PAGES D’HISTOIRE: VALÉRY GISCARD D’ESTAING OU L’HISTOIRE D’UN PRÉSIDENT QUI SE RÊVAIT EN ÉCRIVAIN

Jean-Paul PERRIN

129445775_1966546086842682_1181438497416534222_n◘ Le décès de l’ancien président de la République, survenu le 2 décembre, a suscité une pluie de rétrospectives et d’hommages sur sa carrière politique. Cette disparition a été  l’occasion de rappeler, souvent brièvement,  que l’homme politique se piquait également  d’écriture et qu’il se serait sans doute bien vu laissant aussi le souvenir d’un écrivain “reconnu”. Avec plus ou moins de bonheur, il avait   essayé d’emboiter ses pas dans ceux de ses prédécesseurs,  Charles de Gaulle et Georges Pompidou. Une “tradition ” d’écriture(s) poursuivie  par ses successeurs, de François Mitterrand à Emmanuel Macron. Retour sur “une ambition littéraire” affichée, totalement assumée par l’intéressé, mais qui n’a pas toujours convaincu, les lecteurs comme les critiques…Tant s’en faut.

SI J’AVAIS LA CERTITUDE DE POUVOIR ECRIRE”…(1974)

• Pour trouver une première trace publique  de cette ambition, il faut remonter au 5 mars 1974, un mois avant la disparition de Georges Pompidou et l’annonce de sa propre candidature à la présidence de la république. Valéry Giscard d’Estaing, qui était alors ministre d’État chargé de l’économie et des finances et que l’on avait déjà vu en accordéoniste ou en footballer, avait levé le voile sur son attrait pour la littérature, en déclarant lors d’un déjeuner organisé par la Revue des deux Mondes :téléchargement “ Je lis parfois dans la presse, et notamment récemment, que je nourris telles ou telles ambitions. Elles me semblent en général mal perçues, car ma véritable ambition ce serait une ambition littéraire. Si j’avais la certitude de pouvoir écrire, en quelques mois ou en quelques années, l’équivalent de l’œuvre de Guy de Maupassant ou de Gustave Flaubert, il est hors de doute que c’est vers cette sorte d’activité qu’avec joie je me tournerais”. Peut-être faut-il y voir aussi le désir de s’inscrire un jour dans la lignée du Général de Gaulle dont les Mémoires avaient convaincu un public relativement large ou de Georges Pompidou auteur d’une Anthologie de la poésie française (1961) et d’une ébauche de mémoires posthumes, avec Le nœud gordien, publié au début de 1974. François Mitterrand lui-même, dont Valéry Giscard d’Estaing n’ignorait pas qu’il serait candidat à la Présidentielle, avait déjà derrière lui une dizaine le livres.

PERSISTE ET SIGNE LORS DE L’ÉMISSION APOSTROPHES (1979)

• L’ambition et les goûts  littéraires de celui qui  serait élu à l’Académie Française en 2003, au siège de Léopold Sédar-Senghor, avaient été confirmés en juillet 1979, lors de l’émission Apostrophes,  animée par Bernard Pivot. Une émission diffusée chaque vendredi soir, à une heure de grande écoute  et qui fédérait un très large public, d’autant qu’il n’y avait alors que trois chaines de télévision.  

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• À deux ans du terme de son mandat, il avait à nouveau  “révélé”, à un public bien plus large que celui de la Revue des deux mondes,  sa passion pour la littérature, mettant toujours en avant  Flaubert et Guy de Maupassant, tout en y ajoutant Baudelaire. Le tout sous les yeux plus souvent approbateurs que critiques des autres invités de Bernard Pivot : Armand Lanoux, de l’académie Goncourt, biographe de Maupassant,  Alexandre Astruc, cinéaste et romancier et L’universitaire Louis Forestier. Ce dernier  venait de  superviser la publication des deux tomes des œuvres  de Maupassant,  dans la célèbre collection de La Pléiade, chez Gallimard. L’exercice était novateur puisque c’était la première fois qu’un chef de l’état venait disserter sur la littérature, devant les caméras, à une heure de grande écoute. Si Georges Pompidou avait laissé transparaître ses goûts artistiques, le  fin lettré qu’il était n’avait guère abordé la question devant les caméras. Et le général de Gaulle encore moins.

