devait  le rester jusqu’à sa mort, le 20 mai 1944. Une école primaire de Gattières porte encore  aujourd’hui  le nom de Léon Mourraille.

acte-naissance-anne-mourraille
Acte de naissance d’Anne Félice Mourraille (©  Archives  de la ville de Lyon). On remarquera qu’aucune date de décès n’a été retranscrite en marge, mais que son premier mariage, tout comme son divorce et son second mariage avec Yves Moynier y figurent bien.

La maison d'éducation de la Légion d'honneur• De son mariage, en 1889, naîtront quatre enfants : Hélène Mathilde Mourraille (1897-1990), Marguerite Rose Mourraille (1901-1992), Jean-Pierre Louis Mourraille (1904-1974) et Anne Félice  Mourraille, née, en 1913. On dispose de quelques repères sur le cursus scolaire  de cette dernière:  en 1924-1925, elle est élève  au lycée Victor-Duruy à Paris  et, en 1928-1929, elle poursuit ses études à la Maison d’éducation de la Légion d’honneur à Saint-Denis (Photo ci-dessus).

• Bachelière, elle était titulaire de deux certificats de licence en droit et de deux certificats de licence ès lettres. C’est du moins ce qu’elle affirmera devant le commissaire Charles Chenevier, lors d’un de ses premiers  interrogatoires à la fin du mois d’août  1941, après l’assassinat de Marx Dormoy. Le 12 juillet 1932, alors qu’elle n’a que 19 ans et qu’elle n’est donc pas encore majeure, elle épouse  à Paris, Charles Jean Jules Émile Pascal (1910-1983). Le mariage ne durera que quelques mois, le divorce étant  prononcé  en janvier 1934.

• Sur ce que furent son enfance et son adolescence, on dispose d’un petit livre, Le royaume des Pipétides,  écrit par sa mère, Augusta Mourraille. Il a été publié en 1930 par les éditions La Caravelle, sous le pseudonyme de Lucien Février. Un nom de plume qu’elle avait déjà utilisé quelques mois plus tôt, pour sa première incursion en littérature, avec Le petit-fils de Barbe Bleu. Au fil des  150 pages, “Lucien Février” dévoile de nombreux éléments liés à la vie de la famille Mourraille et de ses enfants, à Lyon. Le royaume des Pipétides, qui se révèle d’une  lecture agréable, propose un retour émouvant sur une enfance heureuse dans une famille bourgeoise de Lyon. Les personnages sont : Maman, et ses quatre enfants : Hélène, Marguerite (Goguite), Jean et Anice, la petite dernière.

• Ces quelques extraits apportent un éclairage intéressant sur la personnalité de la future comédienne : « Hélène bachelière, Marguerite à l’âge ingrat, Jean collégien dégingandé. Il n’y avait plus d’enfants à la maison. Alors Anice est venue (…) Anice, à dix ans, est une petite fille très délurée, aux grands yeux bien ouverts, au sourire entendu ; elle a tout lu, elle sait tout, elle comprend tout. On a beau faire, elle arrive toujours à fourrer son nez dans quelque page interdite, et vraiment on ne peut penser à tout… » (p. 93).  « Anice est maintenant en plein âge ingrat, 13 ans! Cependant sa taille paraît devenir élégante, ses yeux sont remarquables, c’est évident, certains disent qu’elle sera très belle… » (p. 95).  Le père est à la guerre. Capitaine, puis commandant, il dirige les tirs d’une batterie d’artillerie. Dans la dernière partie, l’auteure parle de ses visites aux blessés de guerre – des aveugles – dans un hôpital. À la prose sont mêlées quelques poésies.  Trois filles et un garçon aux prénoms identiques à ceux de son frère et de ses sœurs, une enfance bourgeoise à Lyon, un père militaire…On retrouve à l’évidence  de très nombreux éléments biographiques et derrière  la petite Anice (contraction d’Annie et de Félice), se profile la future Anie Morène.

fete-d-elau-lintran-1932-20-juin

Annie Mouraille, Marcel Thill et Willy Rozier (20 juin 1932), lors d ela Fête de l'eau et l'élégance sportive ©BnF Gallica
Anne Mourraille, Marcel Thill et Willy Rozier (20 juin 1932), lors de la Fête de l’eau et l’élégance sportive ©BnF Gallica

• ANIE MORÈNE, PARTENAIRE DE JEAN MARAIS

AU THÉÂTRE DE L’ŒUVRE

morene-bnf-gallica
Anie Morène (1937), alias Anne Mourraille

• Anne Mourraille entame alors une carrière au théâtre sous le pseudonyme d’Anie Morène. En mars 1931, au théâtre Fontaine, elle interprète un petit rôle, celui de “la manucure”, dans Le condottiere, une comédie en 3 actes de Henri Turpin et Pierre-Paul Fournier.  Le 20 juin 1932, le quotidien l‘Intransigeant annonce sa participation  à  “la fête de l’eau, de l’élégance et du théâtre à la piscine Molitor”. Le gala nautique des artistes est alors organisé par L’Intransigeant et par son prolongement hebdomadaire et illustré, Match, au bénéfice de l’œuvre  de charité de l’Union des artistes. Dans Match, daté du 28 juin 1932,  une photo montre Marcel Thill, champion du monde de boxe,  ayant à ses côtés  Anie Morène et Willy Rozier. Ces deux derniers sont  présentés comme  » les deux champions de natation des artistes« . Le 5 mai 1933, en rendant compte de Une bonne farce, pièce en 3 actes de Jean Bodin, jouée au théâtre de la Madeleine, le critique de Comœdia écrit: “Mlle Anie Morène est charmante avec une voix musicale et des gestes qui ont de la grâce”.

• L’année suivante, on la retrouve dans un atelier d’artistes, Les Cerceaux, qui “ présentent des œuvres de jeunes en des séances théâtrales, des auditions littéraires et musicales”. Le même journal, qui annonce la représentation de Libres échanges, pièce d’un auteur anonyme,  ajoute que “l‘interprétation est confiée à de jeunes comédiens: Mlle Anie Morène (…), M. Jean Marès” (sic), dont on souligne qu’il “a un bon physique”.  En 1934-1935, Anie Morène est au  Théâtre de l’Œuvre que dirige Paulette Pax à Paris.  Le 8 mars 1934, est représentée pour la première fois Les races, une pièce de Ferdinand Bruckner, adaptée par René Cave et mise en scène par Raymond Rouleau. Ce dernier y joue en compagnie de Julien Bertheau, tandis qu’Anie Morène interprète le rôle de “l’étudiante”. Le 18 mars 1935, le quotidien  Comœdia, en donnant un compte-rendu de  la pièce en un acte de Paul Fort, Ruggieri ou les fantômes, souligne que  “Cette évocation si originale d’un moment de notre histoire de France a trouvé d’excellents interprètes en Mlles Morène et Germaine Larochelle”. Et d’ajouter à propos de la première: “Mlle Anie Morène a donné une réelle grandeur à Catherine de Médicis”.

Le théâtre de l'Oeuvre
Le théâtre de l’Œuvre

• Anie Morène se produit également en province. C’est ainsi que, dans le quotidien L’Ouest éclair, édition de Caen, du 6 décembre 1936, on peut lire : « “Au théâtre municipal : Hernani. C’est devant un très nombreux public, une salle presque comble que fut donnée jeudi soir la représentation de l’œuvre célèbre de Victor Hugo Hernani (…) Pour interpréter cette œuvre figurait en tête de la distribution M. Jean Hervé, de la Comédie française, qui jouait le rôle d’Hernani (…) A ses côtés dans le rôle de Dona Sol, nous pûmes apprécier le charme et l’émotion que sut nous faire partager, surtout au dernier acte, Mme Anine [sic] Morène”.

L'Homme libre (13 décembre 1935) ©BnF Gallica
L’Homme libre (13 décembre 1935) ©BnF Gallica

• La même année, elle figure sous son nom d’artiste  sur la liste  des passagers du paquebot Normandie, voguant vers New York. Elle y arrive le 20 mai 1936  en compagnie  d’un certain Eugène Berthiaume, qui réside à la même adresse qu’elle à Paris.  La personnalité et les idées professées par Berthiaume valent qu’on s’y arrête. Fils du fondateur de La Presse, quotidien publié à Montréal, il a séjourné pendant plusieurs années à Paris, après avoir perdu le contrôle du journal de son père. Il en était alors le correspondant. Au début des années 1930, il a lancé un nouveau quotidien canadien, d’abord baptisé  l’Illustration, puis relancé en 1936 sous le titre  L’illustration  nouvelle, après qu’il eut fait faillite. Le journal cultive un  ton résolument populiste, anticommuniste, nationaliste  et conservateur.

Anie Morène, dans le r^le de Guenièvre (1937), vue par le dessinateur de paris-Soir ©BnF Gallica
Anie Morène, dans le rôle de Guenièvre (1937), vue par le dessinateur de Paris-Soir ©BnF Gallica

• Pour le diriger, Berthiaume fera appel à Adrien Arcand, surnommé “ le Führer canadien ”  qui lui donne une orientation ouvertement pro-fasciste. En 1940, Adrien Arcand quittera ses fonctions et sera interné pendant toute la durée de la seconde guerre Mondiale. Berthiaume passe aussi pour un patron « à poigne ». Ainsi, en 1940, suite à une grève des typographes, il donnera des  instructions pour fermer le journal. L’affaire se terminera par le licenciement de la  majorité du personnel mais le quotidien sera maintenu  en vie pour quelques mois encore, avant de devenir Montréal-Matin.  Berthiaume était veuf depuis 1934, son épouse étant décédé dans un accident de la route survenu le 17 mars 1934, à Bayet, dans l’Allier. Il n’est pas impossible qu’Annie Mourraille ait été alors sa maîtresse.  L’idylle, si idylle il y a eu, n’aura pas de suite, Eugène Berthiaume se remariant  en juillet 1937 avec Gabrielle Colin, ainsi que le rapporte Le Figaro.

Programme du Théâtre de l"Oeuvre (1937): Anie Morène joue aux côté de Jean Marais
Programme du Théâtre de l’Œuvre (1937): Anie Morène joue aux côtés de Jean Marais ©BnF Gallica

• Retour au théâtre…Le 14 octobre 1937, Jean Cocteau fait représenter au Théâtre de l’Œuvre, sa pièce en trois actes,  Les Chevaliers de la Table ronde. Elle est  interprétée par  Lucien Pascal (1889-1963), dans le rôle de Lancelot, Sanson Fainsilber (1904-1983) dans celui d’Artus, Jean Marais (1913-1998), alors jeune débutant,  dans celui de Galaad  et Anie Morène – née la même année que Jean Marais – dans celui de Guenièvre. Michel Vitold, Georges Rollin, Yves Forget et Blanchette Brunoy complètent la distribution.  Dans ses mémoires, Histoires de ma vie (éditions Albin Michel, 1975), Jean Marais révèle que le rôle de Guenièvre avait été écrit initialement pour Lucienne Bogaert (1892-1983) qui l’avait refusé, tandis que “Edwige Feuillère ne veut pas le jouer”. Paulette Pax, directrice du théâtre, lui suggère alors le nom d’Anie Morène, avec laquelle Jean Marais a déjà joué:“ Le rôle de la reine, rôle étourdissant présente de grandes difficultés. Anie Morène n’est que très bien, alors qu’il faudrait du génie”, écrira l’acteur dans ses mémoires.

Le Petit Journal (octobre 1937) ©BnF Gallica
Le Petit Journal (octobre 1937) ©BnF Gallica
anie-morene-et-samsom-fainsilber
Anie Morène et Sanson Fainsilber ©BnF Gallica

• Même si la critique est partagée sur la pièce de Jean Cocteau,  l’interprétation  des acteurs est saluée d’une manière assez unanime: “Madame Anie Morène est une resplendissante Guenièvre”, écrit  Henri Austruy dans La NRF (Nouvelle Revue Française , décembre 1937). Dans Paris-Soir (16 octobre 1937), Pierre Audiat  ne dissimule pas le plaisir qu’il a éprouvé   face à la pièce de Jean Cocteau  et à l’interprétation  des acteurs, dont  celle d’Anie Morène.   Colette lui rend aussi  un bel hommage en considérant que  “Anie Morène accomplit un tour de force dans son rôle à deux faces. Hier inconnue, elle affirme un très beau tempérament d’actrice”, prophétise-t-elle.

• Sous le titre “Une actrice de grand style”, le journal Ce soir (26 octobre 1937), dirigé par Louis Aragon, ne tarit pas d’éloge à l’égard de l’interprétation d’Anie Morène : “On a joué une pièce : Les chevaliers de la table ronde. Nul n’a insisté  sur le prodige, entre autre, d’une  actrice nouvelle qui saute à pieds joints  dans le cercle enchanté du monde des étoiles et, d’un seul coup, gagne la partie. Mademoiselle Anie Morène, inconnue la veille,  mène d’une traite cette danse écrasante et, après avoir interprété la reine véritable, calme, modeste, déploie  dans la fausse reine une belle virtuosité, un mécanisme diabolique, si juste que des spectateurs naïfs se demandent si  le rôle n’est pas tenu par Georges Rollin qui lui passe la balle et soulève la salle au premier acte”.

•  Citons enfin, la critique que signe Emile Mas, dans Le Petit Bleu (17 octobre): pour lui, “la tâche la plus malaisée est celle de Mademoiselle Anie Morène qui doit incarner à la fois la reine de Bretagne, de fière distinction, de noble sentiment, et la fausse reine  d’une effronterie poussée jusqu’au cynisme. La jeune comédienne se tire habilement de cette noble tâche”.  La pièce, dont  les costumes avaient été dessinés par “Mademoiselle Chanel”, tiendra l’affiche pendant près de  trois mois, dépassant le stade de la centaine de représentations, jusqu’à l’ultime donnée le  2 janvier 1938.

Paris-Soir (16 octobre 1937) ©BnF Gallica
Paris-Soir (16 octobre 1937) ©BnF Gallica
Jean Marais, partenaire à la scène d'Anie Morène
Jean Marais, partenaire à la scène d’Anie Morène dans la pièce de Jean Cocteau

• Lors de la toute première  représentation,  le journal Paris-Soir daté du 16 octobre 1937, avait publié deux dessins, l’un représentant Anie Morène, de profil,  et  l’autre Sanson Fainsilber. En feuilletant le programme distribué aux spectateurs, parmi les portraits des acteurs qui y sont insérés, on trouve celui d’Anie Morène, Anne Mourraille pour l’état civil, alias la future Florence Gérodias.

Jusqu’au printemps 1940, elle poursuit sa carrière théâtrale. Au début de  1939, la presse annonce qu’elle  va bientôt participer, aux côtés de Madeleine Ozeray, aux répétitions d’Ondine, la pièce de Jean Giraudoux, mise en scène par Louis Jouvet. Le quotidien à grand tirage Paris Midi (19 février 1939) va plus loin: sous le titre “Regina ad vitam” (Reine pour la vie), un article précise  que “Louis Jouvet vient d’engager pour la nouvelle pièce de Jean Giraudoux – que l’on répète actuellement à l’Athénée – la jeune comédienne Anie Morène. Elle interprétera dans Ondine le rôle de la reine Iseult. Anie Morène semble d’ailleurs être vouée aux rôles de souveraine. Ne fut-elle pas la saison dernière, la brillante reine de Bretagne dans Les chevaliers de la table ronde, de Jean Cocteau? Ajoutons qu’il y a quelques années, Anie Morène eut l‘occasion de doubler Yvonne Printemps en reine Margot et que, parmi les nombreux rôles classiques qu’elle eut à interpréter, son personnage préféré est celui d’Agrippine dans Britannicus”…

• Pourtant,  son nom ne figurera ni sur les programmes, ni sur l’affiche, lorsque la pièce sera jouée au théâtre de l’Athénée. Qu’est-il arrivé entre temps pour que le rôle promis ne lui soit pas attribué? On l’ignore.  La même année, en  novembre, elle joue  dans Week end, une pièce de Noël Coward,  au cours d’un gala  donné  au profit de l’œuvre des armées. Dans “cette éblouissante fantaisie” note le critique de Marianne (29 novembre 1939), Anie Morène  et ses partenaires de scène, “ont vivement contribué au succès de la soirée”.

Marianne (29 novembre 1939) ©BnF Gallica
Marianne (29 novembre 1939) ©BnF Gallica

• Au printemps 1940, avant que ne commence l’invasion de la France, Anie Morène répète une nouvelle pièce. Le journal  l’Action Française du 23 avril 1940 nous apprend que, le lendemain, doit avoir lieu au théâtre Antoine, la générale du Chemin de ronde, la nouvelle pièce en 5 tableaux de Marguerite Duterme,  dans une mise en scène de Marcel Paston. Anie Morène a pour partenaire Marcelle Géniat (1881-1959) et Jacqueline Porel (1918-2012).

L'Action Française (23 avril 1940) ©BnF Gallica
L’Action Française (23 avril 1940) ©BnF Gallica

• Dans la revue  Le Ménestrel, Marcel Belvianes note que « cette pièce dont la mise en scène est adroite et le décor agréable, est jouée correctement et sans éclat par Mme Marcelle Géniat que j’ai applaudie dans vingt rôles où elle était meilleure, par Mme Anie Morène, Mlle Jacqueline Porel qui est parfois charmante et émouvante« … Dans Le Petit Bleu (28 avril), Émile Mas parle d’une « pièce intelligemment construite, qui retient jusqu’au dénouement l’attention du public« . En passant en revue le jeu des acteurs, il souligne que “Mademoiselle Anie Morène a le mérite de ne pas trop noircir le personnage de Régine Herpin. Elle évite le mélodrame. Son jeu est sobre et sincère”, conclut-il.  

Les races• Le critique de La Liberté (1er mai), Didier Dain, se montre enthousiaste. Pour lui, “la révélation du spectacle est Mademoiselle Anie Morène qui ôte toute antipathie au rôle de Régine, grâce à un talent humain riche et frissonnant. M. Anouilh cherchait récemment des comédiens sincères. En voici”. Enfin, dans l’Œuvre (13 mai 1940), Edmond Sées salue en Anie Morène “une artiste sensible et vibrante”. On le voit donc bien, à la veille de la guerre, loin d’être seulement  “une aventurière”, “une séductrice”  ou une “demi-mondaine”, comme on l’a trop souvent décrite, Annie Mourraille était engagée dans une carrière de comédienne qui  aurait peut-être  pu  s’annoncer aussi brillante que celles des actrices et des acteurs avec lesquels elle avait partagé la scène depuis 1930. Peut-être…

• Parallèlement à sa carrière sur scène,  Anie Morène a aussi prêté sa voix à la radio. Au programme du poste Paris-P.T.T., aux dates du 26 décembre et 31 décembre 1930, figuraient des soirées données par l’Association générale des auditeurs de T.S.F. et elle y récitait des extraits de poésie en compagnie de nombreux autres comédiens.

• MAI – JUIN 1940:  UNE CONDUCTRICE D’AMBULANCE

« DE HAUTE VALEUR MORALE« 

La présentation des premières sections sanitaires automobiles (Le Petit parisien - 25 juin 1940) ©BnF Gallica
La présentation des premières sections sanitaires automobiles (Le Petit Parisien – 25 avril 1940) ©BnF Gallica

• Quelques mois après la déclaration de guerre, au printemps 1940, mettant sa carrière théâtrale entre parenthèses,  Anne Mourraille choisit de  s’engager comme conductrice dans les sections sanitaires automobiles féminines. Pour faire face au manque d’ambulances et d’ambulanciers, le ministère  de la Guerre avait accepté la proposition de la Croix-Rouge française de lui fournir des personnels sanitaires volontaires qui seraient affectés au transport des  militaires blessés  sur les champs de bataille. C’est ce qui devait aboutir à la création des sections sanitaires automobiles féminines ou S. S. A.  Avant que les 3 premières sections n’entrent en action,  une cérémonie de remise des 60 premières ambulances avait même été organisée le 24 avril 1940, dans la cour des Invalides et la presse avait largement relayé l’événement. Par la suite, ces sections   furent rattachées aux hôpitaux d’évacuation secondaires, proches de la ligne du front Nord. Dès la deuxième quinzaine du mois de mai 1940, elles  connurent leurs premiers combats, de jour comme de nuit, chargeant et déchargeant les blessés sous les bombardements ennemis continuels. Les S.S.A. devaient être officiellement dissoutes le 12 septembre 1940.

Le Matin (25 avril 1940) © BnF Gallica
Le Matin (25 avril 1940) © BnF Gallica

• On ignore à quelle date précise Anne Mourraille a rejoint les Sections sanitaires. Le seul point de repère dont on dispose est  le fait que, à la date du 12 mai, elle était encore annoncée sur la scène au théâtre Antoine.  Lors de la débâcle  de mai-juin 1940, au cœur des zones de combats,   elle se retrouve  chargée de l’évacuation des militaires blessés . Dans cette mission, elle  fait preuve d’un réel courage. C’est ce qui lui vaudra d’être citée à l’ordre du 54ème  régiment d’infanterie, le 6 juillet 1940 comme conductrice “de haute valeur morale. Toujours volontaire, ardente courageuse, (elle) s’est particulièrement distinguée en assurant de jour et de nuit, sous de violents bombardements aériens, l’évacuation des blessés militaires, alors  que, restée seule, elle ne pouvait attendre l’aide de personne. Demeurant en zone occupée au cours d’une dernière mission,  (elle) a réussi à en imposer à  l’ennemi par la crânerie de son attitude et à ramener son camion en zone libre”. La citation est signée par le chef de bataillon Lerebourg, commandant provisoirement le 54ème RI.

En février 1941, alors qu’elle s’apprête à jouer dans Andromaque, le journaliste Marcel de Renzis,  dans la revue Compagnon de France (22 février 1941 – n° 19), reviendra longuement sur cet épisode de sa vie. Sous le titre Andromaque au volant, héroïne de théâtre après avoir été héroïne de Guerre”, il retrace les péripéties d’Anie Morène sur le front dans un article qui est un véritable panégyrique: “En mai dernier, une jeune femme aux cheveux ébouriffés, à la voix pure, au regard droit et franc, pénétrait dans un quelconque bureau de recrutement de la capitale.

Anie Morène Compagnon de France (2)
La revue Compagnons de France (22 février 1941)

Je veux m’engager, déclarait-elle, je sais conduire des camions. Je pense pouvoir rendre des services…

— Hum ! Voyez à la Section Féminine…, lui fut-il répondu.

Là-bas, même demande. Accueil aimable. Questions rituelles d’identité ? Annie Morène. Profession ? Artiste de théâtre. Des sourcils se froncèrent légèrement qui amenèrent cette réplique :

— Mais c’est comme conductrice de camion que je veux servir. Et surtout, pas à l’arrière…

Le froncement des sourcils se changea en un léger sourire. La nouvelle recrue fut dirigée sur un des services de la Section Féminine. Cela dura quatre  jours. Quatre journées au bout desquelles la jeune femme, si j’ose m’exprimer ainsi, rendit son tablier…. .

