PAGES D’HISTOIRE…L’ ÉPURATION EN RÉGION MONTLUÇONNAISE (1944-1949)

MISE À JOUR: 27 AOÛT 2017

Jean-Paul PERRIN

 

Épuration: Action d’épurer, de purifier…Action d’éliminer d’une administration, d’un parti, d’un corps social les personnes dont la conduite est jugée répréhensible, condamnable ou indigne.”

Petit Larousse Illustré  

 « Le peuple a soif d’épuration. Il exige la vengeance de ses martyrs…Une justice prompte, énergique (…) redonnera confiance au peuple »

                        Le Centre républicain (16 octobre 1944)  

“Très vastes et fort délicats furent les problèmes de l’épuration”…

Georges Rougeron , secrétaire du C.D.L  de l’Allier

 

9782035836915-T

 

L’Épuration…Un sujet sensible, s’il en est, à plus forte raison si on l’envisage à l’échelle locale. Sujet d’abord ardemment disputé entre ceux qui en ont été victimes et ceux qui l’ont mise en œuvre, mais aussi objet de discorde entre les historiens eux mêmes. Aux « règlements de compte sanglants » décrits par les uns dans une abondante littérature, s’est longtemps opposée « une justice équitable, efficace et nécessaire » pour d’autres. Pourtant, 70 ans plus tard, il est possible de se pencher sur la question, sans verser dans les outrances mais sans prétendre pour autant à une vérité totale, bien des points restant encore à explorer. C’est ce que se propose de tenter de faire cette étude, sans pour autant prétendre à l’exhaustivité.  

Entre l’été 1944, aux grandes heures de la libération,  et le début des années 1950, avec les lois d’amnistie, l’Épuration a battu son plein. En région montluçonnaise, quels pouvoirs se sont mis en place et comment envisageait-on cette épuration ? Quels en ont été les principaux aspects, avant et après la Libération ? À quels excès a-t-elle pu conduire ?  Quels actes ont été jugés et par quels tribunaux ? Quel regard peut-on porter  aujourd’hui sur cette période? C’est à ces questions qu’il convient d’essayer de donner quelques éléments de réponse.

 

I-   LE CONTEXTE DE  LA LIBÉRATION ET  DE  L’ÉPURATION, À MONTLUÇON

Hotel de ville vue aérienne colorisée CIM

1 –   LA LIBÉRATION  DE MONTLUÇON ET LA MISE EN PLACE DES NOUVEAUX POUVOIRS

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Le Centre républicain (31 août 1944)

 • Au terme des combats de la libération, qui se sont déroulés entre le dimanche 20 août et le samedi 26 août 1944, Montluçon et la région montluçonnaise se retrouvent libérés. La colonne allemande forte de 2 000 hommes et de 300 miliciens  qui, la veille encore, menaçait la ville, a fini par y renoncer. Bifurquant par  Huriel, La Chapelaude, et  la vallée du Cher, elle a pris la direction  de Moulins par le Bocage bourbonnais. (1) Dès les 31 août, la population montluçonnaise est   appelée à participer, aux côtés des organisations de la Résistance,  à un grand meeting qui se tient place de l’hôtel de ville. Il réunira des milliers de personnes, marquant officiellement la libération de la ville. Dans ce contexte, se pose immédiatement la question de la mise en place d’un pouvoir politique, avec la disparition des autorités mises en place depuis 1940 par le régime de l’État français.

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Des milliers de personnes rassemblées place de l’hôtel de ville, le 31 août 1944, pour fêter la libération.

• C’est pour éviter une vacance totale du pouvoir, que dès le 21 avril 1944, le Comité français de libération nationale, siégeant à Alger, sous l’autorité du général de Gaulle, avait institué les Comités départementaux de libération ou C.D.L., à charge pour eux d’administrer les départements, au fur et à mesure de leur libération.

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René Ribière (1910-1995), président du CDL

• Une mission forcément provisoire, dans l’attente de la mise en place  des organisations officielles à laquelle procéderait le Gouvernement provisoire de la République française : «  Comme ils ne pouvaient évidemment être élus, il appartenait aux mouvements et partis affiliés au Conseil National de la Résistance d’y désigner leurs délégués  dont une fraction (…) constituait le “noyau actif”, exerçant une sorte  de délégation permanente  pour les décisions d’ordre politique, administratif, les consignes d’action, les liaisons avec l’Etat-major des FFI et avec le CNR lui-même », écrit Georges Rougeron. (2).

• Dans l’Allier, la constitution du C.D.L. a donné lieu à des discussions âpres, reflets d’une véritable lutte d’influence entre communistes et socialistes.

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Marcel Légoutière (1915-2003), vice-président du CDL.

• Elles se sont étalées entre le 20 janvier 1944,  date de la toute première tentative, au cours d’une réunion clandestine tenue à Saint-Pourçain-sur-Sioule, et le 10 août 1944, date à laquelle un compromis a été finalement trouvé, lors d’une réunion  tenue à la sortie du bourg de Chamblet. René Ribière (1910-1995),  ancien secrétaire général adjoint de la mairie de  Montluçon sous Marx Dormoy, responsable départemental des Mouvements Unis de Résistance, en assume la présidence. Marcel Légoutière (1915-2003),   syndicaliste, employé à la Compagnie Loire et Centre en assume la vice présidence, au titre de la CGT, tandis que Georges Rougeron (1911-2003),  ancien secrétaire de Marx Dormoy, avant guerre,  et fonctionnaire communal révoqué sous l’État Français, en devient le secrétaire,  au titre du Parti socialiste.  S’y ajoutent deux autres membres, Raymond Courteau (1919-2016),  employé à la mairie de Montluçon, au titre des M.U.R. et Raymond Daumin(1899), ouvrier à l’usine Dunlop au titre du parti communiste.

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Georges Rougeron (1911-2003), secrétaire du CDL.

• Comme le fait remarquer André Touret, « la quasi-totalité des membres du CDL étaient originaires de la région montluçonnaise (…). Ce qui lui valut certaines critiques  sur sa représentativité géographique. Le préfet de région Henry Ingrand parlera  d’un “C.D.L. typiquement montluçonnais » (3). On a affaire à des hommes relativement  jeunes (souvent entre 30 et 40 ans) qui vont avoir à assumer de lourdes responsabilités, au fil de la libération du département. Par la suite, la composition du C.D.L. sera modifiée à plusieurs reprises pour y intégrer des représentants issus de la région moulinoise et des organisations patriotiques reconnues, parmi lesquelles figuraient la toute nouvelle Confédération générale de l’Agriculture ou le Front Uni de la jeunesse patriotique. Vichy étant libéré le 26 août et Moulins seulement le 5 septembre, le CDL a pour tâche d’administrer le département, dans l’attente de la nomination d’un Commissaire de la république, représentant le gouvernement provisoire.

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L’appel du C.D.L. à la population (23 août 1944) alors que les combats pour la libération de Montluçon se poursuivent.
photo 6 Raymond Courteau
Raymond Courteau (1919-2016)

• Dans les deux semaines qui suivent la libération, le C.D.L. aura un véritable rôle exécutif, multipliant les arrêtés, applicables à l’ensemble du département, avant d’en revenir à un rôle de plus en plus consultatif, après l’installation du préfet de l’Allier, nommé par le gouvernement provisoire de la République française. Il s’agit de Robert Fleury (1902-1978)  alias Montigny dans la Résistance. Nommé le 2 septembre 1944, il entre officiellement en fonction du 6 septembre  1944 et il restera en poste jusqu’au 16 février 1949.

phot 6 bis - étapes de la libération
Un décalage d’une dizaine de jours entre la libération de Montluçon et celle de Moulins
photo 7 Robert Fleury Préfet de l'Allier
Robert Fleury (1902-1978),  nouveau préfet de l’Allier, au centre de la photo

• Dès sa réunion constitutive, deux semaines avant les combats de la libération, le C.D.L. avait publié dans son Bulletin officiel, un manifeste adressé « à la population de l’Allier» (4), d’abord pour affirmer sa légitimité :  « Le Comité départemental de la libération, définitivement constitué, s’adresse aujourd’hui aux Bourbonnais comme représentant officiel du gouvernement provisoire de la République. Il tient son autorité du Conseil national de la résistance, de la force et des sacrifices de ses milliers de militants et de la sympathie, quasi unanime  que son action inspire à la population ».   Après un appel à la population pour qu’elle rejoigne la lutte, « au moment où des combats décisifs pour la libération se poursuivent sur le territoire national » et pour qu’elle « fasse davantage encore », le C.D.L. jetait aussi les bases d’une justice d’après libération : « Il prévient les traîtres, auteurs de dénonciations, quel que soit le soin qu’ils apportent à dissimuler leur lâche besogne qu’ils seront découverts et châtiés».

photo 8 Le Centre Républicain Installation préfet Fleury 9 septembre 1944
Le Centre Républicain (9 septembre 1944) annonce l’installation de Robert Fleury

• Une des premières décisions prises par le C.D.L, porte sur l’installation d’un nouveau sous-préfet à Montluçon, le précédent, Féa ayant été relevé de ses fonctions. Le choix se porte sur René Cleirens, avocat bruxellois, directeur du service des réfugiés, arrivé à Montluçon dès 1940, qui a noué des relations avec la résistance dans la clandestinité : « Homme distingué, ayant la pratique du droit  et le sens du devoir, ce fut là un bon choix que nous ne crûmes pas devoir écarter, pour une question de nationalité. De plus, M. Cleirens, apolitique, ne portait ombrage ou faveur à aucune tendance. Les chefs de la police furent, pour leur part, remplacés par des policiers résistants ». (5)

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Henry Ingrand (1908-2003), commissaire régional de la République

• Le C.D.L. en place, c’est lui qui va prendre une série de décisions officiellement nommées « arrêtés » , dont plusieurs concernent l’épuration qui s’installe. Celles-ci feront l’objet d’un regard critique de la part du préfet Robert Fleury et surtout d’Henry Ingrand (1908-2003), commissaire régional de la république à Clermont-Ferrand :« Dans l’Allier, pendant la semaine où  Montluçon est libre et le département sans préfet, le Comité de Libération s’est constitué en une sorte de Comité de salut public, procédant à de nombreuses arrestations, à des nominations et révocations, allant même jusqu’à installer des Comités de gestion dans les usines. Aidé par son sens particulariste, le C.D.L. typiquement montluçonnais a créé une sorte de petite république locale où il entend rester souverain, le préfet n’intervenant que pour entériner  les décisions du C.D.L. publiées à grands renforts de publicité. Pendant cette semaine, le C.D.L. prend entre 40 et 50 arrêtés, tous parfaitement illégaux, que je m’emploie à faire disparaître, mais je transforme ceux qui sont judicieux. Les choses rentreront difficilement et progressivement dans l’ordre ». (6)

 

2 –   L’ ÉTAT D’ESPRIT À MONTLUÇON APRÈS LA LIBÉRATION : QUELLE  ÉPURATION, PAR QUI  ET À L’ENCONTRE DE QUI?

mémorial de la réistance
Mémorial dédié aux Morts de la libération de Montluçon (© Geneweb)

• Comme nombre de villes françaises, Montluçon qui a vécu sous l’occupation directe de l’armée allemande entre novembre 1942 et août 1944, est sortie meurtrie de la guerre. À la pression exercée par cette présence militaire et policière, avec son bras armé la Gestapo, s’ajoutent les victimes des combats de la libération : 38 Montluçonnais sont tombés entre le 20 et le 26 août 1944. Mais un autre fait pèse certainement encore plus lourd dans le désir de justice : il s’agit du massacre de la carrière des Grises,  perpétré le 14 août 1944. L’exhumation des quarante-deux  corps,  la découverte des sévices et des tortures qui leur ont été infligés, qu’ils aient été d’authentiques résistants comme Jean Mathé, responsable des milices patriotiques, ou de simples otages, tout concourt à une demande forte de justice. Faute de pouvoir demander dans l’immédiat des comptes aux responsables de ces actes, c’est vers ceux qui en ont été  “les complices” ou qui sont supposés l’avoir été que les regards vont se tourner. Ceux et celles que l’on va désormais désigner, sans véritable nuance, sous le vocable de “collaborateurs”.

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L’exhumation et l’identification des corps après le massacre de la Carrière des Grises
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L’inauguration du monument dédié aux 42 martyrs (Juillet 1945)
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Le monument aux morts de la carrière des Grises (© Histoire et généalogie)
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Un premier hommage aux martyrs  de la Carrière des Grises, dès  le 18 septembre 1944

• Si la volonté de juger et d’épurer « ceux qui ont failli », selon une formule couramment utilisée, est bien partagée, il reste à savoir quels doivent être l’intensité et la durée de cette épuration. Qui doit elle frapper et jusqu’à quand ? Trois grandes tendances se dégagent pour la mise en place et l’exécution de l’épuration. Pour le Parti Communiste et le Front national, qui s’appuient sur les Milices patriotiques, il faut appliquer des châtiments sévères, exemplaires  et nombreux : « Une épuration plus ferme, plus importante et plus sévère » .

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Antoine Miro (1908-2003), pour une « épuration énergique ». 

• Dans une article du Centre républicain, Antoine Miro (1908-2003), qui a dû fuir l’Espagne à la fin de la guerre civile,  précise ce qu’elle doit être : « Il faut préciser ce que l’on entend par épuration et dans quelle mesure on doit épurer. Il apparaît clairement que le travail doit être fait énergiquement, mais d’une façon délicate, de manière à éliminer tous les éléments vains parés de fonctions honorifiques pour réserver à tous ceux qui font œuvre utile les meilleures places au sein de la IVème république. Ce mot (…) doit être appliqué dans toute sa  profondeur, du sommet de l’édifice social jusqu’à sa base, dans les milieux  fascistes, monarchistes, capitalistes comme dans les milieux syndicalistes, libéraux et ouvriers (…). Il faut dans toutes ces branches séparer, éliminer, exterminer  tout esprit égoïste, individualiste. L’intérêt du nouveau régime exige justice et propreté. L’épuration est nécessaire du haut en bas de l’échelle sociale »…

• Dans le même journal, les jeunesses communistes « réclament avec force que l’épuration soit faite et que l’on ne voie plus les traîtres et Kollaborateurs (sic) notoires se promener sur nos boulevards. Trop de jeunes sont morts. Leur sang appelle vengeance. Les traîtres doivent être châtiés ».

CR Titre

• Le 16 octobre 1944, parce qu’ils ont le sentiment que l’Épuration “piétine”, les communistes reviennent à la charge dans le Centre républicain, avec des accents rappelant ceux de la Révolution française :« Il faut terroriser les saboteurs. Puisqu’on refuse au peuple qui a souffert le droit de rendre lui-même la justice dans les tribunaux populaires, nous espérons encore dans un tribunal militaire, profondément républicain. …Le peuple a soif d’épuration. Il exige la vengeance de ses martyrs… Une justice prompte, énergique barrera la route à la réaction et redonnera confiance au peuple »

• Face à cette demande de sévérité extrême, les socialistes considèrent que, si elle veut être efficace, l’Épuration doit être rapide mais définitive et suivie d’un apaisement, pour permettre la reconstruction et le redémarrage du pays. Enfin, pour une autre fraction de l’opinion, nettement plus modérée, il faut tenir compte des circonstances de l’occupation et, si nécessaire, savoir faire preuve d’une certaine indulgence.

photo 12 Centre républicain 10 sept. 1944
Un premier bilan de l’Épuration dans Le Centre Républicain (10 septembre 1944)

• Entre ces trois positions, le Comité départemental de Libération doit composer. C’est ainsi que dès le 10 septembre 1944, dans les colonnes du Centre républicain, il se croit obligé de rappeler ce qu’a été son action depuis la libération, face à ceux qui jugent que les mesures prises sont trop timides :   « Depuis son installation officielle, le C.D.L. a pris  94 arrêtés d’internements administratifs contre différentes personnes habitant la zone libérée du département, soit en raison de l’attitude de celles-ci durant la guerre,  soit afin de les mettre dans l’impossibilité d’entraver la mise en route des institutions économiques créées par la Libération ».

• Il reste donc à préciser le mode opératoire de l’épuration et des arrestations auxquelles il va falloir procéder, d’autant que dans la fièvre des premiers jours de la libération un certain nombre d’arrestations ont été opérées, hors de tout contrôle. Dès le 5 septembre, le CDL a donc fait savoir qu’il  « ne tiendra aucun compte  des lettres ou dénonciations anonymes qui pourraient être adressées. De telles méthodes qui pouvaient être le propre du régime déchu ne sont en aucun cas admissibles au moment où la France entame son redressement qui ne peut se poursuivre  efficacement que par un grand effort d’honnêteté et de loyauté ».

• Quelques jours plus tard, le même C.D.L. revient sur les modalités des arrestations, toujours avec la volonté d’éviter un recours massif à la délation et aux lettres anonymes : «  En vue de poursuivre l’épuration avec un maxima d’efficacité et de garantie, le CDL invite les comités locaux de libération à lui transmettre la liste des personnes dont l’arrestation est jugée nécessaire en raison de leur attitude pendant la période de l’occupation. Les propositions d’arrestation seront accompagnées de dossiers où seront consignés les faits relevés à l’encontre de chaque individu. Dans les villes, les dossiers établis en vue d’arrestation par les commissions d’épuration d’usines, d’ateliers, d’administration seront transmis en premier lieu au Comité Local de Libération. Pour permettre aux différents Comités Locaux de Libération  de donner leur avis, en toute connaissance de cause sur les cas qui leur seront soumis, il est recommandé à la population de faire connaître par lettres signées aux Comités locaux de libération  les renseignements, informations et témoignages qu’elle a pu recueillir sur les individus dont l’attitude est susceptible de faire l’objet d’une mesure d’arrestation ».

• De son côté, le préfet Robert Fleury juge nécessaire de préciser avant même que la cour martiale ne s’installe que   « Toutes les arrestations de quelques ordres qu’elles soient doivent être effectuées par les services de police responsables qui ont seuls qualité pour procéder aux investigations et interrogatoires nécessaires. Toute arrestation effectuée en dehors de ces conditions est nulle de plein droit et ceux qui y procéderaient seraient passibles des peines prévues par la loi».

• Entre la réalité de l’épuration, avec son aspect le plus visible, celui des arrestations, et la perception qu’en a une partie de l’opinion, se creuse un fossé. Dès l’automne 1944, nombre de suspects arrêtés sont relâchés, faute d’éléments probants pouvant être retenus contre eux.

Le centre 30 septembre 1944
Le Centre républicain (30 septembre 1944)

• Une explication qu’une partie de l’opinion n’accepte pas. C’est ce qui pousse le C.D.L. à vouloir réactiver l’Épuration, alors que le pouvoir lui échappe de plus en plus au profit du préfet. Il lance ainsi un appel à la population,  publié dans Le Centre républicain le 30 septembre 1944 : « Le C.D.L., conscient de ses devoirs, s’efforce de poursuivre l’œuvre d’épuration qui constitue un point de son programme. Il invite la population à l’aider dans cette tâche. Ses membres ayant vécu dans l’illégalité jusqu’au moment de la libération de notre sol, il va de soi que de nombreux collaborateurs ont pu échapper à leurs enquêtes souvent difficiles. Il  est du devoir de chacun, non pas de constater la quiétude dans laquelle vivent actuellement beaucoup de mauvais Français mais de nous les dénoncer ouvertement. Il faut que justice se fasse et que chacun y contribue. Les faits signalés seront vérifiés avec soins et objectivité. Il suffit de les faire connaître soit  aux Comités de libération qui existent dans chaque localité soit au CDL à Montluçon ou à Moulins ».

• L’État – major F.F.I. de l’Allier revient lui aussi à la charge, par un communiqué publié par le Centre républicain: «Il appelle le population à lui communiquer toutes informations et toutes indications  susceptibles de renseigner le commandement sur les agissements passés ou présents de personnes suspectes d’intelligences avec l’ennemi… » tout en rappelant qu’il « est le seul organisme officiellement habilité à recevoir des communications de cette nature ». Là encore, si on rejette fermement les dénonciations anonymes, on n’hésite pas à brandir la menace de « poursuites et de sanctions les plus graves » contre quiconque « détiendrait des renseignements intéressant la défense nationale et la sécurité publique et   s’abstiendrait de les communiquer aux autorités compétentes ».

photo 13 - Le centre républicain 5 décembre 1944
La motion de protestation  votée lors l’assemblée des Comités locaux de libération, publiée à la une du Centre républicain

• Face à une Épuration qui laisse insatisfaite une partie de la population, les Comités locaux de libération lors de leur assemblée départementale tenue à Moulins, rédigent une motion datée du 3 décembre 1944. Elle met en cause les libérations qui ont pu avoir lieu depuis le début de l’automne, suite au passage des dossiers devant la commission administrative et la commission de criblage chargée de faire la part entre ceux qui relèvent de poursuites et les autres, mais aussi d’aiguiller les prévenus vers les différentes juridictions prévues. La motion adoptée « demande l’arrestation immédiate de toutes les personnes qui, arrêtées au début de la période insurrectionnelle ont été depuis libérées sans ou contre l’avis du C.D.L.. L’arrestation immédiate de tous les S.O.L., miliciens, P.P.F.,  membres, amis et donateurs de la L.V.F., du groupe Collaboration et d’une façon plus générale de tous les individus suspects d’intelligences avec l’ennemi (…) ainsi que les propagandistes du Maréchal et les membres du Conseil national (…). L’épuration des armées, des administrations, des Comités d’organisation, des services publics, y compris la police…Qu’aucune libération sans jugement n’ait lieu sans avis favorable de la commission de criblage et des CDL…Que la liste des noms des personnes arrêtées soit communiquée à la population un mois au moins à l’avance pour permettre à ceux qui pourraient déposer  de le faire avant toute décision concernant les intéressés » (7).

phot 14 - Lettre ouverte CDL au Préfet 3 janvier 1945
Le Centre Républicain (3 janvier 1945): Le C.D.L. en conflit ouvert avec le Préfet de l’Allier, Robert Fleury

• Entre le comité départemental de libération et le préfet de l’Allier, dont le pouvoir s’accroît en même temps que celui du C.D.L. tend à se réduire, l’intensité des mesures d’épuration débouche sur un conflit violent. Dans une « Lettre ouverte à M. le Préfet de l’Allier » publiée par le Centre républicain le 3 janvier 1945,  le CDL reproche au préfet ses faiblesses en matière d’épuration, après avoir rappelé que le CDL l’avait, à l’origine,  accueilli avec confiance, :  «Nous avons acquis progressivement la conviction qu’il était impossible d’avoir foi en votre parole ou de compter sur une collaboration loyale de votre part. Dans le domaine de l’Epuration, nous n’avons pas à vous rappeler la confusion avec laquelle, après avoir usé de faux fuyants,  vous avez dû avouer être responsable de la libération de M. Lamoureux (…). Devant des actes de ce genre, qui ne se bornent pas à des actes de libération abusive et dont nous pourrions malheureusement multiplier les citations dans tous les domaines, nous nous trouvons dans l’impossibilité de collaborer avec vous ».  Il est vrai que la remise en liberté de Lucien Lamoureux (1888-1970), ancien ministre des finances avant guerre, nommé membre du Conseil national  en 1941 par le maréchal Pétain, avait suscité des réactions vives. Interné administrativement  au Centre de séjour surveillé du Concours hippique de Vichy dès le 1er septembre 1944, il avait été remis en liberté fin novembre.