DÉMOCRATIE FRANÇAISE VS TOUT FOUT LE  CAMP (1979)

Z VGE Démocratie francaie• En se présentant sur le plateau d’Apostrophes, Valéry Giscard d’Estaing avait pourtant déjà un premier livre à son actif, publié en 1976, bien loin de l’univers d’un Flaubert ou d’un Maupassant. Intitulé Démocratie française (éd. Fayard), il s’agissait d’un  essai…  qui devait en réalité beaucoup à la plume d’Yves Cannac, un de ses proches conseillers.  Le livre s’écoula (officiellement) à plus d’un million d’exemplaires. L’objectif annoncé de Démocratie française  était de mieux faire comprendre aux Français la société dans laquelle ils vivaient, face à ses  transformations (trop) rapides et aux résultats contradictoires que cela pouvait induire. Pour ce faire, il fallait tracer  des perspectives claires. Ce que l’éditeur résumait ainsi : “Aucune société ne peut vivre sans un idéal qui l’inspire ni une connaissance claire des principes qui guident son organisation. Les périodes de grande civilisation sont celles où ces deux conditions sont réunies. Plus que tout autre, l’esprit français éprouve ce besoin de comprendre. Nos concitoyens veulent savoir selon quels principes ils sont gouvernés et vers quel avenir ils se dirigent”. Si la couverture du livre donnait dans la sobriété, la quatrième montrait un Giscard  “en majesté” assis dans un fauteuil.

TOUT out le camp• L’essai n’avait pas laissé insensible le critique littéraire et feuilletoniste du journal Le Monde, Bertrand Poirot-Delpech. Selon Raphaël Sorin (Libération, 12 octobre 2007),  “ Il avait pris un coup de sang en lisant la prose présidentielle. Il nous proposa d’en écrire la parodie, torchée en une semaine. Ce fut “Tout fout le camp”, signé Hasard Destin. Au dos de son livre, le Président posait assis dans un fauteuil. Nous mîmes en quatrième de couverture une photo du même siège, mais vide. L’affaire nous coûta cher : secouée par la colère élyséenne, la direction d’Hachette liquida le Sagittaire” (éditeur de la parodie, nda).

L’ÉTAT DE LA FRANCE (1981) …

ET VGE DEVINT “L’HOMME DU PASSIF

9782213010229-G• Il faudra attendre cinq ans pour que Giscard reprenne la plume.  En 1981, alors qu’il est candidat à sa propre succession, il tente de dresser le bilan économique de son septennat, complété par une sélection de ses discours présidentiels. Ce sera  L’Etat de la France publié à nouveau par les éditions  Fayard. L’exercice est difficile, d’autant que, sous le coup des deux chocs pétroliers et des premières restructurations, le chômage a doublé en 7 ans.  Un état des lieux apparemment insatisfaisant pour une majorité d’électeurs qui lui préféreront François Mitterrand, en mai 1981. Celui qui avait dénié le “monopole du cœur” à son adversaire socialiste en 1974, s’était transformé en “homme du passif”, pour reprendre la formule de François Mitterrand lors du débat de 1981.  L’échec ne lui fera pas pour autant renoncer à la politique, puisqu’il devait rebondir en Auvergne, au Conseil général du Puy-de-Dôme puis au Conseil régional. En même temps, l’ambition élyséenne n’était pas éteinte.

RASSEMBLER “DEUX FRANÇAIS SUR TROIS” (1984)

unnamed• En 1984, Valéry Giscard d’Estaing était de retour en librairie avec un nouvel essai intitulé  Deux français sur trois (éd. Flammarion). Un livre que les éditions Flammarion présentaient en ces termes : “ Dans ce livre, Valéry Giscard d’Estaing, loin des polémiques et des partis, tire de son expérience et de ses réflexions des propositions pour le futur de la France.Je retrouve aujourd’hui la vie et les activités quotidiennes comme si je ne les avais pas quittées, et avec elles le grand courant porteur qui traverse les saisons, les plantes, les animaux, les êtres, et, tout au bout, moi-même…Mon espoir est que l’opinion française choisisse d’entrer dans son histoire future, lorsque la parenthèse actuelle sera refermée, à partir d’une vision située dans son avenir, et non à partir de ses affrontements ou de ses frustrations du présent. C’est l’objet de ce livre : concevoir un  dessein national conciliant la générosité et l’efficacité et répondant aux aspirations de deux Français sur trois. Je veux servir la cause d’une France libérale et réconciliée ”.