J’ai dit que je m’engageais pour une affectation rude, répétait- elle. Je sais que je suis très résistante à la fatigue. C est au front que je veux servir.

Elle va alors vers d’autres bureaux, essuie d’autres échecs, rencontre enfin un officier supérieur à l’esprit dégagé de certaines contingences. Après lui avoir donné la possibilité de prouver son habileté de conductrice, il s’écrie enthousiasmé :

-— Mais oui, vous pouvez rendre des services, de grands services !

Et comme les journées bouleversantes de la mi-mai justifient toutes les initiatives, voilà Annie Morène régulièrement affectée dans un groupe motorisée du Train des Equipages. Sa maestria se confirma à ce point qu’on la nomme chef de convoi. Pour la nourriture et les règlements de service, elle sera assimilée au grade de sous-officier, de maréchal-des- logis-chef. Pour la question du logement, l’intéressée l’a résolue elle- même : elle couchera dans une civière installée dans son camion, un gros  Studebaker  de dix tonnes. Les premiers jours, le  “margis-chef ” Morène fait la navette entre Paris et les bords de la Loire. Chez Renault, ou l’on recherche des bonnes conductrices d’essai, on lui fait des offres alléchantes. Mais, tout en les repoussant, elle va se plaindre à son commandant :

— C’est au front que je veux aller. Je me suis engagée pour cela.

Anie Morène devant camion 1940 (2)
Anie Morène posant devant son camion Studebacker. La photo est sensée avoir été prise en mai-juin 1940

Elle obtient enfin satisfaction. Ah ! Ces randonnées vers les lieux de combat, Annie Morène s’en souviendra toute sa vie. Elle va, insouciante, sous les bombardements, faisant fi de la fin épouvantable qui la menace. C’est ainsi qu’elle gagne le beau ruban vert et rouge et sa première citation. Mais voici le désastre. L’occupation de la capitale est imminente. Le 13 juin au soir, Annie Morène revient à Paris, sa mission terminée. Des blessés sont à transporter ailleurs. Elle en charge son camion, constitue un convoi et, par les routes surencombrées, après des incidents sans nom, elle parviendra plusieurs jours après dans les Landes, où « ses » blessés… car cet infatigable conducteur de  poids lourds  n’a rien perdu de sa douceur féminine… connaîtront enfin le repos. Une deuxième citation récompensera la vaillante jeune femme. L’Armistice est signé. Annie Morène est alors envoyée à Pau. On n’a plus besoin d’elle comme conductrice de camion, elle s’offre comme motocycliste. Et la voici “agent de liaison”, rendant d’appréciables services. Cela jusqu’à sa démobilisation, qui va l’amener à jouer d’autres rôles, mais sur les planches, cette fois. Telle est cette jeune femme de France, héroïne de théâtre après avoir été héroïne de guerre, sans doute la seule Française décorée de la Croix de Guerre avec deux étoiles. Ses aventures, elle me les conta simplement, comme une banale anecdote, précisément entre deux actes d’Andromaque”.

• L’article , au ton particulièrement complaisant, n’en montre pas moins le caractère déterminé d’Anne Mourraille. Il est accompagné de deux photographies. Sur la première, on voit Anie Morène, posant devant son camion Studebacker  des sections sanitaires et, sur la seconde, on la voit dans le rôle d’Andromaque. Il semble bien que la première photo ne soit qu’une reconstitution pour les besoins de l’article. 

• AUTOMNE 1940:  RETOUR SUR LES PLANCHES

AVEC LA TROUPE DES “COMÉDIENS DE PROVENCE”

Après la défaite de juin 1940 et la signature de l’armistice, Anne Mourraille reprend son métier de comédienne, à la réouverture des théâtres. On la retrouve ainsi à Aix-en-Provence où, en octobre 1940, elle participe à la création d’une nouvelle compagnie théâtrale, Les comédiens de Provence: “Ses éléments sont puisés aux meilleures sources: l’Athénée, L’Atelier, la Comédie Française, l’Odéon”, écrit Marthe Oulié dans le quotidien Le  Journal daté du 20 octobre 1940. En évoquant cette troupe, elle s’attarde sur “Une jeune femme aux mèches blondes, sans apprêts” qu’elle a croisée avec ses camarades et qui “riait de tous ses yeux aux pirouettes de son épagneul”. On la lui présente: – “Anie Morène, me dit-on, avec une nuance de respect.  – Celle qui a créé les “Chevaliers de la table ronde”, de Cocteau? Qui a gagné le Prix de la plus belle lettre d’amour?”… C’est aussi à cette époque , en juillet ou en août 1940, qu’elle croise à Marseille un certain Yves Moynier, qu’elle avait connu en vacances, quelques années plus tôt.

• Si le  talent de la jeune comédienne ne manque pas de susciter son admiration  Marthe Oulié n’en préfère pas moins revenir,  elle aussi, sur l’épisode des sections sanitaires : “ Anie Morène a de plus beaux titres de gloire. Son pull bleu marine s’orne de la croix de guerre. Conductrice d’un camion militaire de 10 tonnes, portant des mines anti-chars (sic), évacuant des blessées du val-de-Grâce, elle a été citée à l’ordre de l’armée. Cela ne l’empêche pas d’être une coquette marquise dans “Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée”. 

Anie Morène Andromaque 1941 fevrier (2)
Anie Morène, dans le rôle d’Andromaque (Compagnon de France – 22 février 1941)

• En février 1941, elle interprète Andromaque. Dans l’hebdomadaire Compagnon de France, Marcel de Renzis, après la  très longue évocation de son engagement dans les sections sanitaires  en mai-juin 1940, écrit: “Son talent de comédienne s’était affirmé depuis longtemps à Paris et sur plusieurs scènes de province. Elle retrouve, à Aix-en-Provence, Jean Serge, Jacqueline Morane, Antony Carretier et une vingtaine d’autres bons camarades. Elle prend une place essentielle dans cette troupe des  Comédiens en Provence qui allait tout de suite se signaler à l’attention par une brillante adaptation de  “Jeanne d’Arc” de Charles Péguy et qui, devant le succès, a dû organiser une tournée dans la plupart des villes de la zone libre. Entre deux représentations de Jeanne d’Arc, Annie Morène a assuré avec autorité le rôle d’Andromaque ou d’autres rôles classiques sur maintes scène”

CARRETIER 1933 Prix comédie 1933
Antony Carretier (1933), 2ème prix de comédie au concours du Conservatoire

• La troupe se produit aussi  au Palais de la Méditerranée, à Nice, au printemps 1941. Dans le journal Paris-Soir (18 avril 1941), Marcel Bernard  donne un compte-rendu de la pièce de Pierre Rocher, Printemps manqué, qu’elle vient d’y interpréter:  Anie Morène, qui a déjà tenu des rôles plus importants et s’est notamment révélée grande tragédienne en donnant la réplique à Vidalin, mérite une mention particulière car elle est bien sans doute une des rares jeunes artistes du moment à arborer la croix de guerre 1940”.

• À la  même époque, les journaux annoncent la création prochaine, au théâtre de Monte-Carlo de La fleur d’oranger, comédie en trois actes  d’André Birabeau et de Georges Dolley. Elle figure  dans la distribution, aux côtés d’Antony Carretier (1908-1987), un comédien qui avait décroché un 2ème prix de comédie au concours du Conservatoire en 1933 et  avec lequel elle vit depuis quelques mois: “J’ai comme amant le nommé Antony Carretier, artiste demeurant à Saint-Raphaël”,  dira-t-elle devant le commissaire Chenevier, après son arrestation. Il semble également qu’elle ait participé à  une tournée en Suisse, toujours au printemps 1941, selon ses propres déclarations faites  lors de l’enquête sur l’assassinat de Marx Dormoy.

Le Relais de l'Empereur, à Montélimar
Le Relais de l’Empereur, à Montélimar 

II –  ANNE MOURRAILLE,

COMPLICE DE L’ASSASSINAT DE MARX DORMOY

• LA VICTIME : MARX DORMOY (1888-1941)

DE MONTLUÇON À MONTÉLIMAR,

VIA LE MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR 

BLUM DORMOY Septembre 1936
Marx Dormoy (au centre) et Léon Blum (septembre 1936)

C’est  à l’automne 1940 que le destin d’Annie Mourraille va basculer et la conduire à devenir  complice de l’assassinat de Marx Dormoy (1888-1941).  Un homme politique dont il est important de rappeler le parcours et de comprendre comment il a pu devenir la cible d’un attentat. Né en 1888, à Montluçon (Allier), il s’est affirmé comme  une figure  importante du parti socialiste SFIO, tant au plan local que national. Proche de Léon Blum, maire (1926) puis député-maire (1931) de Montluçon,  il a été nommé ministre de l’Intérieur, en novembre 1936, cinq mois après l’arrivée du Front populaire au pouvoir. Il a remplacé à ce poste stratégique Roger Salengro, qui s’était suicidé, à la  suite d’une violente campagne de presse menée contre lui, notamment par l’hebdomadaire Gringoire, et dans laquelle on laissait entendre qu’il aurait déserté durant la  première guerre mondiale. Une accusation dont il avait été totalement blanchi mais dont il ne s’était pas remis. La disparition de son épouse, survenue presque en même temps, avait fini par le déstabiliser, le poussant au suicide. Marx Dormoy n’était toutefois pas un novice dans le gouvernement puisque, depuis le mois de juin, il était sous-secrétaire d’état à la présidence du Conseil, ce qui en faisait un des plus proches collaborateurs de Léon Blum.

DORMOY MINISTRE INTERIEUR
Marx Dormoy, ministre  de l’Intérieur, à partir de novembre 1936

• En tant que ministre de l’intérieur, c’est lui qui se retrouve en première ligne entre novembre 1937 et le  début de 1938 dans le démantèlement de la Cagoule. C’est également lui qui a dû  signer en  mai 1937 l’acte de révocation de Jacques Doriot, de son poste de maire de Saint-Denis. Deux épisodes de sa carrière ministérielle lors desquels il a attiré une hostilité violente contre sa personne, tant de la part de certains membres de la Cagoule, que de la part de Jacques Doriot.

Doriot ppf
Jacques Doriot, révoqué de son mandat de maire de Saint Denis, en mai 1937

• Dans le 3ème  gouvernement dirigé par Camille Chautemps (juin 1937- janvier 1938), qui a succédé au gouvernement Blum, Marx Dormoy a été maintenu à  son poste de ministre de l’Intérieur, qu’il a ensuite perdu, entre janvier et mars 1938, au profit d’Albert Sarraut, dans l’éphémère  4ème gouvernement Chautemps. Son ultime passage par la place Beauvau durera moins d’un mois,  entre le 13 mars et 10 avril 1938, lorsque Léon Blum, de retour à Matignon, l’a rappelé à l’Intérieur. 

cagoule 1 (2)
La cagoule démantelée (novembre 1937 – janvier 1938)

Cagoule 2 (2)

• Redevenu “simple” député-maire de Montluçon, après la chute du très bref second cabinet Blum, il s’est porté candidat aux élections sénatoriales de novembre 1938, abandonnant le Palais Bourbon pour le Palais du Luxembourg. Dans les deux années qui précèdent la guerre,  il se montre tout aussi sévère face à la conclusion des accords de Munich, en septembre 1938, que devant la signature du pacte de non agression, en août 1939, entre l’Allemagne de Hitler et l’URSS de Staline. De même, il approuve pleinement la dissolution du parti communiste et les poursuites engagées contre ses parlementaires qui ne s’en sont pas désolidarisés, tout en prenant soin de distinguer les ”meneurs et les menés”. 

Image1

• C’est donc en tant que sénateur de l’Allier que, le 10 juillet 1940, il a fait partie des 80 parlementaires qui ont voté contre les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, chef du gouvernement, pour  réformer la Constitution. Les 570 autres, présents à Vichy, ont voté pour.  Dans son département de l’Allier, sur 9 parlementaires, seuls deux l’ont suivi dans cette voie: Eugène Jardon (député ex-communiste) et Isidore Thivrier (SFIO, député maire de Commentry).  Comme le note  Philippe Bourdrel (Les cagoulards dans la guerre, Albin Michel, 2009), en votant contre les pleins pouvoirs,  “Marx Dormoy ajoute  un motif supplémentaire à mobiliser sur sa personne les hostilités.

14 juillet 40 (2)
14 juillet 1940: dernière cérémonie officielle pour Marx Dormoy, à Montluçon

DE PELLEVOIN À  MONTÉLIMAR

(SEPTEMBRE 1940 – JUILLET 1941)

À L’HÔTEL NOTRE-DAME DE PELLEVOISIN
Pellevoisin
Pellevoisin (septembre – décembre 1940)

Surveillé par le nouveau régime, qui lui manifeste localement  son hostilité par l’intermédiaire du Préfet Lucien Porte, Marx Dormoy se retrouve révoqué de ses fonctions de maire dès le 20 septembre 1940, en même temps qu’est décidée la dissolution du conseil municipal, remplacé par une délégation spéciale. D’autres maires, parmi lesquels Édouard Herriot à Lyon,  subissent le même sort. 

• Cinq jours plus tard, le 25 septembre au matin, le commissaire divisionnaire Jobard, accompagné de l’inspecteur Juge, se présentent à son domicile,  pour lui signifier que, en vertu d’une arrêté du préfet de l’Allier, il doit les suivre à l’hôtel Notre-Dame de Pellevoisin (Indre). C’est là qu’il va être “interné administrativement” jusqu’au 31 décembre 1940. Derrière la formule, se cache une véritable incarcération, avec un régime strict de type pénitentiaire, une mise à l’isolement total et une garde vigilante, qui a ordre de tirer en cas de tentative d’évasion.  Dans cet hôtel métamorphosé en prison, et où les contacts entre “internés” sont interdits, tout comme les visites, dans un premier temps, Marx Dormoy se retrouve en compagnie  d’autres grandes figures de la SFIO et du Front populaire, comme Vincent Auriol ou Jules Moch. Dans la biographie qu’il lui a consacrée (Marx Dormoy, Créer, 1999), André Touret évoque cette longue période sombre de la vie de Dormoy et les moments  de découragement  et d’abattement par lesquels il est passé.

AU GRAND HÔTEL DE VALS-LES-BAINS
vals les bains
Vals-les-Bains (janvier – avril 1941)

• Après un très courte étape  par un hôtel à  Aubenas (du 1er au 15 janvier 1941), Marx Dormoy est transféré  au Grand Hôtel des Bains, à Vals-les-Bains, avec, au passage un assouplissement du régime, à partir de février: “Des conditions d’hébergement mieux adaptées, un régime de détention plus humain,  Vals en mars 1941, n’a plus rien de commun avec la hideuse prison de Pellevoisin, écrit André Touret. Parmi les 13 autres arrivants, figurent notamment d’anciens ministres et/ou présidents du conseil comme Paul Reynaud, Georges Mandel, Vincent Auriol, Jules Moch mais aussi l’industriel de l’aéronautique Marcel Bloch, le futur Marcel Dassault. Plusieurs d’entre eux  avaient déjà été incarcérés à Pellevoisin .

Les visites de sa sœur, Jeanne Dormoy, deviennent  plus aisées et les contacts entre internés sont désormais possibles, lors des repas et de la promenade. En revanche, il ne leur est toujours pas possible de sortir de l’enceinte de l’hôtel, dont toutes les chambres ont été réquisitionnées. Comme à Pellevoisin, les gardes veillent,  jour et nuit. Du moins, dans ce que Marx Dormoy appelle “une cage dorée” , ces gardes assurent-ils une protection physique  efficace,  face à tout acte hostile qui pourrait venir de l’extérieur.

AU RELAIS DE L’EMPEREUR À MONTÉLIMAR
Relais d el'empereur et place autour
Montélimar (avril – juillet 1941)

• La dernière étape, ce sera pour l’ancien ministre  Montélimar, où il est transféré le 20 mars 1941. Entre temps, son statut a changé: il est désormais  placé sous le régime de l’astreinte à “résidence forcée, sous surveillance de la police  dans une localité fixée par le ministre, secrétaire d’état à  l’intérieur”. Il se retrouve dans un des principaux hôtels de la ville, le Relais de l’empereur qui, à la différence de Pellevoisin et de Vals-les-Bains,  est resté ouvert à la clientèle de passage.

• Marx Dormoy, qui occupe la chambre n°19, au deuxième étage,  peut désormais déjeuner et dîner dans la grande salle du restaurant. D’un naturel méfiant, il prend toujours soin de s’installer en fond de salle, le dos au mur et face à l’entrée,. Il peut ainsi observer les allées et venues et, peut-être aussi  repérer des comportements suspects, de la part des nouveaux hôtes. Outre sa sœur, qui a fini par s’installer à Montélimar, il reçoit quelques visiteurs tels que Édouard Froment et Lucien Hussel, respectivement députés de l’Ardèche et de l’Isère. Tous les deux ont fait le même choix que lui, le 10 juillet 1940. Il peut aussi lier conversation avec le personnel et  avec des clients de l’hôtel. C’est le cas avec une jeune femme blonde qui arrive  le 19 juin 1941. Inscrite à la réception sous le nom de Florence Gérodias, elle se dit mannequin et prétend être venue se reposer à Montélimar. Ce qu’ignore Marx Dormoy, c’est que derrière ce nom d’emprunt, se cache en réalité Anne Mourraille.

497_001 (2)
Grignan, une des rares sorties de Montélimar pour Marx Dormoy

• Il peut également circuler librement dans les dépendances de  l’établissement  et dans ses environs. Il est  même autorisé à  franchir les limites de la ville. Il a ainsi pu en profiter,  le  2 juin 1941, le jour de la Pentecôte:  en compagnie de sa sœur, il est allé  visiter le château de Grignan, où vécut la fille de la marquise de Sévigné.

• En revanche,  ses sorties en ville se révèlent plus compliquées.  À Montélimar où sa présence est vite connue,   certains ne cachent pas leur hostilité, voire leur haine, à l’encontre de l’ancien ministre du Front populaire. À plusieurs reprises, il est injurié et se retrouve  pris à parti par des soutiens décidés du nouveau Régime. Ces incidents, qui le conduisent de plus en plus à rester à proximité immédiate de l’hôtel, il les consigne brièvement dans un carnet. André Touret (ouvrage cité) en  mentionne un,  inscrit à  la date du 20 avril 1941, un mois à peine  après son arrivée: “En sortant ce matin vers 12 heures. D’un café, des cris: Bandit, voyou. Je ne me suis pas retourné. Ai continué mon chemin”, note-t-il.

• On voit donc bien que si Marx Dormoy apprécie cette liberté relative, avec en particulier,  la disparition des gardiens, il est devenu  de fait  une proie facile et sans défense  pour ses ennemis.  Ce que l’historien Philippe Bourdrel résume parfaitement en écrivant que Marx Dormoy faisait  “ Un séjour aussi discret que possible, mais suffisamment connu des initiés de Vichy pour qu’il serve de cible facile pour les candidats à la vengeance”. Et de conclure: “Cette mise en résidence forcée et sans la moindre protection  d’un homme que l’on savait exposé  équivalait à une condamnation à mort”.

COMMENT ANNE MOURRAILLE,  COMÉDIENNE,

EST-ELLE DEVENUE COMPLICE D’UN ASSASSINAT?

• Comment une artiste dont la carrière s’annonçait brillante, en même temps qu’une femme qui avait fait preuve d’un grand  courage lors de la débâcle de mai-juin 1940,  a-t-elle pu se retrouver impliquée dans l’assassinat de Marx Dormoy, dans la nuit du 25 au 26 juillet 1941?  Quand Anne Mourraille a-t-elle lié connaissance avec ses futurs complices ? Quel a été son rôle précis dans la préparation et l’exécution de l’attentat? Autant de questions auxquelles il n’est pas toujours aisé de répondre. À défaut de certitudes absolues, il est possible de poser quelques jalons.

Marx Dormoy (1888-1941), ministre de l'Intérieur sous le Front Populaire
Marx Dormoy (1888-1941)

• Lors des interrogatoires menés par la police, sitôt après son arrestation,  elle mentionne la date d’octobre 1940 comme étant celle de sa toute première rencontre avec ses futurs complices: Yves Moynier, qu’elle avait déjà croisé aux Bains des Catalans à Marseille et qu’elle épousera en 1943,  lui aurait présenté Ludovic Guichard et quelques autres amis, dont Horace Vaillant et Louis  Guyon. Tous comptaient alors  rejoindre les Groupes de protection, en cours de création à Vichy. Ces groupes, mis en place par le colonel Georges Groussard (1891-1980) devaient constituer une sorte de force auxiliaire paramilitaire, recrutant “des hommes possédant cran, aptitudes physiques et patriotisme”. Pour le seconder, Groussard avait choisi  un ancien cagoulard, François Méténier (1896-1956). Un des premiers “faits d’arme” de ces groupes de protection sera l’arrestation de Pierre Laval, le 13 décembre 1940, une dizaine de jours avant qu’ils ne soient dissous sur ordre de l’occupant allemand.

Le Relais d el'Empereur, à Montélimar (vers 1950). La chambre d eMarx Dormoy était au 2ème étage.
Le Relais de l’Empereur, à Montélimar (vers 1950). La chambre de Marx Dormoy était au 2ème étage.

• En mai 1941, alors qu’elle revenait  d’une tournée en Suisse, Anne Mourraille  rencontre à nouveau Yves Moynier à Marseille. Cette fois-ci, il se fait un peu plus précis: “Un de ces jours, j’aurais besoin de toi. Il s’agira de me rendre un grand service” (Philippe Bourdrel, Les Cagoulards dans la guerre, ouvrage cité). Une proposition qu’elle reconnaît avoir acceptée, partageant avec son interlocuteur  un  réel enthousiasme pour “ l’ordre nouveau ”.  Son propre père, interrogé  le 26 août 1941, la présente comme  “ très indépendante  et ayant toujours mené sa vie comme elle a voulu ”. Il reconnaît que, d’après ses conversations, elle était “antisémite et anglophobe” et que “nationale, elle suivait toutes les directives du maréchal”.  Interrogée par la police et par le juge  Marion, Anne Mourraille présentera ses amis  comme “de grands patriotes, très antisémites, très anti-Front Populaire”, en ajoutant qu’ils estimaient tous que “les gens d’extrême gauche étaient la cause de la guerre  et de notre défaite”.