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Lucien Lamoureux : une remise en liberté qui pose problème au C.D.L.

• Après s’être dit fort de l’appui de toute la population du département « à l’exception de la minorité petite mais remuante que vous paraissez vouloir protéger », le C.D.L. demande donc formellement la démission immédiate du préfet Fleury, une demande qui prend des allures d’ultimatum.  Le texte est co-signé par le Front national, le Mouvement de libération nationale,  les Forces unies de la Jeunesse patriotique, l’Union des femmes françaises, la CGT,  le Parti communiste et le parti socialiste: «  En cas de refus de votre part,  nous serons obligés de dégager notre responsabilité en livrant à la plus large publicité tous les incidents que nous avons eu à déplorer depuis trois mois et nous nous verrons contraints de réclamer votre révocation qui seule  pourra empêcher les troubles  que la tension des esprits nous oblige à prévoir ».

• Autre pierre d’achoppement, les libérations de chefs d’entreprises montluçonnais, avec ou sans jugement, alors que l’opinion perçoit ces derniers, à tort ou à raison, comme des collaborateurs. Elles exacerbent les passions au cours du printemps et de  l’été 1945, ce qui débouchera sur  une série d‘attentats perpétrés à Montluçon qui visent simultanément des entreprises : « Des bombes…Dans la nuit de vendredi à samedi, des bombes ont fait explosion. On nous signale l’éclatement de bombes chez MM. Bergerat, rue Barathon, Bodard quai Turgot, Tabard, rue du Pont-Ringuet, Georges Péronnin, avenue de Néris, Ranque route de Paris, Moine quai du canal, Marcel Péronnin rue de la gaîté, usine Ducreuzet rue Hector-Berlioz. Dégâts matériels, tant aux immeubles des propriétaires ci-dessus qu’aux immeubles voisins. On nous a signalé un blessé léger », rapporte le Centre républicain.

G. Rougeron
Georges Rougeron

• Pour Georges Rougeron, cette flambée est aisément explicable et les débordements n’affectent pas que Montluçon: « Divers arrêts ne purent être toujours bien perçus parmi les citoyens qui, ne comprenant pas la différence entre mesure administrative et verdict judiciaire, s’étonnaient de tant de mansuétude comme, parfois, d’apparentes incohérences parmi les décisions de justice dont la diversité démontrait aussi l’indépendance d’esprit de ceux qui jugeaient sans obéir à des consignes ni satisfaire à des pressions. Le retour des déportés vint au printemps 1945 susciter une flambée passionnelle (…). Le commissaire divisionnaire chef de la brigade Poinsot et 3 miliciens enlevés de la prison de Cusset, un autre de l’hôpital de Vichy, furent lynchés sur la place publique ; les père et mère d’un autre pendus à leur domicile ; un couple de cultivateurs de Cindré exécuté alors que l’enquête menée après la libération l’avait innocenté ; 27 attentats par explosifs dans 13 communes en juin et juillet, sans dommages pour les personnes» (8)

 II- L’ ÉPURATION EN ACTION(S) : SES DIFFÉRENTS ASPECTS

photo 15 Attentat commissaire central Nouvet 25 décembre 1943 - Copie

1 – L’ ÉPURATION EXTRA – JUDICIAIRE :  AVANT, PENDANT ET APRÈS LA LIBÉRATION :

• Avant même que le département ne soit libéré et que les tribunaux de l’Épuration ne se mettent en place, des actions visant des collaborateurs ou des personnes considérées comme tels ont été commises : c’est ce que l’on appelle l’épuration extra – judiciaire, voire l’épuration “sauvage”.

• Georges Rougeron, dans l’étude qu’il a réalisée pour le Comité d’histoire de la deuxième guerre mondiale (9) écrit à propos de l’origine de l’initiative  : « Nulle part, à notre connaissance, il n’a existé en Allier de “tribunal de maquis”, de “cour martiale du maquis”. Les initiatives ont donc, entre le 6 juin 1944 et la Libération, été prises dans la plupart des situations par des chefs locaux de mouvements en milieu urbain, par des chefs de groupes en maquis ; immédiatement après la libération, également par des chefs de groupes, parfois de qualification  subalterne et en petits conciliabules. Il est dans ces conditions difficile de différencier (…) les “exécutions sur ordre” et les “initiatives personnelles” ».

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Tableau extrait de L’Épuration en Allier (1943-1946)

• À  partir des données qu’il a collectées, il a recensé 123 exécutions dans le cadre de la répression extrajudiciaire, dans tout le département avant, pendant et après la libération dont 21 dans la proche agglomération montluçonnaise, 1 à Vallon, 2 à Cosne-d’Allier, 1 à Estivareilles, 2 à Villebret, 5 à Commentry et alentours. Sur l’ensemble, parmi les  93 exécutions, au titre de la collaboration politique, il a dénombré  38 pro-nazis connus (appartenant à des partis collaborationnistes tels que le P.P.F. , le  R.N.P., les Francistes mais aussi des  dénonciateurs), 14 personnes “attachées au maréchal” (maires, Corporation paysanne, Légion française des combattants) ainsi que des « amis de l’ordre », voire quelques refus “d’aides aux maquis”…La liste des exécutés compte aussi  4 FFI soupçonnés  d’avoir commis des imprudences.

• Pour avoir un aperçu non exhaustif des actes commis en région montluçonnaise, le dépouillement de la presse d’avant (Le Centre) et d’après la libération (Le Centre Républicain) est un source intéressante (10) :

photo 15 Attentat commissaire central Nouvet 25 décembre 1943
Le Centre (25 décembre 1943)

◘ Le 23 décembre 1943, Jean Nouvet, 34 ans, commissaire central de police de Montluçon, est  grièvement blessé, atteint de deux balles de revolver, alors qu’il rentrait  chez lui, dans le quartier de  Rimard.

◘ Le 3 mars 1944, René Soude, un garçon de café, membre  d’une organisation collaborationniste, soupçonné d’être  un auxiliaire de la police allemande, est abattu.

◘ Le 28 mars 1944,  le corps d’Albert Duguet, chef de gare principal, qui avait été vivement pris à parti lors de la manifestation du 6 janvier 1943, est retrouvé, près de la passerelle de la Glacerie, “atteint de 6 balles dans différentes  parties du corps”.

◘ Le 9 juillet 1944, le cadavre  de Raymond Clavelier, 25 ans, célibataire et  cafetier  à Désertines, est retrouvé par des pêcheurs, dans l’étang de Perreguines, à Saint-Victor. Il a été  abattu d’une balle de revolver “ tirée à courte distance et qui a traversé la tête de part en part”, selon les indications du médecin – légiste. Clavelier travaillait au service des forces d’occupation et de la Milice. C’est ainsi qu’il avait accompagné la police allemande à Estivareilles, sa commune d’origine, à la recherche de réfractaires au STO.

Hôtel de l'Ecu place des 3-Ayards
L’hôtel de l’Écu, siège de la Bande à Lamy, attaque le 27 juillet 1944

◘ Le 27 juillet 1944, l’exécution de Jean Lamy et d’une partie de la « bande à Lamy », lors de l’attaque de l’hôtel de l’Écu, place des 3 Ayards, menée par Raymond Courteau, peut aussi se rattacher à l’épuration extrajudiciaire : « Au cours de l’échauffourée, trois membres ‘du groupe d’action et de justice social  ont été tués et 5 autres blessés », selon le rapport  de gendarmerie.  Jean Lamy, ex-pharmacien à Boulogne-sur-Mer, installé à Néris-les-Bains, était secrétaire fédéral du PPF ou Parti populaire français, fondé par Jacques Doriot,  et il présidait le groupe Collaboration à Montluçon. Il avait parallèlement constitué un Comité d’action pour la justice sociale dont le but officiel était de rechercher les réfractaires au STO. Ses membres étaient rétribués par l’Office allemand de placement. En juin 1944, le Groupe s’était installé à l’hôtel de l’Écu, réquisitionné pour l’occasion : « L’activité à laquelle s’est livré le comité révèle qu’il s’agissait d’une véritable association de malfaiteurs dont le but était de terroriser les populations françaises (..).Ce comité constituait une fraction agissante de la police allemande », selon le dossier d’accusation (11).

photo 16- Maire de Villebret abattu
Le Centre (1er août 1944)

◘ Le 30 juillet 1944, Jean Aucouturier, 56 ans, maire de Villebret, est abattu  « par des inconnus armés au nombre d’une vingtaine qui se sont présentés à son domicile (…). Sa femme très grièvement blessée fut transportée à l’hôpital de Montluçon puis ramenée à son domicile où elle a succombé » (12)

◘ Le 30 août 1944, le  corps d’une femme criblé de balles et dont la mort remonterait à une semaine,  est  retrouvé à Villebret. Il ne sera  jamais identifié ni réclamé.

◘  En septembre 1944, Fernand Jonchière (23 ans) demeurant à Commentry, est abattu dans les bois de Saulzet, tout comme Yvonne Auclair, 17 ans, célibataire, domiciliée à Commentry.

• Comme on le voit, la plupart de  ces exécutions sommaires et ces attentats se situent principalement dans les mois qui précèdent la Libération ou dans les semaines qui la suivent.

• Dans le troisième volume de ses mémoires, De l’étoile matutine à l’étoile vespérale, publiés en 1980, Camille Gagnon qui préside alors le tribunal de grande instance de Montluçon, revient sur cette période troublée : « Il fallut un certain temps avant que s’affermisse l’influence prédominante du général de Gaulle (…).En attendant, l’imprécision du moment laissa place à de regrettables réactions. Comme ailleurs, des filles de joie qui avaient ouvertement fait commerce de leurs charmes avec les Allemands furent tondues et  promenées complètement nues à travers les rues, sous la huée des passants. Dans l’ombre ou le mystère, disparurent, exécutés sommairement, quelques individus accusés d’avoir collaboré avec l’ennemi et, dans la région proche ou voisine, surgirent des simulacres de tribunaux, appliquant sans compétence une justice dite populaire, la pire de toutes, arrêtant à tort et à travers de prétendus collaborateurs  et les condamnant sans appel à  la peine capitale,  sous l’impulsion d’une haine ou d’une vengeance aveugle, alors que la cause n’était pas instruite, que l’accusé ne  pouvait  se défendre lui-même, ni recourir au secours d’un avocat ». Ce faisant, Camille Gagnon semble donc attester qu’il y aurait eu des femmes tondues à Montluçon et  exhibées dans les rues. Des faits qu’Alain Bisson, qui s’est beaucoup investi dans l’histoire de Montluçon pendant la seconde guerre mondiale, nous a également confirmés.

• Dans son livre, Un été 44, Nicole Gauthier-Turotoski y fait aussi allusion, lorsqu’elle évoque « le Comité de quartier de Viviani, école occupée par des F.T.P., dont le capitaine René S… a organisé une promenade de femmes tondues à travers la ville  sous les rigolades et les crachats. Promenade à laquelle avaient assisté les mégères du quartier du canal »… Elle cite enfin le cas d’une ancienne codétenue du camp de Tronçais, qui avait été remise en liberté et qui, dans le courant de 1945, aurait été agressée au bord du canal de Berry, par d’anciens maquisards qui l’auraient alors tondue. On ne retrouve  évidemment aucune mention de tous ces faits dans la presse locale et à l’inverse de la célèbre « Tondue de Chartres », on ne dispose d’aucun document photographique.

 

2- L’ ÉPURATION ÉCONOMIQUE 

photo 21 Jean Pétavy et le maréchal Pétain 1er mai 1941

 LES GRANDES ENTREPRISES FRAPPÉES EN PRIORITÉ 

• Dès son installation, le Comité départemental de libération prend des mesures qui frappent plus particulièrement les grandes entreprises industrielles, leurs responsables, mais aussi une partie de leurs personnels, au delà du seul encadrement. . Outre le fait que le conflit était loin d’être terminé et qu’il fallait soutenir l’effort de guerre, plusieurs considérations ont été avancées en guise de justification : « Des chefs, des cadres d’entreprises, de par la partie visible de leur comportement s’étaient rendus impopulaires. On pouvait les soupçonner de chercher à entraver le cours nouveau et par là même porter atteinte à l‘effort de guerre. Les antécédents de certains n’autorisaient qu’une confiance limitée. Enfin frapper à la tête  était une des conditions de choc psychologique susceptible d’amener une remise en route de toute la production », écrit Georges Rougeron qui parle non sans raison « d’expérience peu commune en France ».

• Pour Marcel Légoutière, vice-président du C.D.L., « Il est évident que dans les entreprises où la direction patronale s’était engagée dans la collaboration avec les nazis, il ne pouvait être question de les laisser en place» (13)

• Une autre considération semble également avoir été à la base des mesures prises : « Dans le domaine économique, le C.D.L. estima que la Libération devait nécessairement s’accompagner d’un pas en avant, quant aux rapports entre le travail et le capital, selon le sens de la participation effective des travailleurs à la gestion des entreprises ».(14)

Comités de gestion
L’installation des Comités de gestion dans les entreprises du bassin montluçonnais (Le Centre Républicain, 30 août 1944)

• Dès le 27 août 1944, le C.D.L. prend un arrêté  publié dans le Centre républicain du 30 août 1944. Il ordonne la remise en route immédiate de toutes  les industries, au fur et mesure de la libération du département, avec priorité à celles « susceptibles de travailler pour la défense nationale et à celles essentielles à la vie collective du pays». La principale originalité réside dans la constitution de comités de gestion et de contrôle. Ceux-ci ne concernent d’abord que les entreprises de plus de 100 salariés (27 août) avant que la mesure ne soit étendue à celles qui comptent au moins 25 salariés (28 août). Au total, une quarantaine d’entreprises ont été touchées par cette mesure.

Comites d egestion
Composition des éphémères Comités de gestion installés à la tête des 3 plus importantes entreprises montluçonnaises

• Ces comités de gestion sont composés de 3 membres : 1 ouvrier, désigné par la CGT, un cadre ou un technicien choisi par l’UNITEC, et un 3ème membre qui aura « la direction effective de l’entreprise et qui sera responsable devant les autres membres du comité ». Il est prévu que ce puisse être le directeur de l’entreprise lui-même, dès lors que son comportement sous l’occupation aura été examiné. Enfin, chaque comité de gestion aura à répondre de ses actes devant un comité patriotique, de même que devant le syndicat CGT, tout en adressant des rapports hebdomadaires au Comité départemental de libération. Ce mode de gestion, qui fera parfois parler de « soviétisation » de l’économie par le C.D.L. sera rapidement remis en cause, les arrêtés étant annulés par le préfet Commissaire régional de la république à Clermont-Ferrand, Henry Ingrand.

photo 17- Benoît Frachon CGT en meeting
Benoît Frachon, en meeting à Montluçon, le 15 octobre 1944.

• Lors d’un meeting tenu le 15 octobre 1944 à Montluçon, Benoît Frachon, secrétaire général de la CGT, n’avait pas manqué de saluer l’initiative du C.D.L:  « A Montluçon, la population entière en accord avec le C.D.L. a épuré les usines des directeurs collaborateurs. Des directions nouvelles ont été mises en place, des Comités de gestion institués. Deux jours après la Libération, les usines tournaient et sortaient du matériel de guerre pour les F.F.I. »

• Face à ces mesures qui les frappent, on peut s’interroger sur ce qu’a été l’attitude des dirigeants des grandes entreprises du bassin montluçonnais sous l’Occupation. Si leur état d’esprit a pu être variable face à l’occupant, il est un trait commun : un sentiment de soulagement face aux mesures prises par l’Etat français, avec la suppression des syndicats et l’instauration de la charte du travail que la plupart ont approuvée. Que ce soit pour Jean Pétavy à l’usine Dunlop, pour André Alajouanine à la Sagem ou pour Alexandre Meiller aux Fers Creux, c’est une revanche sur les grèves de juin 1936 et sur l’occupation des entreprises par les salariés, une « expérience » qui avait été souvent mal vécues par eux.

• Quand on aborde les relations avec l’Occupant, en revanche, des différences se font jour, tout en n’oubliant pas que ces entreprises étaient soumises à des contraintes de productions, avec la présence dans leurs murs d’ingénieurs allemands, après novembre 1942. C’est le cas à l’usine Saint-Jacques, à la Sagem ou à l’usine Dunlop. Quatre profils de patrons peuvent être distingués, face à la collaboration.

►  ANDRÉ ALAJOUANINE ET L’USINE SAGEM

Sagem
L’usine Sagem, au début des années 1940 
photo 18 André Alajouanine
André Alajouanine (1899-1967)

◘   Premier profil : ceux qui ont privilégié l’intérêt de l’entreprise avant tout, quitte à quelques compromissions. C’est le cas d’André Alajouanine(1899-1967)  à la Sagem. Né à Lapeyrouse en mars 1899, ingénieur, il est entré à la Compagnie des Signaux de Riom. Il a suivi Marcel Mome à  Paris, lors de la Fondation de la Sagem. Avec autour de lui une équipe bourbonnaise et auvergnate, il a été chargé d’ouvrir l’usine de la Côte Rouge en 1933-1934. Sous l’Occupation, l’usine est contrainte de livrer du matériel « sensible » tel que des détecteurs de sons antiaériens et l’attitude d’André Alajouanine suscite des jugements différents. Selon le Montluçonnais Jean Bornet qui l’avait côtoyé dès 1925, « Ses relations avec l’occupant sont restées distantes et les autorités allemandes trouvaient qu’il n’en faisait pas assez, tandis qu’une partie du personnel trouvait qu’il en faisait de trop ».  (15)

• André Alajouanine restera à Montluçon jusqu’en août 1944 dans les fonctions de directeur. Arrêté dans les jours qui suivent la Libération, il est envoyé au Centre de séjour surveillé de Tronçais, avant d’être libéré et de remonter au siège parisien pour prendre la direction générale des usines,  jusqu’à la fin des années 1950. Il est décédé en janvier 1967.

►  JEAN PÉTAVY ET L’USINE DUNLOP

Dunlop détruit
L’usine Dunlop, détruite à 80% après le bombardement de septembre 1943
DUNLOP Vue générale
Vue aérienne de l’usine Dunlop, après reconstruction

 Deuxième profil : ceux qui  ont affiché très  clairement leur soutien à la « Révolution nationale » et au Régime de Vichy . C’est le cas de Jean Pétavy (1875-1945), directeur de l’usine Dunlop.

photo 20 Jean Pétavy (Dunlop)
Jean Pétavy (1875-1945)

• Né à Lyon en 1875. Il a été  journaliste, conférencier puis représentant d’une firme de caoutchouc russe avant 1914. Pendant la première guerre mondiale, il est  Chef du génie de la DCA au Grand quartier général et promu lieutenant colonel. C’est à cette époque qu’il lie connaissance avec le futur maréchal Pétain.  Après guerre, il entre à la société des pneumatiques Dunlop et il en devient directeur général et administrateur délégué. Ami personnel du maréchal Pétain, il a été nommé le 24 janvier 1941 membre du Conseil national, sorte de conseil privé qui cessera de fonctionner après avril 1942 . Il est également titulaire de la francisque. À deux reprises au moins, il a pu recevoir le chef de l’ État français : le 1er mai 1941, lors de sa venue à Montluçon et à Commentry, pour y vanter les mérites de la charte du travail, il a visité les jardins ouvriers  mis en place par l’usine, et en septembre 1943, après le bombardement par la RAF qui a dévasté l’usine. Passé militaire oblige, Jean Pétavy, dont on salue l’engagement au service du développement du sport, a la réputation d’être un homme d’action autoritaire, jugé  parfois arrogant avec ses subordonnés. Selon Raymond Aron, il a accepté cette fonction «  de bonne foi et dans la conviction sincère qu’il servait la patrie » et selon Pierre Couderc «  Probablement pour que son usine et la ville de Montluçon se tirent d’affaire » (16).  C’est ce pétainisme militant qui fait que Jean Pétavy est arrêté lui aussi dès la libération et envoyé à Tronçais où il séjournera plusieurs semaines, avant d’être  remis en liberté. Les mauvais traitements qu’il y subit et l’affaiblissement physique qui en résulta expliquent son décès prématuré, à Paris en février 1945.

photo 21 Jean Pétavy et le maréchal Pétain 1er mai 1941
Jean Pétavy (2ème à gauche) accueille le Maréchal Pétain, dont il est un proche,  le 1er mai 1941

►  ALEXANDRE MEILLER ET L’USINE DES FERS CREUX

◘  Troisième profil : ceux qui ont affiché clairement et ouvertement leur foi dans l’Allemagne et dans la collaboration. C’est le cas d’Alexandre Meiller, patron de l’usine des Fers Creux.  Né   le 23 octobre  1896, à Firminy,  engagé volontaire en 1914-1918, Il a dirigé diverses entreprises industrielles à Firminy avant d’acquérir les Fers Creux en 1934. S’il se tient à  l’écart des Allemands au moins jusqu’en 1942 (il affirmera même lors de son procès qu’il aurait songé à gagner l’Angleterre en juin 1940 avec une partie de son personnel), il change radicalement d’attitude peu avant l’invasion de la zone libre.

photo 22 Usine des Fers creux
L’usine des Fers Creux, dirigée par Alexandre Meiller

• Le 16 octobre 1942, il adresse  au Centre des organisations économiques allemandes à Lyon une lettre qui sera   publiée après la libération dans le journal Le Centre Républicain  (17):

photo 23 -Lettre MEILLER Au service d'Hitler 17 novembre 1944
Le Centre Républicain (17 novembre 1944) revient sur l’attitude d’Alexandre Meiller sous l’Occupation

« J’admire l’œuvre de rénovation européenne que réalise si courageusement l’Allemagne. Je comprends l’effort industriel gigantesque qu’elle lui impose actuellement. C’est pour lui apporter mon aide modeste mais sincère que j’ai l’honneur de vous soumettre la proposition suivante réalisable en 3 étapes.

1- Je mets à votre disposition mon usine de Montluçon dotée d’un matériel moderne et puissant qui lui a permis en 1939-1940 d’assurer une production importante de matériel de guerre dont, inclus vous trouverez le détail. Je puis me charger d’y effectuer pour votre compte, dans des délais réduits, la mise au point de fabrications similaires.