• Cette dernière phrase en forme de manifeste montre, s’il en était besoin, que le président “congédié” lors de l’élection de  1981, était loin d’avoir renoncé à un éventuel retour à l’Élysée. Le terrain semblait même favorable : la gauche au pouvoir, après l’euphorie des premiers mois, venait  de prendre le tournant de la rigueur, suscitant de nombreux déçus. On connaît la suite : Valéry Giscard d’Estaing renoncera finalement à être candidat en 1988, laissant la place à Raymond Barre, son ancien premier ministre, promu “meilleur économiste de France”, qui ne ralliera que 16,5% des voix…Un français sur six, bien loin des deux Français sur trois dont l’ancien président avait rêvé.

ENTRE RÉFLEXIONS SUR UN PEUPLE

ET CONSTITUTION EUROPÉNNE

• Onze ans plus tard, alors que Jacques Chirac, son ex-premier ministre (1974-1976), devenu son adversaire n° 1, s’apprêtait à entrer à l’Élysée pour 12 ans, c’est un Giscard d’Estaing  “visionnaire” qui publie Dans cinq ans l’an 2000 (éd. Cie 12).51bJTUAQ0iL._SX356_BO1,204,203,200_ Il y traitait des grands enjeux de l’élection présidentielle, à l’aube du nouveau millénaire…tout en esquissant une possible candidature à la présidentielle : “En publiant à moins de deux mois de l’élection présidentielle, un livre-programme intitulé  Dans cinq ans l’an 2000, Valéry Giscard d’Estaing semble lancer l’ultime ballon d’essai avant de décider s’il se jette ou non dans la bataille”, pouvait-on lire en mars 1995, dans le quotidien économique  Les Échos. Le même journal ajoutait queValéry Giscard d’Estaing a par ailleurs déploré que “la grande famille des libéraux centristes européens soit aujourd’hui orpheline, affirmé que son souci essentiel était de préparer la France à l’échéance de l’an 2000”, et promis que s’il se présentait et s’il était élu son seul critère pour nommer son gouvernement serait  “la compétence et pas l’appartenance aux partis”. Et de citer en exemple, parmi ces compétents ministrables Jacques Delors aux finances. Au-delà d’un recyclage du “deux Français sur trois”, s’ajoutait donc le principe d’un candidat potentiel “au dessus des partis”, façon De Gaulle.

• L’ouvrage montrait toutefois une certaine lucidité de l’auteur sur la perception que pouvaient avoir de lui les Français. Il évoquait ainsi quelques-uns de ses handicaps entre son âge (69 ans), son côté “trop bourgeois, trop éloigné des Français mais aussi  son faible poids dans les sondages et le manque de soutien de ses “amis” qui semblaient  pour la plupart vouloir lui préférer Édouard Balladur. Les mêmes qui n’hésitaient pas, rappelait le journal Les Échos, à lui “décocher chaque jour des flèches assassines”. Pourtant, l’intéressé n’écartait pas totalement l’éventualité d’une troisième candidature à la présidentielle :“ Si j’étudie calmement ces données, le contre l’emporte sur le pour mais de peu: l’espace peut-être d’une campagne concluait l’ancien président de la République.