La salle de restauration du Relais de l'Empereur
La salle de restauration du Relais de l’Empereur, où Marx Dormoy et Anne Mourraille prenaient leurs repas

• Anne Mourraille revoit Yves Moynier à Marseille où elle s’est rendue, après avoir pris connaissance  d’un télégramme qu’il lui a envoyé entre le 15 et le 20 juin 1941. Cette fois-ci, il  lui détaille sa mission: “ Épier les habitudes de Marx Dormoy, le séduire autant qu’il s’y prêtera et dans les limites qu’elle choisira, le faire sortir du Relais de l’Empereur, afin que les hommes du commando puissent lui asséner une distribution de coups ”. Si l’on suit les affirmations d’Anne Mourraille, il n’y aurait donc pas eu, au départ, la volonté d’éliminer physiquement Marx Dormoy. Philippe Bourdrel (ouvrage cité) considère, lui,  comme peu vraisemblable qu’elle “ ne soit pas dores et déjà au courant de ce qui attend l’ancien ministre ”. D’autant que l’on ne voit guère la raison de monter une opération complexe contre l’ancien ministre pour lui administrer “une simple correction”.

relais de l'empereur intérieur

Une autre vue de la salle de restauration 

L'escalier menant aux étages où se trouvaient les chambres, dont celles de Marx Dormoy et d'Annie Mouraille
L’escalier menant aux étages où se trouvaient les chambres, dont celles occupées par Marx Dormoy et par Anne Mourraille (Collection J-P P)

• D’un récit à l’autre, on note quelques divergences de dates. Selon André Touret (Marx Dormoy, ouvrage cité),  Anne Mourraille ne serait arrivée  au Relais de l’empereur que début juillet 1941, se présentant sous le nom de Florence Gérodias. Elle prétendait alors être venue à Montélimar pour s’y “reposer des fatigues du métier”. Sur ses faux papiers d’identité, il est indiqué qu’elle est née le 29 septembre 1914 à Lyon,  qu’elle est domiciliée à Paris et qu’elle exerce le métier de mannequin.

• Anne Mourraille, lors de ses interrogatoires,  mentionne quant à elle la date du 20 juin 1941 pour ce premier séjour : “ Le soir même, je l’ai vu et il n’a cessé de me regarder durant tout le repas, mais je ne lui ai pas parlé”. Et elle précise, à propos du comportement de Marx Dormoy: “ Il m’avait fait dire par le garçon de service qu’il serait heureux de me rencontrer. Je me suis contentée de sourire”. Le même scénario, se serait reproduit le lendemain, toujours selon  les déclarations d’Anne Mourraille

relais-de-lempereur-cour-interieure-jpg-2
 Le Relais de l’Empereur: la cour intérieure 

 • Robert Aron dans son Histoire de Vichy (éd. Fayard, 1954) présente Anne Mourraille  comme “ une aventurière, mi femme de lettres, mi-actrice” et Philippe Bourdrel (La cagoule, 30 ans de complots, éd. Albin Michel, 1970) la décrit comme “aimable, pleine de charme, compatissante”. Selon lui,  l’ancien ministre, prenant goût à sa compagnie,  en serait même tombé “passablement amoureux”. Si l’on en croit Anne Mourraille, Marx Dormoy se serait même invité  dans sa chambre, dès le 21 juin : “ Il m’a fait signe de me taire, puis s’est assis sur mon lit. Il m’a demandé qui j’étais, d’où je venais  et il m’a proposé immédiatement d’avoir des  relations avec lui. Il a même tenté de relever ma robe. Je me suis défendue et il n’a pas insisté”. Après avoir repoussé ses avances, Anne Mourraille aurait continué à converser avec lui pendant une demi-heure, avant qu’elle ne finisse par l’éconduire, “ sous prétexte d’aller au cinéma”.

Relais de l'empereur Réception

Le Relais de l’Empereur: la réception  

Relais Bar et salon de thé

Le Relais de l’Empereur: le bar et le salon de thé  

• Lors de l’émission d’un timbre à la mémoire de Marx Dormoy,  en 1984, le texte de présentation, émanant de l’administration postale, ira jusqu’à faire d’Anne Mourraille “ la compagne” du ministre. Une formule évidemment  plus que maladroite (voir ci-dessous), qui suscita quelque émoi à Montluçon, où le ministre des Postes, Louis Mexandeau, n personne, avait fait le déplacement.

Timbre MD (2)

• Durant ce premier passage par l’hôtel du Relais de l’Empereur, cette femme “ grande, mince, teint bronzé, cheveux blond platiné, visage maquillé, vêtue avec une certaine élégance, genre “poule”, n’a pas manqué d’attirer l’attention, rapporte  Philipe Bourdrel (ouvrage cité) en s’appuyant sur le rapport circonstancié  du commissaire Delsahut. Rédigé  seulement deux jours après l’attentat, il décrit en une douzaine de pages, les premières constatations qui ont pu être faites et il est adressé au commissaire principal, chef de la 10ème Brigade de police mobile de Lyon et à l’inspecteur général des services de la Police Judiciaire, à Vichy. Le rapport mentionne le  “comportement un peu bizarre” de la belle inconnue, qui  aurait également attiré l’attention de Béatrice Bretty. Cette dernière, qui  était  chargée de la garde de la fille de Georges Mandel, toujours interné à Vals-les-Bains, logeait aussi au Relais de l’empereur. Elle avait observé que, de sa table, Florence Gérodias portait une attention soutenue à l’ancien ministre, au point qu’elle l’en aurait averti. Ce dernier lui aurait répondu qu’il la considérait “comme une poule de laquelle on pouvait obtenir facilement un rendez-vous ”. De son côté, Jeanne Dormoy, en fidèle gardienne de la mémoire de son frère, démentira formellement qu’il ait pu y avoir quoi que ce soit entre l’ancien ministre et la prétendue mannequin.

echo-dalger-27-juillet-1941
L’Écho d’Alger (27 juillet 1941)© BnF Gallica
assassinat
Le Petit Parisien annonce l’attentat contre Marx Dormoy et évoque « une bombe » ©BnF Gallica

Dans la nuit du 22 au 23 juin, Anne Mourraille qui en sait suffisamment sur les faits et gestes de Marx Dormoy, quitte Montélimar, en compagnie d’un certain “M. André” pour retrouver Yves Moynier à Marseille. Sans doute s’agit-il de mettre au point les ultimes détails sur le mode opératoire de  l’attentat.  Selon André Touret  (Marx Dormoy, ouvrage cité), elle aurait prétexté une visite à sa mère malade pour justifier son départ qui pouvait sembler un peu précipité. Le rôle d’Anne Mourraille aurait donc consisté, dans un premier temps,  à observer les faits et gestes, les habitudes de Marx Dormoy et aussi  à  user de son charme pour “endormir” sa méfiance. Une mission qui allait un peu plus loin que celle dont s’était acquitté Ludovic Guichard, venu lui aussi faire les premiers  repérages, quelques semaines auparavant.

L'Oeuvre, 27 juillet 1941
L’Oeuvre, 27 juillet 1941 ©BnF Gallica

• “Florence Gérodias” ne réapparaîtra que le 25 juillet, au petit matin, soit quelques heures seulement avant  l’attentat. Entre temps, la décision d’éliminer purement et simplement Marx Dormoy a été prise et il n’est plus question d’une “simple correction”. Arrivée à l’aube par l’express Nice-Paris,  elle a demandé à avoir  une chambre au deuxième étage, le même que celui où séjourne Marx Dormoy. Le rapport de police basé sur les témoignages recueillis notamment auprès du personnel,  mentionne qu’elle portait à son retour  “ une jupe couleur coq de roche,  une chemisette bleu-marine et des sabots fantaisie sans lanière sur le talon”.

• En milieu de matinée, munie d’un “ sac à main de couleur foncée, de grande dimension”, elle quitte l’hôtel pour y revenir vers midi.  C’est à l’hôtel de la Place d’armes qu’elle s’est rendue pour y retrouver ses complices qui, eux aussi, sont arrivés le matin même. Il y a là Yves Moynier, Louis Guyon et Horace Vaillant.

L'hôtel de la Place-d'armes où Anne Mourraille retrouve ses complices
L’hôtel de la Place d’Armes où Anne Mourraille retrouve ses complices

• Il est possible que ce  soit à ce moment-là qu’on lui ait remis la bombe destinée à exécuter Marx Dormoy, si l’on admet  l’hypothèse que c’est elle qui a déposé l’engin explosif dans la chambre qu’il occupait.  De retour à l’heure du déjeuner, alors que Marx Dormoy est descendu de sa chambre pour prendre son repas, des témoins affirment qu’elle est montée au deuxième étage où on l’apercevra accoudée à la fenêtre, près de la chambre occupée par l’ancien ministre. Il n’est pas impossible que ce soit à ce moment là qu’elle ait placé l’engin explosif, si on le lui a bien remis le matin même.

L'Ouest Eclair (27 juillet 1941)
L’Ouest Eclair (27 juillet 1941)© BnF Gallica

• Cette hypothèse est confortée par le témoignage du garçon d’hôtel,  Cechetto : entré dans la chambre de Dormoy en début d’après midi, il affirmera y avoir aperçu “entre le matelas et le sommier, à la tête du lit un paquet de forme rectangulaire (…) dans un papier d’emballage de couleur grisâtre”. Marx Dormoy ayant demandé qu’on ne touche en aucun cas à ses affaires, il en serait resté là.   Cependant, il est aussi possible que la remise de l’engin explosif ait eu lieu  au cours de l’après-midi, lorsque, à nouveau Anne Mourraille  s’est rendue à l’hôtel de la Place d’Armes.  “Florence Gérodias” est de retour au Relais de l’Empereur peu avant 20 h 00 : “ Marx Dormoy l’aurait retrouvée avec plaisir et ils auraient dîné ensemble” dans la salle du restaurant, notent les témoins.

Vers la fin du dîner, le gardien de l’hôtel lui aurait fait savoir que des  messieurs la demandaient: l’un d’entre eux portait un paquet sous le bras, tandis que  l’autre lui offrait un bouquet (destiné à dissimuler la bombe ?). Dans le rapport de police, on mentionne que, selon des témoins,  ils avaient “ des allures de souteneurs”.  Après avoir embrassé ceux qui semblent être des “admirateurs”, Anne Mourraille  serait montée avec eux dans sa chambre. Ce pourrait donc être à ce moment-là que la bombe aurait été installée, non pas directement par Anne Mourraille, dont le rôle aurait alors seulement consisté à faire le guet, mais par ceux qui venaient de la rejoindre. Un argument pèse en faveur de cette hypothèse: si la bombe avait été placée plus tôt, comme  semblait le suggérer le garçon d’hôtel, le risque que Marx Dormoy ne s’en rende compte était d’autant plus grand. De même, il paraît peu probable qu’Anne Mourraille ait eu les compétences techniques pour effectuer ou vérifier le réglage de l’engin explosif. 

Georges Rougeron, ancien secrétaire de Marx Dormoy
Georges Rougeron, ancien secrétaire de Marx Dormoy

Georges Rougeron (Marx Dormoy 1888-1941, Grande Imprimerie montluçonnais, 1956), qui fut avant guerre le secrétaire de Marx Dormoy, donne un récit légèrement différent de l’histoire des relations entre l’homme politique et l’actrice. En s’inscrivant sur la même ligne que Jeanne Dormoy, il affirme d’abord qu’il n’y avait absolument  aucun lien, y compris sentimental, entre Marx Dormoy et Anne Mourraille. Cette dernière  aurait dîné avec les trois visiteurs qu’elle aurait ensuite conviés à l’accompagner dans sa chambre, au même étage que celle de Marx Dormoy. C’est à ce moment-là que la bombe aurait été installée : “ Quelques instants plus tard les visiteurs repartaient. La femme devait quitter l’hôtel à son tour, le même soir vers vingt heures”.

• La pose de la bombe, Henri Amouroux dans sa Grande histoire des Français sous l’Occupation (Tome III, éd. Robert Laffont) l’impute directement à Anne Mourraille. Jean-Raymond Tournoux (L’histoire secrète, éd. Plon, 1962) allait déjà dans le même sens en s’appuyant sur les    Carnets intimes  qu’Anne Mourraille aurait tenus et dans lesquels elle se serait vantée d’avoir elle-même placé l’engin. André Touret note que ces carnets ont bien été évoqués lors du procès de la Cagoule  en 1948, mais sans plus.  Au fil des interrogatoires policiers, le fait est qu’Anne Mourraille, sans nier sa participation, cherchera constamment à en réduire la portée, déclarant d’abord  qu’elle ignorait tout de l’existence de  la bombe et qu’elle ne pouvait donc pas l’avoir posée, son rôle se limitant à “faire le guet ”. Quelle que soit la version retenue, Anne Mourraille fait donc bien figure de complice, seul le degré de son implication réelle restant à éclaircir.  

CHRONOLOGIE  DE L’ASSASSINAT DE MARX DORMOY

DE LA PRÉPARATION À L’EXÉCUTION

• À ce stade, en croisant les témoignages recueillis lors de l’enquête qui a suivi l’assassinat de Marx Dormoy, avec les explications données par les principaux protagonistes lors des interrogatoires devant la police et devant le juge d’instruction, on peut reconstituer la chronologie des faits, depuis les prémisses, en octobre 1940, jusqu’à la nuit tragique du 25 au 26 juillet 1941:

OCTOBRE 1940 – JUILLET 1941
LES PRÉPARATIFS 

JUILLET OU AOÛT 1940

• Anne Mourraille rencontre, à Marseille, Yves Moynier qu’elle connaît depuis quelques années: “ Nous avons renoué des relations d’amitié. Je l’ai fréquenté quelque peu

OCTOBRE 1940

• Nouvelle rencontre entre Anne Mourraille et Yves Moynier: il lui présente quelques amis  (Horace Vaillant, Ludovic Guichard, Louis Guyon…): “Tous les quatre étaient d’ardents patriotes et enthousiastes de l’ordre nouveau (…). Ils m’ont dit avoir appartenu à l’Action Française” (Anne Mourraille – Interrogatoire – août 1941)

AVRIL 1941 

• Décision d’Yves Moynier de monter une action contre Marx Dormoy, après avoir appris que ce dernier était en résidence forcée à Montélimar

MAI 1941 

• Nouvelle rencontre d’Anne Mourraille avec Yves Moynier, à Marseille : “ Un de ces jours, j’aurai besoin de toi. Il s’agira de me rendre un grand service. Est-ce que tu seras d’accord?. Je lui ai répondu affirmativement sans lui demander de plus amples précisions”… (Anne Mourraille – Interrogatoire – août 1941)

 JUIN 1941 

•  Anne Mourraille retrouve Yves Moynier à la brasserie Georges, à Lyon, ainsi que Louis Guyon, Horace Vaillant et Ludovic Guichard.. Il est accompagné d’un quatrième  homme  “âgé de 35 à 40 ans, assez grand, assez fort (…) cheveux bruns, yeux clairs, à la  figure assez ronde… Après son départ  les autres m’ont dit qu’il s’agissait de leur chef (…). À mots couverts, j’avais compris que c’était cet homme qui leur transmettait des ordres et leur apportait de l’argent afin de couvrir les frais de l’expédition” (Extrait de l’interrogatoire d’Anne Mourraille). Ce quatrième homme qui lui fournira sa fausse carte d’identité au nom de Florence Gérodias est vraisemblablement Antoine Marchi.

Ludovic Guichard  arrive quelques jours après au  Relais de l’Empereur pour recueillir des informations sur Marx Dormoy, ses habitudes.

VERS LE 15 JUIN 1941 

• Nouvelle rencontre entre Yves Moynier et Anne Mourraille, à Marseille, pour définir les objectifs de sa future mission à Montélimar 

19 – 23 JUIN  1941

• Premier séjour à Montélimar d’Anne Mourraille: elle doit “ épier ses habitudes, le séduire autant qu’il s’y prêtera et dans les limites qu’elle choisira, le faire sortir du Relais pour une “distribution de coups”. Anne Mourraille quitte l’hôtel, le 23 juin , à 3 h 00 du matin

DÉBUT JUILLET 1941

• Nouveau séjour de Ludovic Guichard au Relais de l’Empereur, pour recueillir d’autres renseignements sur Marx Dormoy: “Il nous a fait connaître , notamment, que Marx Dormoy s’intéressait aux jeunes femmes” (Interrogatoire d’Yves Moynier)

ENTRE LE 15 ET LE 20 JUILLET 1941

• La décision d’éliminer Marx Dormoy est prise.  Yves Moynier demande à Anne Mourraille de le retrouver d’urgence à Marseille. Elle le rejoint le 24 juillet: “Nous sommes allés chez Vaillant où se trouvait également Guyon. Il a été décidé que nous partirions le même soir pour Montélimar car Moynier voulait à tout prix en finir avec Dormoy”

 25-26 JUILLET  1941
LA DERNIÈRE JOURNÉE DE MARX DORMOY

0 h 15

• Yves Moynier, Horace Vaillant et Maurice Marbach quittent Marseille à destination de Montélimar, où ils arrivent à 4 h 30 du matin en transportant avec eux  la bombe mise au point par Maurice Marbach.

5 h 00 du matin 

• Arrivée par l’express de Nice d’Anne Mourraille/Florence Gérodias au Relais de l’Empereur

7 h 00 – 8 h 15 

• Horace Vaillant loue une chambre  à l’hôtel de la Place d’Armes. Il est rejoint par Yves Moynier et Maurice Marbach.. L’un est porteur d’une mallette.

10 h 15 

• Anne Mourraille/Florence Gérodias sort du Relais de l’empereur  et retrouve ses complices à l’hôtel de la Place d’Armes.

12 h15 

• Anne Mourraille est de retour au Relais de l’empereur pour déjeuner

Vers 13 h 00 

• Anne Mourraille quitte sa table, lorsque Marx Dormoy arrive pour déjeuner. Elle  monte au 2è étage où se trouve la chambre de l’ancien ministre de l’Intérieur

Vers 13 h 30 

• L’employé de l’hôtel, qui  fait la chambre de Marx Dormoy, affirme avoir remarqué “ un paquet rectangulaire ”, placé  entre le matelas et le sommier.

15 h 30 – 17 h 30 

 • Anne Mourraille/Florence Gérodias retrouve à nouveau ses  complices à l’hôtel de la Place d’Armes. On arrête les tout derniers préparatifs de l’assassinat.

19 h 45 

• Anne Mourraille/Florence Gérodias est de retour au Relais de l’Empereur

Vers 20 h 30 

• Deux hommes (Horace Vaillant et Yves Moynier) arrivent au Relais de l’empereur. Maurice Marbach, est resté à l’extérieur. Ils demandent à parler à “Mlle Florence”,  Yves Moynier se présentant comme  un admirateur. Ils sont porteurs d’un bouquet de fleurs et d’une boîte de nougat : “Dès notre arrivée, Vaillant a demandé à voir Mlle Florence. Nous avons simulé la joie de nous retrouver, nous nous sommes embrassés (…). Après remise du bouquet, Florence a manifesté l’envie de m’offrir à son tour un cadeau. Ce qui nous permettait d’avoir un motif pour nous rendre dans les étages” (extrait de l’interrogatoire  d’Yves  Moynier)

Vers 20 h 45 

• Anne Mourraille/Florence Gérodias, Yves Moynier et Horace Vaillant montent au 2è étage: Pendant qu’Annie faisait le guet, Vaillant et moi, nous  nous sommes mis en devoir de placer l’engin. Pour cela, j’ai éventré le matelas à hauteur de la tête du lit et j’ai introduit l’explosif que Marbach avait préalablement réglé. L’opération n’a duré que quelques secondes et nous sommes allés dans la chambre d’Annie. Nous y sommes restés à peine 5 minutes, puis nous sommes descendus” (Extrait de l’interrogatoire d’Yves Moynier). 

Yves Moynier et Horace Vaillant quittent l’hôtel, rejoignent Maurice Marbach qui les attend à l’extérieur et ils   se rendent à la gare.

21 h 30 

• Florence Gérodias/Anne Mourraille quitte à son tour le Relais de l’empereur et elle retrouve ses 3 complices  à la gare de Montélimar.

22 h 28 

• Florence Gérodias/Anne Mourraille, Yves Moynier et Horace Vaillant prennent le train à destination de Valence. Anne Mourraille poursuit le voyage en direction de Lyon. Ses 3 complices prennent le train en direction de Marseille.

SAMEDI 26 JUILLET, vers  2 h 00 du matin

• La bombe à retardement explose au 2ème étage du Relais de l’empereur,  dans la chambre n°19, occupée par Marx Dormoy.

UN MODE OPÉRATOIRE QUI INTERROGE

L'Ouest Eclair (26 août 1941) annonce les arrestations de Moynier et de Guichard
L’Ouest Eclair (26 août 1941) annonce les arrestations d’Yves Moynier, de Ludovic Guichard et de Roger Mourraille © BnF Gallica

Le mode opératoire des assassins soulève par ailleurs une autre question : n’aurait-il pas  été plus  facile d’attirer  Marx Dormoy dans un guet-apens et de l’abattre froidement?  Depuis le passage du régime de “l’internement administratif ” (d’abord à Pellevoisin puis à Vals-les-Bains) au régime de la  “résidence forcée sous surveillance de la police”, décidé en conseil des ministres, dans le courant de  mars 1941, l’ancien ministre  pouvait se déplacer librement dans la ville et aux abords immédiats de Montélimar: “Plus de gardiens, plus de verrous, plus de promenade sous surveillance, plus de repas solitaire dans sa chambre”, écrit André Touret (Marx Dormoy, ouvrage cité). Ce régime sévère d’internement administratif,  il y  avait été soumis, à partir de son arrestation le 25   septembre 1940, surtout à Pellevoisin (jusqu’au 31 décembre 1940) son premier lieu d’internement, mais aussi, après un bref passage par Aubenas (du 1er janvier au 13 janvier 1941) et dans une moindre mesure à Vals-les-Bains (du 13 janvier au 20 mars 1941). L’avantage unique tenait à la présence policière permanente garantissant une relative sécurité. La “résidence forcée” appliquée à Montélimar s’inspirait plutôt  du “confino”, un système  instauré dans l’Italie fasciste contre certains opposants politiques. Le principe: envoyer ceux que le régime considérait comme indésirables, non pas en prison, mais « dans des localités retirées, au milieu d’une population hostile aux proscrits« . 

1715-7
Robert Brasillach: « Dormoy…Ce vieux satyre barbu« …

• Dans ces conditions, pourquoi avoir recouru à une bombe pour l’éliminer  et au service d’une femme ?  Il fallait d’abord “distraire” sa méfiance naturelle. Marx Dormoy se savait en danger et il avait en tête la  fin tragique de Jean Jaurès en 1914: ce dernier, attablé au Café du Croissant à Paris, tournant le dos à la vitrine de l’établissement, avait été abattu  par Raoul Villain. C’est pourquoi, comme on l’a vu, lorsqu’il prenait ses repas dans la grande salle de l’hôtel, Marx Dormoy  s’installait  toujours dans l’angle du fond, qui lui offrait un bon poste d’observation. Or, l’arrivée d’un petit groupe d’hommes risquait d’éveiller sa méfiance, même si l’hôtel, resté ouvert, voyait régulièrement défiler  une clientèle de passage. 