2- Ces fabrication bien en route, après avoir formé pour les continuer à Montluçon du personnel de remplacement, je puis envoyer en Allemagne une équipe bien encadrée de spécialistes exécuter sous ma direction ces mêmes fabrications, dans une usine donnée, où le matériel et le personnel manœuvre seraient mis à ma disposition.

3- Dans l’avenir, mon personnel travaillant en Allemagne pourrait être affecté, en connexion avec mon usine de Montluçon, à la mise en valeur industrielle des territoires de l’est européen, suivant vos directives. »

De telles offres de services pèsent lourd dans son dossier, auquel on peut ajouter l’accueil au printemps 1944, dans son usine,  de Philippe Henriot, secrétaire d’état à l’information, orateur de talent avec ses  éditoriaux  quotidiens à Radio Paris. Arrêté lui aussi, Alexandre Meiller sera d’abord  incarcéré au centre de séjour surveillé de Tronçais, avant d’être déféré devant la Cour de Justice de l’Allier, en mars 1945. Alors que la condamnation mort avait été requise par le procureur, il sera finalement condamné  aux travaux forcés à perpétuité et à la confiscation de ses biens…Ce qui ne l’empêchera pas d’être libéré dès la fin de 1947. il tentera alors vainement de recouvrer le contrôle des Fers Creux. Alexandre Meiller  est décédé à Saint-Maur (Seine)  le 18 octobre 1966.

Fers creux
Le Centre Républicain (29 mars 1945): Les travaux forcés à perpétuité pour Alexandre Meiller

►  COLLABORATEURS…MAIS DANS LA DISCRÉTION

Dernier profil : ceux qui se veulent prudents et qui soutiennent la Collaboration, au moins du point de vue  idéologique, mais qui  ne souhaitent pas l’afficher ouvertement. Dans un rapport d’activités adressé à ses supérieurs et rédigé par le chef de la délégation montluçonnaise de la Légion tricolore, on peut lire que dans une entreprise montluçonnaise,   il a été très bien reçu mais que  le patron « regrette de ne pouvoir collaborer officiellement à notre œuvre, quoique en accord complet avec nous, puisque depuis vingt ans il travaille au rapprochement franco-allemand. Nous pouvons compter par contre sur son soutien financier ». (18)

• Si l’épuration frappe en priorité les dirigeants des entreprises, elle n’épargne pas non plus des cadres ni même parfois des ouvriers. Encore faut-il les identifier, ce qui selon Marcel Légoutière, vice-président du C.D.L. ne devrait guère poser de problèmes : « Les travailleurs des entreprises connaissaient parfaitement les leurs et surent écarter ceux dont le comportement avait été  favorable à l’occupant et à ses valets pétainistes. Certains de ces derniers n’attendirent pas le jugement des travailleurs et abandonnèrent d’eux mêmes leurs activités » (19)

À l’usine Saint-Jacques, outre Viteaux, directeur de l’usine, et Lesage, chef du personnel qui sont incarcérés à Tronçais,  16 ingénieurs ou chefs de service sur 30 sont révoqués. Sont ainsi concernés les  directeurs de l’aciérie, de la fonderie, du laboratoire. Une vingtaine d’ouvriers seront également renvoyés.

photo 26 Epuration Dunlop
Un appel à dénonciation relayé par le Centre républicain

À l’usine Dunlop, après l’arrestation de Jean Pétavy, un comité d’épuration patriotique a été constitué et il siège à l’Edifice communal. Afin d’identifier les suspects, il ne recule pas devant l’appel à dénonciation :  « Il se tient à la disposition de toutes personnes pouvant fournir des preuves ou des renseignements sur des membres  employés ou ouvriers de la société Dunlop, si haut placés soient-ils dont l’action a été préjudiciable aux intérêts de la nation et de la collectivité ». (20)  C’est le Comité d’épuration qui fixe lui-même les motifs de licenciement : tout membre de la Légion Française des  Combattants et qui l’est resté  après novembre 1942 est considéré comme collaborateur et perd son emploi dès le 1er novembre 1944. Passées les heures agitées de la libération,  des personnels licenciés demanderont et obtiendront leur réintégration  en mars 1945, sauf pour certains par « peur d’agitation sociale ». C’est  ce qui conduira à des procès parfois très longs : 3 chefs de fabrication obtiendront condamnation de l’usine en  juillet 1954 avec indemnités et dommages et intérêts. (21)

À la Sagem, comme à l’usine Dunlop, un Comité d’Épuration s’installe dans les locaux et des dizaines de membres du personnel doivent comparaître devant lui. Dans la plupart des cas, les dossiers seront classés sans suite, faute de charges, autres que celles d’avoir continué à travailler sous l’Occupation. Plusieurs cadres seront  toutefois mutés en région parisienne dans un but “d’apaisement du climat”.

3- L’ ÉPURATION DE LA PRESSE LOCALE 

photo 23 -Lettre MEILLER Au service d'Hitler 17 novembre 1944

 COMMENT   LE CENTRE  DEVINT LE CENTRE  RÉPUBLICAIN

Pétain Le centre
Le Centre (3 mai 1941) rend compte de la venue du maréchal Pétain, à Montluçon, deux jours plus tôt

 • Un autre temps fort de l’Épuration est la disparition des journaux qui ont continué à paraître sous l’Occupation et leur remplacement par une presse nouvelle issue de la résistance. À Montluçon, le Centre républicain voit le jour sur les ruines du Centre. Fondé en janvier 1843, Le Centre appartenait à Henri Bouché, « vieux bonapartiste devenu républicain de raison » selon Georges Rougeron, et à ses filles. Il le tenait lui-même de son beau père, Arthur Herbin. Le Centre était dirigé par ses gendres, Henri Fougerol (1886-1974), administrateur, et Jean Joussain du Rieu (1899-1982)  rédacteur en chef en titre depuis 1927, véritable inspirateur de la ligne politique du journal. Titulaire de la Francisque,  il y  signait des éditoriaux dans la rubrique « Au jour, le jour ». L’entreprise employait une centaine de personnes pour sortir le journal du soir et deux autres  publications bihebdomadaires,  tout en assurant des travaux d’imprimerie.

• Dès avant la guerre, le journal avait opté pour une  opposition nette à Marx Dormoy et au Front populaire. À partir de juillet 1940, il avait adopté une ligne résolument  maréchaliste, « Révolution nationale » qui transparaissait nettement dans les éditoriaux de Jean Joussain du Rieu. Ses thèmes de prédilections étaient l’hostilité aux gaullistes, aux communistes et aux francs-maçons, jointe à une véritable haine de l’Angleterre et à une défense sans faille de la politique menée depuis Vichy, y compris celle  de la collaboration après Montoire :

photo 27 Jean Joussain du Rieu
Jean Joussain du Rieu (1899-1982), par Florane

 «La ligne politique était définie par M. Joussain du Rieu dans un esprit nationaliste et anti socialiste nettement affirmé de sorte qu’il n’eut qu’à demeurer lui-même pour s’intégrer dans le contexte de la révolution nationale, aux louanges de laquelle il versait chaque jour son couplet, applaudissant au verdict du conseil de justice politique qui frappait d’anciens ministres de déportation dans une enceinte fortifiée : «  Fini, maintenant, il faut payer les fautes. Et les payer soi-même comme n’importe qui. Ce qu’ils doivent protester ! » (20 octobre 1941).  Puis à Montoire : « On mesure par là le service immédiat que le Maréchal a rendu au pays en se rendant – librement –  le 24 octobre 1940, à la rencontre du Führer. Sans cela, vous qui me lisez, quel serait votre sort aujourd’hui ? » (25 octobre 1941). « Le maréchal est doué d’un calme suprême. Il est renseigné. Il sait. Il sait ce qui se peut, ce qui ne se peut pas, ce qu’il faut, ce qu’il ne faut pas » (20 mai 1942) (…). Il fut le seul des organes de l’Allier à reproduire les listes de Francs maçons bourbonnais publiées au Journal Officiel (…). Il arriva que le rédacteur en chef  du Centre reçut des lettres de patriotes indignés lui promettant quelques représailles après la libération. En compensation, lui était aussi venue la Francisque. Maréchaliste, il entendait l’être avec indépendance faisant savoir à la censure locale qu’il désolidarisait sa personne et son journal des consignes imposées. Son titre ne figure points sur les listes connues de bénéficiaires des subventions officielles clandestines ». (22)

• Dans ces conditions, aux yeux des membres du C.D.L. la poursuite de la parution du Centre ne pouvait être envisagée. D’ailleurs, dès le lundi 21 août, alors que les combats pour la Libération de Montluçon venaient de s’engager, un premier numéro du Centre républicain, en forme d’affiche et destiné à remplacer le Centre avait été préparé clandestinement dans les locaux de l’école de Saint-Victor et tiré sur les presses de l’imprimerie du Centre à Montluçon. Le C.D.L. y appelait la population au soulèvement. Le même jour, Le Centre publiait ce qui devait être son ultime numéro.  Le Centre se retrouve donc  saisi par décision du CDL prise dès le 20 août 1944 et par un arrêté du CDL datée du 2 septembre 1944, il est décidé que :   « La maison d’édition et le journal Le Centre sis à Montluçon sont placés sous séquestre. M. Gourbeix est nommé administrateur séquestre. En ce qui concerne l’administration du journal, il sera adjoint au séquestre deux administrateurs désignés par le CDL ».

PRESSE 1

• En tant qu’organe du CDL, le Centre républicain avec pour devises successives  « Union et discipline dans la libération» puis « Tous unis pour servir la république », va devoir faire cohabiter dans ses colonnes deux tendances politiques : celle du  Front national (communiste) et celle du Mouvement de Libération Nationale (socialiste) :« Le C.D.L. entendait faire perdurer l’unité qui avait existé entre les deux mouvements dans la clandestinité pour combattre l’envahisseur allemand et  chasser du pouvoir le gouvernement de Vichy. Une fois la libération acquise, une telle unité pouvait avoir valeur d’exemple pour mobiliser toutes les forces  du département dans l’effort de reconstruction » (23)

PRESSE 2
L’ évolution du sous-titre, définissant le journal,  entre septembre 1944 et août 1945

• C’est ce qui conduit à une curieuse alternance des éditoriaux, signés tantôt Roger Tuélais, au nom du M.L.N., tantôt Marceau au nom du Front National. Marceau était en fait le pseudonyme d’un certain Pierre Berke. En 1938, alors qu’il enseignait au Maroc, il avait été membre du bureau de la Fédération SFIO locale. Il avait ensuite quitté le Parti socialiste après l’exclusion de Marceau Pivert en juin 1938. Pivertiste et trotskiste, il avait participé à la création du PSOP, Parti socialiste ouvrier et paysan. C’est seulement en 1943 qu’il avait adhéré  au Parti communiste. Dans son édition du 7 mai 1945, Le Centre républicain lui rendra hommage en annonçant son retour dans l’enseignement, à  un poste d’instituteur à Casablanca.

• Roger Tuélais et Marceau alias Pierre Berke peuvent, au fil du temps défendre des points de vue totalement opposés : « Il ne s’agissait plus seulement de positions contradictoires mais de polémiques ouvertes entre  les deux organisations qui en disposaient ». Dans le reste de ses pages, le  journal se devait de faire un travail d’information, hors de toute sensibilité politique.   Si l’on a pu croire, à l’origine,  que la situation pouvait perdurer, on va très vite se rendre compte qu’elle n’est plus tenable, lorsque se profilent les premières élections libres au printemps 1945, avec les municipales,  et plus tard l’élection des députées à la nouvelle assemblée constituante. Entre les tenants de l’unité des forces politiques, dans la paix comme dans la guerre et la concurrence entre communistes et socialistes, comme celle qui faisait rage avant guerre, il devient difficile de maintenir un cap. Finalement, et au prix de laborieuses tractations, la situation se clarifie le 6 août 1945, entre communistes et socialistes. Dans un éditorial signé, quatre jours plus tard  par Georges Rougeron, la ligne politique du Centre républicain, devenu « Organe de la démocratie socialiste bourbonnaise » est redéfinie :

« Le Centre Républicain entame aujourd’hui une vie nouvelle. Il avait vu le jour dès les premières heures de la semaine glorieuse  de la libération de Montluçon, dans une petite salle d’école à Saint-Victor, cependant que nos valeureux FFI  s’apprêtaient à resserrer leur étreinte sur la ville. Organe du Comité départemental de libérationil était regrettablement devenu durant ces dernières semaines un champ clos de polémiques qui,  pour affirmer l’unité de la résistance, donnaient un triste spectacle de véhéments désaccords. C’en est désormais fini de ces errements. Le Centre Républicain devient le journal de la démocratie bourbonnaise, c’est-à-dire de tous ceux qui, dans cette région veulent refaire la France sur des bases solides et indispensable, de profondes réformes dans sa structure économique et sociale, ainsi que dans sa vie publique ».

 

• Pour arriver à cette clarification, le parti communiste a obtenu de son côté que Valmy,  quotidien publié à Moulins en lieu et place du Progrès lui soit définitivement dévolu. Valmy parviendra à se maintenir jusqu’en 1952, avant de disparaître. Quant au Centre républicain sous-titré « Quotidien populaire d’information » à partir du  18 septembre 1945, puis  « Quotidien républicain d’information », à partir du  11 octobre 1945, après avoir adopté le titre de Centre-Matin,il sera publié  jusqu’au 31 décembre 1968, date de son absorption par La Montagne.

CR 2 mai 1947
Le Centre Républicain (2 mai 1947) et Valmy (2 mais 1947) poursuivent leur parution, le premier à Montluçon jusqu’en décembre 1968, le second à Moulins  jusqu’en 1952, année de sa disparition

Valmy 1 mai 197

• Si la ligne politique du journal est désormais clarifiée, il reste toutefois à régler la question du devenir de l’entreprise. En septembre 1946, la société éditrice est déférée devant la section de l’Allier de la Cour de Riom. C’est le conseil général, alors présidé par Georges Rougeron, par ailleurs directeur politique de fait du Centre républicain, qui a eu à désigner les jurés. Ce qui conduit les avocats de la défense à soulever contre la Cour une “exception de  suspicion légitime”. L’affaire est alors  renvoyée sine die en attente d’une décision de la cour de cassation.  Pourtant, le 15 novembre, sans que la cour de cassation ait rendu son avis, sans que la défense ait été prévenue, le délai de citation des témoins à décharge étant expiré, le Société du journal et de l’imprimerie Le Centre est de nouveau citée à 4 jours de délais devant la cour de justice de Riom. Bien que le Parquet Général ait promis un nouveau renvoi,  la cour prononce le 19 novembre la confiscation totale des biens de l’imprimerie et du journal Le Centre, pour faits de collaboration: « La cour a prononcé la dissolution de la société poursuivie qui ne pourra se reconstituer sous quelque forme que ce soit. Elle a aussi prononcé la confiscation des biens de la Société au profit de la nation ».

Pierre Bourdan
Pierre Bourdan

• En janvier 1947, Pierre Bourdan ministre de la jeunesse, des arts et lettres dans le cabinet Paul Ramadier, signe un arrêté de dévolution des biens de l’entreprise au profit de l’Etat, via la Société nationale des entreprises de presse (SNEP) qui gère les séquestres en matière de presse, avant transmission de ces biens à la société éditrice du Centre républicain. Toutefois, le 30 mai 1947, la cour de cassation ayant finalement constaté le bien fondé de la requête en suspicion légitime présentée par la défense en septembre 1946, réduit à néant l’arrêt de Riom et renvoie l’affaire devant la Cour de justice d’Orléans . Celle-ci  rendra un verdict d’acquittement le 20 février 1948. Une partie du personnel est venue  témoigner en faveur de la direction du journal pendant la guerre. Ce qui ne changera rien en ce qui concerne  la dévolution des biens de l’entreprise de presse. Quant à  Jean Joussain du Rieu  son directeur et éditorialiste, il sera blanchi  la même année  de l’accusation de collaboration, au motif que  le journal n’avait bénéficié d’aucune subvention de l’occupant. Faute de journal, il tire alors un trait définitif sur le journalisme et la presse, pour reprendre son métier d’avocat à Montluçon. Il l’exercera  jusqu’en 1969, avant de se retirer à Clermont-Ferrand. (24)

 

4 – L’ ÉPURATION DES MUNICIPALITÉS ET  DÉLÉGATIONS SPÉCIALES NOMMÉES ET INSTALLÉES PAR L’ ÉTAT FRANÇAIS

Hôtel de ville vue générale 

• Autre urgence pour le CDL : la question des municipalités qui dirigent les communes. Soit elles avaient été confirmées et maintenues par l’État Français, soit elles avaient été nommées par lui. L’ordonnance du 20 avril 1944, prise par le Comité français de libération nationale, prévoyait que « les conseils municipaux élus (avant la guerre) devaient être maintenus ou remis en fonction après révocation de ceux de leurs membres ayant « directement favorisé l’ennemi ou l’usurpateur » et qui seraient alors complétés par le préfet sur avis du C.D.L. »

◘ À Montluçon, c’est la municipalité conduite par Raoul Méchain, qui a géré la ville  sous l’occupation. Issu d’une famille de commerçants de la Ville-Gozet, il avait été désigné comme maire par arrêté ministériel du 10 avril 1941, deux jours avant que le préfet Lucien Porte ne nomme les 19 autres membres du conseil municipal (25) . Hormis une très classique « adresse au maréchal Pétain » datée du 4 mai 1941, l’assurant « de l’expression de son profond respect, de son admiration et de son plus complet dévouement », l’équipe municipale a consacré l’essentiel de son action à la gestion de la commune face aux difficultés  générées par la guerre mais aussi par l’occupation allemande à partir de novembre 1942.  Même si des fonctionnaires municipaux ont pu être suspendus, comme René Ribière en Octobre 1942, ou  déclarés « démissionnaires d’office » après avoir rejoint la Résistance, comme Raymond Tronche ou Raymond Courteau, l’historien André Touret considère « qu’il n’y a pas eu véritablement de “chasse aux sorcières” de la part de la municipalité Méchain qui avait, il est vrai, besoin d’un personnel compétent et expérimenté » (26).

photo 31 Municipalité Montlucon

• Dans ces conditions, il n’y aura ni arrestation, ni règlement de compte à la libération et dès le 25 août 1944, c’est l’ancienne municipalité élue en 1935  qui réintègre la mairie. 19 membres sur 33 sont présents : outre Marx Dormoy, assassiné à Montélimar le 26 juillet 1941, il manque notamment Lucien Menut, arrêté par la Gestapo à Clermont-Ferrand. La première décision du conseil est de procéder à l’élection d’un maire, en la personne de François Carrias. Dans les semaines qui suivent, les fonctionnaires révoqués, suspendus ou démissionnés d’office pour leurs activités dans la résistance seront réintégrés. C’est le cas de René Ribière, de Raymond Tronche, puis de Georges Rougeron et de Raymond Courteau. Quant au docteur Cléret, président de la délégation spéciale, de septembre 1940 à avril 1941, s’il est arrêté et incarcéré quelque temps à Tronçais, c’est seulement au titre de directeur  régional de la famille et de la santé à Clermont-Ferrand, un poste auquel il avait été nommé au début de 1941.

photo 32 PIERRE AUMOINE
Pierre Aumoine (1892-1973), maire-adjoint avant 1939, devient maire à la Libération

◘ Autre exemple, celui de Domérat, commune dirigée par un maire appartenant à la droite catholique et modérée, Edmond Molat. Le passage de témoin se fait là aussi sans violence : « Le Comité de libération nationale sous les ordres du G.P.R.F, sous l’autorité du Général de Gaulle installé à la mairie a pris aussitôt la direction des affaires communales.  La municipalité précédente n’ayant pas opposé de résistance, aucune sanction n’a été prise contre ses membres. Le comité de libération a ouvert un bureau d’enrôlement dans les Milices Patriotiques. Le comité de libération  décide de faire appel à des hommes de toutes les tendances  pour former le conseil municipal provisoire. Tous les groupements qui ont participé à la Résistance seront représentés. Seuls seront évincés les  collaborateurs de Vichy ou de l’ennemi et ceux qui auront eu pendant l’occupation une attitude trop passive ». Le nouveau conseil municipal  provisoire compte 29 membres, dont un réfugié lorrain.  À sa  tête, on trouve Pierre Aumoine, ancien  adjoint d’Eugène Jardon (Parti communiste) en compagnie de Louis Lullier, désormais maire adjoint. En revanche, Eugène Jardon, qui avait pourtant été maire  depuis 1929 et qui avait été élu député en 1939, avant de voter contre les pleins pouvoirs le 10 juillet 1940, n’en fait pas partie. Bien qu’il ait eu un comportement irréprochable sous l’Occupation, on ne lui pardonne pas de s’être désolidarisé du parti communiste et des élus qui le soutenaient, après la signature du pacte  germano-soviétique.

◘ À Huriel, le climat se révèle beaucoup plus tendu. Le maire, Louis Verneiges (1896-1954), pharmacien, a accueilli avec enthousiasme la Révolution nationale. En outre, il a été nommé membre puis président de la commission départementale nommée qui a remplacé l’ancien conseil général élu. En juillet 1944, alors qu’un groupe de maquisards s’est présenté à son domicile dans le but probable de l’enlever, il a fait feu sur eux. Les forces de maintien de l’ordre ont assuré sa sécurité et l’ont alors conduit à Vichy. C’est là qu’il sera finalement arrêté avec son fils, au début du mois de septembre, avant d’être renvoyé à Montluçon puis incarcéré à Tronçais. Il sera condamné en novembre 1948 par la Chambre civique de Bourges à 5 ans d’indignité nationale. Il est décédé en février 1954, après avoir dirigé un important laboratoire en région parisienne.

◘ À Villebret, on l’a vu, le maire, Jean Aucouturier, et son épouse avaient été abattus le 30 juillet 1944, sans qu’on connaisse précisément ni les auteurs de l’assassinat ni leurs motivations précises.

• Sur l’ensemble du département, seule une trentaine de municipalités seront ainsi remplacées par des municipalités provisoires, homologuées ou non durant la première période du C.D.L., sur proposition des Comités locaux de libération. Finalement, à la date butoir du 27 novembre 1944 qui avait été fixée par le Préfet, 259 conseils municipaux auront été remaniés partiellement ou remplacés et 62 maintenus en l’absence de proposition.