• L’historien  André Touret avance une seconde explication. À propos de l’ancien ministre  qui était resté célibataire, il écrit  que  “Tout le monde à Montluçon savait qu’il aimait les femmes et leur compagnie”. Ce qui le conduit à émettre l’hypothèse suivante: “ Sans doute, en utilisant Anne Mourraille, on voulait sinon compromettre  l’homme, au moins ternir son image d’homme vigilant”. Dans l’hebdomadaire Je suis partout daté du 6 septembre 1941, l’écrivain et journaliste Robert Brasillach n’hésitera d’ailleurs pas à reprendre l’image d’un Dormoy, “homme à femmes” en écrivant: “ Pas plus que l’exécution officieuse de Marx Dormoy a réussi à faire un martyre de ce vieux satyre barbu, l’exécution officielle ou non des coupables français de la guerre ne fera lever autour d’eux la moindre émotion ”…

• Quant à la bombe, déchiquetant la corps de l’ancien ministre, comme le montreront les premiers constats faits sur place par la police, elle avait l’avantage de donner à l’assassinat un  retentissement bien plus fort dans l’opinion, avec  un côté nettement plus spectaculaire  qu’une simple exécution d’un coup de révolver ou d’un coup de poignard. Des armes dont les tueurs de la Cagoule avaient su user, que ce soit à l’encontre du banquier russe Navachine ou des frères Rosselli, deux Italiens antifascistes qui avaient trouvé refuge en France. 

DANS LES JOURS QUI SUIVENT: UN SURPRENANT VOYAGE À PARIS…

•  le 8 août 1941, Anne Mourraille se trouve à Marseille  où Horace Vaillant, avec qui elle bavarde, lui apprend qu’Yves Moynier est parti, la veille, pour  Paris, en compagnie de Roger Mouraille, et d’un certain Antoine Marchi. Ils ont pris le train en gare de Saint-Charles, peu avant minuit, mais, faute de laissez passer pour franchir la ligne de démarcation, ils ont dû descendre  du train à Saint-Florent, dans le Cher. Après avoir marché sur 20 kilomètres, ils ont repris le train à Bourges, pour arriver finalement dans la capitale, le dimanche 10 août 1941. 

• Que sont donc allés faire les trois hommes dans la capitale, à l’initiative d’Antoine Marchi? Tout en logeant dans le même hôtel, Roger Mouraille entreprend des démarches pour rapatrier  de l’argent qu’il a en Espagne, tandis qu’Yves Moynier serait entré en contact avec un certain “André”, responsable du recrutement du MSR, le Mouvement Social Révolutionnaire créé par Eugène Deloncle. Il se serait agi pour lui de se renseigner sur les conditions et modalités  d’engagement  dans la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (la LVF), nouvellement créée pour   combattre aux côtés de la Wehrmacht  sur le front russe. 

• Pour l’historien Jean-Marc Berlière (Les Grandes affaires criminelles, éd. Perrin, 2020), cet “André” est un “ancien volontaire du camp franquiste en Espagne  qui n’est autre que Raymond Hérard, ancien de l’OSARN (La Cagoule), à Marseille, proche de (Jean)  Filiol, membre du service du renseignement du MSR et agent de l’Abwehr III ( Service allemand de contre espionnage offensif, chargé de la lutte contre la résistance). Ce qui donne quelque consistance aux pistes menant au MSR et aux Allemands« . Il n’est pas impossible qu’Antoine Marchi ait fait le voyage à Paris pour y rencontrer Eugène Deloncle et Jacques Doriot, le leader du PPF « pour se plaindre que les autorités de Vichy l’avaient abandonné à ses responsabilités”. Une version plausible, à défaut d’être totalement étayée, et qu’Antoine Marchi s’évertuera à nier d’abord  devant le juge d’instruction, en octobre 1941, et ensuite lors du procès de la Cagoule en 1948. 

• AOÛT – SEPTEMBRE 1940: LE TEMPS DE L’ENQUÊTE

La Croix (2 septembre 1941) annonce l'arrestation d'Annie Mouraille
La Croix (2 septembre 1941) annonce l’arrestation d’une femme, en l’occurence Anne Mourraille ©BnF Gallica

À Vichy, dès l’annonce de l’assassinat de Marx Dormoy et des moyens utilisés, on prend la mesure de la gravité de l’événement et des conséquences négatives qu’il pourrait avoir sur une partie de l’opinion. Et ce  d’autant plus qu’il apparaît clairement que rien n’avait été fait pour assurer une réelle  protection d’un homme politique dont on savait qu’il était menacé.

• Il importe donc de montrer la volonté ferme de faire toute la lumière sur les auteurs de l’attentat, pour ne pas prêter le flanc à une accusation de complaisance à leur égard, quels qu’ils soient. Dans la circulaire adressée à tous les services de police et de gendarmerie, moins de dix jours après la mort de Dormoy, Henri Chavin, secrétaire d’état pour la police, demande “des investigations approfondies”, “des recherches minutieuses dans les services d’identité”, en soulignant qu’il s’agit  d’une ”très grave affaire”. Outre le commissaire  divisionnaire Delsahut qui a entrepris les toutes premières investigations à Montélimar, l’affaire Dormoy est confiée au commissaire Charles Chenevier, épaulé par l’inspecteur Kubler. Lorsqu’on lui apprend sa nouvelle mission, Chenevier se trouvait à Marseille pour une tout autre histoire : l’assassinat d’un encaisseur, rue de la Victoire, à Paris.

charles-chenevier-2
Charles Chenevier (1901-1983)

• Né en 1901, Charles Chenevier, après s’être brièvement essayé au journalisme,   est entré dans la police en 1925 et il a été  affecté en mai 1928  à la 1ère Brigade Mobile de Paris. En mars 1936 il a été  promu commissaire de police et, à ce titre, il a participé activement au démantèlement de la Cagoule, en 1937, alors que Marx Dormoy était ministre de l’Intérieur. De quoi donner une preuve supplémentaire de la détermination des autorités dans la recherche des auteurs de l’attentat, d’autant  que Chenevier, qui  est alors Commissaire Principal de Police Judiciaire à Vichy, a la réputation d’être un  “fin limier”.

• Il peut aussi compter sur quelques indicateurs parisiens qu’il a  utilisés lors de l’enquête menée contre la Cagoule et avec lesquels il a gardé  des contacts,  qui pourraient se révéler fort utiles. De la Cagoule, plusieurs sont passés au M.S.R., le parti qu’a créé Eugène Deloncle à la fin de 1940. Dans ses mémoires, il explique que, quelques semaines avant la mort de Dormoy, un de ses indicateurs l’avait déjà informé qu’une ou plusieurs actions étaient en cours de préparation contre des personnalités politiques d’avant guerre. Elles  pourraient se dérouler dans le sud est de la France, à l’initiative de proches ou d’anciens membres de la Cagoule. Chenevier affirme avoir transmis un rapport à sa hiérarchie. Rapport qui, apparemment n’a été suivi d’aucun effet puisqu’aucune mesure particulière n’a été prise pour assurer la sécurité de Marx Dormoy, alors que son statut d’ancien ministre de l’Intérieur du Front Populaire le faisait figurer en première ligne des personnalités menacées. 

Image1
Photo prise par la police, le 26 juillet 1941

• Sur place les premières investigations ont débuté dès 6 h 00 du matin, avec l’arrivée à l’hôtel du commissaire divisionnaire de Montélimar, Delsahut, accompagné de  l’inspecteur Dubois, chargé de prendre les photos de la scène du crime. Quelques minutes après l’explosion, c’est la propriétaire de l’hôtel qui avait prévenu le commissariat de Montélimar. Lorsque les enquêteurs  pénètrent dans la chambre n° 19, entièrement dévastée, le spectacle est insoutenable et s’apparente à un véritable carnage: le corps de l’ancien ministre git au milieu de la chambre, dans une mare de sang mêlée de duvet d’oie provenant de l’édredon pulvérisé.

• L’explosion qui a éventré le matelas s’est produite à hauteur de la tête, décapitant Marx Dormoy. De la matière cérébrale a été projetée sur les murs et au plafond. La puissance de souffle de la bombe a également éventré,  en partie, le plancher de la chambre. Une fois les premiers relevés effectués, c’est le médecin légiste, le docteur Rigaud, qui prend le relais pour effectuer l’autopsie:La mort a été instantanée: boîte crânienne éclatée, colonne cervicale et une partie de la colonne dorsale détruite, éclatement des poumons, du cœur et du foie“, résume Jean-Marc Berlière (Les grandes affaires criminelles, ouvrage cité). La dépouille de Marx Dormoy ayant été  transportée à l’Hôtel Dieu,  se pose alors  la question des obsèques et du lieu de  l’inhumation.

Jeanne dormoy
Jeanne Dormoy (1886-1975)

Jeanne Dormoy, qui était alors présente à Montélimar, où elle avait pris pension, se voit opposer un double refus: d’abord, on lui interdit de revoir une dernière fois   son frère, sans doute pour lui “épargner la vision d’horreur”,   note André Touret. Il n’est pas question non plus, comme elle l’aurait souhaité, de ramener la dépouille de Marx Dormoy à Montluçon pour  célébrer ses obsèques dans sa ville natale. Devant l’opposition catégorique exprimée par le gouvernement, qui peut craindre que des manifestations n’éclatent à cette occasion, l’inhumation aura lieu dans la matinée du lundi 28 juillet, au cimetière de Montélimar, dans une fosse provisoire, creusée à la hâte . Le tout en l’absence d’Isidore Thivrier, député maire socialiste de Commentry, des frères Henri et René Ribière, proches collaborateurs de Marx Dormoy à Montluçon, mais aussi de l’épouse de Vincent Auriol et de quelques autres parlementaires, fidèles en amitié, comme Albert Rivière, qui avaient fait spécialement  le déplacement à Montélimar pour assister aux obsèques. Tout au plus seront-ils autorisés à se recueillir brièvement dans le cimetière. Ce qui n’empêchera pas une foule importante de venir se recueillir, le même  jour, devant la tombe de Jean Dormoy, père du ministre, au cimetière Saint-Paul, à Montluçon.

ob_5aefb4_edmond-locard-criminologue-portrait-ps
Edmond Locard (1877-1966)

 • Après l’examen du corps, l’attention des enquêteurs se porte sur le relevé d’indices et notamment des débris de l’engin explosif. Selon le rapport établi par le professeur Edmond  Locard,  directeur du laboratoire de police technique de Lyon, c’est “une bombe à temps, pourvue d’un mouvement de montre et d’un système de mise à feu électrique alimenté par une pile” qui a provoqué l’explosion. L’engin était  placé “dans une boîte rectangulaire en bois jaune (…) paraissant avoir primitivement contenu un jouet d’enfant”. Une hypothèse  corroborée par la découverte de “morceaux de papier multicolore semblables à ceux  qu’on utilise pour des jouets d’enfants”. 

téléchargement
Béatrice Bretty (1893-1982)

• L’enquête va ensuite se concentrer sur les témoignages du personnel et des clients de l’hôtel. La présence d’Annie Mourraille, à deux reprises, n’est certes pas passée inaperçue, autant en raison de  son apparence générale que pour l’intérêt qu’elle semblait porter à Marx Dormoy…et peut-être réciproquement. Certains témoins mentionnent “son allure bizarre”, d’autres n’hésitant pas à parler de son “genre poule”.  Louis Chervet, qui tient le bar de l’hôtel, explique aux enquêteurs que Marx Dormoy lui aurait demandé de se renseigner à son propos et que, pour s’acquitter de sa mission, il serait monté  dans sa chambre, pour y inspecter ses bagages, sans  remarquer le moindre élément suspect. La comédienne Béatrice Bretty dit, elle aussi, avoir été intriguée par son comportement bizarre, au point de s’en être ouverte à Marx Dormoy: attablée dans la  grande salle, tout en  semblant plongée dans la lecture d’un livre, elle paraissait davantage intéressée par les conversations qui fusaient autour d’elle et par la présence de Marx Dormoy, qu’elle donnait l’impression d’épier. Toujours selon Béatrice Bretty, l’ancien ministre ne semblait pas dupe, parlant à son propos d’une “poule dont on pouvait obtenir facilement un rendez-vous”.

Autre élément qui retient l’attention des enquêteurs, sa demande insistante auprès du réceptionniste, le 25 juillet, au petit matin, pour obtenir une chambre au deuxième étage, celui où se trouvait la chambre de Marx Dormoy. Elle a prétexté  que, lors de son premier séjour en juin, celle du premier étage qu’on lui avait attribuée était trop bruyante. Son départ rapide, le 23 juin, en pleine nuit, tout comme celui du 25 juillet, retiennent aussi l’attention des enquêteurs. Il en est de même pour la visite de ses deux “admirateurs”, porteurs d’un bouquet de glaïeuls et d’œillets, ce même  25 juillet au soir, et pour  le petit jeu qui s’en est suivi: embrassades façon retrouvailles, puis son départ de la salle de restauration pour monter avec eux au deuxième étage, avant d’en redescendre seulement  dix minutes plus tard. .Et puis  ses allées et venues entre Le Relais de l’empereur et l’hôtel de la Place d’Armes, le matin et l’après-midi, posent question. On comprend donc que la police puisse s’intéresser en premier à celle qui fait figure de  suspecte n° 1.

• Tout naturellement, les enquêteurs ont mené des investigations à l’hôtel de la Place d’Armes. où ils ont appris que, depuis les premières heures de la matinée du 25 juillet, trois hommes arrivés sans bagages  avaient occupé une chambre.  L’hôtelière leur révèle qu’elle avait pu remarquer dans leur chambre “une petite boîte avec des étiquettes de diverses couleurs”, sur laquelle était inscrit “jeu de construction”. Le rapprochement est immédiatement fait avec les indices retrouvés dans la chambre de Marx Dormoy. Au fil des interrogatoires sur place, les policiers parviennent assez rapidement à reconstituer les faits et geste des trois hommes et de Florence Gérodias/Anne Mourraille.

• Sur cette jeune femme aux cheveux blond platiné, visage maquillé,  grande, mince, d’allure sportive, au teint bronzé et vêtue avec une certaine élégance, selon les éléments qui figurent dans le rapport du commissaire Delsahut, la police dispose certes d’éléments précis: son nom (Florence Gérodias), son métier (mannequin), son adresse (43 avenue Niel, à Paris) et sa date de naissance (29 septembre 1914 à Lyon). C’est du moins ce qui a été inscrit sur le registre de l’hôtel, une première fois le 19 juin et une seconde fois, le 25 juillet, le tout attesté par la présentation d’une carte d’identité parfaitement  en règle. Or les enquêteurs vont très vite déchanter: tous ces éléments s’avèrent  faux et Florence Gérodias n’existe pas. Quant aux hommes “aux allures de souteneurs”, qu’elle a côtoyés, malgré des photos de cagoulards inculpés en 1938 qui ont été  présentées,  tant dans les deux hôtels de Montélimar, qu’aux guichets des gares de  la SNCF, personne ne les reconnaît.

Henri_Chavin
Henri Chavin

• L’enquête semble donc dans l’impasse, ce qui n’empêche pas le secrétaire  d’état pour la police, Henri Chavin, de rappeler par une circulaire datée du 31 juillet, ses consignes:“ Je vous prie de bien vouloir prescrire d’urgence à tous les services de police et de gendarmerie de votre circonscription des investigations approfondies dans le but d’identifier les quatre personnes susvisées (…). J’attacherais du prix  à connaître d’extrême urgence  les résultats des investigations que vous aurez prescrites. Vous voudrez bien également me tenir immédiatement informé de tout renseignement pouvant permettre d’éclairer cette très grave affaire”. Il apparaît donc bien   que, pour les autorités, il n’est pas question d’enterrer l’affaire, fût-elle provisoirement dans une impasse.

• Une impasse? Pas tout à fait, cependant. Jean Émile Néaumet, dans son livre  Les grandes enquêtes du commissaire Chenevier, de la Cagoule à l’affaire Dominici  (Albin Michel, 1995) explique, en s’appuyant sur les mémoires du commissaire, que grâce  aux indicateurs qu’il avait conservés à Paris, depuis l’enquête menée contre la Cagoule, le commissaire Chenevier a pu mettre rapidement des noms sur les assassins de Marx Dormoy “ Il lui suffit d’un simple  voyage à Paris pour apprendre  que l’équipe chargée d’assassiner Marx Dormoy était constituée d’anciens de l’Action Française. Ce commando comprenait six personnes dont Charles Chenevier eut bientôt les noms: Guichard, Vaillant, Moynier, Guyon, Marbach et Mouraille. Il  entendit aussi parler d’une femme. Une belle blonde, ancien mannequin,  connue sous le prénom d’Annie”.

• Dans cette galerie de suspects, Chenevier en connaissait au moins un, auquel il avait eu affaire dans l’enquête contre la Cagoule . Il s’agit de Louis Guyon dont il pense alors  qu’il pourrait se cacher à Marseille, avec ses complices. Selon un article publié dans le magazine Qui? (19 décembre 1946), qui semble avoir puisé ses informations aux meilleures sources, le commissaire Chenevier avait également des informations sur Roger Mouraille: “Le commissaire Chenevier avait déjà eu l’occasion de signaler cet individu aux Services de renseignements de la Résistance, comme agent de la police secrète italienne. Enfin il était à peu près certain que Mouraille et ses complices se trouvaient à Marseille”. C’est donc vers cette ville que les premières investigations devaient s’orienter.

• UNE EXPLOSION À NICE, DANS LA NUIT DU 14 AU 15 AOÛT 1941

• C’est grâce à un précieux concours de circonstances que l’enquête, qui semblait marquer le pas, notamment sur le problème de l’identification de  “la femme Gérodias”, allait connaître un rebondissement,  deux semaines plus tard. Dans la nuit du 14 au 15 août 1941, vers 23 h 50,   se produit dans les  jardins  Albert I, à Nice, l’explosion d’une bombe. La déflagration   fait trois victimes, en l’occurrence les porteurs de l’engin, le rapport officiel indiquant qu’ils “ont été touchés à hauteur du ventre” et que “les corps ont été déchiquetés”. Les policiers niçois décident d’en informer le commissaire Delsahut, le mode opératoire et les circonstances pouvant  laisser envisager une éventuelle corrélation avec l’assassinat de Marx Dormoy.

img063
Les corps de Marbach, Guyon et Vaillant déchiquetés par l’explosion de leur bombe (extrait du livre Les grandes enquêtes du commissaire Chenevier)

• Malgré l’état des cadavres, la Police parvient à mettre un nom sur chacun d’eux, grâce à ce qu’il reste de leurs papiers d’identité: il s’agit de Louis Guyon, d’Horace Vaillant et de Maurice Marbach. Points communs des victimes: ils sont jeunes, ont entre 27 et 32 ans, et ils sont tous les trois    originaires de Marseille. Ils sont aussi connus des services de police pour avoir été  actifs dans les milieux nationalistes et antisémites. Lucien  Guyon a été membre des GP ou Groupes de protection. Maurice Marbach, quant à lui,  est employé  au service de la pyrotechnie de l’arsenal maritime de Toulon, ce qui lui donne quelque compétence en matière de confection d’engins explosifs. On retrouvera d’ailleurs, lors de la perquisition de son domicile, deux bombes assemblées, prêtes à l’emploi,  et toute la panoplie d’éléments nécessaires à la confection d’autres engins. Interrogée le  30 septembre 1941, sa mère le décrira comme “ un patriote ardent, ne désirant que la grandeur de la France (qui) s’imaginait toujours que l’obstacle à cette grandeur était dû à l’activité de juifs pour lesquels il avait un sentiment de haine très accentué

jardins-albert-ier
Les jardins Albert-Ier, à Nice, lieu de l’explosion du 14-15 août 1941

• La proximité entre les jardins Albert-Ier et l’hôtel Plazza, qui abritait des familles juives, laisse penser que le trio s’apprêtait à commettre un attentat antisémite, peut-être contre une synagogue. Déjà à Marseille, le 19 mai 1941, un lieu de culte juif  avait été l’objet  d’un attentat à l’explosif. Des faits qui n’ont rien d’exceptionnel, au point que quelques mois plus tard, se déroulera dans la nuit du 2 au 3 octobre 1941, une vague d’attentats  contre plusieurs synagogues parisiennes.  Au vu des premières investigations, il s’avère aussi   que le trio avait  déjà eu maille à partir avec le police, en compagnie d’un quatrième homme, Yves Moynier. Le 7 avril 1941, en pleine nuit, ils avaient été surpris en train de  peindre des inscriptions antisémites, “Mort aux juifs” sur les vitrines de plusieurs commerces de  la Canebière, à Marseille, ce qui avait conduit à  l’interpellation de Louis Guyon, mécanicien de profession,  et de Horace  Vaillant. C’est donc  le mode opératoire prévu à Nice qui conduit les policiers à faire un rapprochement avec l’assassinat de Marx Dormoy et à se lancer, à toutes fins utiles,  sur la piste d’Yves Moynier, seul survivant du quatuor marseillais du 7 avril. Encore faudrait-il pouvoir  le localiser.

• Ce sera chose faite grâce, une nouvelle fois,  à un informateur qui contacte le commissaire Chenevier, auquel il “devait une reconnaissance éperdue”, selon Jean-Charles Néaumet (ouvrage cité). Il lui apprend que Roger Mouraille, qui employait  depuis l’automne 1940 Yves Moynier dans son entreprise de transport, aurait quitté Marseille  pour s’installer à quelques kilomètres de là, dans une maison qu’il possédait à Allauch. Et d’ajouter: “Vous devriez pouvoir l’y cueillir avec le reste de sa bande”… Roger Mouraille faisait partie, comme on l’a vu, de la liste des suspects que le Commissaire Chenevier aurait reçue d’un autre indicateur. C’est l’inspecteur Kubler, accompagné d’une dizaine de policiers,  qui est chargé de perquisitionner le domicile de Roger Mouraille. L’information était exacte puisque, le 19 août 1941, au petit matin,  la police va mettre la main sur Roger Mouraille et sur les deux  hommes qu’il hébergeait et qui ne cachent  pas leur  identité lorsqu’on leur passe les menottes: le premier  s’appelle Yves Moynier et le second, Ludovic Guichard.  Entre les trois morts de Nice et la triple arrestation du 19 août, c’est un coup de filet  presque complet  pour la police. Il manque seulement à identifier et à arrêter  la “jeune femme blonde”..

echo-dalger-25-aout-1941
L’Écho d’Alger (25 août 1941) annonce, comme tous les journaux,  les progrès de l’enquête.

• Dès le 21 août 1941, le commissaire Chenevier est donc en mesure d’annoncer à ses supérieurs que les auteurs de l’attentat contre Marx Dormoy, ainsi que leurs complices, ont été identifiés et arrêtés ou qu’ils sont sur le point de l’être. Yves Moynier, Ludovic Guichard et Roger Mouraille sont déjà sous les verrous, mais les enquêteurs continuent à buter sur l’identité exacte de Florence Gérodias. Il faudra encore trois jours au commissaire Chenevier pour mettre un nom sur cette mystérieuse “Annie”, qui serait “comédienne au théâtre » et qui aurait servi, en 1940, dans les sections sanitaires automobiles. Certes, Yves Moynier a bien parlé d’elle dès son premier interrogatoire, donnant des détails sur son recrutement et sur son rôle précis dans l’assassinat de Marx Dormoy,  mais il s’est refusé à donner son identité précise “J’avais une camarade que je connaissais depuis  de longues années et qui se prénomme Annie.  Pour l’instant, je me refuse à donner son nom patronymique (…). Annie partage nos idées. Elle a fait son devoir pendant la guerre comme peu de Français l’ont fait. Elle a compris notre idéal et a accepté de se joindre à nous”…

le-petit-journal-arrestation-mouraille• Des éléments retrouvés lors de la perquisition menée au domicile d’Yves Moynier ont permis d’en savoir un peu plus, mais là encore, c’est une communication téléphonique entre Chenevier et le commissaire Pierre Mondanel qui va aboutir à la découverte de l’identité de  la mystérieuse Annie. L’épisode figure dans les mémoires du commissaire Chenevier, mais on en retrouve aussi le récit dans le magazine Qui?, déjà cité: “Comme il téléphonait son rapport à Vichy la communication, jugée trop longue par l’officier du contrôle téléphonique, fut interrompue. Une discussion   s’ensuivit ; l’affaire eut des échos jusqu’au cabinet du Maréchal. Et là, l’attention d’un officier fut attirée par le rapport de Chenevier. Ce nom de Mouraille, cette blonde inconnue, prénommée Annie, tout cela disait quelque chose à l’officier. Et c’est ainsi qu’on put identifier la mystérieuse complice des tueurs”. 

• Dès le lendemain, il a sur son bureau une fiche détaillée sur Annie Mourraille et il ne lui faudra que quelques heures pour localiser la comédienne qui poursuit son métier sur scène: “Il s’agissait d’une très belle artiste, connue dans le monde du théâtre (…) sous le nom d’Anie Morène, et en littérature sous celui de Lucien Février. Elle s’appelait en réalité Mourraille, avec deux r, mais elle n’avait , malgré cette identité de patronyme, aucun lien de parenté avec son complice”, écrit le commissaire Chenevier dans ses mémoires publiés en 1962 sous le titre  De la Combe-aux-Fées à Lurs, souvenirs et révélations.

• Deux jours plus tard, le 26 août 1941, le commissaire Chenevier peut procéder à son arrestation, rue de Paris à Vichy, à l’issue de la représentation de la pièce Ces dames au chapeau vert. Comme Yves Moynier, lors de son premier interrogatoire, elle donnera de nombreux détails sur les étapes de la préparation de l’assassinat de Marx Dormoy et sur sa réalisation: “Charles Chenevier savait ne pas avoir affaire à une femme comme les autres. Comme Moynier, son comparse, il aurait été vain de  de chercher l’ombre d’un regret dans la déposition qu’elle signa. Oui, Anne Mourraille avait contribué à la mort de Marx Dormoy. Elle en était fière et le revendiquait”, écrit Jean-Charles Néaumet (Les grandes enquêtes du commissaire Chenevier, ouvrage cité).

Aff. Dormoy Mourraille Anne Id. Judiciaire

LES PERSONNALITÉS ET LES ITINÉRAIRES DES ASSASSINS

• Un mois à peine après la mort de Marx Dormoy, l’enquête menée par la police est donc quasiment bouclée avec l’arrestation et la mise sous les verrous à la prison de Valence du trio Yves Moynier, Ludovic Guichard et Roger Mourraille, auquel est venue s’ajouter Anne Mourraille. Ils seront ensuite rejoints par Antoine Marchi, suspecté pour pour son rôle probable d’intermédiaire et de financeur de l’opération. Si l’on tient les exécutants, la question d’un ou de plusieurs “commanditaires” reste en suspens. Les différents interrogatoires vont permettre de cerner les personnalités de différents protagonistes et de comprendre ce qui a pu les mener à assassiner l’ancien ministre du Front Populaire.

YVES MOYNIER (1914 – 1986)

• Yves Alexandre Léon Marie Moynier, né le 22 mars 1914 à Marseille, est le fils de Maurice Auguste Gaston Moynier (1879-1914) et de Blanche (Marguerite) Constance Gensoul (1883-1969).  Son père, titulaire de la médaille militaire et de la Croix de  guerre 1914-1918 ayant été tué aux armées, dans les premiers mois du conflit, Yves Moynier est devenu pupille de la nation, par décision du Tribunal civil de Marseille, en date du 31 juillet 1918. Proche de l’Action Française dans les années 1930 puis de la Cagoule,  il  a participé aux combats de 1940. Dès son premier interrogatoire, le “postier en disponibilité”,  célibataire, mentionne qu’il est titulaire de la Croix de guerre 1939-1940.

• Refusant de bénéficier de la loi qui lui aurait permis d’échapper à la mobilisation, en tant que pupille de la Nation, il a rejoint l’armée en septembre 1939. Il se définit comme “un patriote convaincu, voulant remplir (son) devoir, comme l’avait fait (son) père, bien que n’ayant pas voulu cette guerre”. Il a demandé son affectation dans les Corps Francs qui lui a été accordée: “ Je crois avoir accompli ma tâche en bon Français et je vous demande de vous  en rapporter à mes états de service militaires et à la citation qui m’a été décernée”, explique-t-il, lors de son interrogatoire. Rendu à la vie civile, après la défaite, c’est avec enthousiasme qu’il s’est immédiatement rallié à la « Révolution nationale« , de laquelle il espérait un prompt châtiment de ceux qu’il considérait comme  responsables de la défaite. Pour satisfaire son goût pour  l’action, il a rejoint dès leur création  les éphémères Groupes de protection du colonel Groussard. À la suite de leur dissolution, à la fin de décembre 1940,  il a intégré  l’Amicale de France, mise sur pied par l’ancien Cagoulard Gabriel Jeantet. Enfin,  il a adhéré au P.P.F (Parti Populaire Français), le parti fondé par Jacques Doriot, transfuge du parti communiste d’avant guerre et qui ne cachait pas sa haine profonde à l’encontre de Marx Dormoy. 

Aff. Dormoy Yves Moynier
Photo d’identité judiciaire d’Yves Moynier (21 août 1941) (AD Bouches-du-Rhône)

• Après l’attentat contre Marx Dormoy, Yves Moynier a été hébergé par Roger Mouraille, au retour d’un  séjour à Paris, entre le 7 et le 15 août. Ayant appris la mort du trio Marbach, Guyon et Vaillant, et craignant sans doute que la police ne remonte la piste jusqu’à lui, il s’est tourné vers celui qu’il présente comme son employeur. Ce dernier a accepté de le mettre à l’abri,  d’abord à son domicile marseillais puis dans une maison qu’il possédait  à Allauch. C’est là qu’il a été cueilli par la police. Yves Moynier qui avait profité de son séjour parisien pour s’informer sur les modalités de recrutement de la légion des volontaires français contre le bolchevisme était peut être sur le point de rejoindre l’unité combattante nouvellement formée  sur le front de l’est.  Dans un rapport rédigé lors de l’enquête par  le commissaire Mercuri, il est  présenté comme “une sorte d’ascète (qui) ne vit que pour son idéal national (dont) le relèvement de notre pays est l’obsession”. Dans un autre rapport datant de  1946, on le décrit comme un homme plutôt grand (1,80 m), « au visage de type slave et aux cheveux blonds rougeâtres« (sic).

ROGER MOURAILLE (1913-1999)

• Roger Mouraille, qui rappelons-le n’a aucun lien de parenté avec Anne Mourraille, présente  un profil plus « trouble ».   Né le 13 juin  1913, à Marseille, il s’est engagé au début  des années 1930, dans l’armée, au sein du 22ème Régiment d’infanterie coloniale, qu’il a ensuite décidé de quitter, sans que l’on sache exactement pourquoi. On le retrouve lui aussi  militant de l’Action Française, avant qu’il ne rejoigne la branche marseillaise du Comité Secret d’Action Révolutionnaire (CSAR), autrement dit la Cagoule. Comme Yves Moynier, il est ensuite devenu membre du P.P.F.  “ Nationaliste et fasciste à tout crin” (Philippe Bourdrel, ouvrage cité), il a  aussi utilisé son activité professionnelle de transporteur pour s’infiltrer dans les zones tenues par les Républicains espagnols, pendant la guerre civile. Sous couvert de livraisons d’essence et d’oranges, il s’agissait pour lui de recueillir  des renseignements destinés au camp franquiste. Pour ce faire, muni d’une fausse carte de membre de la SFIO, il s’était inscrit au Secours Rouge de Barcelone. Après la défaite, il a rejoint lui aussi  les Groupes de protection. et, suite à leur  dissolution, il a repris son activité de transporteur, à Marseille, embauchant au passage Yves Moynier. Selon Philippe Bourdrel (ouvrage cité), tout en niant avoir participé à l’assassinat, il n’en aurait pas moins déclaré à propos de la mort de Marx Dormoy que “cela faisait un salaud de moins”.

Aff. Dormoy Roger Mouraille
Photo d’identité judiciaire de Roger Mouraille (1913-1999) prise le 21 août 1941 (AD Bouches-du-Rhône)
LUDOVIC GUICHARD (1914 – ??)

• Ludovic Guichard, né en 1914, a lui aussi a gravité dans les même milieux politiques d’extrême droite d’avant guerre, naviguant entre mouvements nationalistes et Cagoule. Fin 1940, comme Yves Moynier et Roger Mouraille, il a été membre  des Groupes de protection. Ils auraient aussi pu y croiser Horace Vaillant et Louis Guyon, morts dans les jardins Albert I à Nice, dans l’explosion de la bombe qu’ils transportaient dans la nuit du 15 au 16 août 1941.  Il a également fréquenté le pensionnat Leschi, à Marseille, où il a été un condisciple d’Yves Moynier, ce qui montre  que les deux hommes se connaissaient de longue date.

Dormoy Ludovic Guichard 19 aout 1941

C’est ce qui explique qu’Yves Moynier ait pu facilement le convaincre, au printemps 1941,  de le rejoindre dans le projet d’assassinat de Marx Dormoy. C’est lui qui héritera de la première mission à Montélimar, du 15 au 17 juin, afin de recueillir un maximum d’informations sur les faits et gestes de l’ancien ministre: “Il nous a fait connaître, notamment, que  Marx Dormoy s’intéressait aux jeunes femmes”, déclarera Yves Moynier. D’où l’envoi, dès la semaine suivante, d’Anne Mourraille à Montélimar. Début juillet 1941, Ludovic Guichard revient  pour un bref séjour au  Relais de l’Empereur, d’où il ne rapportera aucune information nouvelle susceptible d’être utilisée pour l’assassinat de Marx Dormoy.

ANTOINE MARCHI  (1907-1954)

•   Antoine Marchi,  né le 26 avril  1907, à Rosazia,  en Corse,  a lui aussi fréquenté   les milieux d’extrême droite avant guerre. Engagé volontaire dans l’armée, il a été mis en disponibilité en juillet 1939, par mesure disciplinaire.  En 1940, lors des combats, son comportement lui a valu la croix de guerre et plusieurs citations et, après avoir été fait prisonnier, il est parvenu à s’évader. Lors de sa démobilisation, il a le grade de lieutenant de réserve. Lui aussi a fait partie des Groupements de Protection, dont il été le chef pour Marseille. Sur une  photographie publiée en 1940 et reprise par le magazine Qui? en décembre 1946,  on peut voir Antoine Marchi, vêtu du blouson de cuir des GP, casque sur la tête, en train d’être présenté par Joseph Darnand, futur chef de la Milice, au maréchal Pétain, dont il serre la main

QUI 19 decembre 1946 1 (2)
Photo extraite du magazine Qui? (19 décembre 1946)

• “Exemplaire” sur le champ de bataille, Antoine Marchi l’est beaucoup moins dans sa vie civile. Selon les rapports de la police, Marchi  passe  pour « un individu peu recommandable, méchant et violent, fréquentant le milieu ». L’origine de ses revenus pose aussi question, d’autant qu’on le voit dépenser beaucoup d’agent, depuis son retour à la vie civile. Il se déclare, selon les époques, propriétaire agriculteur en Corse, exploitant également des terres à Marseille, ou encore commerçant.   En réalité, la police a établi  qu’il a longtemps vécu aux crochets de sa maîtresse qui, après avoir été danseuse aux Folies Bergères et barmaid à Pigalle, dirige  le Sphinx, autre établissement de Pigalle.

• Un autre détail intrigue les enquêteurs: Marchi, que l’on a souvent vu se débattre dans des embarras financiers, semble désormais dépenser sans compter depuis quelques mois, notamment aux Courses. Enfin, plusieurs condamnations qui sont  inscrites à  son casier judiciaire lui ont valu des  séjours en prison, tantôt pour  menaces de mort, violences, port d’arme, escroquerie et autre usurpation de titre. Ce sont les aveux d’Anne Mourraille qui ont conduit le commissaire Chenevier à procéder à son arrestation, alors qu’il revenait de Corse: “Non seulement elle me précisa son rôle dans l’affaire mais elle me révéla certaines compromissions dans l’entourage de Pétain. C’est ainsi que je pus remonter jusqu’à  M…. (Marchi), le chef des groupes de protection du PPF (sic), mais aussi jusqu’à un proche collaborateur du Maréchal, Gabriel J….”On  l’aura compris, il s’agit de Gabriel Jeantet. 

• Autre information importante fournie par Roger Mouraille, qui a été  interrogé par la police le 14 février 1942, « Marchi avait son portefeuille bien garni. Il faisait souvent des voyages à Vichy et il m’a fait l’effet d’être un agent du gouvernement. J’en ai déduit que Marchi était une sorte d’agent de liaison entre certaines personnes de Vichy et le groupe dont faisait partie Moynier. À mon avis, ajoute Roger Mourraille, Marchi était le chef. C’est ma nette impression« .

Annie Mouraille et Yves Moynier (date et lieu non conus)
Anne Mourraille en compagnie d’Yves Moynier (photo prise probablement en 1941)

• L’enquête semble donc être bouclée et la plupart des journaux en publient un compte rendu, dans des termes très proches les uns des autres, avec le détail des informations issues des interrogatoires. Dans l‘Action Française datée du 26 août 1941, on peut lire à propos de la préparation et de l’exécution de l’attentat: « Moynier indiqua que M. Marx Dormoy était surveillé dès le mois de juin par un nommé Ludovic Guichard. Lorsque les habitudes de la future victime furent parfaitement connues, Moynier, Vaillant, Guyon, Marbach et Guichard se rendirent à Lyon. Dans une ultime réunion, ils arrêtèrent la mise au point de leur acte criminel. Le 27 juillet (en réalité le 25, n.d.a), vers 20 h 30, alors que M. Dormoy était à table, Moynier et Vaillant se rendirent à l’hôtel du Relais de l’Empereur et pénétrèrent aussitôt dans sa chambre dont la porte n’était pas fermée à clef. Ils placèrent eux-mêmes la bombe dans le matelas, à hauteur de la tête du dormeur. Le soir même, les auteurs de cet attentat, afin de dépister (sic) les recherches, prirent le train pour Lyon et au cours de la nuit gagnèrent Marseille ».

• À la lecture de cet article, deux remarques s’imposent: Yves Moynier et Horace Vaillant sont clairement désignés comme les véritables « acteurs » de l’assassinat de Marx Dormoy et il n’est aucunement question d’Anne Mourraille, que ce soit dans la préparation de l’attentat ou dans sa mise en œuvre.  Certes, la presse mentionne bien qu’une femme a été arrêtée, mais il s’agit de “la maîtresse de Marbach, la nommée Saligeli Françoise, originaire des îles du Salut (Guyane) qui a été également mise en état d’arrestation, sous l’inculpation d’association de malfaiteurs”. Aucune charge ne sera retenue contre elle. Comme on l’a vu, le jour même de la parution de cet article, la police arrêtait Anne Mourraille à Vichy. Autre constat: dans ses aveux quasi-spontanés, émaillés de force détails, Yves Moynier affirme que c’est lui qui aurait eu  l’idée d’exécuter Marx Dormoy, après avoir appris que l’ancien ministre  était en résidence au Relais de l’Empereur et que, sans la moindre protection, il était devenu une cible facile. Il restait donc à déterminer la date et les moyens de l’assassinat. 

Screenshot 2021-02-19 at 11.31.36 (2)
Une autre photo d’Anne Mourraille, en compagnie d’Antony Carretier

• La version d’un Yves Moynier qui aurait décidé seul de l’assassinat de Marx Dormoy, se retrouve contredite à plusieurs reprises par   les déclarations d’Anne Mourraille. C’est ainsi que lors d’une audition, elle déclare: “ Mes amis Moynier, Guyon,  Vaillant, Guichard et Marbach étaient de grands patriotes, très antisémites et très anti Front populaires. Ils estimaient que c’était les gens d’extrême gauche qui étaient la cause  de la guerre, de notre défaite. Malgré tout, ajoute-t-elle,  je ne crois pas que ce soit Moynier qui ait été l’instigateur de l’attentat car, à plusieurs reprises, il m’a laissé entendre que lui et ses amis étaient commandés par un chef résidant à Vichy ou recevant ses directives de Vichy”. Ce mystérieux émissaire ou intermédiaire, elle affirme même l’avoir rencontré à Lyon, en juin 1941, alors qu’elle était en compagnie d’Yves Moynier et de ses complices: “J’avais compris  que c’était cet homme qui leur transmettait les ordres et  leur apportait de l’argent, afin de couvrir les frais de l’expédition”. C’est encore lui  qui , toujours selon ses propos,  aurait procuré à Yves Moynier la  fausse carte d’identité établie au nom de Florence Gérodias.

• Face aux enquêteurs qui lui présentent la photo d’un certain Antoine Marchi, elle affirme le reconnaître, ajoutant même avoir appris de ses complices que  Marchi qui  “est au courant de tout, se tient en relation avec Vichy”. Il reste à mettre un nom sur le maillon manquant entre Marchi et Vichy. Lorsqu’on lui suggère celui de Gabriel Jeantet, Anne Mourraille reconnaît  avoir entendu parler par ses complices  d’une rencontre qui aurait eu lieu à Vichy entre Antoine Marchi et  Gabriel Jeantetau sujet de l’affaire Dormoy, pendant les préparatifs de l’affaire”. Et d’ajouter aussitôt, comme pour mieux brouiller les pistes: “Je ne crois pas que Jeantet soit la seule personne au courant qui ait été vue par Marchi”. Toujours selon elle, au cas où la liquidation de l’ancien ministre de l’Intérieur serait un succès, on aurait promis en haut lieu, “un gros appui dans le cadre de la Révolution Nationale (…) leur permettant de poursuivre presque officiellement leur œuvre de nettoyage (sic) Ils auraient ainsi formé une sorte de groupement ou d’équipe qui aurait travaillé en relation avec le gouvernement”.  Or, il semble bien que l’appui promis n’ait pas été au rendez-vous, devant les remous suscités par l’assassinat de Marx Dormoy, jusque dans les allées du pouvoir. De la bouche même d’Horace Vaillant, qu’elle dit avoir croisée à Marseille, le 8 août, elle affirme avoir appris qu’Antoine Marchi, alors à Paris avec Roger Mouraille et Yves Moynier , “était très mécontent de l’attitude prise par les gens de Vichy qu’il connaissait, lesquels semblaient vouloir lui laisser  ainsi qu’à ses camarades, porter l’entière responsabilité  de l’affaire et ne leur donner aucun des avantages prévus”. Traduction: il n’aurait obtenu ni l’argent, ni les protections promises.

• Après l’arrestation d’Antoine Marchi, le commissaire Chenevier comptait bien aller plus loin dans ses investigation, en s’intéressant plus particulièrement à Gabriel Jeantet: “J’interrogeai longuement Jeantet, mais l’entourage de Pétain s’étant ému devant la proportion que prenait cette affaire, fit mettre fin à une audition qui promettait d’être sensationnelle. Le gouvernement de Vichy se contenta  de révoquer ce “témoin” de ses importantes fonctions”, écrit le commissaire dans ses mémoires. L’enquête n’ira donc pas plus  loin: “ Je reçus l’ordre de Pucheu, le ministre de l’Intérieur de l’époque, de rendre mon dossier au juge d’instruction montilien et de réserver mon activité pour d’autres affaires”.

•AOÛT 1941 – JANVIER 1943:

L’INCARCÉRATION , DE VALENCE  À LARGENTIÈRE

• En attendant que l’enquête et l’instruction  soient totalement bouclées et  débouchent sur un éventuel procès, se pose la question du sort des principaux suspects. Dans un premier temps,  ils sont conduits brièvement à la prison de Montélimar puis  à celle de Valence, où ils passeront près d’un an,  avant d’être écroués et mis au secret  à la maison d’arrêt de  Largentière, le 28 août 1942. De Montélimar à Largentière, la  détention  va donc durer près d’un an et demi pour Yves Moynier, pour Anne Mourraille et pour Ludovic Guichard, la perspective d’un  jugement semblant devenir de plus en plus lointaine.  Quant à Antoine  Marchi, il   bénéficiera  d’une mesure d’élargissement, le 15 septembre 1942, sur décision de la Chambre des mises en accusation de Grenoble.  Il peut ainsi quitter la prison, avant de s’évanouir dans la nature.  En commentant cette libération qui peut paraître bien surprenante, Philippe Bourdrel (Les Cagoulards dans la guerre, ouvrage cité) parle de “conditions plutôt suspectes”, y voyant à l’évidence  “des interventions officielles. Pour le commissaire Chenevier, c’est “sous la pression de Doriot” que Marchi “bénéficia d’une scandaleuse mise en liberté provisoire, malgré les charges tès graves qui pesaient contre lui, en raison des aveux de ses complices”.  Autre libération, elle aussi étonnante, celle de Roger Mouraille, peu avant le transfert de Valence à Largentière. 

• Selon Jean-Marc Berlière (Les grandes affaires criminelles, ouvrage cité), cette longue détention avant jugement trouve plusieurs explications. Au delà des nécessaires interrogatoires et confrontations, rendus plus  compliqués par la disparition d’Antoine Marchi, après sa remise en liberté, se pose la question du choix de la juridiction qui aura à juger l’affaire: “Tribunal d’état ou Cour d’assises”, résume l’historien. Il semble que le procureur général de Grenoble penchait pour la première option, mais c’est le conseil des ministres qui va trancher en faveur de la cour d’assises. À travers ce choix, on entend donc faire de l’assassinat de Dormoy une affaire de droit commun et certainement pas une affaire d’état. Il restera donc à fixer une date pour la tenue du procès, “après avoir examiné l’opportunité des circonstances et consulté, si besoin est, les services de (la) chancellerie”, écrit le ministre de la justice, le 7 février 1942, dans une lettre adressée au procureur général de Grenoble.