 

 III- LE « CAMP DE TRONÇAIS »,   ENTRE ÉPURATION « SAUVAGE » ET ÉPURATION LÉGALE

Tronçais
L’étang de Tronçais (© Onf)

• Lorsque l’on évoque l’épuration en région montluçonnaise, et plus généralement dans le département de l’Allier, revient souvent la question des Centres de séjour surveillé et plus particulièrement celle du « camp de Tronçais». Il est  fréquemment décrit comme un « enfer » par certains de ceux qui y ont été détenus, lieu de toutes les brimades et de toutes les violences de la part des gardiens,  jusqu’à le qualifier même de véritable « camp de concentration », comme l’a fait Robert Aron dans son Histoire de l’épuration, en évoquant les sévices qu’on y pratiquait. Qu’en a-t-il été précisément ? Que sait-on sur Tronçais ?  Force est de constater que les  documents d’archives sont relativement peu nombreux et que l’on a été longtemps réduit à exploiter les témoignages des détenus, auxquels ont répondu les dénégations, plus ou moins nuancées, des responsables de la résistance.  Le récit le plus connu, souvent repris par des historiens tels que Philippe Bourdrel ou Henri Amouroux,  est celui de Nicole Gauthier-Turotoski. Internée à Tronçais, à seulement 17 ans, pour avoir fréquenté un jeune soldat allemand, elle a consacré à cet épisode douloureux  plusieurs ouvrages qu’elle a autoédités. (27)

 

1 – QUELS SONT LES POINTS DE VUE  SUR LE CAMP DE TRONÇAIS ?

• Sur le Centre de séjour surveillé ou camp de Tronçais, on peut distinguer trois points de vue :

◘ Pour Marcel Légoutière, vice-président du CDL, « La bourgeoisie locale hurla à ce propos mais, en réalité, il n’y eut ni exactions, ni sévices, les résistants étaient des justiciers et non des bourreaux  » (28)

◘ Pour Georges Rougeron secrétaire du CDL, « Il se passait quelque chose : brimades, sévices, travaux inhumains, actes de sadisme, tortures ont eu lieu dans un climat de terreur inadmissible. Les dépositions ultérieures l’établissent indiscutablement et il s’est inscrit là-bas une triste page, non point de la Résistance, mais de la nature humaine.»...(29)

◘ Pour Aurélie Duchezeau,   historienne, qui a travaillé sur les mesures d’internement administratif à la Libération et sur les  Centres de séjour surveillé, dont celui de Tronçais,  « Il a existé dans les premières semaines suivant la libération des camps non officiels, qui n’ont pas ou peu laissé de traces dans les archives et que nous ne connaissons qu’à travers les témoignages laissés par les contemporains. Le camp de Tronçais est le plus tristement connu. Installé de façon complètement illégale, il a fonctionné pendant près de deux mois. Les maltraitances et les tortures infligées aux détenus ont été exercées en toute impunité avant que les autorités ne se décident à le supprimer le 28 octobre 1944, entachant de manière définitive la conduite de l’Epuration menée par certaines personnalités locales et notamment  Georges Rougeron, à l’époque secrétaire du Comité départemental de libération qui fut régulièrement mis en cause par la suite ».  (30)

• On peut donc en conclure que  pour Marcel Légoutière, il ne s’est rien passé de condamnable à Tronçais. Pour Georges Rougeron, il y a bien eu des actes inadmissibles mais la responsabilité  n’en incombe ni à la Résistance en générale, ni au CDL en particulier. Un point de vue que réfute totalement Aurélie Duchezau en renvoyant la responsabilité autant sur  sur le CDL en général que sur  Georges Rougeron en particulier.

2- QUELLE A ÉTÉ LA  CHRONOLOGIE  DU CAMP  ET QUI EN A ÉTÉ À L’ORIGINE ?

• Avant que le camp de Tronçais ne fonctionne officiellement, des arrestations «  à titre préventif» avaient déjà été opérées, dès le mois de juin 1944, par un groupe de résistants baptisé Police du maquis. La plupart de ses membres étaient issus de la police qu’ils avaient choisi de quitter, plus ou moins tardivement, pour basculer dans la résistance. Parmi eux, figurait Charles Rodenburger, dit Roden,  qui jouera un rôle central à Tronçais. Pour y interner les premiers détenus, Police du Maquis s’était installé dans des bâtiments laissés à l’abandon, sis au hameau de la Longe, à proximité de la forêt de Soulongis, sur la commune de Louroux-Bourbonnais.  Un lieu suffisamment à l’écart pour la discrétion, avec possibilité de repli en forêt, en cas de menace.

photo 33 Hameau de la Longe juin-mi juillet 1944
L’emplacement du premier camp de Police du maquis (Juin – mi-juillet 1944)

• C’est à la mi-juillet que ce premier « camp » avait été transféré dans une autre ferme abandonnée, près du bois de Sauzet.  II y avait alors entre une dizaine et une vingtaine de détenus, parmi lesquels figurait le philosophe Jacques Chevalier (1882-1962), ancien secrétaire d’état  à l’instruction publique et aux beaux arts, entre décembre 1940 et février 1941, « restaurateur de Dieu » à l’école. Il avait été arrêté à son domicile dès le 25 juin, après avoir tenté   d’alerter le gouvernement sur les activités du maquis autour de Cérilly. Il est possible que l’on ait alors songé à l’utiliser comme un « otage » qu’on pourrait échanger, si besoin était, contre des résistants. Informé de l’existence de ce lieu d’internement.

photo 34- Bois de Sauzet
Premier transfert du camp, dans le bois de Sauzet, à Doyet (mi-juillet 1944)

• Georges Rougeron affirme s’y être rendu dans la seconde quinzaine de juillet, en tant que secrétaire du C.D.L. :

photo 35 Jacques Chevalier
Jacques Chevalier (1882-1962), parmi les détenus

« Il se trouvait là (…) une dizaine de détenus : dénonciateurs au service de la Gestapo ou de la Milice, trafiquants du marché noir, un socialiste allemand arrêté par erreur et que je fis immédiatement libérer (…). Installé dans un apenti, à une table improvisée avec une planche sur deux tonneaux,  (Jacques Chevalier) noircissait à longueur de journée des feuilles de papier en caractères grecs expliquant aux curieux qu’il s’agissait de travaux de philosophie (…). A ma première question, il voulut bien répondre qu’il était traité convenablement, ne manquant de rien dans l’essentiel et appréciant surtout de disposer de papier pour écrire » (31). À première vue, poursuit-il,  pour ce dont je pus me rendre compte, rien d’anormal. Des brimades que l’on peut qualifier de mineures (…) point surprenantes en pareils moments mais desquelles on aurait pu parfaitement se dispenser » (32). Toutefois, ajoute-t-il, « je ne devais apprendre bien plus tard qu’aux lendemains de mon passage, il avait été exécuté six détenus. Le Chef de camp ne m’en (pas)  avait informé avant et je n’ai pas de souvenir qu’il m’en eût  été rendu compte après ».

photo 36 - Les Chamignoux
19 août 1944: transfert du camp aux Chamignoux, au cœur de la forêt de Tronçais

• Le 19 août 1944, à la veille de l’entrée des FFI dans Montluçon, un nouveau déménagement du camp s’opère avec transfert au lieudit Les Chamignoux, sur la commune d’Isle-et-Bardais. C’est là qu’avaient été construits dès 1940 des baraquement destinés à abriter les Chantiers de jeunesse, dissous depuis janvier 1944. On compte alors  153 détenus,qui se retrouvent  face à 55 FFI sous l’autorité du groupe Police du maquis. En quelques jours, les chiffres fluctuent: alors que 98  prisonniers sont libérés rapidement, des dizaines d’autres arrivent au fil des arrestations opérées dès le 23 août 1944 à Montluçon et dans les alentours. Il s’agit de personnes accusées ou soupçonnées de collaboration, à la suite de dénonciations, plus ou moins étayées, provenant soit des organisations de résistance, soit de simples particuliers. Pour réguler les conditions d’arrestation et de transfert au Centre de séjour surveillé de Tronçais, les arrêtés d’internement sont pris par le CDL et signés de la main de René Ribière, son président, ou de Georges Rougeron, son secrétaire.  Le 8 septembre, par un article du Centre républicain, le public est ainsi informé que  depuis son installation, « le CDL a pris 94 arrêtés d’internement administratif ».

images• Sur les conditions dans lesquelles s’opèrent les arrestations, on dispose du témoignage de Nicole Gauthier-Turotosk: « Les Montluçonnais remarquaient le va et vient des nombreuses voitures noires qui circulaient en ville, dans lesquelles avaient pris place des hommes de tous âges, vêtus le plus souvent de pantalons marines et blousons de cuir, sans oublier l’indispensable attirail (…), le brassard aux lettre FFI et FTPF (…). Les enlèvements ont lieu soit au domicile, au travail, n’importe où». Elle ajoute qu’ils sont réalisés par  des « hommes ayant vécu au cours de ces derniers mois  dans la crainte et la psychose des arrestations par les Allemands ».  Citant le cas de sa propre arrestation, elle écrit : « Trois hommes en costume civil (…) forcent la porte de notre appartement, bousculant tout. Je pars avec ces révolutionnaires dans une traction noire.»…(33)

• Dans un premier temps, des détenus, dont certains seront relâchés assez rapidement, peuvent être conduits dans les locaux de l’école Viviani, dans le quartier des Marais. L’école est sous le contrôle des F.T.P. : « A l’intérieur de l’école, dans une classe, se trouvaient 8 hommes et 1 femme, cette dernière étant commerçante en lingerie sur le boulevard de Courtais. Il y a d’autres suspects qui attendent et s’interrogent sur leur sort», écrit Nicole Gauthier-Turotoski.

photo 37 - L'Hôtel de France
L’hôtel de France, désaffecté, lieu de passage obligé des personnes arrêtées

• Les plus nombreux se retrouvent dans les locaux de  l’Hôtel de France, situé face à l’hôtel de ville de Montluçon,  pour les  premiers interrogatoires réalisés par des inspecteurs eux aussi affiliés au groupe Police du maquis. ) Dans les deux cas, les témoins parlent de « défoulement », de « violences », de « scènes abjectes et sadiques » : « Les policiers ne quittaient pas les mitraillettes et les revolvers, cela faisait partie intégrale du décor de l’époque »… On évoque aussi « plusieurs des internés (qui) furent battus  par des agents de garde ou par des personnes venues de l’extérieur ». À la suite d’un de ces interrogatoires violents, Louis Verneiges, ancien maire d’Huriel,    tente de mettre fin à ses jours : dans la nuit du 8 au 9 septembre, il s’ouvre les veines du poignet. Périer, un codétenu avec lequel il a des liens de parenté, s’en rend compte et c’est le fils de Louis  Verneiges, étudiant en médecine  et lui aussi interné qui lui fait une ligature. Conduit à l’hôpital, il est examiné par le Docteur Perche, qui  demande l’hospitalisation.

arrestation Verneiges
Le Centre Républicain (12 septembre 1944)

• En relatant cet épisode, le journal Le Centre Républicain  écrit le 12 septembre 1944: « Ultra collaborateur (…), Verneiges a blessé assez grièvement un gars du maquis au début de l’été. Accompagné de policiers de Vichy et de troupes allemandes, il se réfugia à Vichy. C’est là qu’il a été cueilli avec son fils (…). Transporté à Montluçon samedi dernier  et emprisonné, Verneiges a tenté de se suicider. Il est à l’hôpital. Nous demandons que l‘on fasse bonne garde et surtout que la justice soit rapide ». Au passage le quotidien s’étonne que l’on n’ait pas encore procédé à l’arrestation de Jean Joussain du Rieu, rédacteur en chef du Centre, et que l’on n‘ait pas incarcéré l’ancien préfet Porte. Le 13 septembre, Verneiges et son fils, en compagnie d’autres détenus seront chargés dans des camionnettes pour être conduits à Tronçais : « À l’intérieur des camionnettes, les maquisards disposent de tout un arsenal, mitraillettes, revolvers, c’est le décor de l’époque (…). les armes sont faites pour s’en servir. Alors en cours de route, ils se défoulent, tirent sur tout ce qui bouge, des vaches dans  les champs » écrit Nicole Gauthier-Turotoski, dont le transfert suit de peu celui de Verneiges. Elle ajoute que l’arrivée au camp de Tronçais se fait sous les crachats, assortis d’injures  de la part des gardiens : « La belle livraison d’ordures, la belle pourriture ! » (sic).

photo 38- Transfert du camp
9 septembre 1944: l’ultime transfert du camp de Tronçais, des Chamignoux à Saint-Jean de Bouys

• Face à l’afflux de prisonniers, les locaux des Chamignoux se révèlent trop exigus et il faut procéder à un nouveau transfert, le 9 septembre 1944. Ce sera cette fois-ci à Saint-Jean-de-Bouys, près de l’étang de Tronçais, dans les anciens baraquement du Chantier de jeunesse n°1 Maréchal-Pétain, édifiés près  des ateliers de l’ancienne tréfilerie. Le camp de Tronçais fonctionnera sur ce site  jusqu’au 28 octobre 1944, date à laquelle il sera fermé. Les détenus seront alors  transférés vers la prison de la Malcoiffée à Moulins ou vers le Concours hippique de Vichy.

photo 39 - Forges de Tronçais
Le camp de Tronçais, au bord de l’étang  et à proximité de l’ancienne tréfilerie (du 9 septembre  au 28 octobre 1944)

 

3 – QUI A ASSUMÉ LA GARDE ET LE FONCTIONNEMENT DU CAMP ?

• Le commandement et le gardiennage du camp sont toujours assurés par le groupe Police du Maquis, une unité de FFI appartenant aux M.U.R, sous l’autorité totale du “commandant” Charles Rodenburger, dit Roden.

photo 40- Rodenburger -
Charles Rodenburger, dit Roden (1913-1990)

• Ancien inspecteur de police ayant rejoint la résistance, Charles Alphonse Rodenburger est né le 29 novembre 1913 à Chalon-sur-Marne.   Il a été nommé officiellement le 26 août 1944, par arrêté du Comité départemental de libération et à titre provisoire  Commandant départemental, chef de Police : « Son autorité sur la troupe était forte. Rien ne s’est fait à Tronçais sans son accord. Il assistait aux séances de brutalités, les contemplant d’un œil satisfait et encourageant ses subordonnés de la voix et du geste. En quelques occasions, il passa à l’action, notamment en donnant à certains des coups de pied dans les côtes » .  Une violence que, des années plus tard, Madame Thuizat, qui fut infirmière au camp de Tronçais  confirmera à André Touret  :  « Roden était un homme rustre, capable des pires violences » qui « certains jours se  déchaînait sur des prisonniers » avant des périodes plus calmes :  Un malade sujet à des crises ». (34).

• Sous ses ordres, Rodenburger s’est constituée une équipe d’hommes de confiance dévoués à sa cause, qui arborent pour la plupart des grades. Si les tenues de ces officiers sont des plus variées, Rodenburger porte un uniforme réquisitionné chez un interné, pharmacien au Montet. Les simples gardes sont vêtus d’un pantalon culotte de cheval bleu marine, d’un blouson de cuir et certains arborent un écusson à tête de mort avec tibias entrecroisés. Ils sont armés de  revolver, et accrochés  au ceinturon, ils portent  matraques, fouets ou cravaches…Dans ce groupe Police du maquis,  en se basant sur différents témoignages de détenus, quelques figures émergent (35) :

 L’adjudant-chef Auguste Becker qui  « figure de loin à la première place de ceux qui firent de Tronçais un enfer ». Ancien de la légion étrangère, il est décrit comme « un ivrogne, capable de tout quand il avait bu (…). Perdant le contrôle de lui-même, il cogne sans discernement, avec une force extraordinaire (…). Il fut le cauchemar des internés. Cependant lorsqu’il n’était pas sous l’empire de l’alcool, il était capable de gestes humains. Tardivement, il parut se rendre compte, contrairement à ce dont on l’avait persuadé, qu’il torturait des innocents. Alors il frappa moins, lorsqu’il était hors de la vue de ses chefs. Il lui arriva de permettre à des éclopés de rester dans la baraque. Il en défendit l’entrée à des excités (…). Et il ne cacha point que ce qu’il avait fait lui avait été commandé par Rodenburger »

◘  Le lieutenant   Roland Guillon, inspecteur de police à Montluçon, conseiller de Rodenburger,  « tortionnaire conscient et expérimenté (qui) éprouvait une sorte de joie sadique à faire souffrir (…). Son plaisir était d’inventer des supplices inédits (…). Sa technique du coup de pied au ventre était raffinée ».

Le  sergent  Pierre Levistre décrit comme « un lâche et un vicieux (qui) donnait des coups par derrière,. Il s’attaquait à ceux qui lui paraissaient les plus faibles (…). Il se vantait d’avoir tué 7 personnes et d’avoir mis le feu à un château dans le Cher. Ce fut lui qui inventa les attentats à la pudeur commis sur les internés de la baraque dite des miliciens ».

◘ Le lieutenant  puis  capitaine  B... commandant en second. Adjudant avant guerre, originaire de Domérat, il était peu souvent au camp mais  « Quand il y venait, il était en général très excité et avait l’habitude de frapper à coup de poing ».

L’adjudant C... , non présent au camp au début, « sorte d’adjoint de Becker qu’il remplace parfois dans la direction des corvées (…). Il avait toujours un long fouet qu’il maniait avec adresse. Il frappait indistinctement tout le monde  mais avec acharnement »

◘ R…, simple gardien âgé de 23 ou 24 ans : « Chargé d’accompagner les internés aux corvées, il prenait plaisir à frapper et à tourmenter (…). Avec Becker, R…fut celui qui frappa le plus. Il continua même après que le Commandant Fabre, commandant militaire de l’Allier eut, à la suite d’une visite, interdit les sévices ».

 Lieber, « petit blond toujours très énervé (qui) frappait avec une joie bestiale ».

 L…, dit Fernandel à cause de sa tête allongée et de ses dents longues, ancien vaguemestre au 121ème RI. : « Il se montra particulièrement brutal le 13 septembre sur la personne de Verneiges. Par la suite, il fut beaucoup plus calme ». Il se vantait d’avoir exécuté un vieillard, « le Père Durin »

◘ L…, un gendarme, qui « sous des apparences tranquilles, était aussi un brutal. Comme son ami Levistre, il préférait s’attaquer aux faibles »

◘  D’autres gardes tels que Chinague ou Fradier, se singularisent aussi par leur brutalité, ce qui leur vaudra de comparaître eux aussi devant le tribunal permanent des forces armées de Lyon en 1954.

photo 41 - Etang et usines Tronçais
L’étang de Tronçais et les bâtiments des anciennes forges

4- COMMENT EST ORGANISÉ L’ESPACE DU CAMP ?

• Le commandant Rodenburger a élu domicile dans ce que les détenus appellent « le château », une grande demeure bourgeoise, ancienne habitation du directeur de la tréfilerie, située  en bordure de l’étang. Il y vit en compagnie de deux femmes qu’il présente comme « son épouse » et sa « belle-mère ». Ses bureaux et son état-major y sont également installés. Tous y prennent leurs repas, servis dans la salle à manger par un cuisinier du camp.

photo 44 Camp de Tronçais
Une des rares vues intérieures du camp de Tronçais

• Les détenus originaires pour la plupart de la région de Montluçon, dont aucune liste exhaustive ne semble avoir été conservée, sont répartis entre les différents baraquement Adrian. On cite un chiffre maximum de 262 détenus, au plus fort des arrestations. Aurélie Duchezeau mentionne une note de la préfecture, datée du 11 octobre 1944, qui avance un chiffre proche avec 259 détenus. Elle ajoute cependant que « le chiffre exact semble difficile à affirmer, le camp n’ayant jamais été totalement visité par les autorités et ne disposant d’aucun registre d’entrées ou fiches individuelles d’internés » (36).  Les tout premiers sont arrivés à Saint-Jean-de-Bouys  dès le 8 ou 9 septembre, en provenance de l’Hôtel de France à Montluçon où œuvraient le commissaire Raffen, sous les ordres de Rodenburger, et un « sous-lieutenant »  Navallon qui « prétendait connaître son boulot ». À chaque baraquement correspond  une catégorie particulière de détenus.

photo 43 Baraquements Tronçais
Les baraques Adrian qui avaient abrité les Chantiers de jeunesse

Le baraquement des  miliciens est situé un peu à l’écart,  au fond du camp, hors de tout contrôle, ce qui explique que des exactions aient pu y être commises, en échappant totalement aux  visites de la Croix Rouge, de René Ribière ou encore du préfet Fleury, comme on le verra. On y trouve aussi des membres du PPF.

Le « baraquement des filles », à l’entrée du camp, héberge des prostituées ou plus simplement  des femmes arrêtées pour avoir eu des relations avec des Allemands.

◘ Un autre  baraquement à proximité abrite le philosophe Jacques Chevalier qui bénéficie d’un « régime de faveur ».

◘ Entre l’entrée du camp  et celui des miliciens, d’autres baraquements abritent des notables de l’Etat Français comme Louis Verneiges, maire d’Huriel et président du conseil départemental, et son fils, mais aussi  le docteur Cléret (ancien président de la délégation spéciale de Montluçon 1940-41), ou encore  Amédée Pannetier, dit André Gervais, ancien responsable de la Légion.

◘ Un autre baraquement est occupé par des responsables d’entreprises, des ingénieurs, dont le séjour est plus ou moins long, au fil des décisions. Parmi eux, figurent Alexandre Meiller, directeur des Fers Creux, Jean Pétavy, directeur de l’usine Dunlop,  André Alajouanine directeur de la Sagem,  Viteaux, directeur de Saint-Jacques, Raymond Laville, directeur du Réservoir,  Rossignol, directeur des Autobus montluçonnais, Bouille ingénieur de la voierie… Des commerçants du boulevard de Courtais ou de la vieille ville s’y trouvent aussi, en attente de jugement. Ajoutons-y quelques dénonciateurs…Ce que Philippe Bourdrel résume ainsi : « Les petits suspects (…) arrêtés pour des raisons mineures, par jalousie, coupables pour les femmes de fornications rémunérées avec les soldats de la Wehrmarcht, pétainistes modérés, détenteurs  dans le régime qui disparaît d’une parcelle d’autorité, commerçants, profiteurs, trafiquants, importants ou non du marché noir ». (37)

 

5- QUE SAIT – ON DES  EXACTIONS QUI  ONT ÉTÉ COMMISES À TRONÇAIS ?

photo 42 Entrée du camp
L’entrée du Centre de séjour surveillé ou camp de Tronçais

 • Pour répondre à cette question centrale, on, dispose de trois sources principales : les récits des détenus eux-mêmes mais aussi ceux de témoins extérieurs qui ont pu à un moment ou a un autre pénétrer dans le camp, ou encore ceux des FTP placés sous l’autorité du commandant Jonin, arrivés à la mi-octobre. S’y ajoutent les témoignages évoqués lors du procès de 1954. En croisant ces différentes sources, on peut avoir un aperçu des exactions commises sur les détenus, avec parfois un acharnement plus soutenu à l’encontre de quelques uns d’entre eux :

Des interrogatoire particulièrement violents, le plus  souvent en présence de Rodenburger pour obtenir des aveux : des coups de matraques, de fouets, de nerfs de bœufs,  dans une pièce sombre. On note aussi des pendaisons par les poignets liés dans le dos, en soulevant légèrement le corps jusqu’à évanouissement.