La prison de Valence , premier lieu de détention
La prison de Valence , premier lieu de détention

• À la longue, pour les trois détenus, qui ont le sentiment d’avoir été “lâchés”,  l’incarcération devient pesante, notamment pour Anne Mourraille. Elle  multiplie les courriers, dont un curieusement signé  Morène  (son nom de scène) adressé depuis la prison de Valence, dès   le 28 septembre 1941, au docteur Jean Faraud. Médecin hospitalier, c’est un proche de l’Action Française et des milieux niçois de la Cagoule, qui ne cache pas son antisémitisme virulent. Il est d’ailleurs, localement,  le fondateur d’un Secours antijuif. Anne Mourraille  sollicite des interventions, se plaignant de  l’inexistence pour les prisonniers du  régime particulier attaché aux détenus politiques. Pour elle, l’acte accompli à Montélimar est  bien un acte politique, ce qui ferait   d’elle et de ses complices des détenus politiques à part entière et non pas des criminels de droit commun. 

• Mais sa lettre va plus loin que cette simple revendication de statut: “Pouvez-vous avoir des possibilités de  m’aider à joindre des gens sympathisants qui pourraient étouffer l’affaire?”. Et de préciser des noms parmi lesquels  Eugène Deloncle et un certain “André”, derrière lequel se cache Raymond Hérard. Elle s’interroge également sur les trois morts du jardin Albert I à Nice, un événement dans lequel elle voit “une affaire qui a été combinée de toutes pièces”, allant même jusqu’à considérer que Horace Vaillant, Louis Guyon et Maurice Marbach  “ont été sacrifiés”. Elle garde toutefois l’espoir d’une possible libération, avec le retour annoncé de Pierre Laval aux affaires car “cela peut présenter un intérêt pour nous”. En dernier recours, elle soulève la question d’une autre intervention: “Les Allemands ne peuvent-ils rien faire?” En conclusion, elle lui confie  que “le moral est bon”, avant de clore sa missive   par un vibrant “ Vive la Révolution nationale !”

• Dans un autre courrier, daté du 26 mai 1942, elle n’hésite pas à s’adresser directement à Pierre Laval, revenu aux affaires un mois plus tôt. Un retour sur  lequel, on l’a vu, elle fondait  de gros espoirs de voir son sort et ceux de ses complices s’améliorer.  L’actrice  met en avant  ses états de service politiques, se présentant  avec  ses camarades de captivité comme “ d’ardents patriotes, des ennemis déclarés du communisme et de la juiverie, à une époque où il fallait se cacher pour chanter La Marseillaise” (sic). Pourquoi donc ne pas leur accorder le statut de détenus politiques revendiqué depuis des mois?  Et de regretter amèrement que les “Nationaux” ne soient pas mieux traités. D’autres lettres sont envoyées au ministre de la justice,  Joseph Barthélémy, mais aussi à Gabriel Jeantet. Parfois, au fil des lignes, se glissent  des menaces à peine voilées de faire des  révélations.  

• Selon Jean-Raymond Tournoux (L’histoire secrète, ouvrage cité), Anne Mourraille se plaint par ailleurs   de ne  plus avoir de présence masculine depuis de longs mois, laissant entendre qu’elle aurait eu dans le passé  de nombreuses aventures galantes. S’agissant des relations qu’entretient Anne Mourraille avec les gardiens, ou avec l’épouse du directeur de la prison de Largentière, elles  semblent  particulièrement mauvaises, l’actrice les traitant parfois,  avec une certaine arrogance, de “gaullistes”. De son côté, dans un rapport établi en juin 1942, le procureur général  de Grenoble souligne “les spectaculaires accès de fureur d’Yves Moynier

• Dans son livre Chronique de la résistance (édition Omnibus), Alain Guérin résume l’état d’esprit des détenus en général et d’Anne Mourraille en particulier: “ Estimant, non sans quelque logique, que leur détention est une hypocrite anomalie, ils mènent grand tapage et bombardent les autorités de lettres de protestation (…).Ces lettres, écrit-il,  sont intéressantes sur ce que les assassins y disent d’eux-mêmes et sur leurs mobiles. Sous leurs plumes, leur crime devient “l’affaire du traître Dormoy”, “saboteur de la Révolution nationale”. Quant à eux-mêmes, ils se présentent comme des “révolutionnaires nationaux”, des “partisans de la Révolution nationale et de la collaboration”, des “patriotes toujours ”, qui assurent les autorités de leur “indéfectible dévouement à la Révolution nationale systématiquement sabotée par les juifs, les francs-maçons et les communistes“  

La prison de Largentière, second lieu de détention jusqu'au 23 janvier 1943
La prison de Largentière, dernier lieu de détention jusqu’au 23 janvier 1943

• Au moment de l’invasion de la Zone libre, le 11 novembre 1942, soit plus d’un an après l’assassinat de Marx Dormoy, alors que l’instruction est pratiquement close, la date du  procès n’a toujours pas été fixée. Pierre Laval en qui Anne Mourraille avait mis quelques espoirs de  libération rapide, n’est pas été étranger à ce peu d’empressement de la justice. Revenu au pouvoir depuis avril 1942, il préfère jouer l’attentisme.  Selon les déclarations du secrétaire général à la justice, Georges Dayras (1894-1968), face au ministre de la justice,  Joseph Barthélémy, qui souhaitait la comparution des assassins en cour d’assises, Pierre Laval aurait répondu que “la France (était) encore trop malade pour supporter un procès pareil ”. Il était donc urgent d’attendre…Quelque temps après, selon Philippe Bourdrel, Pierre Laval aurait téléphoné à Joseph Barthélémy, qui avait conservé le portefeuille de la justice: “ Au juste, où sont vos prisonniers?” lui aurait-il demandé. “ À Largentière ”, avait répondu le ministre, ce qui aurait conduit Pierre Laval à conclure: “Et bien, laissez-les y”…

• Entre temps, face à un procès qui ne vient pas, du côté des proches de Marx Dormoy et notamment  sa sœur Jeanne et son avocat, on se montre inquiet d’une possible évasion des détenus de la prison de Largentière.  C’est justement ce qui se produit  le 19 octobre 1942. Ce jour-là,  bénéficiant d’une complicité extérieure, ils ont tenté de se faire la belle, après qu’un complice leur eut lancé une corde de l’extérieur.

23 JANVIER 1943: LIBÉRÉS PAR LES ALLEMANDS

• Si rien n’est à attendre du côté de l’État français,  l’ultime espoir des détenus réside donc dans une intervention des Allemands.  C’est eux, effectivement,   qui vont  procéder  à leur libération de la prison de Largentière,  le 23 janvier 1943, en milieu d’après-midi. L’administration pénitentiaire se montrant réticente,  des menaces ont   été proférées, autant à l’encontre du directeur que du personnel. Ils se sont retrouvés face à une  quinzaine de militaires allemands et à trois civils, arrivés dans trois véhicules. Deux sont des conduites intérieures noires et le troisième  est “une camionnette de couleur verte, portant des numéros rouges et les lettres PL”, selon un rapport établi ultérieurement. Le surveillant chef Didelot a beau réclamer un ordre écrit, ils  menacent  “de faire sauter la porte” et de procéder à des arrestations. Finalement, le  directeur de la prison ne peut  que céder, après que le procureur de l’État français eut donné l’ordre  de se plier  aux demandes de l’Occupant.  La gendarmerie de Largentière, elle même contactée par le directeur de la prison, n’interviendra à aucun moment: “Il n’a pas été possible de déterminer  à quelle unité appartenaient les militaires allemands, ni la nationalité des trois personnes civiles qui les accompagnaient”.

Une fois libérés, Anne Mourraille, Yves Moynier et Ludovic Guichard sont donc emmenés par les Allemands : “Ces trois personnes paraissent satisfaites”, peut-on lire dans un rapport officiel. André Touret (Marx Dormoy, ouvrage cité) évoque même la possibilité que ce soit Hugo Geissler (1908-1944) en personne, qui ait conduit l’opération. À cette date, il était à la tête de la  SIPO-SD (Gestapo) à Vichy, avec autorité sur l’ensemble de l’Auvergne et du Bourbonnais. L’historien ajoute toutefois que l’on manque   de preuves totalement irréfutables: “On assure même, note-t-il, qu’Anne Mourraille  serait montée dans une Limousine, aux côtés d’un officier allemand ”. Parmi les intervenants lors de cette libération, le commissaire Chenevier mentionne Batissier, alias capitaine Schmidt (1909-1946) “ policier félon, surnommé en raison de sa cruauté “ »la terreur de l’Allier« . C’est ce même duo Geissler – Batissier qui procédera, le 11 novembre 1943, à l’arrestation du commissaire Chenevier pour ses activités anti-allemandes. Il sera déporté  avec la mention  » Nacht und Nebel  » au camp de concentration de  Neuengamme, le  .

• Cette intervention allemande suscite évidemment bien des interrogations: Qui a décidé de l’opération? Quel intérêt pouvait avoir l’Allemagne nazie à faire libérer ces trois personnages, auteurs de l’assassinat d’un homme politique  qui avait été arrêté sur ordre du gouvernement français?

• QUI A DÉCIDÉ DE L’ASSASSINAT DE DORMOY ?

LES DIFFÉRENTES PISTES

• Sur l’assassinat de Dormoy, il reste donc un dernier point à examiner : au-delà des “exécutants” parfaitement identifiés, quels en ont pu être  les commanditaires ? D’emblée, on peut écarter deux hypothèses :

Il paraît peu probable que l’assassinat ait été décidé par un petit groupe d’hommes isolés, même s’ils nourrissaient une véritable haine contre la République, contre Marx Dormoy et contre le Front populaire, considérés comme les responsables de l’effondrement du pays. On a vu la version d’Yves Moynier, lors de ses premiers interrogatoires, affirmant que c’est lui qui aurait  tout imaginé, entraînant avec lui ses camarades de combat. Une version à laquelle Anne Mourraille, de son côté, ne souscrivait pas, tout au moins dans certaines de ses déclarations.  Il fallait des moyens logistiques et financiers pour monter l’opération. Anne Mourraille, elle-même reconnaît avoir croisé ou entendu parler de personnages qu’elle présente comme des “donneurs d’ordre”. Le  groupe, dont les principaux membres ont fait partie des éphémères Groupes de protection, a probablement été “ manipulé” et il  n’a pas agi de sa propre initiative. Il reste à savoir  qui ont pu être  “manipulateurs”.

Imputer le crime directement à “Vichy” et imaginer que la décision ait été prise en haut lieu, dans un cabinet ministériel, parait aussi peu vraisemblable. D’autant que le déclenchement de l’enquête a été rapide. Elle a même été confiée à un excellent policier, Charles Chenevier, auquel on a donné, dans un premier temps,  les moyens de mener les investigations nécessaires. À aucun moment celui-ci ne s’est plaint d’une quelconque entrave à son enquête. Le juge Marion a pu interroger les suspects et leur poser toutes les questions qu’il souhaitait. Les rapports d’interrogatoires en attestent. Ce qui n’exempte pas le gouvernement de toute responsabilité, et notamment le ministre de l’intérieur Pierre Pucheu, qui fut membre du PPF de Jacques Doriot:  “C’est dommage,  mais c’était une canaille ” aurait-déclaré ce dernier, en évoquant la mort de Dormoy.  Dans une déclaration publiée par  La Gazette de Lausanne  (25 août 1941),  il se montre  toutefois plus nuancé:  “Ce n’est pas cette méthode qui arrivera à nettoyer la France (sic) mais bien une action ferme et méthodique du gouvernement”.

Pierre Pucheu (1899-1944), ministre d el'Intérieur
Pierre Pucheu (1899-1944), ministre de l’Intérieur

• À l’évidence, s’il y a bien une responsabilité directe indiscutable de la part du gouvernement, elle est ailleurs: on n’a pas fait tout ce qu’il aurait fallu pour assurer une réelle protection de l’ancien ministre, dès lors qu’il était sous le statut de la “ résidence forcée”. Or Marx Dormoy, compte tenu de son passé politique et de la lutte qu’il avait menée contre la Cagoule, était une cible potentielle qui pouvait cristalliser sur lui bien des haines. Il se savait directement menacé. On comprend que, comme l’écrit André Touret, après la mort de Marx Dormoy “ le gouvernement siégeant à Vichy se montra apparemment embarrassé”. L’historien ajoute que “ même si Vichy n’a pas commandité l’assassinat de Dormoy, on n’a pas pris toutes les mesures de protection qui s’imposaient et on a, au moins par négligence, si ce n’est  par complicité, livré Dormoy sans défense à la vindicte de  ses ennemis qui s’étaient jurés d’avoir sa peau”. Un gouvernement responsable donc, mais pas coupable, serait-on tenté de dire. Dans ces conditions, quelles sont les hypothèses plausibles ?

LA PISTE GABRIEL JEANTET… LA CAGOULE
jeantet-gabriel
Gabriel Jeantet (1906-1978), sur la liste des « suspects« 

La première, renvoie aux milieux de la Cagoule, l’organisation terroriste d’extrême droite démantelée en novembre 1937, alors que Marx Dormoy était ministre de l’Intérieur. Dès le 28 juillet 1941,  le journal France, publié à Londres par la France libre, pointait du doigt cette organisation : “ Le crime est signé. Ce sont les hommes de main de la Cagoule qui, avec le concours des nazis, ont exercé des représailles, supprimé l’ancien ministre qui connaissait tous leurs secrets”. Il est vrai que beaucoup d’anciens Cagoulards gravitent autour d’Yves Moynier, de Ludovic Guichard ou d’Anne Mourraille. Que ce soit Gabriel Jeantet ou même François Méténier présentés comme des intermédiaires ou des donneurs d’ordre, beaucoup d’indices conduisent vers la Cagoule. On constate que lorsqu’ils se morfondent en prison, les accusés tentent d’obtenir l’appui d’Eugène Deloncle, reconverti en fondateur du MSR, parti collaborationniste. Anne Mourraille sollicite le docteur Faraut, un ex-responsable de la Cagoule dans la région de Nice. Une fois libéré, le couple Moynier-Mourraille fréquentera même le domicile parisien d’Eugène Deloncle.

Eugène Deloncle, polytechnicien et Cagoulard

Eugène Deloncle

LA PISTE JACQUES DORIOT …LE P.P.F.

La deuxième hypothèse, elle aussi souvent mise en avant, renvoie à Jacques Doriot et au Parti Populaire français. C’est d’ailleurs à cette thèse que se ralliait le ministre de l’Intérieur, Pierre Pucheu. Il est vrai qu’elle avait l’avantage de dédouaner totalement l’entourage du maréchal Pétain. Examinons-la…  En 1937, suite à  une enquête administrative diligentée par le ministère de l’Intérieur, la gestion de la commune de  Saint-Denis avait été  invalidée, des irrégularités ayant été constatées. Cette gestion avait été dénoncée notamment par le parti communiste, désireux d’extirper Doriot de son bastion de Saint-Denis.  Il semble que Marx Dormoy avait alors quelque peu tergiversé, en traînant des pieds, ne souhaitant pas donner l’image d’un ministre cédant face aux injonctions communistes.

doriot
Jacques DORIOT (1898-1945), fondateur du PPF

• Il avait toutefois fini par signer l’arrêté de révocation de Doriot, le 25 mai 1937, celui-ci restant conseiller municipal. Doriot avait alors décidé de démissionner pour prendre la tête de la liste PPF. Lors des élections municipales partielles, il avait subi une défaite face aux candidats communistes. C’est cette décision d’invalidation  qui aurait fait  naître en lui une haine farouche à l’encontre de Marx Dormoy.  Commence alors pour Jacques Doriot  une dérive complète “vers le fascisme mussolinien,  vers Franco, puis vers le nazisme, notamment à travers les retombées de la guerre d’Espagne qui le conduisent à prendre position contre  ses anciens camarades et leurs alliés”, écrit Philippe Robrieux (Histoire intérieure du parti communiste –Tome IV, éditions Fayard, 1984). Jacques Doriot  bascule ensuite dans la collaboration, après avoir commencé par soutenir la politique de  Révolution Nationale  du maréchal Pétain. En août 1941, suite à l’invasion de l’URSS par l’Allemagne qui a commencé deux mois plus tôt, il figure parmi les fondateurs de la Légion des Volontaires français contre le bolchevisme.

•  Si l’implication de Doriot et du PPF dans l’assassinat de Marx Dormoy, n’a jamais été totalement démontrée, on peut toutefois rappeler les menaces proférées par Jacques Doriot, devant témoins, le 10 juillet 1940, à Vichy : “ Nous aurons aura ta peau , tu entends, Dormoy, ça ne tardera pas !”.  Philippe Bourdrel (Les Cagoulards dans la guerre) en conclut  que “Les plus fortes présomptions conduisent vers les anciens de la Cagoule, sans que l’on puisse exclure l’hypothèse d’une intervention des amis de Jacques Doriot, voire de Jacques Doriot lui-même”. Une hypothèse qu’avait confirmée Victor Barthélémy, ancien secrétaire général du bureau politique du PPF au même  historien  en 1970 : “ C’est le PPF qui fut à l’origine de la mort de Marx Dormoy”, lui avait-il alors déclaréde manière péremptoire.

• Cette implication  du P.P.F. et de Jacques Doriot, débouche sur une autre piste des plus étonnantes : celle de l’existence d’une deuxième équipe de tueurs et d’une deuxième bombe. Elle repose sur un rapport adressé en septembre 1944 au Deuxième bureau par un adjudant-chef de la L.V.F. . Il y est fait état  d’une conversation, dont l’auteur du rapport aurait été témoin, entre un certain  sergent Delerse et Jacques Doriot, en personne. Elle remonterait  à novembre 1941. Delerse aurait expliqué  que, avec la complicité d’un garçon d’hôtel et l’aide de deux femmes et d’un “camarade ”, il aurait déposé la bombe  sous l’oreiller de Marx Dormoy.  Si le témoignage est recevable, il se heurte au fait que Jacques Delerse n’est plus là pour le confirmer.  Après avoir combattu dans les rangs nationalistes pendant la guerre civile espagnole,  Delerse qui avait adhéré au P.P.F. et s’était engagé à l’âge de  21 ans dans la LVF, a été tué en Ukraine,  peu de temps après la conversation avec Doriot.  Tout comme son “camarade”, Jules Maurice Muyard, de 15 ans son aîné. Jean-Raymond Tournoux (L’histoire secrète, ouvrage cité)  cite en complément un extrait du journal inédit tenu par Jacques Doriot. Le chef du P.P.F. explique qu’il est allé se recueillir devant la dépouille de Delerse, “un beau garçon énergique issu du groupe des terroristes marseillais à qui l’on doit l’exécution de Dormoy”. D’où l’hypothèse, qui peut certes paraître un peu rocambolesque,  qu’il ait pu exister une  deuxième équipe et une  deuxième bombe. On se rappelle que  le valet de chambre Cechetto, pénétrant en début d’après-midi dans la chambre de Marx Dormoy pour en faire le ménage, avait déclaré aux enquêteurs avoir remarqué, entre matelas et sommier,  la présence d’un paquet de forme rectangulaire, enveloppé dans un papier de couleur grisâtre. Se pliant aux ordres de Marx Dormoy qui lui “avait recommandé de ne jamais toucher à ses  notes et à ses papiers”, il avait laissé le lit en l’état.

• Dans l’acte d’accusation dressé en 1948, en vue du procès, on lit que “Horace Vaillant aurait trouvé dans le lit l’objet  aperçu en début d’après-midi par Cecchetto”. Après l’avoir retiré, il l’aurait désamorcé dans la chambre d’Anne Mourraille et l’aurait ensuite remis à Maurice Marbach, le “spécialiste”  es-explosif de l’équipe. Jean Marc Berlière (Les grandes affaires criminelles, ouvrage cité),  concède que “la coïncidence est trop énorme”, mais il ne l’exclut pas et l’explication renvoie à Anne Mourraille en personne : “Comme elle s’en serait vantée à Deloncle, Anne Mourraille  pourrait avoir posé cette autre bombe  à 13 h 00 quand le barman l’a surprise au 2ème  étage”, alors qu’il était aller chercher le valet de chambre Cechetto. “Cette bombe (…) lui aurait été confiée par ses complices. Mais, ajoute Jean-Marc Berlière, “craignant que Dormoy ne la découvre, Moynier et Vaillant lui auraient substitué la leur à 20 h 30 et Marbach l’aurait d’autant plus facilement désamorcé qu’elle était de sa fabrication ”. 

LA PISTE ALLEMANDE…

Une troisième hypothèse a été mise en avant plus récemment en s’appuyant notamment sur le fait que Ludovic Guichard, Yves Moynier et Anne Mourraille ont été libérés de la prison de Largentière, le 25 janvier 1943 par les forces allemandes. L’assassinat de Marx Dormoy aurait été  le résultat d’une opération montée par les Allemands. Explication :  Fin décembre 1940, durant leur internement, Paul Reynaud, Georges Mandel et Marx  Dormoy auraient  pris langue avec l’entourage du maréchal Pétain dans la perspective d’un repli du gouvernement en Afrique du Nord. Berlin n’aurait eu alors de cesse de réclamer l’emprisonnement des deux premiers. En vain. D’où l’idée de liquider Marx Dormoy, en guise d’avertissement et pour faire pression sur Pétain. Dans  une note publiée sur le site Généanet,  on peut lire que “le mobile serait donc transparent. Hitler exige un internement sévère de Reynaud et de Mandel. Pétain, de son côté, depuis le lendemain de Montoire n’attend plus rien d’un procès des dirigeants de la IIIe République. Il  s’apprête à faire juger Daladier, Gamelin et Blum à Riom pour solde de tout compte et pour la mauvaise préparation de la guerre, plutôt que pour l’avoir déclenchée. Il  aimerait  libérer Paul Reynaud, Georges Mandel et Marx  Dormoy, après d’autres.  Le message de Hitler serait donc clair et l’assassinat de Dormoy serait en quelque sorte l’avertissement donné aux autorités de Vichy”. Il suffisait de manipuler quelques exaltés pour mettre en œuvre l’assassinat… Une hypothèse, apparemment moins probante, mais qu’il convient d’ ajouter aux autres, et qui démontre que l’assassinat de Marx Dormoy comporte encore sa part d’ombre, même quatre-vingts ans après.

III- LA FUITE VERS L’ESPAGNE PUIS LE VENEZUELA

• 1943 1944: DERNIÈRES ACTIVITÉS EN FRANCE

• Quelques mois après leur  libération de la prison de Largentière, Anne Mourraille a épousé Yves Moynier, le 9 août 1943 à la mairie de Gattières, dont le maire est toujours son propre père, Léon Mourraille, décédé l’année suivante.  Le couple séjourne parfois à Paris, dans le même immeuble que celui où réside l’épouse de Joseph Darnand, chef de la Milice. Ils fréquentent aussi Eugène Deloncle. Lucien Fromes, proche de Deloncle, qui travaille comme traducteur auprès des  services de l’Abwehr (les services de renseignement de l’armée allemande) atteste avoir vu Anne Mourraille au domicile de Deloncle. Ce dernier lui aurait même tenu ces propos: « Voulez-vous que je vous présente Annie Mourraille, la femme qui était dans la combine du meurtre de Dormoy? ».