Des travaux insalubres à accomplir comme le curage  d’un ruisseau envahi par les herbes et  les ronces ou d’un autre ruisseau, mué en égout, en présence de Becker, de R…, de Levistre et de Rodenburger. Les détenus ont reçu des sabots non dégrossis, avec des tailles qui ne correspondent pas. Ferrailles et tessons de verre, jonchant le lit du ruisseau,   provoquent des blessures aux pieds, qui finissent par s’infecter, ce qui n’empêchera pas ces détenus, dès le lendemain, de se voir infliger le même travail, toujours sous les coups de gardiens. La vidange des latrines à mains nues  vient s’ajouter aux diverses corvées, telles que les travaux de  désherbage autour des baraques, de triage du charbon ou  de corvées d’eau.

La constitution d’attelages humains à des tombereaux par groupe de 7 ou 8 détenus, pour le transport du bois ou l’évacuation des ordures. Une scène que décrit Bernard Turotoski, alias,adjudant Bernard, arrivé début octobre avec son groupe de FTP :  « Nous ignorions qu’il s’était passé en ce lieu des atrocités (…). Nous avons découvert un climat insupportable de terreur, car les détenus vivaient dans la crainte des flagellations mais aussi des tortures pratiquées par les policiers. Dès notre arrivée, nous avons été stupéfiés de voir 8 hommes attelés comme des bêtes à un tombereau pour la corvée du bois et que Becker fouettait pour les faire courir plus vite. Nous avons découvert que les détenus étaient couverts d’hématomes, de brûlures de cigarettes, de plaies, qu’ils étaient pour un grand nombre dans l’incapacité de se lever. Notre groupe n’avait rien de commun avec le Groupe Police (…). Nous étions face à l’opposition du Groupe Police qui refusait de nous confier les responsabilités de la garde des prisonniers. C’est alors que j’ai eu une altercation avec Becker qui était d’une extrême brutalité ». (38) Ces faits n’ayant pas été évoqués lors du procès de 1954, Georges Rougeron se montre dubitatif: « J’ai sous les yeux, écrit-il dans l’appendice de son ouvrage consacré à « L’épuration en Allier », l’acte d’accusation établi ultérieurement par le Commissaire du gouvernement (…). Le cas de détenus attelés à un lourd chariot et obligés de galoper sous le fouet autour du camp » n’y figure pas.

◘ Avant et après les corvées, sont parfois organisées  des séances qualifiées tantôt de  « ramping », tantôt de « corrida » : elles consistent à faire  ramper et courir entre deux rangées de gardiens les détenus qui sont frappés ou auxquels on lance des pierres.

Des séances d’humiliation davantage ciblées sont organisées. La plus connue concerne le directeur des autobus montluçonnais, Rossignol, contraint de grimper à un arbre et de siffler en imitant l’oiseau. Il est souvent désigné pour la corvée des toilettes à mains nues…Des hommes et des femmes au crâne rasé  sur lesquels on a tracé des croix gammées, des scènes de viols d’hommes et de femmes rapportées par des témoins complètent ce sombre tableau : « Il y a des moments qu’une femme ne peut pas décrire par sentiment et par pudeur. Il faudrait mettre de l’ombre sur ma mémoire », écrit  Nicole Gauthier-Turotoski.

Certains dimanches se déroule ce que certains ont appelé « le cirque Roden » avec des visiteurs admis au camp: parents ou amis des gardiens, voire  simples curieux, ils viennent « pour voir » et peuvent « se défouler » : « Chaque visiteur a toute licence pour cogner comme bon lui semble, sur qui bon lui semble, connu ou inconnu, peu ou beaucoup. C’est libre et gratuit ». Des visiteurs auraient même filmé ces scènes avec une camera  Pathé baby. Un point que  reconnaît Georges Rougeron  : « Que penser  aussi de ceux qui venaient “en touristes” , le dimanche, assister à des scènes odieuses ? », écrit-il, avant de condamner « brimades, sévices,  travaux inhumains,  actes de sadisme, tortures (…) dans un climat de terreur inadmissible ».(39)

• À ce climat de violence, qui pousse certains détenus à des tentatives de suicide, viennent s’ajouter des conditions de vie quotidiennes difficiles avec des baraquements où « grouillent la vermine, les poux, les puces et le rats », « une nourriture infecte, des pommes de terre cuisant avec des vers et autres saletés »… « Un bouillon de Viandox avec des croûtes de pain moisi, des patates, des rutabagas, des fayots insuffisamment cuits…Il faut vivre, il faut tout manger »…Ce qui n’est pas sans avoir des répercussions sur l’état sanitaire des  détenus : coliques et maux d’estomac provoqués par une nourriture et eau de médiocre qualité,  plaies suppurantes, côtes cassées, …Pour faire face aux cas les plus urgents, dans un des baraquements a été installée une infirmerie, avec la présence du Docteur Cléret,. L’ex-président de la délégation spéciale de Montluçon et ancien directeur régional des services de la famille et de la santé sous l’occupation,  figure parmi les internés. Il est assisté, selon Nicole Gauthier-Turotoski par une infirmière,  ou une personne faisant fonction, « une détenue qui a été tondue ».

• Si tous ces faits sont avérés, il faut toutefois se montrer prudent vis-à-vis de récits qui ne sont étayés par rien et qui ont pu fleurir çà et là après guerre, relayés par des publications révisionnistes telles que Paroles françaises, Lectures Françaises ou encore Rivarol, dont le but premier était de réhabiliter tantôt la politique de collaboration, tantôt de montrer le rôle « bienfaisant » du régime de Vichy, avec l’objectif final de faire de la plupart des  épurés des « martyrs » et, finalement, de flétrir dans son ensemble l’action de la Résistance. Citons pêle-mêle l’histoire récurrente de ces femmes « aux seins arrachés par des tenailles », relayée même  par la revue Historia en 1975,  avec une variante, celle de ces femmes « aux seins brûlés par des cigarettes ». Ou encore cet article publié en septembre 2012 sur différents sites Internet et signé par un certain Victor Lazlo : «Notons ce camp en forêt de Tronçais dont un ancien Résistant m’affirmait que des centaines de morts (sic) « épurés » (mais dont très peu avaient réellement collaboré) reposaient sans sépulture dans les clairières paisibles… »..Ajoutons y des récits mentionnant « des cadavres pourrissant entassés à Tronçais » ou encore l’arrivée au camp, le 20 octobre, de  « deux abbés laissés quinze jours sans manger, liés l’un à l’autre ». Or, on sait qu’à  cette date, le camp n’était plus sous le contrôle de Police du maquis, comme on le verra, et il devait fermer huit jours plus tard. Pour faire bonne mesure, tel autre parle de  «  tous les actes d’atrocités commises  par une troupe sous le commandement d’un “capitaine” de 18 ans »…Enfin, mais la liste est loin d’être exhaustive,  dans un  Livre noir de l’épuration, publié en septembre 1964 par la revue Lectures Françaises, il est fait état d’un «  petit Renaud de 15 ans et son frère de 2 ans qui, au camp de Tronçais dans l’Allier, furent tués l’un sous les yeux de sa mère et l’autre dans ses bras »…

 

6- QUELLES SONT LES RESPONSABILITÉS ?  QUI A DÉCIDÉ QUOI ? QUI SAVAIT QUOI ?

• Les  faits de violences à l’égard des détenus du camp de Tronçais, ne faisant plus discussion, il reste à répondre à plusieurs questions cruciales : le Comité départemental de libération et ses responsables, dont René Ribière et Georges Rougeron, étaient-ils totalement ou partiellement informés de ces actes et, dans ce cas ont-ils sciemment laissé faire ? Ou bien ces violences ont-elles été uniquement le fait de l’équipe menée par Charles Rodenburger ?

• Georges Rougeron ne cache pas que le CDL avait des informations sur la situation de Tronçais : « Il se passait quelque chose : brimades, sévices, travaux inhumains, actes de sadisme, tortures ont eu lieu dans un climat de terreur inadmissible. Les dépositions ultérieures l’établissent indiscutablement et il s’est inscrit là-bas une triste page, non point de la Résistance, mais de la nature humaine …Nous avions songé à nous rendre sur place. Des journées remplies, harassantes (…) alors qu’il fallait tout prévoir, régler, organiser à mesure que le territoire se libérait ne le permirent pas ». (40)

• Ces informations qualifiées de « rumeurs imprécises mais préoccupantes»… avaient été jugées suffisamment sérieuses pour que René Ribière en personne adresse une « note de service » pour rappeler à Rodenburger que « Les détenus doivent être considérés comme prisonniers de guerre, avec application de la convention de Genève, ce qui exclut brimade et sévices ». Georges Rougeron parle d’une « réponse (qui)  fut assez irrespectueuse et désinvolte », ce qui montre le peu de cas que faisait Rodenburger de l’autorité du CDL et encore plus  des conventions internationales.

• Dans le courant du mois de septembre, plusieurs détenus libérés ont été reçus à la sous-préfecture de Montluçon par Georges Rougeron. Il affirme que «pas un seul ne fit allusion à des sévices. Dans un entretien d’homme à homme, ils pouvaient s’exprimer librement (…). Aucun ne dit quoi que ce fut susceptible d’appeler l’attention à ce sujet », se justifie le secrétaire du C.D.L. Peut-être faut-il voir dans ce mutisme la peur de « représailles» qu’auraient pu éprouver ces témoins, tout juste sortis de Tronçais. .

• Afin de dissiper les doutes, et pour « une information objective», René Ribière avait signé dès le 2 septembre un arrêté autorisant la section montluçonnaise de la Croix Rouge française « à envoyer une mission visiter le centre de séjour surveillé de Tronçais ».  Il était toutefois précisé que « la compétence de cette mission est strictement limitée aux questions d’hygiène et d’état matériel des  surveillés,  à l’exception de toute intervention dans le domaine propre des décisions les concernant ». La nuance est importante. Sur la teneur du rapport rendu, les avis divergent totalement : « Dans sa déposition, à l’instruction du procès des gardes, en 1954, la présidente de la Croix Rouge de Montluçon  a déclaré rapporter de ses visites tous les quinze jours “ une impression extrêmement pénible”. L’ennui est que l’unique compte-rendu adressé par ses soins, reflétait, lui, une impression satisfaisante, de nature à apaiser les inquiétudes ». objecte Georges Rougeron.

Henri Dieu
Henri Dieu, membre du réseau Gallia, chargé d’enquêter sur le camp de Tronçais ‘© Amicale Mémoire réseau Gallia)

• Dans son récit, Un été 44, Nicole Gauthier-Turotoski mentionne la visite  faite en  septembre 1944  « Henri Dieu (qui) est César, agent secret dans la résistance, à la demande de fonctionnaires du ministère de l’Intérieur» dans le but d’inspecter le camp. Selon la même source, il y aurait rencontré Rodenburger qui l’aurait d’abord très mal accueilli, avant de lui confier qu’il avait « exécuté des collabos en les noyant dans l’étang ».  Cette mission d’inspection a bien eu lieu, le 18 septembre 1944:  le résistant  Moulinois Henri Dieu (1909-1993), membre du réseau Gallia, qui venait de participer à la libération de Moulins, ainsi qu’à la toute première enquête menée  sur les circonstances de la mort de Jean Zay, s’était vu  chargé d’une mission par le préfet Robert Fleury. Il devait se rendre au  camp de Tronçais  afin d’y établir un rapport précis sur ce qui s’y passait réellement. Une mission qui n’est alors pas sans risque. Dans la notice biographique qu’il lui a consacrée, son fils Jacques Dieu confirme les relations difficiles avec Rodenburger. Il  écrit que son père  fut « mis en joue par deux « maquisards » quand il tenta de savoir ce qui était advenu d’un groupe de guérilleros espagnols en forêt de Tronçais ».

photo 45 Cdt Fabre, Rodeburger, René Ribière
Le commandant Fabre, Rodenburger et René Ribière, au camp de Tronçais, le 5 octobre 1944

• Toujours dans le but d’en savoir plus, face aux « rumeurs imprécises mais préoccupantes» qui circulent, le préfet Robert Fleury en personne effectue une visite du camp, afin de s’enquérir des conditions de  détention.  Que lui a-t-on montré ? A-t-il eu accès aux moindres recoins du camp, y compris au baraquement des miliciens ? Avait-on pris des précautions pour escamoter les cas les plus criants ?   Toujours est-il qu’un rapport du commandant principal des renseignements généraux de Montluçon rédigé le 29 septembre 1944 sur le  fonctionnement du camp qui abrite  alors 249 détenus dont 68 femmes, le juge “satisfaisant” :  « Après visite du camp, il résulte qu’aucun mauvais traitement n’est infligé aux internés. (…). l’installation du centre est bonne (…). Les internés sont logés dans des baraques, le couchage est satisfaisant …. La nourriture est assez abondante et bien préparée, les cuisines bien installées et propres ». L’infirmerie, elle-même, dispose « de nombreux médicaments » et « les douches fonctionnent normalement ».  Le seul bémol concerne « les miliciens, au nombre d’une trentaine (qui) occupent une baraque à part et sont soumis à des travaux plus pénibles que les autres internés »

• Le 5 octobre 1944, c’est au tour du commandant Fabre, chef des FFI de l’Allier, accompagné cette fois-ci de René Ribière, de se rendre à Tronçais. Une des rares photos prises au camp de Tronçais les montre en pleine discussion avec Rodenburger. Pour l’occasion, il auraient  réitéré de vive voix l’obligation du respect de la convention de Genève, dans le traitement des détenus.

photo 46- Elie Bertrand
Élie Bertrand, menacé par Rodenburger

Les témoignages et les découvertes sur ce qui se passe à Tronçais vont se  multiplier à partir d’octobre. On dispose notamment de celui d’Élie Bertrand (1922-2003)  : « Le camp fut le théâtre de sévices hérités des méthodes utilisées par la police de Vichy et la Milice, exercés par certains des hommes, ce qui fut extrêmement regrettable. J’appris ces exactions le 10 octobre 1944, lors d’une visite au camp, de la bouche d’un détenu de Cérilly que je connaissais et qui ne savait pas pourquoi il avait été arrêté. Dès le 11 ou 12 octobre, je signalais ces faits au CDL siégeant à Moulins. En l’absence de René Ribière, président, et de Georges Rougeron, secrétaire, je fus reçu par M. Raymon Daumin… Le soir-même, le chef du camp de Tronçais, Rodenburger, accompagné par 3 hommes, mitraillettes à la main, sortant d’une traction avant, ayant appris mon intervention, a voulu m’intimider, devant la mairie de Cérilly. Devant ma réprobation des méthodes employées, il a cherché à justifier son action en me disant approximativement : « C’est comme ça que l’on fait la police et je ne vois pas comment  on pourrait faire autrement. Si le CDL n’est pas d’accord avec mes méthodes, il n’a qu’à me dire comment je dois faire ».  (41)

photo 47 - Jean Marielle
Jean Marielle, commandant au 204ème Bataillon FTP

• À la même époque, le camp de Tronçais voit arriver les hommes du 204ème bataillon F.T.P sous l’autorité du capitaine Jonin, accompagné d’un jeune commandant, Jean Marielle. Il n’est en principe question que de régler les conditions matérielles de cantonnement des hommes. Le témoignage de ce dernier, recueilli par André Touret, outre le fait qu’il est accablant pour Rodenburger, confirme celui d’Élie Bertrand (42) : « Le capitaine Jonin et moi-même avons tenu à visiter le camp . Malgré un conseil contraire du commandant Roden, nous l’avons fait (…). La tenue de l’ensemble laissait à désirer. Ayant adressé la paroles à plusieurs détenus, leurs remarques étaient les mêmes, tant sur la nourriture que  sur la manière assez rude avec laquelle ils étaient traités ». Face à eux, Roden objecte, toujours selon Jean Marielle, que « ceux qui les gardent ont souffert quatre années durant,à cause des Boches. Certains de leurs camarades sont morts et tous ces individus ont servi les Boches.  Je comprends que des résistants ne soient pas tendres avec eux ». Bernard Turotoski qui appartient  au bataillon FTP parle d’un « climat insupportable de terreur car les détenus vivaient dans la crainte de flagellations mais aussi des tortures pratiquées par les policiers (…). Il y avait des jeunes filles qui avaient été violées, par des fonctionnaires de police qui avaient commis ces actes odieux sous couvert de la Résistance. Nous avons constaté que les détenus étaient couverts d’hématomes, de brûlures de cigarettes, de plaies (…). Certains étaient très physiquement atteints ». (43)

• Les relations entre le groupe Police du maquis et les hommes du capitaine Jonin sont particulièrement tendues, si l’on en croit l’adjudant Bernard Turotoski qui se voit confier la garde des prisonniers et qui compte « faire cesser les sévices». S’ensuit « une altercation avec Becker qui était d’une extrême brutalité», allant jusqu’à le menacer d’un revolver : « Le Groupe Police n’accepte pas de se soumettre, d’où les empoignades, les bagarres entre groupes. Les nouveaux venus regagneront la chambrée et, par mesure de sécurité, placeront le revolver sous l’oreiller », ajoute Bernard Turotoski.

• L’installation du bataillon aura deux conséquences immédiates : d’abord la création d’un vrai   service sanitaire composé d’un médecin, d’un infirmier et d’une infirmière, avec l’aménagement d’une véritable infirmerie dans l’un des baraquements, supplantant le précédente. Ensuite la rédaction par Jean Marielle d’un rapport sur le fonctionnement  du camp, adressé cette fois-ci au commandant de la XIIIème région militaire de Clermont-Ferrand. Ce rapport, jugé suffisamment alarmant, déclenche la venue à Tronçais, quelques jours plus tard, du commandant de région, désireux de s’entretenir avec Jean Marielle. Ce dernier étant  absent ce jour-là, l’entretien a lieu avec le capitaine Jonin et Jean Marielle sera convoqué à Clermont-Ferrand pour y être entendu : « J’ai dû m’expliquer devant ces deux colonels. J’ai pu aller plus loin que les termes toujours mesurés d’un rapport. Dans la quinzaine qui suivit,  Roden fut relevé de son commandement, sans autre affectation, afin de mener une enquête. Il fut remplacé par le capitaine Huvert, militaire de réserve. L’adjudant Becker rentra en compagnie. C’est l’adjudant Turotoski qui le remplaça (…). Calme, d’une correction parfaite, il était l’homme pour cette mission assez difficile ». (44)

• Rodenburger et ses hommes étant écartés, le passage du camp de Tronçais sous l’autorité du capitaine Huvert, se traduit par la disparition totale des sévices et par une amélioration globale des conditions de détention, désormais en phase avec les conventions internationales. Deux semaines plus tard, le 28 octobre 1944, le camp de Tronçais est définitivement fermé et les détenus répartis entre les Centres de séjour surveillé de Moulins et de Vichy: « Devant l’irrégularité de sa mise en place et de sa gestion, sans parler de la cruauté des sévices infligés aux internés, mais officiellement parce que le camp n’était pas suffisamment  installé pour supporter l’hiver qui approchait, le préfet décida sa suppression », écrit Aurélie Duchezeau (45). 

• Ajoutons que  le Journal officiel de la République française, en date du 20 octobre 1945,   fait figurer le « cdt (T F) Charles Rodenburger » . dans une liste d’attribution de la médaille  de la Résistance, en compagnie d’autres maquisards de l’Allier. Il n’est pour l’heure pas question d’engager des poursuites contre lui, même si les différents rapports évoqués ont pu se révéler accablants. Son dossier administratif de résistant, conservé  , conservé par le Service historique de la défense mentionne  qu’il est bien homologué FFI.

• Que conclure de tout cela ? Il ne fait plus de doute que le C.D.L. a bien été averti à plusieurs reprises des sévices exercés à Tronçais, et Georges Rougeron le reconnaît, même si plusieurs rapports remis au C.D.L. se voulaient rassurants. En aucun cas les exactions commises ne l’ont été sur ordre ou avec l’agrément des membres du CDL. On peut toutefois  lui reprocher d’avoir officiellement acté la nomination de Rodenburger, en le dotant de pouvoirs importants, et l’accuser  d’une passivité coupable, d’une absence rapide de réaction ferme face au groupe Police du Maquis et à Roden. Il ne faudrait pour autant pas oublier que le CDL devait aussi tenir compte de la pression d’une partie de la population, relayée par la presse, comme le faisait encore le Centre Républicain, le 16 octobre : « Le peuple a soif d’épuration. Il exige la vengeance de ses martyrs…Une justice prompte, énergique ». L’historien  André Touret, écrit à ce propos: « Le temps n’était pas à la mansuétude, ni à la nuance. Il n’en demeure pas moins que le régime pénitentiaire du camp de Tronçais n’était guère compatible avec les lois de la guerre (…). Ici on a affaire à un groupe de gardiens incontrôlés, aux instincts primaires, qui n’avaient même pas l’excuse d’obéir aveuglément à une idéologie et qui agissaient pour leur propre compte. C’était la nature humaine livrée à ses plus bas instincts et qui s’en prenait à des prisonniers sans défense…On comprend la préoccupation des hommes de la résistance, qui furent pour la plupart de valeureux combattants, mais qui ne souhaitent pas qu’on pratique l’amalgame avec les responsables du camp de Tronçais …» (46)

• Dans son étude sur l’internement administratif dans l’Allier, Aurélie Duchezeau avance l’idée que les centres de séjour surveillés ont pu être « à la fois sanction et protection» : « Certes, écrit-elle, les arrestations étaient bien souvent faites de manière hâtive et visaient abusivement des personnes qui n’avaient rien à se reprocher, mais il est probable également qu’il y avait une volonté de soustraire certaines personnes à la vengeance populaire, des personnes pas forcément coupables d’actes répréhensibles, au nom de la loi mais dont l’attitude  pendant l’Occupation avait été très mal perçue. L’internement était alors un moyen de protection des personnes compromises jusqu’à ce que les esprits s’apaisent », conclut-elle.

7- UN ÉPILOGUE JUDICIAIRE DEVANT   LE TRIBUNAL PERMANENT DES FORCES ARMÉES DE LYON (1954)

• Compte tenu de la gravité des actes commis à Tronçais, plusieurs de leurs auteurs ont eu à répondre de leurs actes devant la justice, quelques années plus tard. Après avoir auditionné par commission rogatoire 45 témoins à travers toute la France, le commissaire du gouvernement près le Tribunal permanent des forces armées de Lyon, décida de déférer 7 officiers, sous-officiers et gardes FFI  du camp, Rodenburger et Becker en tête. Ils étaient inculpés de « complicité d’assassinats, complicité de coups mortels, coups et blessures volontaires, attentats à la pudeur avec violences sur 26 détenus dont 4 décédés sur place ».

• Il leur était également reproché «  des tortures, des pendaisons par les pieds, des flagellations, des bastonnades au nerf de bœuf, des actes de sadisme et de perversion ». On aurait pu y ajouter des actes commis au détriment de 8 autres détenus, s’ils ne s’étaient pas trouvés  couverts par la première loi d’amnistie votée le 16 août 1947.  Pour chargé qu’il fût,  le dossier d’accusation aurait pu être encore plus lourd. À l’image de  Nicole Gauthier-Turotoski, des victimes sollicitées semblent avoir choisi de ne pas témoigner. Les deux gendarmes venus à domicile recueillir son témoignage lui auraient même dit : « Dans votre intérêt, il est préférable de ne pas signer de témoignage car, si vous le faisiez, de la part de ceux que vous accuseriez, vous pourriez craindre des représailles ». Pressions réelles ? Volonté de tourner la page ? Peut-être les deux à la fois. Son témoignage ne viendra donc pas grossir le dossier à charge.

• Le procès s’ouvre le 12 octobre 1954 avec, dans le box, 7 accusés : Charles Rodenburger, Auguste Becker, Roland Guillon, Pierre Levistre, Chinague, Fradier et Lieber. Face au président  qui reproche à Rodenburger  d’avoir appliqué «  un régime dépassant les normes humaines », celui-ci considère qu’il n’a fait « qu’appliquer les normes en usage dans la police » (sic). Finalement, le procès débouchera sur une surprenante décision d’amnistie des 7 accusés en vertu de la loi d’août 1953 : «  Sont légitimés et en tant que de besoin amnistiés, tous les faits postérieurs au 10 janvier 1940 et antérieurs au 1er janvier 1946, lorsqu’il sera établi qu’au moment de ces faits leur auteur appartient à un mouvement de résistance ». Entre temps, la Commission régionale d’homologation des FFI de Clermont-Ferrand qui avait confirmé sa décision de non – homologation de Police du maquis, prise le 15 décembre 1953, ce qui excluait l’application de la loi d’amnistie du 16 août 1953, était revenue sur sa décision le 25 février 1954, ouvrant ainsi le champ à l’amnistie.

 

IV– LA MISE EN PLACE DES TRIBUNAUX D’EXCEPTION 

•  L’Épuration, c’est aussi la création et la mise en place de tribunaux d’exception, destinés à juger tous les actes de “collaboration”, “d’intelligence avec l’ennemi”, au sens large du terme, commis sur le territoire français en général et  de l’Allier, en particulier. Voulus par le Comité français de libération nationale et mis en place par le gouvernement provisoire de la république français, via ses représentants départementaux, les préfets, ils sont établis à titre provisoire, le temps que l’épuration s’accomplisse. Trois grands types de tribunaux ont été installés à l’automne 1944 : la cour martiale de l’Allier, à laquelle a succédé le 2ème Tribunal militaire permanent de la XIIIème région militaire, à l’existence éphémère, puis la Cour de justice de l’Allier et la Chambre civique, ces deux dernières siégeant à Moulins.

1- LA COUR MARTIALE DE L’ALLIER ET LE 2ème TRIBUNAL MILITAIRE PERMANENT  (2 OCTOBRE – 2 NOVEMBRE 1944) 

• La Cour martiale de l’Allier, comme son nom l’indique, est un tribunal militaire, avec 4 juges militaires, disposant de 4 suppléants, et un commissaire du gouvernement, officier de justice militaire  : « Les juridictions ordinaires n’étant pas adaptées à connaître des crimes et délits liés à l’Occupation, il apparut que la justice militaire serait qualifiée, offrant des garanties de promptitude nécessaires, tout en assurant les droits légitimes de la Défense», écrit Georges Rougeron (47).

photo 48 - L'Hotel du parc, siège de la cour martiale
L’hôtel du Parc, à Vichy, siège de la Cour martiale (2 – 15 octobre 1944)

• Créée le 5 septembre 1944,  par arrêté du Commissaire de la République pour la région de Clermont-Ferrand, Henry Ingrand, son autorité s’étend sur tout le département de l’Allier, qui était alors encore  en état de siège. Après une quinzaine de jours destinés à l’instruction des dossiers,  elle siège à Vichy,  dans les locaux de l’Hôtel du Parc, du 2 au 15 octobre 1944. C’est Maître Hazan, un avocat parisien qui s’était réfugié dans l’Allier et qui avait noué des contacts avec la résistance montluçonnaise, qui en assume la présidence. Gendre du député socialiste Graziani, il a adopté dans la résistance son pseudonyme. Il a été, pour l’occasion,   assimilé lieutenant colonel FFI. Cette nomination Jean Débordes ne manque pas de la dénoncer : « Il vint dans l’Allier, à Montluçon, fief socialiste, parce qu’il ne pouvait plus rester dans le Cher, la résistance n’en voulant plus. Tout naturellement (…) il se retrouva président de la cour martiale. Le tandem Ribière – Rougeron ne chercha pas  s’il y avait quelqu’un d’autre de possible. Il était socialiste donc il pouvait faire un président » (48)

Photo 49 - L'hôtel des ambassadeurs
Le 2ème Tribunal militaire permanent de la XIIIème région militaire, siège à l’hôtel des Ambassadeurs (17 octobre – 2 novembre 1944)

• Dans sa brève période d’existence, au cours des 4 audiences qu’elle tient, la cour martiale est amenée à prononcer  8 condamnations à mort, dont 2 seront commuées, et 6 condamnations aux travaux forcés. Elle prononcent aussi  3 acquittements. Dès le 17 octobre, elle cède la place au  2ème Tribunal militaire permanent de la XIIIème région militaire qui siégera avec la même composition, toujours à Vichy,  mais à l’Hôtel des Ambassadeurs,  jusqu’au 2 novembre 1944. Le principal changement concerne l’instruction qui suit  la procédure ordinaire, avec possibilité, in fine, de pourvoi en cassation. Là encore, les décisions sont sévères, avec 4 condamnations à mort et 3 condamnations aux travaux forcés.

photo 50 Cour martiale 3 octobre 1944
Le Centre républicain (16 octobre 1944)

• On est donc dans une première phase de justice qui peut paraître très “expéditive mais qui est en phase avec ce que réclame une partie de l’opinion et des organisations de résistance. À Montluçon, tout en demandant  « de ne pas s’acharner sur les lampistes », le  journal Le Centre républicain donne le ton :   « Nous demandons au tribunal de frapper fort et vite. Trop longtemps dans notre département les traîtres ont espéré passer au travers de la justice. Depuis trop longtemps, le peuple attend leur mise en accusation. Tous les pêcheurs en eaux troubles relèvent la tête, tous les saboteurs reprennent leur mauvais travail…Il ne faut pas  que les comités locaux voient leur action entravée par ceux qui hier étaient aux ordres de Vichy et de l’Allemagne. Il faut terroriser les saboteurs. Puisqu’on refuse au peuple qui a souffert le droit de rendre lui-même la justice dans les tribunaux populaires,  nous espérons encore dans un tribunal militaire, profondément républicain. Nous voulons que l’on s’attaque aux puissants, parce que seuls ils sont dangereux…Le peuple a soif d’épuration. Il exige la vengeance de ses martyrs…Nous voulons les cerveaux du crime…Une justice prompte, énergique barrera la route à la réaction et redonnera confiance au peuple » (49). Le même quotidien « espère  que le tribunal militaire sortira rapidement des hôpitaux  les assassins de nos maquisards ».Parmi les affaires renvoyées pour supplément d’information par le 2ème tribunal militaire permanent, figure celle d’Émilien P…, un commerçant montluçonnais, « accusé d’avoir dénoncé à la Gestapo des officiers et des civils français. Il l’a reconnu. Au cours de son interrogatoire, il prétend que ses aveux sont dus aux tortures qu’il a dû subir ». (50)

•  Au terme d’un mois d’existence, le département étant totalement libéré depuis deux mois, la justice militaire doit s’effacer devant la justice civile, avec l’instauration de la Cour de justice de l’Allier et de la Chambre civique. Un changement qui n’est pas sans inquiéter les organisations de résistance, en particulier le Front National communiste qui craint une trop grande clémence de la part de ces tribunaux civils.

 

2-  LA COUR DE JUSTICE DE L’ALLIER (4 décembre 1944-26 avril 1946) 

QUE SONT LES COURS DE JUSTICE ET QUEL EST LEUR CHAMP D’INTERVENTION?

• Les cours de justice ont été créées officiellement le 26 juin 1944 par une ordonnance du Gouvernement provisoire de la république française (GPRF) qui avait succédé au Comité Français de libération nationale (CFLN). Le but est d’organiser une épuration légale et d’affirmer l’autorité gouvernementale sur les territoires libérés. D’abord installées dans les villes où siègent les cours d’appel, elles ont ensuite essaimé dans chaque département.  De 90 à l’origine, leur nombre passera à  30 en janvier 1946 et à 25 en janvier 1947, au fur et à mesure de l’épuisement des dossiers à traiter. La cour de justice de Paris sera la dernière à cesser son activité et les  cours de justice seront officiellement supprimées par une loi votée le 29 juillet 1949.

• L’article 6 de l’ordonnance stipule que la procédure en cour de justice est identique à celle d’une cour d’assises. Elle est composée d’un magistrat présidant la cour, de quatre jurés désignés d’abord par une commission où siègent des magistrats et des membres du comité départemental de libération (C.D.L.), puis à partir du 14 décembre 1945 par les conseils généraux. Un  commissaire du gouvernement, faisant office de procureur et  un  juge d’instruction complètent la cour de justice. Elle  est appelée à juger toutes les formes « d’intelligence avec l’ennemi », ce qui inclut pêle-mêle des membres du groupe Collaboration, de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme (L.V.F.), du parti Franciste, du Parti Populaire Français (P.P.F) du Service d’ordre légionnaire (S.O.L.),  de la Milice,…Son champ d’action concerne aussi les personnes ayant participé à des manifestations en faveur de ces mouvements ou, plus généralement,  en faveur de la collaboration. Par contre, pour éviter leur engorgement, les cours de justice ne prennent pas en compte   le service de l’Etat Français dans l’administration, les mairies, la charte du travail, la Corporation paysanne, la Légion française des combattants, l’armée, la police. Ces faits relèvent des chambres civiques, autre tribunal d’exception.

• La cour de justice peut prononcer des peines de mort, éventuellement  par contumace, des peines de travaux forcés (à perpétuité ou à durée), des peines de prison, le tout pouvant être assorti d’amendes, de la confiscation totale ou partielle des biens, mais aussi de peines de dégradation nationale, à vie ou à durée. Cette peine, consécutive de l’indignité nationale et qui sera également utilisée par les chambres civiques, prive le condamné de tous ses droits politiques et civils, du droit de porter ses décorations, y compris celles gagnées sur les champs de bataille des deux guerres. Le condamné se retrouve exclu de toute fonction, emploi, offices publics ou corps constitués. Ainsi il ne peut plus être avocat, avoué, huissier, professeur, fonctionnaire ni diriger une entreprise de banque, d’assurance, de presse, d’édition…C’est l’équivalent d’une « mort civile».

L’INSTALLATION DE LA COUR DE JUSTICE DE L’ALLIER

• La cour de justice de l’Allier, dans le ressort de la cour d’appel de Riom, section départementale de l’Allier est officiellement installée le 3 novembre 1944. Elle siège au palais de justice de Moulins, dans la salle des Assises, du 4 décembre 1944 au 26 avril 1946 : « La Cour, attendue et réclamée depuis longtemps, est enfin entrée en séance pour juger au grand jour ceux qui ont osé s’abaisser à pactiser avec l’ennemi, dénonçant des patriotes à l’infâme Gestapo ou se faisant volontiers leurs tortionnaires » (51). À compter du 1er mai 1946, tous les dossiers non terminés seront transférés à la cour de Riom.

photo 51 - Palais de justice de Moulins
Le Palais de justice de Moulins, siège de la Cour de justice de l’Allier et de la Chambre civique

• Les magistrats ont été désignés par un arrêté du Garde des Sceaux daté du 21 octobre 1944. La présidence est assumée M. Martin, président du Tribunal de 1ère instance de Moulins et c’est le Procureur de la République près le tribunal de 1ère instance de Cusset, M. Granier,  qui est nommé Commissaire du gouvernement. La présidence sera ensuite partagée avec Camille Gagnon (1893-1983), président du Tribunal d’instance de Montluçon depuis 1940 (52).

photo 52 - Camille Gagon Pdt Cour de justice
Camille Gagnon(1893-1983), un des deux président de la Cour de justice

• Dans ses mémoires, ce dernier émet  quelques critiques vis-à-vis du fonctionnement de ces tribunaux d’exception, relevant trois problèmes. D’abord, la question du choix des jurés : « La résistance apparaît (…) si puissante et si déterminée à réclamer le châtiments des collaborateurs que le gouvernement (…) a cru devoir lui réserver une sorte de contrôle dans la préparation des listes de jurés (…).  Il n’est pas impossible que le président des chambres de répression tire avant l’audience une majorité de jurés d’obédience  résistante bien décidés à l’avance à se prononcer de la pire façon contre l’accusé ». Tout en disant comprendre  que ces même résistants veuillent « appliquer la loi du talion aux responsables des ignobles et mortelles tortures infligées à ses héroïques disparus », il considère  que ni la sérénité ni l’indépendance de la justice n’y trouveront leur compte. Ensuite, il déplore que l’abaissement de l’âge minimum des jurés de 30 à 25 ans, tout comme l’admission des femmes,  des faits qui, à ses yeux,  « paraissent des nouveautés blâmables (sic) et risquent de fausser l’équilibre équitable et pondéré  des sanctions ».

• Cette nomination à la présidence de la cour de justice représente aussi  pour lui  un véritable  fardeau et un dilemme : ayant fait toutes ses études secondaires à Moulins, il y comptait de nombreux amis. Il y avait ensuite vécu plusieurs années et il y avait noué des relations avec nombre de familles : «  Dans  ces conditions,  n’était-il pas prévisible que si je présidais des juridictions autour desquelles s’agitaient déjà tant de passions partisanes, je me verrais assailli de sollicitations ou de recommandations pressantes et intéressées (…). N’en subsisterait-il pas  une rumeur qui me rendrait suspect à la résistance et nuirait au respect général et à l’autorité indiscutables qui m’étaient indispensables pour accomplir dignement la délicate et lourde tâche qui m’incomberait ? ». (53) Ce que Jean Débordes résume ainsi : « Il connaissait énormément de monde à Moulins, dans tous les milieux. Ainsi avait-il multiplié les démarches pour ne pas être nommé à Moulins (…) On retiendra que Camille Gagnon fut un homme très humain, qui s’efforça de n’avoir jamais à condamner un prévenu à la peine de mort. Il y avait une chose qu’il redoutait par-dessus tout : être obligé d’assister à l’exécution d’un condamné à mort. Il en aurait été malade d’avance ». (54). Après avoir songé à démissionner de la magistrature, il finira par s’acquitter de sa mission, le tout dans des conditions matérielles précaires. C’est ainsi que l’étude des dossiers que Camille Gagnon tient à consulter, en raison des peines lourdes  encourues,  doit se faire au secrétariat du Parquet, « dans le bruit des conversations, des machines à écrire ou du public en quête d’un renseignement ». Quelquefois,  un vestibule, un corridor,  font office de bureau.

• La création de la cour de justice est loin de faire  l’unanimité. Tant dans les milieux de la Résistance que du côté du Colonel Graziani président de la cour martiale, on craint que cette justice civile ne se montre nettement plus clémente. Pour Le président du tribunal militaire qui sollicite une audience auprès du préfet Robert Fleury, il faudrait que le tribunal militaire reste compétent pour toutes les affaires mettant en cause des personnes ayant appartenu à la Waffen SS, à la LVF, à la Milice  ou encore à des partis de la collaboration comme le P.P.F. Les cours de justice  ne se prononceraient  que dans les cas concernant les journalistes, les écrivains,  et toutes les formes autres de collaboration économique ou sociale. Pour appuyer ses propos, Graziani ne manquait pas d’insister sur le fait  que l’opinion publique accorderait une plus grande confiance à un tribunal militaire composé de F.F.I. et d’anciens maquisards. Une demande que finalement le préfet devait rejeter, confirmant le champ d’action des cours de justice.

• Dès le départ, la cour de justice de l’Allier se retrouve  face à un afflux de dossiers.  Dans les semaines  qui ont suivi la libération, le C.D.L. a reçu, comme on l’a vu,  de nombreuses dénonciations. Elles émanant de groupes de résistants, de syndicats, de comités patriotiques d’entreprises ou de simples particuliers. Beaucoup sont rapidement  écartées car fondées sur «  des apparences, des impressions, des rumeurs » qui ne seront pas étayées lors des enquêtes.  La commission de criblage ou de triage, installée en octobre, réalise un premier examen des  propositions des comités locaux de libération et des services de police, à propos des personnes qui ont été laissées en liberté, tout en étudiant les  dossiers des personnes qui ont été internées administrativement, dont celles détenues à Tronçais. Après étude, la  commission donne un avis : soit la libération pure et simple, soit le renvoi du détenu  devant la Cour de justice de l’Allier ou devant  la Chambre civique, soit une proposition d’internement administratif, d’éloignement ou d’assignation à résidence. Avec deux réunions hebdomadaires,  entre novembre 1944 et mai 1945, au cours desquelles elle peut examiner jusqu’à 60 dossiers pour les mois les plus chargés,   la Commission est parvenue à régulariser la situation de tous les internés. Pour son premier mois d’activité,  elle a ainsi réussi à examiner 155 dossiers de détenus, conduisant le préfet  Robert Fleury à prendre 98 arrêtés d’internement, 18 d’assignations à résidence et à prononcer 30 libérations (55).

UNE JUSTICE PARFOIS LENTE: LE PARCOURS DE NICOLE GAUTHIER, DE SON ARRESTATION À SA LIBÉRATION

• Une des critiques récurrentes formulée à l’encontre des cours de justice concerne  leur lenteur. Il peut effectivement s’écouler de longs mois avant qu’une personne détenue ne soit fixée sur son sort par un jugement. Même s’il n’a pas vocation à être généralisé, on peut suivre le parcours  de Nicole Gauthier-Turotoski, depuis son arrestation jusqu’à sa remise en liberté, après jugement par la cour de justice, avec entre les deux le passage par les centres de séjour surveillé, dont celui de Tronçais. (56)

Début septembre 1944, elle est arrêtée à Montluçon pour la première fois, probablement sur dénonciation de voisins, avec lesquels la famille Gauthier entretenait de mauvaises relations. Elle est soupçonnée d’avoir entretenu des relations avec un jeune soldat et ex-étudiant Allemand de 19 ans, dont elle a fait la connaissance alors qu’il était de service à la poste allemande.  Elle est conduite à l’école Viviani, dans le quartier des Marais,  pour interrogatoire, avant d’être relâchée en fin de journée.  « Quelques jours après, dans le courant d’un après-midi… », elle est à nouveau arrêtée à son domicile  par deux policiers du groupe police du Maquis: « Votre fille vient avec nous, au commissariat, pour un contrôle, des renseignements », annonce-t-on à ses parents. Elle est ensuite conduite à l’Hôtel de France, où ont désormais lieu tous les interrogatoires des suspects. Elle y restera quelques jours, observant les violences policières à l’encontre des personnes arrêtées.

photo 53 La malcoiffée
La Malcoiffée à Moulins, promue Centre de séjour surveillé (C.S.S)

À là mi-septembre 1944, elle est transférée en camion à Tronçais,  « après plusieurs jours passés dans les locaux de la police ». Elle y séjournera jusqu’à la fermeture du camp, le 28 octobre 1944, soit plus d’une quarantaine de jours.

Le 28 octobre 1944, toujours dans l’attente d’une décision, sinon d’un jugement, elle est transférée à Moulins, à la prison de la  Malcoiffée, « aux cellules humides et malodorantes ». Elle est   devenue Centre de séjour surveillé avec le Concours hippique de Vichy. La jeune femme y   restera jusqu’au 6 janvier 1945, soit 70 jours, dans une cellule, en compagnie d’une douzaine de détenues. Le 15 janvier 1945, le C.S.S. de la Malcoiffée est officiellement supprimé.

Le 6 janvier 1945, nouveau  transfert, cette fois-ci au stade équestre du Sichon ou Concours hippique de Vichy. L’ancien cantonnement de la garde du maréchal Pétain est devenu le Centre de séjour surveillé unique pour tout le département de l’Allier. Au 31 décembre 1944, on y comptait déjà 530 internés, soit deux fois plus que le seul camp de Tronçais, lorsqu’il était au maximum de ses effectifs). Le séjour au Concours hippique, marqué par un hiver particulièrement rude,  durera jusqu’au 2 mars 1945, soit  53 jours, toujours en attente de jugement.

photo 54 -Concours équestre VICHY
Le Centre de séjour surveillé de Vichy, au Concours hippique (Stade équestre du Sichon)

Le 3 mars 1945, Nicole Gauthier-Turotoski est extraite  du Concours hippique pour retourner à la Malcoiffée, redevenue simple prison, pour un nouveau séjour qui durera 38 jours.

► Finalement, c’est seulement le 10 avril 1945 qu’elle comparaît devant la Cour de justice de l’Allier, présidée par Camille Gagnon. Elle est accusée « d’atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat », pour avoir noué des relations avec un jeune soldat allemand. Pour assurer sa défense, sa famille a dû faire appel à un avocat de Vichy et une pétition initiée par son père pour demander sa libération a recueilli les signatures de voisins. À la question posée : « La fille Gauthier Nicole (…) est-elle coupable d’avoir porté  d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État avec des agents d’une puissance ennemie ? Les faits ont-ils été commis en temps de guerre ? », les jurés répondent “Non”, à la majorité. La cour prononce donc son acquittement et sa levée d’écrou est effective.