• Dans son livre Les femmes de l’ombre, paru en 2017, Remy Kauffer raconte qu’Anne Mourraille  se serait mise au service de Joseph Serre, alias Maurice Lebrun, transfuge du Parti communiste, devenu responsable des services de renseignement du P.P.F: “ Moyennant finance, car très rapace, Mouraille (sic) se met  ainsi que son amant sous les ordres du capitaine SS Roland Noske, spécialiste du renseignement politique au SD de Paris. Le couple fait parallèlement du marché noir”, ajoute-t-il.

images
Anne Mourraille, épouse d’Yves Moynier (vers le début des années 1950)

• Avec la fin de l’Occupation allemande, la suite de leur  parcours  comporte de nombreuses zones d’ombre et d’ incertitudes. On dispose toutefois de quelques jalons solides, grâce à l’interrogatoire d’Hans Sommer, alias Herbert Senner réalisé après guerre. Il  a été, à Paris, sous les ordres de Knochen,  responsable de l’AMT VI (le service de contre espionnage et de renseignement allemand) chargé d’intervenir en France. En 1941, il a noué des relations avec Eugène Deloncle, chef du MSR et c’est lui qui a  fourni les moyens matériels aux hommes de Deloncle pour réaliser une série d’attentats  contre 7 synagogues parisiennes, dans la nuit du 2 au 3  octobre 1941.

• Sa carrière a connu peu après  quelques péripéties, dues à des rivalités entre commandement militaire allemand et services de la Gestapo à Paris. C’est ce qui lui a  valu d’être emprisonné, d’abord  au quartier allemand de Fresnes puis à Berlin, entre l’automne 1941 et la fin du printemps 1942, Sommer a été ensuite  affecté au poste d’attaché au   consulat général allemand de  Marseille, entre juin 1942 et septembre 1944.  Chargé du renseignement, sa tâche principale consistait à  surveiller les frontières suisse, italienne et espagnole, tout en rassemblant des informations sur l’Angleterre mais aussi sur l’influence américaine en Afrique du nord.

• Il est par ailleurs en charge des relations avec les membres des partis et groupements de la Collaboration, en particulier le MSR. C’est aussi à cette période qu’il noue des relations avec des diplomates, dont plusieurs représentants de l’Espagne franquiste.  À l’automne  1944, il a dû regagner Berlin, à la suite  du débarquement des Alliés en Provence, survenu le 15 août. On le retrouvera ensuite en Italie, entre Milan et San Remo. Autour de lui, s’agitent alors une trentaine d’agents de renseignement placés sous ses ordres, afin de collecter des informations sur les affaires intérieures italiennes.

• Durant son séjour dans  la cité phocéenne, il avait déjà  sous sa coupe une vingtaine d’agents, souvent recrutés dans les rangs du MSR, voire de la pègre marseillaise.  Ceux-ci œuvraient au renseignement en direction de l’Espagne et de la Suisse, tout en s’adonnant à d’autres activités  telles que le vol de biens juifs, l’extorsions de fonds…

Sommer
Hans Senner, alias Sommer

• Parmi les agents qu’il a recrutés à Marseille, figure Anne Mourraille, dont on sait peu de choses sur les missions qu’elle a pu accomplir. Tout au plus, laisse-t-on entendre, qu’elle aurait aussi travaillé pour le service de renseignement du P.P.F. et comme indicatrice de la Milice. Remy Kauffer (Les femmes de l’Ombre, ouvrage cité) écrit que “contre monnaie sonnante et trébuchante, l’actrice devient l’agente star (sic) de Hans Sonner ”, sans apporter plus de détails sur son « travail”. En revanche, pour Yves Moynier, qui agit sous le pseudonyme de Gilbert Magicier,  Sommer nous en apprend un peu plus : après sa remise en liberté de la prison de Largentière,  il aurait été envoyé en Suisse, en tant qu’agent de l’AMT VI pour établir des contacts avec les services de renseignements de De Gaulle. Sur quoi auraient pu déboucher ces contacts?  On l’ignore mais on sait que la mission se solde par un échec qui paraissait prévisible. Parmi les autres  recrues de Hans Sommer, on trouve Ludovic Guichard, alias Guido, chargé de “missions” en France et en Espagne. Faute de résultats probants,  l’AMT VI aurait ensuite choisi de se passer de ses services.

Sans titre

Roger MOURAILLE Arrestation allemagne 12 Juilt 1946 FS (2) Quant à Roger Mouraille, parfois qualifié de “petite frappe” par la presse de la Libération, il s’est  livré au pillage d’œuvres d’art et de biens juifs, dans la région de  Pau avant de gagner Marseille. Dans la cité phocéenne, on le retrouve, selon l’historien Jean-Marc Berlière, au sein du “Bureau Merle” qu’il définit comme “une officine au service du SD comme il en a existé dans de nombreuses villes”. Et l’historien de préciser que “Roger Mouraille, ancien GP, impliqué dans l’assassinat de Marx Dormoy, en dirigeait un, situé 3 rue de la Darse, pour le compte de Sommer/Senner du consulat allemand”. C’était le “service Palmieri, du nom de son chef, Charles Palmieri, “truand multirécidiviste, condamné 7 fois entre 1929 et 1937”. Entre vols, pillages, extorsions de fonds, chantage  et violences diverses, Roger Mouraille et ses comparses se livrent aussi à des  actions de surveillance et de renseignement, en toute impunité. Du moins, tant que l’occupant est là…

LE REFUGE ESPAGNOL

QUI 19 decembre 1946 2 (2)
Roger Mouraille

• Sentant probablement que le vent allait tourner, avec le débarquement des Alliés en Provence, le 15 août 1944,   il a quitté la cité phocéenne le même mois  afin de se mettre à l’abri en Espagne. Après avoir franchi la frontière du côté de  Hendaye,  il s’installe à Barcelone et loge à l’hôtel Regina. La justice française le réclamera, notamment pour sa complicité dans  l’assassinat de Marx Dormoy et pour les pillages auxquels il s’est livré, ce qui conduit à son arrestation par la police espagnole en avril 1945. Pour Franco, alors que les forces de l’Axe sont en train de s’effondrer, la situation semble momentanément  délicate et l’arrestation de Roger Mouraille est, peut-être, une sorte de gage de bonne volonté vis à vis des Alliés. Alors qu’il est sur le point d’être transféré pour être remis aux Américains, Roger Mouraille, conscient de ce qui l’attend,  parvient à sauter du train, à proximité de Bilbao, se fracturant  la jambe. Repris par la police du caudillo,  il est intégré à un convoi de rapatriés  allemands qui débarque à Bremerhaven, au terme de trois jours de navigation.

Roger MOURAILLE 7 dec. 1946 FT (2)• Après avoir été arrêté par la Military Police, Roger Mouraille a été interné dans une infirmerie à Asperg,  avant d’être remis à des inspecteurs de la Sûreté nationale  française, le 7 juillet 1946. Son dossier est particulièrement chargé. Un  juge d’instruction de Pau s’intéresse à lui, pour vol et usurpation de fonctions. Des chefs d’accusation que reprend un autre juge d’instruction  de Marseille, en y ajoutant « atteinte à la sûreté extérieure de l’État, vol et complicité de vol, recel ». Lors de l’instruction, il est confronté à deux inspecteurs de police marseillais, qui lui rappellent un épisode gênant: Il se serait présenté au commissariat de police pour exiger la remise en liberté immédiate de deux miliciens: “Police allemande! Heil Hitler! Je suis Mouraille, l’assassin de Dormoy. je viens libérer deux miliciens!”, aurait-il alors déclaré. Enfin, à Paris, Robert Lévy, juge d’instruction près le tribunal de la Seine, chargé du dossier de l’assassinat de Marx Dormoy, le réclame également pour « « recel de malfaiteur et complicité d’assassinat ».

• Dès son arrivée en France,   Roger Mouraille est donc emprisonné jusqu’à sa comparution devant la Cour d’assises de la Seine, en novembre 1948, lors du procès de la Cagoule.  Il y écopera de trois ans de prison, seulement pour « “recel de criminels”, le tribunal ayant écarté  sa complicité dans l’assassinat de Marx Dormoy. Au cours d’un interrogatoire, en septembre 1946, il désignera Eugène Deloncle comme étant l’instigateur de l’assassinat de Marx Dormoy. Roger Mouraille, ultime survivant  de l’affaire Dormoy, décédera en 1999, 15 ans après Anne Mourraille et 13 ans après Yves Moynier. 

QUI 19 decembre 1946 1 (3)
▲Le magazine Qui (19 décembre 1946) relate l’assassinat de Marx Dormoy▼

QUI 19 decembre 1946 2 (3)• Entre temps, Sommer/Senner a quitté l’Italie et il est passé clandestinement en France, où il a été arrêté peu après son arrivée. Transféré à Nice en mai 1945,  il a été contacté par les services du 2ème Bureau français qui lui proposent de l’employer, notamment pour recueillir des informations sur les collaborateurs qui ont choisi l’exil espagnol, ou qui seraient tenté de franchir les Pyrénées pour échapper à la justice française.  Sommer accepte  cette mission mais il  est arrêté à la frontière, par la Police espagnole.

• Entre août 1945 et mars 1946, il est détenu au camp de Miranda de Ebro, près de Burgos,  en même temps qu’Yves Moynier, alias Gilbert Magicier, et, probablement, Anne Mourraille. Il faudra l’intervention de l’ancien consul d’Espagne à Marseille pour qu’il recouvre la liberté. Il s’installe alors à Madrid pour remplir sa mission. Ses ennuis ne sont toutefois pas terminés : en avril 1946, il est à nouveau arrêté, cette fois-ci à la demande de l’ambassade américaine, ce qui lui vaut d’être renvoyé en Allemagne puis en France où la justice militaire le réclame.  C’est par les interrogatoires auxquels il est alors soumis qu’on dispose de quelques éléments sur la vie d’ Yves Moynier et d’Anne Mourraille, après leur libération de la prison de Largentière. Après leur mariage en 1943, Anne Mourraille et Yves Moynier ont  travaillé pour les services de renseignement allemands, l’actrice œuvrant même pour les services de renseignement du PPF, tandis que son époux donnait dans le trafic de montres en or.

Le camp de Miranda de Ebro, près de Burgos
Le camp de Miranda de Ebro, près de Burgos

• Selon Sommer/Senner, le couple Moynier-Mourraille  aurait quitté la France dès août 1944 pour trouver refuge, dans un premier temps,  à Bruxelles et c’est en juillet 1945, qu’ils auraient franchi les Pyrénées pour se mettre à l’abri en Espagne. Lors du passage de la frontière, ils auraient été arrêtés par la police espagnole et internés au Camp de Miranda de Ebro, avant d’être finalement remis en liberté. Ils devaient ensuite  gagner Barcelone où ils seraient arrivés en janvier 1946. Comme Roger Mouraille, ils ont été hébergés provisoirement au très accueillant hôtel Regina.

27 juin 1947
Léon Blum dénonce le refus de Franco  d’extrader les assassins de Marx Dormoy (Le Centre Républicain – 21 juin 1947)▼

Le centre juin 1947 Franco

DES DEMANDES D’EXTRADITIONS

QUI N’ABOUTISSENT PAS

• Le gouvernement français ne reste cependant pas inactif mais l’extradition du couple et celle de Ludovic Guichard, officiellement demandées en 1947, débouchent sur  une fin de non recevoir de la part de  l’état franquiste.  Le refus, signifié le  17 avril 1947, s’appuie sur le fait qu’il s’agit d’une affaire de « politique intérieure française » et non pas de “droit commun”, un prétexte qui permettait donc d’exclure toute extradition, selon la convention  de 1877, signée entre les deux pays : “ Le cas des trois accusés présente des caractéristiques particulières  qui font apparaître d’une manière  évidente la connexité existant entre l’assassinat de M. Dormoy et les luttes politiques qui se déroulèrent en France, à l’occasion de la dernière guerre mondiale ”.

L'Hôtel Regina, lieu d'hébergement d'Annie Mouraille et d'Yves Moynier à Barcelone
L’Hôtel Regina, lieu d’hébergement d’Anne Mourraille et d’Yves Moynier à Barcelone

• Dans cette Espagne qui grouille d’exilés, à la suite de l’effondrement du Reich, Yves Moynier, Anne Mourraille, mais aussi Ludovic Guichard vont très vite trouver une nouvelle activité en se mettant au service des « réseaux Vicente ». Vicente Fernandez Bascaran (1909-2003), un des dirigeants de la Phalange, en même temps que très proche du Caudillo,  est convaincu que les services de renseignement militaires sont inefficaces et qu’il faut leur substituer des services de renseignement reposant sur des bases totalement nouvelles. Dans un premier temps, avec l’aval de Franco, il s’applique à créer un réseau couvrant la France et l’Afrique du nord. Il faut se protéger  de toute tentative d’incursion en territoire espagnol des Républicains exilés qui ont, pour beaucoup d’entre eux, participé activement à la libération de la France. L’effondrement de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie peut laisser espérer  celui du régime franquiste. La mission de ce réseau est donc triple: d’abord, recueillir des informations  sur les mouvements des troupes françaises stationnées le long de la frontière; ensuite  enquêter sur les activités des émigrés espagnols installés au delà des Pyrénées et, enfin,  essayer de nouer des liens avec les milieux conservateurs et anti-communistes  français.

• Vicente, qui a eu une brève rencontre avec Sommer en avril 1946, insiste sur l’aide que l’on pourrait trouver auprès de la “colonie” des collaborateurs français réfugiés en Espagne. C’est Raymond Hérard qui va se charger de ce recrutement en puisant parmi ses vieilles connaissances exilées en Espagne parvenant ainsi à installer un vaste réseau d’agents entre Saint-Sébastien, Barcelone, Toulouse, Marseille, Bordeaux, Paris, Reims et Lille. Pour communiquer avec eux,  il utilise la radio, à la manière des résistants français sous l’Occupation.  Il semble qu’il ait aussi  pris part aux négociations menées par les Espagnols pour recruter l’ancien agent allemand Hans Sommer,  que Hérard connaissait probablement puisqu’il  avait dirigé l’antenne du SD à Marseille.

• C’est ainsi que sont recrutés Ludovic « Guido » Guichard,   qui vit désormais  avec son épouse au cœur de Madrid, près de la Puerta del Sol, mais aussi   Yves Moynier, alias Gilbert Magicier, désormais installé à Barcelone avec Anne Mourraille. Sous le couvert d’une activité d’artiste dans un café, elle fournit alors des informations sur la colonie française de Barcelone. Pendant ce temps-là, en France, on s’apprête à juger les membres de la Cagoule. Un procès qui vient bien tard et qui pose problème, des inculpés d’avant guerre ayant choisi de rallier la France libre, dès l’été 1940.

img068
Le procès de la Cagoule (1948): ni Anne Mourraille, ni Yves Moynier, ni Ludovic Guichard n’y sont présents.

•  Lors de ce procès de la Cagoule qui se déroule à la fin de 1948, devant la cour d’assises de la Seine, la question de  l’assassinat de Marx Dormoy a été jointe  aux dossiers de l’accusation. Il en a été décidé ainsi, quelques mois plus tôt, alors qu‘il avait été initialement prévu d’organiser un procès spécifique : » L’assassinat de Marx Dormoy devait venir cet après-midi  devant la Cour d’assises de la Seine. Anne Mourraille et Yves Moynier, qui placèrent sous le matelas de l’ancien ministre la bombe dont il fut victime (…) ont pu s’enfuir après leur arrestation. ils seraient actuellement en Espagne, peut-on lire dans Le Monde (28 avril 1948). Des instigateurs du crime, l’un, Eugène Deloncle, est mort. L’autre, Antoine Marchi, officier des « Groupes de protection » de  l’ex-maréchal Pétain devait comparaître aujourd’hui, en compagnie d’un certain Roger Mouraille (…). Mais les deux accusés qui avaient été extraits de la prison de la Santé, n’ont pas été amenés à l’audience. La cour d’assises, par simple ordonnance du président Chadefaux a en effet décidé de renvoyer l’affaire. Ce renvoi permettra de joindre le dossier à celui de la cagoule« . On aura noté, au passage, que pour le journal il ne fait pas de doute que les instigateurs de l’assassinat sont bien Eugène Deloncle et Antoine Marchi.

• Pendant ce temps, dans sa ville natale, sept ans après sa disparition tragique, et trois ans après ses funérailles  officielles organisées en décembre 1945, on n’a pas oublié  Marx Dormoy. Le 26 juillet 1948, a lieu en présence de Léon Blum, l’inauguration du monument dédié à sa mémoire. Sculpté par Yencesse, il est installé sur l’ancienne avenue du maréchal-Pétain, devenue avenue Marx-Dormoy, dès la fin de 1944. Même si l’heure n’est plus à l’unité politique comme au temps de la libération, la foule des Montluçonnais s’y presse nombreuse.

Inauguration monument Dormoy 1
La cérémonie d’hommage à Marx Dormoy, le 26 juillet 1948, à Montluçon, pendant le discours du maire, Lucien Menut (© archives La Montagne)
Inauguration monument Dormoy 2 Blum et Lucien Menut
Léon Blum, soutenu par Lucien Menut, est venu saluer la mémoire de Marx Dormoy (© archives La Montagne)
Inauguration monument Dormoy 4 Tribune des officiels
La tribune des officiels pendant la cérémonie (© Archives La Montagne)

• LE PROCÈS DE LA CAGOULE (OCTOBRE 1948)

• Pour que l’assassinat de Marx Dormoy soit évoqué   dans le cadre du procès de  la Cagoule il faudra attendre  l’audience du  21 octobre, ainsi que  celle du 8 novembre,  avec  l’audition de Léon Blum. L’ancien président du conseil du Front Populaire, très lié avant guerre à Marx Dormoy, vient  rendre hommage à  sa mémoire: « Un homme qui ignorait le danger » et qui a eu « une fin atroce »: « Quand on est venu m’annoncer (…) l’anéantissement de ce corps  tué par une machine infernale, j’ai été plusieurs jours avant de pouvoir me remettre« , déclare l’ancien dirigeant du Front populaire qui avait fait de Marx Dormoy son secrétaire d’état à la présidence du conseil, dès juin 1936,  puis son ministre de l’Intérieur, après le suicide de Roger Salengro, en novembre 1936. Henri Ribière, qui l’avait côtoyé à la mairie de Montluçon, ainsi que sa sœur, Jeanne Dormoy, ont également fait le déplacement mais cette dernière ne témoignera pas.

Le Centre républicain (Montluçon) © Archives départementales de l'Allier.
Le Centre républicain (Montluçon) © Archives départementales de l’Allier.
Le témoignage de Léon Blum qui rend hommage à Marx Dormoy
Le témoignage de Léon Blum qui rend hommage à Marx Dormoy

• Parmi les protagonistes de cette affaire, seuls sont donc  présents dans le box des accusés Antoine Marchi  et Roger Mouraille. Il  est notamment reproché à ce dernier, dans lequel le journal Combat ne voit qu’un “petit nervis” d’avoir hébergé Yves Moynier, dans  sa propriété, jusqu’à son arrestation. Quant à Antoine Marchi, il proteste avec véhémence de son innocence: « J’attends cette minute depuis quatre ans  pour protester avec toute la force de ma conscience« , lance-t-il au tribunal. Sans contester qu’il ait connu Ludovic Guichard et Yves Moynier, du temps des éphémères Groupes de protection du colonel Groussard, il dresse un réquisitoire particulièrement violent  contre Anne Mourraille, brossant d’elle un portrait au vitriol,  et  contestant les aveux qu’elle a faits au juge: « Comment peut-on accepter les accusations d’une femme  comme Anne Mourraille?, s’écrie-t-il.  Une  prostituée qui se disait « artiste lyrique », une folle qui dialoguait avec les morts,  et qui travailla avec la Gestapo!« . « Folle« , « prostituée », « agent de la Gestapo« , la charge est lourde. Antoine Marchi est outré qu’elle ait pu le mettre en cause, lui « l’homme des Corps francs« . Et de s’expliquer: « J’aurais accepté  d’envoyer cette femme pour placer une bombe  sous le lit d’un homme qui dort? Si je l’avais fait, j’aurais au moins le courage de ma lâcheté! », conclut-il.

• Selon le compte-rendu publié par le journal Combat (22 octobre 1948), Antoine Marchi se veut donc  catégorique:Il y a sept ans (sic) que je moisis dans les prisons. Enfin, la vérité va pouvoir hurler en silence (sic). Je n’ai d’aucune manière, ni de près, ni de loin aucune relation avec l’attentat”. Notons au passage que, concernant l’allusion à ses 7 ans de prison, Antoine Marchi travestit quelque peu la vérité, puisqu’il a bénéficié, comme on l’a vu,  d’une mystérieuse remise en liberté en 1942.   L’auteur de l’article rappelle toutefois que “tel n’est pas exactement le point de vue de l’accusation. Marchi aurait été reçu à Paris par Deloncle quelque temps avant, pour préparer l’attentat. Une lettre écrite par son codétenu, Mouraille, le désigne nommément”.

Le Centre républicain (Montluçon) 9 novembre 1948
Le Centre républicain (Montluçon) 9 novembre 1948 © Archives Départementales de l’Allier

• En rendant compte de la 22ème audience, le journal Le Monde (9 novembre 1948) écrira qu’elle «  a été marquée par de tumultueuses protestations de Marchi qui, non seulement affirme de nouveau son innocence, mais rappelle avec véhémence que pendant 33 mois, il n’a pas été interrogé une seule fois. Mis en cause par la seule Annie Mourraille (…), l’accusé se déclare victime d’une erreur judiciaire, avec une indignation si bruyante que le président finit par suspendre l’audience« . 

• Lors du prononcé du verdict, le 28 novembre 1948, Antoine Marchi qui a été habilement défendu par Jacques Isorni, qui avait assuré le défense du maréchal Pétain, trois ans plus tôt,   est purement et simplement acquitté, tandis que Roger Mouraille  écope de  3 ans de prison, mais seulement pour « recel de criminel ». On ne lui reproche donc que d’avoir hébergé Yves Moynier, mais pas d’avoir contribué à l’assassinat de Dormoy. En revanche, Yves Moynier, Ludovic Guichard et Anne Mourraille,  toujours en fuite,  sont condamnés à mort par contumace. Pour Anne Mourraille,  c’est la 3ème condamnation à mort prononcée après celles de la cour de justice de Nîmes (30 avril 1946) et de Marseille (25 juillet 1946). Yves Moynier, lui, s’est vu infliger la même sentence devant la cour de justice de Nîmes, en même temps que son épouse,  et devant celle de Lille, quelques mois plus tard. Il faut cependant souligner que, lors des procès de l’Épuration, les  cours de justice recouraient fréquemment à la condamnation à mort, dès lors que les accusés encouraient par leurs crimes cette peine et qu’ils étaient en fuite. Toutefois, si la demande d’extradition de 1947 avait été réitérée et à supposer qu’elle ait été acceptée par le gouvernement espagnol, la sentence n’aurait pas été exécutoire:  Yves Moynier, Annie Mourraille et Ludovic Guichard  auraient fait automatiquement l’objet d’un nouveau procès en leur présence, cette fois-ci.  Le temps passant, il n’est pas du tout certain que la peine de mort aurait alors été confirmée, lors d’un jugement en leur présence.

MOURRAILLE Condamnation mort Combat 29 novembre 1948

▲ La “chanteuse Annie Mouraille” (sic) condamnée à mort par contumace

(Combat – 29 novembre 1948) – © BnF Gallica

1954: ANTOINE MARCHI

VICTIME D’UN RÈGLEMENT DE COMPTE

Antoine Marchi se retrouve donc désormais libre. Encore faut-il qu’il s’assure des moyens d’existence. Naviguant dans le milieu corse du Paris de l’après guerre, il retombe assez rapidement dans des activités douteuses, pour ne pas dire criminelles, vivant de divers trafics.

Le Centre 3 octobre 1954 Mort de marchi (2)
Le Centre (3 octobre 1954)

• Le 2 octobre 1954, il est tué lors d’un règlement de compte à Maison-Laffitte, pour une sombre question d’argent. Atteint de plusieurs balles et relevé dans un état critique, celui qui se présentait officiellement, selon le journal,  comme “couturier”,  mourra peu après. Dans les colonnes du journal Le Centre (3 octobre 1954), publié à Montluçon, le fait divers est mentionné en première page mais, à aucun moment, le quotidien  ne fait le rapprochement entre le Antoine Marchi, jugé en 1948 et le Antoine Marchi victime d’un règlement de compte 6 ans plus tard. Tout au plus, est-il mentionné que la victime et son meurtrier “ne semblaient vivre que d’expédients”. Fin de parcours pour Antoine Marchi qui en savait sans doute beaucoup sur l’assassinat de Marx Dormoy… 

• LUDOVIC GUICHARD, ANNE MOURRAILLE, YVES MOYNIER,

DE L’ESPAGNE AU VENEZUELA

La présence de Ludovic Guichard, d’Annie Mourraille et d’Yves Moynier en Espagne était tout sauf un mystère pour les autorités françaises et il est plus que probable que les services extérieurs les avaient précisément localisés. De son côté, la presse de la libération n’était pas restée inactive,  alors que le procès de la Cagoule se profilait. Le 24 septembre 1947, le journaliste Louis de Serre avait publié dans le journal France  Soir un article évoquant sa rencontre avec Ludovic Guichard, donnant au passage des informations précieuses sur les filières d’évasion vers l’Amérique du sud. La première fois qu’il le croise, c’est à Madrid, dans un des bureaux de la Préfecture de police, donnant  sur la Puerta del Sol : “Il était en train de signer son abandon de nationalité française. En devenant apatride, il lui devenait possible d’obtenir un passeport espagnol pour gagner le Venezuela”.

Dormoy Ludovic Guichard 19 aout 1941
Photo d’identité judiciaire de Ludovic Guichard prise le 19 août 1941 (AD Bouches-du-Rhône) publiée dans Assassination in Vichy

• Alors que le gouvernement français réclame en vain  l’extradition des participants à l’assassinat de Marx Dormoy, et malgré la protection que lui accorde la Phalange espagnole, il semble ne plus se sentir totalement en sécurité. L’exemple de Roger Mouraille, remis aux autorités américaines puis françaises, malgré ses “états de service”, lui fait craindre que le gouvernement espagnol ne finisse, un jour, par céder aux demandes françaises. D’ailleurs, il a lui-même été arrêté, le 3 janvier 1947, avant d’être incarcéré à la prison de Carabanchel, jusqu’au 23 avril : “Il ne s’en fallut de peu qu’il ne soit extradé mais Franco le protégea”, écrit Louis de Serre. 

France Soir 24 sept.1947 GUICHARD (2)
France Soir (24 septembre 1947)

Rendu à la liberté, Ludovic Guichard qui est de plus en plus  méfiant, accepte toutefois de rencontrer le journaliste, qui se  fait passer pour un ex-milicien  en fuite. On apprend que le complice d’Annie Mourraille et d’Yves Moynier est hébergé par  la veuve d’un général monarchiste et que, pour trouver des moyens d’existence, il s’est improvisé masseur et infirmier. La confiance établie, il accepte de raconter à celui qu’il pense être un proscrit comme lui comment se sont déroulées la préparation puis la réalisation de l’attentat contre Marx Dormoy : “Guichard me raconte tout cela d’une voix calme et posée, comme une chose naturelle”.

• Ludovic Guichard se fait fort d’épauler le journaliste et faux milicien dans sa quête d’un passeport. Il le conduit chez un certain Jacques (ou André)  Tenaille (1909-1986). C’est un ancien responsable du MSR, un proche d’Eugène Deloncle, qui  aurait été impliqué dans l’exécution des frères Rosselli, les militants antifascistes réfugiés en France. Tenaille lui promet un passeport pour le lendemain, moyennant 25 000 francs, la fabrication étant assurée par des employés de l’ambassade de Belgique à Madrid. Quant aux  évadés qui ne peuvent payer cette somme, “ils sont en général aidés par la Phalange. Des centaines de fausses cartes d’identité et de passeports ont été ainsi distribuées. La plupart des SS allemands en reçurent et purent, grâce à elles, gagner le Venezuela et l’Argentine”, apprend le journaliste. Lors du retrait de son passeport chez Jacques Tenaille, il y croise des miliciens et des membres ou auxiliaires  de la gestapo, dont certains ont pu s’échapper de leur lieu d’incarcération en France, avant de franchir les Pyrénées.

• L’article  décrit ensuite dans le détail  la filière d’évasion utilisée par Ludovic Guichard. Le 8 juin 1947, en fin de journée, à la gare de Madrid, il prend “ tranquillement ” le train. Direction Cadix, où il arrive le lendemain soir. Là, il est pris en main par des membres de la Vieille garde, la Phalange locale. Deux  jours plus tard, le 11 juin, en compagnie d’autres proscrits, il embarque sur un navire de la Compagnie fruitière qui met le cap sur Las Palmas, capitale des Canaries où il arrive le 16 juin. Là encore, la Phalange veille au bon déroulement : “Las Palmas est la plus grande base d’embarquement clandestin. Des centaines de transfuges de la collaboration peuplent ses cafés et ses hôtels. Ils attendent plus ou moins longtemps, selon leur importance, le bateau sauveur. Cela dépend de l’intérêt que leur porte la Phalange. Ne peuvent prendre place à bord des pétroliers partant pour le Venezuela que ceux qui ont donné suffisamment de preuves à la cause fasciste”, écrit le journaliste.  Ludovic Guichard fait partie des huit heureux élus mais il lui faudra attendre le 4 juillet au matin pour pouvoir embarquer à bord d’un pétrolier norvégien qui fait route vers le Venezuela.

Z Las Palmas
Las Palmas, point de départ vers le Venezuela

• Cette filière, Anne Mourraille et Yves Moynier comptent bien l’utiliser eux aussi. Louis de  Serre raconte que durant l’attente du départ pour le Venezuela, soit entre le 16 juin et le 4 juillet 1947, Ludovic Guichard “ a reçu une longue lettre d’Annie Morène et de son mari, tous deux réfugiés sous de faux noms à Barcelone. Ils lui annoncent  leur intention de venir également en Amérique du sud et la naissance de leur fils, Bruno”. À partir de là,  on perd provisoirement  la trace du couple mais il ne fait guère de doute qu’ils sont parvenus, comme beaucoup d’autres, à  gagner le Venezuela, soit à la fin de 1947, soit en 1948.

260px-General_Marcos_Evangelista_Pérez_Jiménez,_Venezuela_Colorized◄ Un des hommes forts du pays est alors le général Marcos Perez Jimenez (1914-2001), qui œuvre au sein du gouvernement depuis les année 1945-46, avant d’arriver par la force à la tête de l’état entre 1953 et 1958. Un dictateur comme il en existe ou en existera   d’autres en Amérique du sud et qui se distingue par un anticommunisme viscéral tout autant que par  son  attitude pro-américaine. Dans un article consacré à Raymond Hérard,  autre exilé vénézuélien,  on peut lire qu’il n’est “pas du genre à s’opposer à l’installation dans son pays de réfugiés politiques fascistes » (extrait du site De viris illustribus). De quoi donc rassurer  Anne Mourraille tout comme Yves Moynier qui se sentiront un peu moins seuls. Grâce à cette filière d’exfiltration entre l’Espagne et le Vénézuéla, une véritable communauté française a pu s’établir. C’est le cas pour Paul Vigouroux (1919-1980), pour André Tenaille (1909-1986), dont on a vu comment il a aidé Ludovic Guichard et sans doute d’autres à organiser son départ d’Espagne, sans oublier Raymond Hérard, qui a choisi de se fixer à Caracas. 

Ludovic Guichard arrêté au Venezuela (1950)
Ludovic « Euchiard », en réalité Guichard arrêté au Venezuela (1950) mais jamais  extradé (extrait du journal Le Monde – 17 février 1950)

• De son côté, Ludovic Guichard connaîtra toutefois  quelques soucis avec son pays d’accueil, soucis dont les journaux français ont pu se faire l’écho. Arrêté en 1950 par la police vénézuélienne pour être entré  dans le pays, avec un passeport espagnol, mais sans autorisation officielle, il est  finalement relâché quelque temps après. Il ne sera jamais extradé vers la France, au motif que  « l‘extradition des criminels vers un pays où existe la peine de mort (ce qui était alors le cas de la France) n’est pas appliquée par le Venezuela« .  Le 18 février, le journal Le Monde précise que “le Venezuela n’extradera pas Guichard, assassin du ministre français Marx Dormoy, condamné à mort par contumace, si sa peine de mort n’est pas commuée”. Une condition préalable dont on savait pertinemment, côté vénézuelien, qu’elle ne serait jamais acceptée.

GUICHARS Arrestation Centre Matin 17 février 1947
Centre Matin (17 février 1950), journal publié à Montluçon, la ville dont Dormoy fut député puis sénateur-maire, se montre peu optimiste sur la demande d’extradition de Guichard

• On comprend donc qu’Anne Mourraille et Yves Moynier, sous le coup de plusieurs condamnations à mort par contumace aient fait le choix du Venezuela, munis sans doute eux aussi d’un “vrai-faux” passeport espagnol, en suivant la même filière que Ludovic Guichard, quelques mois après lui.  Il semble  que le couple se soit alors  établi dans les environs de Juangriego, où ils auraient ensuite exploité  un restaurant,  le   Sotavento, à proximité du phare de Porlamar, situé sur la Isla de Margarita.

Carte double (2)

Juangriego multivue (2)
Juangriego et Porlamar, dans les années 1950

• Après Bruno, né le  1er mars 1947 à Barcelone, Yves Moynier, qui a opté définitivement pour le nom de Jacques Magicier, et Anne Mourraille, devenue Ariane Magicier, auront un second enfant. Ce sera cette fois-ci une fille, née le  1er juin 1948 et prénommée Ariane, comme sa mère. Pour l’historien Jean-Marc Berlière (Les grandes affaires criminelles, ouvrage cité), cette seconde naissance aurait eu lieu elle aussi à Barcelone. Une information qu’il ne nous a pas été possible de vérifier, jusqu’à présent. On peut aussi envisager que le couple ait déjà trouvé refuge au Venezuela quelques mois plus tôt. En effet, le procès de l’assassinat de Marx Dormoy et celui de la Cagoule devant arriver devant la cour d’assises de la la Seine, il était plus prudent de quitter l’Europe. Malgré les protections dont ils avaient bénéficié dans l’Espagne franquiste, une arrestation restait toujours possible, comme cela avait été momentanément le cas pour Ludovic Guichard, au début de 1947. 

640px-Panoramic_of_Juan_Griego_45
Vue panoramique de Juan Griego aujourd’hui(Source: Wikipédia)

• Parmi les exilés de la communauté française que les deux proscrits ont alors fréquentés, figurait le docteur Pierre Bougrat (1889-1962) dont l’exil vénézélien n’avait aucun lien avec la collaboration. Celui-ci avait été condamné à mort (peut être à tort) pour meurtre en 1927  mais sa peine avait été commuée en travaux forcés à perpétuité. Ce qui lui avait valu la relégation au bagne de Saint-Laurent du Maroni, d’où il était parvenu à s’évader en août 1928. Il s’était ensuite établi au Venezuela, qui avait refusé son extradition réclamée par les autorités françaises. Sur place, il est devenu une figure populaire, véritable « médecin des pauvres”. Après sa grâce prononcée par Vincent Auriol en 1948, il refusera toujours de regagner la France.

Des liens d’amitié se sont tissés entre Juan Bougrat, un des fils du médecin, et Bruno,  le  fils d’Yves Moynier ( Magicier) et d’Anne Mourraille,  né à Barcelone, en  1947. A la suite d’un article retraçant sur un blog la carrière du docteur Bougrat, on pouvait lire ce commentaire, en forme d’hommage: “Nous avons été très amis avec le docteur Bougrat, en particulier ma mère et mon père (…). De ces innombrables soirées passées  ensemble je me rappelle quel homme aimable il était (…). Je relis encore et encore son beau roman poétique “Sotavento”, et c’est ainsi nous avions baptisé le restaurant de mes parents dans le phare de Porlamar. Il était aussi  le parrain de notre bateau qui s’appelait comme ça. J’ai eu la chance de vivre dans sa maison à Juan Griego après sa mort, avec son fils Juan Bougrat. (…)Je m’asseyais dans la salle à manger (…). Combien ces jours me manquent. Que Dieu bénisse le Dr Piere Bougrat et sa famille”. La proximité entre les deux familles françaises ne fait donc gère de doute.

Anne Mourraille – Ariane Magicier est décédée en 1984,  à l’âge de 71 ans, au Venezuela mais le lieu de sa disparition, là encore, pose problème. Selon Jean-Marc Berlière (Les grandes affaires criminelles, ouvrage cité),  “après une vie aventureuse,   – ses descendants laissent entendre  qu’elle aurait travaillé pour les services américains – Anne Mourraille est décédée à Monterey (Californie) en 1984”.  Jean Marc Berlière nous a expliqué qu’il s’appuyait sur les travaux d’un “chercheur amateur et passionné”. Que serait-elle venue faire en Californie, même si l’on sait que son frère, Jean-Pierre Mourraille (1904-1974), architecte, avait émigré aux États-Unis, peu avant la seconde guerre mondiale, qu’il avait été naturalisé américain en 1943 et qu’il s’était ensuite installé en Californie où il était décédé en 1974? On peut aussi envisager qu’il y ait eu une confusion avec Monterrey (avec 2 r) au Vénézuela.  La question reste donc en suspens.Quant à Yves Moynier, il est décédé deux ans plus tard, en 1986, à l’âge de 72 ans. Aucune des démarches faites  auprès des autorités  françaises, espagnoles et vénezueliennes, pour tenter d’an savoir un peu plus sur les dates exactes et lieux de leurs décès et sur leur lieu d’inhumation, ne nous a permis d’aboutir… jusqu’à ce jour.

• Anne Mourraille a  laissé des carnets inédits qui ont été évoqués lors de son procès par contumace devant la cour de justice de Nîmes. Il en a été aussi question lors du procès de la Cagoule en 1948: « Annie Mourraille (…) se serait bien  vantée dans ses “Carnets intimes” d’avoir placé la bombe sous le lit de l’ancien ministre« , écrit André Touret dans la biographie qu’il a consacrée à Marx Dormoy (éditions Créer, 1998). Il ajoute cependant que « en l’absence de l’accusée, en fuite, on aurait fait preuve  à ce sujet d’une certaine discrétion« . En 1998, au moment où André Touret rédigeait la biographie de Marx Dormoy, ces carnets qui pourraient être enfouis dans les archives du Ministère de la justice n’étaient pas communicables. En préparant ses ouvrages sur La Cagoule (1992) et sur  Les cagoulards dans la guerre (2009), Philippe Bourdrel ne semble pas non plus y avoir eu accès.

Un dernier « mystère »... En 1956, sous le pseudonyme de Lucien Février qu’avait déjà utilisé sa mère décédée en 1947, était publié par les éditions J. Millas-Martin dans la collection Paragraphes, un petit livre de 47 pages, intitulé  Un éclat de gueule . Préfacée par le docteur Paul Marguet, cette  plaquette tirée à 300 exemplaires seulement comportait une couverture illustrée par Pierre Studer.  L’imprimeur, éditeur, poète José Millas Martin, né en Argentine en 1921 et décédé le 2 décembre 2011,   dirigea plusieurs revues de poésie, dont Paragraphes (1951-1952). Il  édita de nombreux poètes, entre 1945 et 1981, et fut lui-même auteur de recueils de poésie. Il est possible que cet Éclat de gueule soit de la main d’Anne Mourraille, elle-même. La première page d’Éclat de gueule s’ouvre ainsi :

à ceux qui aiment s’inquiéter artificiellement

Un poème

Tout au long

Sur la courbe raide de l’existence

celui de la rue et du rêve.

La préface du Dr Paul Marguet est ainsi rédigée :

Notre voyage à nous est entièrement imaginaire

Voilà sa force

Il ouvre en paragraphes les archives de son souvenir

Il dialogue avec la connaissance vulgaire quotidienne

Il invente des forces contre ceux qui veulent l’asservir,

Il récite sa guerre mais ce n’est pas un évangile de haine

Peut-être, sa vie qui monte nous confie simplement

une tristesse passive, intime d’une joie passive,

en une cristallisation.

Peut-être, il nous égare au bout de la nuit.

• De la réalité au roman…Dans un de ses romans, Vestiaire de l’enfance, dont l’action se situe à Tanger, Patrick Modiano évoque une station de radio, Radio Mundial, où le personnage principal croise des  « compatriotes qui s’occupent des émissions en langue française (…). Pas un mot de la vie qu’ils  menaient en France, ni des motifs pour lesquels ils sont expatriés. Eux ont gardé apparemment leur vrai nom: Annie Morène (…), Jacques Boyard…. Et pourtant ces speakers et metteurs en ondes français portent sur leurs visages, à l’heure où la fatigue provoque chez eux, un relâchement, les traces d’une faute qu’ils ont commise, dont ils traîneront le poids jusqu’à la fin« … Une phrase qui résume parfaitement la destinée d’Anne Mourraille. Puissent les quelques  jalons posés dans cet article contribuer à compléter sa biographie et à  dissiper  des zones d’ombre qui l’enveloppent encore.

Remerciements:

• Les auteurs remercient toutes celles et tous ceux qui ont bien voulu répondre à leurs questions et/ou leur transmettre des informations, en particulier Mme Michèle Halligan qui leur a fourni de nombreux renseignements sur Anne Mourraille et sur l’histoire de  sa famille. On pourra ainsi retrouver sur le site Geneanet le résultats de ses recherches sur le couple Mourraille – Moynier, leurs ascendants et leurs descendants. 

• Ils remercient également M. Guillaume Bellavoine, journaliste à La Montagne et le groupe de presse Centre-France qui ont ouvert leurs colonnes à leurs recherches, dans l’édition Magazine du dimanche 26 février: Anne Mourraille, d’actrice à complice de l’assassinat de Marx Dormoy

lmt-26-02

lmt-26-02-bis
© La Montagne – Centre France Magazine (Dimanche 26 février 2017)

Pour en savoir plus...

France Inter

• Le 3 novembre 2019, sur France Inter, l’émission à vocation historique de Stéphanie Duncan, Autant en emporte l’histoire, avait pour thème 1941 : Marx Dormoy, ministre du Front Populaire, est assassiné par la Cagoule. Pour évoquer ce triste événement de l’Histoire et raviver la mémoire de Marx Dormoy, l’émission de 54 minutes était composée d’une fiction de  Vincent Hazard, réalisée par Pascal Deux. Elle était commentée au micro de Stéphanie Duncan par Gayle Brunelle, historienne et  professeur émérite à l’université de Fullerton en Californie. Elle est avec Annette Finley Crosswhite, l’auteure de  Assassination in Vichy :  Marx Dormoy and the Struggle for the Soul of France  (La vengeance : Vichy et l’assassinat de Marx Dormoy), livre à paru en anglais en 2020 (University of Toronto Press).

À noter…Dans le cours de l’émission, on peut entendre un document rarissime : la voix de Marx Dormoy dans un court extrait enregistré lors d’une intervention à  l’occasion d’un congrès du Parti socialiste SFIO.

Réécouter l’émission en podcast

•BIBLIOGRAPHIE

téléchargement◄ Le livre le plus récent et le plus complet sur la question de l’assassinat de Marx Dormoy est celui que viennent de publier deux universitaires américaines: Gayle K. Brunelle & Annette Finley-Croswhite: Assassination in Vichy. Marx Dormoy and the struggle for the soul of France (éditions University of Toronto Press, 312 p, illustrations, index, glossaire, chronologie, bibliographie). Une édition française pourrait être publiée.

*Jean-Marc Berlière: Les grandes affaires criminelles, du moyen-âge à nos jours (éditions Perrin, 2020). Le chapitre consacré à l’assassinat de Marx Dormoy (pp.255 – 276) est sous-titré “Questions autour d’un attentat politique”

• Jean-Marc Berlière: Polices des temps noirs (1939-1945) (éditions Perrin,   2018)

  • Philippe Bourdrel : Les cagoulards dans la guerre (éditions Albin Michel, 2009)
  • Philippe Bourdrel : La grande débâcle de la Collaboration (éditions du Cherche Midi, 2011)
  • Charles Chenevier : De la Combe aux Fées à Lurs. Souvenirs et révélations (éditions Flammarion, 1962)
  • Jean-Émile Néaumet: Les grandes enquêtes du commissaire Chenevier, de la cagoule à l’affaire Dominici (avec de larges extraits des interrogatoires d’Anne Mourraille et d’Yves Moynier, et des reprises  d’extraits des Mémoires du commissaire Chenevier) (éditions  Albin Michel, 1995)
  • Michèle et Jean-Paul Cointet: Dictionnaire historique de la France sous l’Occupation (éditions Tallandier, 2000)
  • Daniel Guérin : La Résistance : Chronique illustrée 1930-1950 (éditions Omnibus, 2010)
  • André Touret : Marx Dormoy (éditions Créer, 1998)
  •  Jean-Raymond Tournoux:  L’Histoire secrète. La Cagoule, le Front populaire, Vichy, Londres, (éditions Plon, 1962).
  • Rémy Kauffer: Les femmes de l’ombre (éditions Perrin, 2017)
  • Collections de presse départementale (site des archives départementales de l’Allier) et nationale (site de la Bibliothèque nationale : BnF Gallica)
  • The factual list of nazis protected by Spain (contient notamment les interrogatoires d’Hans Sommer).
  • Sur la vie et les actions menées par le cagoulard Jean Filliol, on pourra consulter avec profit la très riche biographie qui lui est consacrée sur le blog Devirisillustribus

• Un autre article à consulter sur ce blog:  Deux universitaires américaines se penchent sur l’assassinat de Marx Dormoy

Pour contacter les auteurs:

allier-infos@sfr.fr

Un commentaire

Les commentaires sont fermés.