Le 15 avril 1945, elle est de retour dans sa famille à Montluçon mais son père lui fait comprendre qu’il vaudrait mieux qu’elle séjourne quelque temps chez des cousins habitant Viplaix. Ce n’est  qu’à la mi-juillet 1945 qu’elle peut se  réinstaller définitivement à Montluçon.. Entre son arrestation et le jugement final, il se sera donc écoulé sept mois, avec passage par trois centres de séjour surveillé, pour déboucher sur un acquittement.  “Tout ça pour ça”, serait-on tenté de dire, si l’on ne tenait pas compte de l’engorgement des tribunaux  face à l’afflux de dossiers dans les mois qui ont suivi la Libération. On pourra enfin s’étonner que les faits qui lui ont été reprochés lui aient valu de comparaître devant la Cour de justice, alors que nombre de femmes ayant eu des relations avec des soldats allemands ont été déférées devant la chambre civique.

LA COUR DE JUSTICE DE L’ALLIER EN ACTION

• Lors de la toute première audience de la cour de justice de l’Allier, le 4 décembre 1944, après le tirage au sort des 4 jurés (Henri Boudet, cheminot à Cosne, Auguste Vincens photographe à Montluçon, Maurice Abrial artisan à Mazerier et Louis Rougeron, rentier à Saint-Germain-des-Fossés), le commissaire du gouvernement leur rappelle leurs devoirs : « Vous vous prononcerez avec impartialité et objectivité. Vous ne serez que des juges et vous oublierez courageusement les douleurs qui furent les vôtres, les cruautés subies, les tortures passées, les détentions souffertes… Vous n’écouterez ni les conseils de clémence, ni les exhortations à la répression, ni la haine ni l’amitié. Vous jugerez humainement. Vous n’oublierez jamais que le pire accusé est un homme et qu’il reste à ce titre digne d’un respect qui a abandonné son comportement et ses actes. Vous apprécierez son passé et vous essayerez de pénétrer au fond de cet esprit pour comprendre son acte ».

• Pour chacune des audiences, que ce soit devant la cour de justice ou devant la chambre civique, la presse relaie largement l’information, au moins dans les premiers mois. Le Centre républicain, à Montluçon, mais aussi Valmy à Moulins, informent leurs lecteurs des audiences à venir, avec les noms des prévenus indiqués en clair, leurs métiers, leur localité de résidence et le chef d’inculpation retenu. Une fois le procès tenu, un compte-rendu plus ou moins long, selon l’importance de l’affaire est donné. Toutefois, au fil des mois, la place impartie à ces chroniques judiciaires tend à se réduire, pour ne plus occuper que quelques lignes dans les derniers mois de 1945 et au début de 1946. La curiosité des premiers jours et la « soif de justice » ont cédé la place à une relative lassitude.(57)

• Pour mesurer l’ampleur de la tâche accomplie par la cour de justice, on peut se reporter aux données qu’a collectées Georges Rougeron pour le compte du Comité d’histoire de la deuxième guerre mondiale (58), en notant d’abord qu’il y avait eu 966 classements sans suite dont 632 pour « non établi», 100 pour « insuffisamment établi ou caractérisé », 16 « non motivé», 7 « ni crime, ni délit », 6 « aucun élément », soit autant d’affaires potentielles  qui n’ont pas abouti en cour de justice.

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Tableau récapitulatif établi par Georges Rougeron pour l’Institut d’histoire du temps présent( extrait de l’épuration en Allier – 1943-1946)

• 646 personnes ont été  jugées au cours de  232 audiences en 17 mois. 20 condamnations à mort ont été prononcées, dont 10 commuées en peine de travaux forcés. Il faut y ajouter 77 condamnations à mort par contumace. Autres décisions de la Cour de justice : 142 condamnations aux travaux forcés ou à des peines de réclusion et  50 condamnations par contumace, ainsi que 186 condamnations à des peines d’emprisonnement. On dénombre par ailleurs  45 condamnations à l’indignité nationale, 27 acquittements assortis toutefois  de l’indignité nationale, 72 peines de confiscations de biens, 1 dissolution d’entreprise de presse, 101 acquittements et relaxes. Enfin 93 renvois sont décidés dont 29 seront jugés ultérieurement devant d’autres juridictions.

photo 56 Cour de justice et chambre civique valmy janvier 1945
Valmy (Moulins) rend compte des audiences de la Cour de justice ainsi que de la Chambre civique de l’Allier

• Ces condamnations  qui paraissent relativement sévères  doivent être tempérées par  des recours en cassation ou  des recours en grâce transmis au garde des sceaux après avis  du président de la Cour de justice. C’est ainsi que 10 peines de mort seront commuées en travaux forcés, 10 peines de travaux forcés en peine d’emprisonnement, tandis que  16 peines de travaux forcés bénéficieront de réductions.

QUELQUES EXEMPLES DE TYPES D’AFFAIRES JUGÉES EN COUR DE JUSTICE

• S’il n’est pas envisageable de traiter de l’ensemble des affaires jugées concernant Montluçon et ses alentours, on peut toutefois en donner un échantillonnage en  distinguant plusieurs grandes catégories de justiciables. (59). À quelques exceptions près, ne sont indiquées que les initiales des noms des personnes jugées.

◘ Des jugements concernant des industriels et des cadres de l’industrie :

photo 57- Cour de justice de l'Allier 24 Janvier 1945►  mars 1945 : Alexandre Meiller, directeur de l’usine des Fers Creux, qui avait été détenu au centre de séjour surveillé de Tronçais, jugé le 28 mars, écope d’une  condamnation aux travaux forcés à perpétuité et à la confiscation de ses biens. Le commissaire du gouvernement avait requis la peine de mort. Alexandre Meiller sera toutefois  libéré à la fin de 1947.

► août 1945 : Vitteaux, Ranque et Vincent, directeur et  cadres des usines Saint-Jacques, bénéficient d’un  non lieu. Cette décision provoque une manifestation de protestation dans les usines de Montluçon et de Commentry, à l’appel de la CGT, avec arrêt total du travail de 10h30 à 12h00. Une motion de protestation est portée en sous-préfecture et publiée dans le Centre républicain du 7 septembre.

Des jugements concernant des membres de groupements ou de partis de la collaboration 

► mars 1945 : Jean B…, huissier à Commentry, délégué à la propagande de la Légion (60) aurait été « le seul présent à une réunion de propagande de la Milice, au début de 1943, qui n’a pas eu lieu ». Il a conservé les brochures de la Milice à domicile.  Il est condamné  3 ans de prison et à la dégradation nationale à vie.

► mars 1945 : Jean M…, 69 ans, expert comptable à Montluçon, a adhéré au RNP (61) et a accepté de devenir responsable du mouvement pour l’Allier, le Creuse et le Puy-de-Dôme. L’acte d’accusation mentionne qu’il a  dénoncé  à Georges Albertini,un  responsable national du RNP, la mauvaise volonté de la police de Montluçon pour retrouver les assassins de Soude, un adhérent du RNP, exécuté par des résistants le 3 mars 1944. Il est condamné à 3 ans de prison, 10 000 F d’amende et à la dégradation nationale à vie.

► mars 1945 : Emile B…, âgé de 60 ans,  agent d’assurance à Domérat est qualifié par le Centre républicain de « Collaborateur notoire » avec les Allemands qu’il appelait « mes petits ». Il avait adhéré au PPF et au groupe Collaboration (62). Se disant adjudicataire de l’enlèvement des ordures de la caserne de Montluçon, il avait protesté en janvier 1943, parce qu’une partie des ordures étaient déversées sur le terrain d’un voisin, Thomas : « Vous pouvez être certains et assurés que tout le contenu de vos voitures sera enfoui chez moi dans la terre,  alors que chez Thomas, tout le public et lui-même fouillent dans le tas espérant y trouver des indications utiles,  surtout avec les papiers écrits en allemand et les journaux de votre pays ». Il avait, ajoute l’acte d’accusation,  déclaré en public « souhaiter le victoire de l’Allemagne ». Selon le Centre républicain, « M. Ray, commissaire de la république, considère l’accusé comme un imbécile dangereux (sic) et demande une peine de prison ». Il est condamné, le 27 mars, à 3 ans de prison, 10 000 F d’amende et à la dégradation nationale à vie.

► décembre 1944: Emile Joseph P…, marchand d’essence établi au 112 Bd de Courtais, résidant à Villars, président de l’aéro-club  de l’Allier, membre de la Légion et du PPF, dont il était devenu secrétaire, est accusé d’avoir  dénoncé  les capitaines Bourgeois et Biard, le lieutenant Fleury et un garagiste concurrent après la manifestation organisée à l’occasion de l’enterrement  des aviateurs canadiens, en juillet 1943. Il aurait aussi dénoncé un groupe de résistants de Mazirat, ce qui avait conduit à des arrestations. Il nie totalement les faits et affirme avoir compris son erreur après le débarquement des Alliés en Normandie, ce qui l’a conduit à s’éloigner de la Gestapo. Il aurait reçu des informations sur la Sagem, Dunlop ou les voies ferrées qu’il n’a pas divulguées aux autorités d’occupation. Les circonstances atténuantes lui sont alors reconnues mais il est condamné aux travaux forcés à perpétuité et à la confiscation de ses biens. Dans un premier temps, en octobre 1944, il avait déjà été déféré devant le 2ème Tribunal militaire permanent qui avait demandé un supplément d’enquête.

◘ Des jugements concernant des personnes qui se sont engagées dans la Milice, dans la Légion des volontaires français contre le bolchevisme ou dans la Waffen SS :

► février 1945 : Jean-Jacques M…, étudiant à Montluçon, milicien, accusé de trahison et d’atteintes à la sûreté extérieure de l’état, est  acquitté.

► septembre 1945 : Auguste D…, 33 ans, habitant à Montluçon, a  adhéré à la LVF (63) et a combattu sur le  front russe. Il est condamné à 12 ans de travaux forcés et à la dégradation  nationale à vie.

► octobre 1945 : Eugène R…, ex caporal chef armurier au 121ème RI de Montluçon a adhéré en décembre 1943 à la Milice dans laquelle il a occupé les mêmes fonctions. Il est condamné à  5 ans de travaux forcés et à la dégradation nationale à vie.

octobre 1945 : Louis P…, âgé de  22 ans, vivant à  Montluçon, écope de 5 ans de prison pour avoir appartenu à la Milice.

► octobre 1945 : Elie P…, 24 ans, demeurant à  Saint-Désiré, s’est engagé d’abord dans la Milice puis dans la Waffen SS. Il est condamné aux travaux forcés à perpétuité, à la dégradation nationale à vie et à la confiscation de ses biens.

► novembre 1945 : Jacques H…, 19 ans, habitant à Montluçon, s’est engagé dans la LVF et a combattu sur le front russe. Il est condamné à 5 ans de travaux forcés et à la dégradation nationale à vie.

► janvier 1946 : Octave D…, 50 ans, menuisier à Commentry, a adhéré au RNP en février 1943. Il est ensuite entré comme magasinier par la Milice, à Paris en 1944, ce qui lui vaut 5 ans de travaux forcés et la dégradation nationale à vie.

► mars 1946 : Fernand R…, âgé de 20 ans et originaire  de Montluçon, s’est engagé dans la Waffen SS et a participé à des opérations sur le Front de l’est. La cour de justice lui inflige  5 ans de travaux forcés et la dégradation nationale à vie.

◘ D’autres cas divers et variés :

► février 1945 : Paul G…, cultivateur à Chambérat avait signalé à la mairie d’Huriel et à la gendarmerie la présence d’armes et d’explosifs qui avaient été parachutés au lieu dit Paslières et qui avaient été découverts par ses enfants. Il est condamné à  5 ans de prison et 1 000 F d’amende.

Photo 55-Valmy 27 juin 1945 jugement bande à Lamy
Valmy (27 juin 1945): Les survivants de la bande à Lamy jugés

►juin 1945 : la cour de justice juge les membres survivants de la « bande à  Lamy » dont le chef, Jean Lamy, principal responsable  du PPF à Montluçon, avait été tué, lors de l’attaque de l’Hôtel de l’Écu par la résistance.  14 accusés dont 2 femmes sont dans le  box des accusés pour « intelligence avec l’ennemi, association de malfaiteurs, recels, arrestations arbitraires, distributions de tracts d’inspiration étrangère ». Des peines de travaux forcés à perpétuité ou à durée, de dégradation nationale à vie ou à durée, sont prononcées. Pour plusieurs des condamnés, la cour de justice accorde  des « circonstances atténuantes ». D’autres membres de la « bande à Lamy » seront jugés ultérieurement.

► octobre 1945 : Louis Verneiges, pharmacien, ancien maire d’Huriel et ancien président du conseil départemental, qui avait été interné à Tronçais, est accusé de collaboration. La cour de justice se déclare incompétente. Son cas sera jugé par la Chambre civique qui le condamnera à 5 ans d’indignité nationale.

► novembre 1945 : Louis M…, 43 ans, ouvrier d’usine à Commentry, parti travailler volontairement en Allemagne, est condamné à la  dégradation nationale à vie.

► février 1946 : Jean B…, 26 ans, est condamné à 3 ans de prison et à la  dégradation nationale à vie, pour dénonciation d’un patriote  à la police.

► mars 1946 : Antoine P., 26 ans (Montluçon), ex-membre de la « bande à Lamy» est condamné à mort. Marcel Parrault, 25 ans, également membre de la même bande et adhérent au PPF dès sa fondation, est condamné à la même peine.

► août 1945: Suzanne A…, femme C…, 27 ans, fille de salle à Montluçon, maîtresse d’un nommé Limoges, « agent notoire de la Gestapo, actuellement en fuite, condamné à mort par contumace» est condamnée à 1 an de prison et à la  dégradation nationale à vie.  Elle était par ailleurs accusée d’avoir provoqué après le 6 juin 1944 l’arrestation de 2 personnes par son ami Limoges. Les relations de la femme C… permettent de supposer qu’elle donnait au PPF et à la Milice de nombreux renseignements transmis à la Gestapo

► Yolande V…, 22 ans, de Montluçon, « maîtresse d’un agent de la Gestapo, nommé Clavelier, abattu par la Résistance », est condamnée à  3 ans de prison et à la dégradation nationale à vie.

 

3- LA CHAMBRE CIVIQUE DE L’ALLIER (3 janvier 1945 – 28 mars 1946)

 

LA CHAMBRE CIVIQUE ET SES DOMAINES DE COMPÉTENCE 

• Les cours de justice installées dans chaque département ne pouvant juger tous les cas de « collaboration »,  l’ordonnance du 26 août 1944 prise par le Gouvernement provisoire de la République française  a créé des chambres civiques d’abord sous  le nom de “section spéciale”. Une appellation vite abandonnée puisqu’elle renvoyait aux Sections spéciales mises en place en 1941 par Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur, et Joseph Barthélémy, ministre de la Justice. (64). La particularité des chambres civiques est de juger les personnes dont les actions ne sont pas punissables pénalement. Ce peut être le travail volontaire en Allemagne, un emploi à des postes subalternes dans des services allemands,  le fait pour des femmes d’avoir eu des rapports avec des militaires ou des  douaniers allemands, ou encore le fait d’avoir appartenu à des « mouvements antinationaux » ou d’avoir tenu des propos  ou commis des actes « antinationaux ».

• Peuvent être aussi concernés des trafiquants du marché noir ou des responsables d’entreprises ayant commercé avec l’Allemagne.  Les condamnés mis en état “d’indignité nationale, sont punis de “dégradation nationale”. La loi prévoit d’ « interdire à certains individus diverses fonctions électives économiques et professionnelles qui donnent une influence politique à leurs titulaires », écartant ceux qui sont condamnés de la haute fonction publique, comme des mandats syndicaux et politiques. (65) Une autre ordonnance datée du 30 septembre 1944 , précise que chaque chambre civique près la cour de justice comprendra    le président, le commissaire de la république chargé de requérir et quatre jurés. Au plan national les chambres civiques des cours de justice jugeront  69 797 dossiers, permettant de statuer sur le cas de 69 282 personnes.

LA CHAMBRE CIVIQUE DE L’ALLIER EN ACTION

Photo 58- Annonce réunion chambre civique décembre 1944
Valmy annonce la première session de la Chambre civique de l’Allier

• La chambre civique de l’Allier siège à Moulins du 3 janvier 1945 au 28 mars 1946 : en 15 mois, elle tiendra  95 audiences permettant de traiter  996 affaires. Elle prononcera 368 condamnations à l’indignité nationale en présence de l’accusé et  404 condamnations par contumace. S’y ajoutent 29 condamnations accessoires  à la confiscation des biens et  374 par contumace, ainsi que 210 acquittements, parmi lesquels une vingtaine de mineurs dont le tribunal considère qu’ils ont « agi sans discernement ». Enfin,  9 dessaisissements seront prononcés en faveur d’une autre chambre. Georges Rougeron note que « avec 21,17% par rapport au nombre d’affaires évoquées, celui des acquittements se révélait donc supérieur au même verdict en cour de justice (…). Il s’agissait de dossiers venus au rôle mais qui eussent pu aussi bien  pour la plupart ne point franchir le seuil des “sans suite »” ou des “non-lieux” ». Il ajoute toutefois que certains acquittements ont pu faire débat, « de nature à susciter remous parmi les Résistants ». (66) Il cite ainsi les cas du premier chef départemental de la Milice,  du directeur général adjoint de la Légion française des combattants ou du chef de cabinet du Directeur de la police, tous acquittés.

photo 59- Valmy Avril 1945 Moine
Valmy (18 avril 1945)

• Le nombre d’affaires traitées à chaque audience varie entre  5 et  30.  C’est ainsi que lors de la toute première session, ouverte le 3  janvier 1945, sous la présidence de M. Martin, qui préside par ailleurs la cour de justice, alternativement avec Camille Gagnon, on note que 4 affaires sont inscrites le 3 janvier, 8 le 4 janvier, 7 le 5 janvier et 3 le 6 janvier. Sur cet ensemble de 22 affaires traitées, 11 concernent des femmes. Comme pour la Cour de justice, la presse relaie l’activité de la chambre civique, d’abord avec l’annonces des audiences et  la liste des affaires inscrites, puis avec un compte-rendu, avec indication des peines prononcées.  On notera que là aussi l’intérêt du public s’émoussant au fil des mois, la part qu’y consacrent les journaux comme Valmy ou le Centre Républicain se réduit peu à peu

• Comme pour la Cour de justice, si l’on s’en tient aux affaires concernant la région montluçonnaise, force est de constater qu’elles sont des plus hétéroclites, faisant voisiner  faiblesse, naïveté, ou inconscience, et que la part de femmes y est importante. On peut distinguer dans cet ensemble plusieurs grandes catégorie :

◘ De nombreuses femmes sont déférées devant la chambre civique pour « relations intimes avec des allemands », ce qui leur vaut des peines de dégradation nationale dans la plupart des cas. Dans les actes d’accusation, on retrouve souvent les mêmes termes: « débauche », « maîtresse de… », « conduite légère », « relations intimes »… On pourra d’ailleurs s’interroger sur la sévérité des sanctions, si on la compare à celles qui ont pu frapper des hommes pour des engagements autrement plus forts dans la collaboration :

►Joséphine N…, veuve G…, 37 ans domiciliée à Montluçon , « maîtresse d’un sous-officier allemand, chanteuse dans un orchestre » : dégradation nationale à vie.

►Alice T…, « maîtresse d’un médecin allemand »: dégradation nationale à vie.

► Marie H…, veuve L…, 32 ans, sans profession demeurant à Cosne-d’Allier, « fréquenta intimement des allemands » : dégradation nationale à vie.

► Marie-Jeanne L… G…, 31 ans, « exploitant un débit de boisson à Montluçon,  fréquenté par des “femmes de conduite légère ” et par des Allemands » : 15 ans de dégradation nationale.

► Paulette D…, 20 ans, employée de bureau à Montluçon, « maîtresse d’un soldat allemand » : 10 ans de dégradation nationale.

► Léontine A…, femme T…, « fille de salle à Montluçon se livrait à la débauche avec des soldats allemands » : dégradation nationale à vie.

*Eugénie M…, 34 ans, Montluçon. A entretenu des relations intimes avec un soldat allemand. Dégradation nationale à vie.

*Gabrielle D…, épouse Pastoux, 30 ans à Montluçon. « Relations avec des militaires ennemis ». Dégradation nationale à vie.

*Germaine M…, femme G…, « tenancière d’un bar à Montluçon, favorisait la prostitution dans son établissement à l’intention des Allemands » : dégradation nationale à vie et confiscation de la moitié de ses biens.

◘  Des personnes ayant appartenu ou montré de la sympathie vis-à-vis de mouvements politiques collaborationniste, vichystes. Sont aussi jugées des personnes ayant tenu des propos ou ayant eu des comportements « antifrançais », « antinationaux » : Quelques exemples montluçonnais :

►Yvette M…, femme B…, demeurant à Montluçon, 20 ans, appartenait  aux Jeunesse nationales populaires du PPF : 5 ans de dégradation nationale.

► Marcelle L…, 32 ans, téléphoniste à Montluçon. Propos antifrançais : 3 ans de prison et dégradation nationale à vie

►Jeanne L…., 28 ans, institutrice à Montluçon. « Propos antifrançais. A adhéré au PPF, au RNP, à la LVF, au Francisme, faisait du recrutement intensif pour le PPF ». 3 ans de prison et dégradation nationale à vie.

► Armand B…, 41 ans, domicilié à Montluçon, adhérent au SOL : acquittement

► J. D…, comptable, 40 ans à Montluçon. A appartenu au SOL. Dégradation nationale à vie.

► Claudius D…, 44 ans, négociant à Montluçon, « a appartenu au SOL et à la Milice » : 30 ans de dégradation nationale.

► Jules V…, habitant à Montluçon. « A adhéré au SOL puis a démissionné. Médaillé militaire de 14-18, croix de guerre, 3 citations » : acquitté.

► Georges C…, pharmacien à Montluçon, 36 ans. A adhéré au SOL avant que Joseph Darnand ne devienne chef de la Milice. Acquitté.

►  M…, à Montluçon. « Dénonciation de Français comme communistes » : dégradation nationale à vie (lui) et 20 ans (elle).

►Jacques J…, 38 ans, Montluçon. A adhéré au PPF en 1942. 20 ans d’indignité nationale.

► Auguste D…, pharmacien à Désertines. « A versé une cotisation de 50 francs à l’Emancipation nationale, organe du PPF ». Acquitté.

► Marius P…, 41 ans, cultivateur à Saint-Sauvier. « A adhéré au PPF et aux Amis de la LVF ». Dégradation nationale à vie.

► Henry M…, 53 ans, industriel à Néris. « Membre du PPF qu’il a abandonné quand il se rendit compte de l’orientation politique. Plusieurs témoins viennent déclarer que M… est « un excellent français » et qu’il en donné la preuve pendant l’Occupation ». Acquitté.(avril 1945).

►Louis L…, 47 ans, Montluçon. Accusé d’avoir appartenu au SOL. Proteste. Acquitté au bénéfice du doute

►Georges G…, 24 ans, Montluçon. « A adhéré au PPF et a été volontaire pour travailler en Allemagne. A pris ensuite conscience de ses erreurs et a tenté de rejoindre la Résistance ». Acquitté.

► Paul B…, électricien, Montluçon. « Accusé d’avoir fait partie de l’Equipe du maréchal ». Acquitté.

►Louis B…, 22 ans, à Montluçon. A adhéré au PPF. Dégradation nationale à vie et interdiction de séjour dans le département de l’Allier.

*►Léon B…, 47 ans, Commentry : a adhéré au RNP : 10 ans de dégradation nationale.

► Albert B…, 21 ans, « figurait sur une liste du groupe Collaboration ». Passé à la résistance. Acquitté

► Auguste L…, 43 ans, infirmier à Montluçon, « a appartenu au groupe Collaboration » : acquitté

►Giuseppe A…, 51 ans, entrepreneur à Montluçon, « passe pour un fervent collaborateur ». On lui reproche des propos tenus le 6 janvier 1943, selon lesquels « Les Français, ça au moins ça les dresse. Ils ne veulent pas en faire. Il faut les faire marcher à la mitrailleuse. Les Français, c’est bon pour faire de la chair à mitraille ». Selon le journal  Valmy, « il souhaitait la victoire de l’Allemagne et il ne s’en cachait pas : « Les Allemands seront vainqueurs. Il le faut. Les Russes seront battus et les allemands feront marcher les Français à coups de pied au derrière et à la mitrailleuse ». L’accusé nie les faits et produit une attestation selon laquelle il aurait abrité une certain nombre de réfractaires dans son entreprise. Le Commissaire du gouvernement déclare abandonner l’accusation. Relaxe prononcée.

► Jean S…, 42 ans, Montluçon, ingénieur : « atteinte à la sûreté extérieure de l’état ». Acquitté

Des travailleurs volontaires en Allemagne sont aussi passibles de la chambre civique :

►Jeanne-Andrée R…, 47 ans, à Montluçon : « Engagement pour le travail volontaire en Allemagne ». Circonstances atténuantes. 20 ans de dégradation nationale

► Louis F…, employé des chemins de fer, Montluçon. « A entretenu des relations amicales avec des cheminots allemands ». Acquittement.

• On peut constater qu’au fil des mois, pour une même infraction, les peines sont moins lourdes et que les acquittements deviennent plus nombreux. Tel acte, comme l’adhésion au groupe Collaboration ou l’appartenance au Parti Populaire Français de Jacques Doriot ou au Rassemblement National Populaire de Marcel Déat qui aurait valu à son auteur une dégradation nationale à vie au début de 1945 peut déboucher sur un acquittement, dans le courant de la même année ou au début de 1946. Si l’opinion a pu s’émouvoir de ces acquittements,  ce n’est plus le cas dans les derniers mois des audiences de la chambre civique.

• Toutefois, quelques acquittements lorsqu’ils concernent des personnes connues pour leur soutien au maréchal Pétain, provoquent des protestations de la part des résistants.

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André Gervais (1891-1964)

• C’est le cas pour Amédée Stéphane Pannetier dit André Gervais (1891-1964). Écrivain et industriel installé à Commentry, il a été nommé directeur général adjoint de la Légion française des Combattants, au plan national, en juillet 1942. Jugé par la chambre civique en avril 1945, il est acquitté, ce qui déclenche des protestations au sein du CDL : « Le CDL de l’Allier, certain d’exprimer le sentiment de la population bourbonnaise, manifeste sa surprise du récent acquittement de M. André Gervais, directeur général adjoint de l’ex-Légion française des combattants et auteur de plusieurs ouvrages de propagande pour la soi-disant « révolution nationale ». Estime qu’en raison de ses responsabilités officielles qu’il a assumées, André Gervais devrait être déféré en Haute Cour, demande que soit reprise sur le plan national l’information le concernant ». (67) Autre exemple, celui d’Albert B…,  entrepreneur électricien à Montluçon, et président de la Légion française des combattants, également acquitté, mais en janvier 1946, ce qui explique que son cas ait eut moins de retentissement.

 

V- ESQUISSE D’UN  BILAN DE L’ÉPURATION …

• Hormis l’épuration extrajudiciaire, combien de personnes ont été concernées par l’épuration légale dans l’Allier, en incluant les condamnations prononcées par la cour martiale, le Tribunal militaire, la cour de justice et la chambre civique ? Georges Rougeron en a dressé le bilan en 1981, pour le compte du Comité d’histoire de la 2ème guerre mondiale, devenu depuis Institut d’histoire du temps présent. Il dénombre 1 763 arrêts ayant touché 1670 personnes.

◘ 49,6% des condamnations principales ont été prononcées pour collaboration militaire, 32,6% pour collaboration politique et 3,2% pour collaboration économique.

◘ 62,5% des condamnations à mort ont été suivies d’ exécutions et 31,2% ont été commuées ou annulées après cassation.

◘ Les poursuites ont concerné à 69,7% des hommes et à 30,3% de femmes. Sur l’ensemble, la part des mineurs (moins de 21 ans à l’époque) atteignait 7,2%.

◘ 52,7%  des affaires traitées concernaient des Bourbonnais, vivant dans le département avant 1939, et 43,8%  des résidents venus de l’extérieur , notamment du fait de l’installation du gouvernement à Vichy.

*52,1% (351 affaires) des cas concernent l’agglomération de Vichy siège de l’Etat français , suivie de celle de Moulins (15,9% et 106 affaires), devant celle de Montluçon avec seulement 9,1% des cas, soit seulement 61 affaires.

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Tableau récapitulatif établi par Georges Rougeron pour le compte de l’Institut d’histoire du temps présent (publié dans L’Épuration en Allier 1943-1946)

• Si nombre  de condamnations ont pu paraître particulièrement lourdes, comme la dégradation nationale avec toutes les conséquences qu’elle entraîne pour une femme ayant eu des relations intimes avec un Allemand, les lois d’amnistie qui se succèdent à partir de 1947 vont contribuer à effacer un nombre croissant de condamnations prononcées par les cours de justice et par les chambres civiques. La première est celle du 16 août 1947. L’article 17 précise que l’amnistie s’applique aux seuls cas de personnes condamnées pour avoir écrit ou distribué des documents « contraires aux intérêts du peuple français» mais sans manquer à « leur devoir d’attachement à la France ». Elle exclut donc les défenseurs de la Collaboration mais elle  inclut les auteurs et propagandistes de la Révolution nationaleLa deuxième loi d’amnistie, votée le 5 janvier 1951, concerne essentiellement les personnes frappées d’indignité nationale et les faits de collaboration ayant entraîné une peine de prison inférieure à 15 ans. Elle entraîne un « oubli juridique » des peines d’indignité nationale et des peines de prison inférieures à quinze ans. Quant à la  loi du 6 août 1953, elle est encore plus large: elle  abolit la dégradation nationale, met fin à l’inéligibilité de ceux qui en avaient été frappés et rétablit des droits à retraite. A quelques exceptions près (en particulier ceux qui avaient été condamnés par contumace) elle libère tous ceux qui restaient en prison. Si l’on s’en tient à la majorité des condamnations prononcées dans l’Allier, on peut donc considérer qu’elles se retrouvent pour la plupart amnistiées dès 1951, permettant à ceux qui en avaient été frappés de retrouver leurs droits civils et civiques.

• Autre constat, l’Épuration a fini par lasser le public : « Dans le même journal où l’installation de la cour de justice avait l’objet de trois colonnes à la une, sa disparition ne fut citée que dans un bas de colonne, en dernière page. L’opinion avait cessé de d’intéresser et les Résistants de réagir à l’Épuration» (68)

• Que conclure de cette période et de la justice qui a été appliquée ? Selon Georges Rougeron, qui est à la fois juge et partie, « Les organes judiciaires de ce temps en Allier surent montrer que des tribunaux d’exception peuvent aussi rendre une justice sereine. L’instruction menée durant de longs mois pour la Cour de justice et la chambre civique fut dans tous les cas minutieuse, détaillée, établissant à charge comme à décharge, aucun témoignage, aucun fait ne se vit être minoré ou négligé. Tous les examens médicaux ou psychiatriques réclamés par la défense se trouvèrent accordés et il arriva que le juge d’instruction commît plusieurs experts pour une appréciation collégiale. Les renvois pour information complémentaires étaient également octroyés avec libéralité, plusieurs affaires en obtenant deux ou trois sur un même dossier ». (69)

Si le terme de « justice sereine» peut donc paraître exagéré, il n’est cependant  pas possible de comprendre ce qu’a été l’Épuration, si on ne la replace pas dans le contexte de l’époque : entre la pression populaire ou  la demande de justice de la part de ceux qui s’étaient investis dans la résistance, les tribunaux, certes d’exception, ont essayé de remplir au mieux leurs missions. Le fait que des hommes rigoureux dans leur approche des dossiers et mesurés comme Camille Gagnon aient présidé la Cour de justice de l’Allier y sont pour beaucoup. Ce qui ne doit pas faire oublier pour autant les  excès et  exactions qu’a pu provoquer l’Épuration, le cas le plus emblématique ayant été  celui de Tronçais, peut être trop longtemps passé sous silence ou minoré.

© Jean-Paul PERRIN

Contact: allier-infos@sfr.fr.

Les collections de presse numérisées, auxquelles il a été souvent fait appel pour cet article,  sont accessibles sur le site des archives départementales de l’Allier

• Cette étude sur l’épuration en Région montluçonnaise a fait l’objet d’une conférence devant l’Association des Amis de Montluçon, le 10 juin 2016. On peut en retrouver le texte dans le Bulletin des Amis de Montluçon, n°67 – Année 2016 (pp.35-98). Par ailleurs, une version résumée figure dans la Lettre des Amis de Montluçon, n°205 téléchargeable sur le site de l’association.

Le photomontage  en tête de cette étude a été réalisé par M. Florian Salesse, photographe à l’agence de La Montagne de Montluçon, en illustration d’un article de Guillaume Bellavoine sur le camp de Tronçais publié le 13 février 2016.

NOTES

(1) Sur les principales étapes, les combats et les acteurs  de la libération de Montluçon, on pourra se reporter au récit d’André Touret : Montluçon 1940-1944 : la mémoire retrouvée (éd. Créer, 2001) et  Montluçon, après la tourmente 1944-1977 (éd. Créer, 2003).

(2) Georges Rougeron :  Le Comité départemental de libération dans Les administrations départementales de l’Allier (1940-1944) (Grande imprimerie montluçonnaise, 1960).

(3) André Touret, Montluçon, après la tourmente 1944-1977 (ouvrage cité)

(4) Cité par Georges Rougeron dans Le Comité départemental de libération (ouvrage cité)

(5) Cité par Georges Rougeron dans Le Comité départemental de libération (ouvrage cité)

(6) Henry Ingrand, La libération de l’Auvergne (éd. Hachette, 1974).

(7) Le Centre républicain, 5 décembre 1944.

(8) Georges Rougeron, L’Épuration en Allier 1943-1946 (Imprimerie Typocentre, 1982)

(9) Georges Rougeron, L’Épuration en Allier 1943-1946 (ouvrage cité) : première partie : la répression extrajudiciaire.

(10) La collection numérisée du Centre, qui a maintenu sa parution sous l’Occupation, est disponible sur le site des archives départementales pour la période 1940-1944.

(11) Extrait du quotidien Valmy, publié à Moulins (août 1945). Sur cette question, voir l’étude d’Alain Bisson :  L’attaque de l’Hôtel de l’Écu: place des Trois-Ayards, Montluçon, Allier, le jeudi 27 juillet 1944 (éd. Cercle d’archéologie de Montluçon, et de la région, 2005).

(12) Extrait de Le Centre (1er août 1944).

(13) Marcel Légoutière, Un siècle de luttes sociales en Bourbonnais ( Union départementale des syndicats CGT de l’Allier, 1977).

(14) Georges Rougeron :  Le Comité départemental de libération dans Les administrations départementales de l’Allier (1940-1944) (ouvrage cité).

(15) Témoignage recueilli en 2005. Jean Bornet, entré comme ouvrier en 1925 a terminé sa carrière comme chef du personnel de l’usine de la Côte Rouge où il a effectué la quasi-totalité de sa carrière.

(16) Robert Aron, Histoire de Vichy (éd. Fayard 1954) et Pierre Couderc, Dunlop – Montluçon, 75 ans d’histoire partagée (Imprimerie Gerbert, 1994)

(17) Au service d’Hitler, Le Centre républicain, 17 novembre 1944.

(18) Rapport cité par Georges Rougeron dans Quand Vichy était capitale 1940-1944 (éd. Horvath, 1983)

(19) Marcel Légoutière, Un siècle de luttes sociales en Bourbonnais (ouvrage cité).

(20) Publié par Le Centre républicain, 14 septembre 1944.

(21) On pourra se reporter aux ouvrages de Pierre Couderc :  Dunlop – Montluçon, 75 ans d’histoire partagée (ouvrage cité) et sur l’usine saint-Jacques.

(22) Georges Rougeron, Quand Vichy était capitale 1940-1944 (ouvrage cité).

(23) Sur la naissance du Centre Républicain et sur les péripéties judiciaires qui ont suivi entre 1944 et 1948, l’étude la plus complète est celle d’Yves Guillauma, spécialiste de l’histoire de la presse : La presse et les Comités de libération : l’exemple de l’Allier (Cahiers bourbonnais, n° 172 et 173, été et automne 2000)

(24) Yves Guillauma, article cité.

(25) Raoul Méchain et son conseil municipal ont succédé à la délégation spéciale dirigée par le docteur Cléret, directeur des services de l’hygiène de la ville, nommée par décret du 25 septembre 1940, le jour même où Marx Dormoy était arrêté. Parmi les 5 membres de cette délégation figurait déjà Raoul Méchain.

(26) André Touret,  Montluçon 1940-1944, la mémoire retrouvée (éditions Créer, 2001).

(27) Nicole Gauthier Turotoski,  Un été 44 (autoédité, 1985), J’étais à Tronçais (idem),  De l’enfer de la libération à l’enfer des fous (idem).

(28) Marcel Légoutière, Un siècle de luttes sociales en Bourbonnais (ouvrage cité).

(29) Georges Rougeron, L’Épuration en Allier 1943-1946 (ouvrage cité).

(30) Aurélie Duchezeau, Une première forme d’épuration légale ? L’internement administratif dans l’Allier de la libération jusqu’en 1945 (Bulletin de la Société d’émulation du Bourbonnais, Tome 77, 1er trimestre 2015)

(31) Georges Rougeron, L’Épuration en Allier 1943-1946 (ouvrage cité).

(32) Georges Rougeron cite l’exemple d’un détenu qu’on oblige à chanter la Marseillaise en sa présence, la main sur le cœur. Il évoque aussi un « local de sûreté », plongé dans l’obscurité, où il distingue 4 ou 5 personnes allongées sur le sol.

(33) Nicole Gauthier-Turotoski, Un été 1944 (ouvrage cité).

(34) Témoignage recueilli par André Touret et cité dans Montluçon, après la tourmente 1944-1977 (ouvrage cité)

(35) Outre les récits publiés de Nicole Gauthier-Turotoski déjà cités, on dispose aussi des témoignages recueillis lors du procès tenu devant le tribunal permanent des forces armées à Lyon, en 1954. Seuls les noms des personnes jugées en 1954 ont été conservés. Pour les autres, bien qu’ils aient joué un rôle important au sein du camp, nous n’indiquons que leurs initiales.

(36) Aurélie Duchezeau, Une première forme d’épuration légale ? L’internement administratif dans l’Allier de la libération jusqu’en 1945 (article cité)

(37) Philippe Bourdrel, L’épuration sauvage, 1944-1945 (éditions Perrin, 2002).

(38) Témoignage retranscrit dans le livre de Nicole Gauthier-Turotoski,  J’étais à Tronçais (ouvrage cité). Après guerre Bernard Turotoski épousera la jeune Nicole Gauthier qui avait été incarcérée à Tronçais.

(39) Georges Rougeron, L’épuration en Allier (ouvrage cité).

(40) Georges Rougeron, L’épuration en Allier (ouvrage cité).

(41) Élie Bertrand,  témoignage publié dans La lettre de Tronçais, Le pays de Tronçais 1942-1944, Documents.

(42) Témoignage recueilli et publié par André Touret dans Montluçon, après la tourmente 1944-1977 (ouvrage cité)

(43) Témoignage de Bernard Turotoski  publié dans Un été 44, ouvrage cité

(44)Témoignage recueilli et cité par André Touret (ouvrage cité)

(45) Aurélie Duchezeau, Une première forme d’épuration légale ? L’internement administratif dans l’Allier de la libération jusqu’en 1945 (article cité)

(46) André Touret, Montluçon après la tourmente, 1944-1977.(ouvrage cité)

(47) Georges Rougeron, L’Épuration en Allier (1943-1946), ouvrage cité.

(48)Jean Débordes, Le temps des passions. L’Allier dans la guerre (éditions de Borée, 2005)

(49) Le Centre républicain, 16 octobre 1944, dans un article signé Marceau.

(50) Le Centre républicain.

(51) Valmy, quotidien publié à Moulins, 4 décembre 1944

(52) Fils d’un notaire, né à Hérisson en 1893, Camille Gagnon a fait toute sa carrière dans la justice,  depuis le poste d’attaché  au ministère de la justice à Paris en 1923, jusqu’à celui de  premier président de la Cour d’Appel de Bourges en 1962, après avoir été en poste à Fontainebleau, Reims,  Melun, Pontoise, Chartres,  Saint-Amand-Montrond, Montluçon, Moulins et  Riom. Spécialiste de l’histoire, du folklore et du parler bourbonnais, il a présidé l’association des Amis de Montluçon  (1948-1950), avant de transmettre le relais à un autre magistrat, André Guy. Membre éminent de la Société d’émulation du Bourbonnais, il figure également parmi les fondateurs  des Amis de la forêt de Tronçais qu’il a présidés de  1954 à 1970 et des Amis de Charles-Louis Philippe, dont il a été aussi président. Il est l’auteur de nombreux articles et  ouvrages parmi lesquels dont Le folklore bourbonnais (4 tomes,1946-1972), Ygrande (3 tomes, 1973-1975) et des mémoires sous le titre De l’étoile matutine à l’étoile vespérale (3 tomes, 1978-1980). Dans ce dernier ouvrage, il retrace l’ensemble de sa carrière et il évoque notamment le cas de conscience qu’a représenté pour lui cette nomination à la présidence de la cour de justice de l’Allier, au point qu’il songe même un instant à refuser ce poste  et à démissionner. En lui rendant hommage, dans le bulletin des Amis de Montluçon, André Guy écrit : « II apparaît pour ceux qui l’on connu  comme le  parfait “honnête homme” plein de science et de sagesse ».

(53) Camille Gagnon, Mémoires : Tome III : De l’étoile matutine à l’étoile vespérale (éditions de Cahiers bourbonnais, 1980)

(54)Jean Débordes, L’Allier dans la guerre, le temps des passions (éditions de Borée, 2005)

(55) Informations extraites de l’article d’Aurélie Duchezeau, Une première forme d’épuration légale ? L’internement administratif dans l’Allier de la libération jusqu’en 1945 (Bulletin de la Société d’émulation du Bourbonnais, Tome 77, 1er trimestre 2015)

(56) Tous les éléments sont extraits de ses  témoignages dans J’étais à Tronçais et dans  Un été 1944 (ouvrages cités).

(57) Sur le site des archives départementales de l’Allier, on peut consulter les collections de presse numérisées, notamment celles du Centre républicain et de Valmy. Si le premier titre  traite en priorité des affaires concernant la région montluçonnaise, le second publié à Moulins donne un panorama plus large des affaires, les deux cours siégeant à Moulins.

(58) Georges Rougeron, L’épuration en Allier 1943-1946, ouvrage cité.

(59) Tous les faits mentionnés, notamment ceux figurant  dans les actes d’accusation, sont extraits de la presse de l’époque, principalement du Centre républicain (Montluçon) et de Valmy (Moulins). La “tonalité” journaux a été également conservée. Pour chacune des catégories, l’ordre chronologique a été adopté. Il est intéressant de comparer pour un même chef d’accusation comment évoluent les peines infligées, au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la fin du conflit.

(60) La Légion ou Légion française des combattants,  était une organisation créée par la loi du 29 août 1940 afin de fédérer toutes les organisations et associations d’anciens combattants. Dans le cadre du régime autoritaire de l’Etat français, elle devait servir à la fois “d’instrument d’écoute” et  de relais  auprès de l’opinion, en l’absence de toute vie démocratique. Elle a compté jusqu’à 900 000 membres en zone non occupée.

(61) Le R.N.P. ou Rassemblement National Populaire est un parti de la collaboration, fondé en février 1941 par Marcel Déat, avec l’objectif d’aboutir à un parti unique. Beaucoup de ses militants et dirigeants étaient issus de la gauche politique ou syndicale d’avant guerre. Le RNP s’est de en plus en plus aligné sur l’Allemagne et sur le nazisme.

(62) Le P.P.F. ou Parti Populaire Français était une autre parti prônant la collaboration. Il avait été fondé en 1936 par Jacques Doriot, transfuge du Parti communiste français dont il avait été exclu. Le groupe Collaboration fondé en septembre 1940 par l’écrivain Alphonse de Châteaubriant avec l’appui de l’ambassade d’Allemagne entendait réunir les intellectuels favorables à la « Nouvelle Europe »

(63) La LVF ou Légion des volontaires français contre le bolchevisme, a été créée en  août 1941. Elle est constituée d volontaire  qui vont combattre sur le front russe, sous uniforme allemand, avec un écusson tricolore qui permettait de les différencier.

(64) Il avait été  institué une “section spéciale” auprès des tribunaux militaires, en zone libre et auprès des cours d’appel en zone occupée. Ces sections spéciales étaient chargées de réprimer les activités communistes et anarchistes, selon l’article 1. Elles jugeaient en dernière instance et aucun recours n’était possible, précisait l’article 7.

(65)  L’indignité nationale est une infraction pénale créée par l’ordonnance du  26 août 1944. La peine encourue est alors la dégradation nationale à vie ou à temps (cinq ans et plus). La dégradation nationale entraîne la mise au ban du condamné, avec la perte d’un grand nombre de droits civils et civiques. Le tribunal peut prononcer des interdictions de séjour et la confiscation de tout ou partie des biens. Le versement des retraites est également suspendu.

(66) Georges Rougeron, L’épuration en Allier 1943-1946, ouvrage cité.

(67) Le Centre républicain (9 avril 1945).

(68) Georges Rougeron, L’épuration en Allier 1943-1946, ouvrage cité.

(69) Georges Rougeron, L’épuration en Allier 1943-1946, ouvrage cité.

 

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