•  Le programme était d’ailleurs développé dans le livre à travers quelques grands objectifs stratégiques : le retour au plein emploi, une dynamique forte rendue à l’économie, le rétablissement de l’unité de la société française, en jouant la carte de la décentralisation, via les régions, l’affirmation de l’identité française, via la lutte contre l’immigration clandestine et l’adaptation des institutions françaises, via le remplacement du septennat par un  quinquennat. Il était même question de la création d’un poste de vice-président de la république, chargé de reprendre l’initiative en matière européenne. Enfin, il annonçait comme essentielle l’instauration d’une monnaie unique avant l’an 2000. Pourtant,  Valéry  Giscard d’Estaing ne fut pas candidat, renonçant définitivement à  tout  retour élyséen, tandis qu’Édouard Balladur dut se ranger derrière Jacques Chirac à l’issue du premier tour, après son fameux “Je vous demande vous taire”, lancé à l’adresse de ses soutiens,  qui sifflaient copieusement ce ralliement…

LES FRANÇAIS, RÉFLEXIONS SUR LE DESTIN D’UN PEUPLE (2000)

51B0Q87TCML• C’est justement en l’an 2000, que l’ex-président avait repris la plume pour écrire  Les Français, réflexions sur le destin d’un peuple (éd. Cie 12) que son éditeur présentait ainsi :“ À l’heure de la mondialisation, quelle peut être la place de la France dans le monde du IIIe millénaire ? Notre mode de pensée, nos traditions, le colbertisme et le jacobinisme, l’aspiration à des réformes radicales couplée à une résistance à toute réforme concrète ne condamnent-ils pas notre pays au déclin ? À la lumière d’une Histoire qui a fondé notre identité et nos différences, ce livre identifie les causes de cette perte de vitesse. Sans complaisance ni pessimisme, Valéry Giscard d’Estaing  analyse la psychologie politique et sociale d’un peuple, dresse un portrait des Français avec leurs forces et leurs faiblesses. Tirant les leçons du passé pour éclairer ses concitoyens sur leur avenir, l’ancien chef de l’État leur fait partager celles que lui a apportées son expérience du pouvoir ”.

LA CONSTITUTION POUR L’EUROPE (2003)

• Toujours dans la veine des essais politiques, il avait défendu en 2003 La constitution pour l’Europe, dont il était l’un des rédacteurs (éd.  Albin Michel-Fondation Robert Schuman) :Z VGE Constitution europeValéry Giscard d’Estaing présente, dans un texte très politique d’une cinquantaine de feuillets, le traité constitutionnel qui sera soumis aux chefs d’Etats et de gouvernements des pays membres de l’Union européenne. Le nouvel équilibre institutionnel proposé par les conventionnels, sous l’impulsion de Valéry Giscard d’Estaing a suscité de vifs débats entre les Etats concernés avant d’obtenir le soutien du Parlement européen et de la commission de Bruxelles. Le texte (225 pages) du traité constitutionnel est intégralement publié dans l’ouvrage. Les principaux points d’innovation concernent : la création d’un poste de président du conseil européen élu pour 2 ans et demi renouvelable ; la création d’un ministre des affaires étrangères de l’Union, en charge de la sécurité et vice-président de la Commission ; le président de la commission sera élu par le parlement européen à la majorité simple”, résumait son éditeur. Là encore, pour diverses raisons, l’ancien président  n’avait pas réussi à convaincre les Français puisque  plus de 54% des votants rejetèrent le référendum de mai 2005 proposant d’instaurer cette constitution. Nouveau désaveu…

LE TEMPS DES MÉMOIRES :

LE POUVOIR ET LA VIE (1988-2006)

• Autre préoccupation de l’ex-président, somme toute banale pour qui a détenu le pouvoir suprême: raconter son parcours et justifier son action et ses choix, à travers la rédaction de ses Mémoires intitulés Le Pouvoir et la vie. On sait Z VGE Pouvoir et la vieque, en général,  l’exercice de rédaction des mémoires donne plus souvent dans le plaidoyer pro domo que dans une analyse critique des faits. Pour épuiser le sujet, il ne lui faudra pas moins de trois tomes, La rencontre, L’affrontement  et  Choisir, dont la parution s’échelonnera entre 1988 et 2006.  Des mémoires qu’il avait choisi de confier à nouveau à   Cie 12, la maison d’édition créée par sa fille Valérie-Anne. Dans le Tome 1, il avait donné la tonalité en écrivant que “La force et la faiblesse de la France, c’est que son sort n’est jamais définitivement fixé entre la grandeur et le risque de médiocrité.”

• Lors de la réédition des deux premiers tomes en un seul, par le livre de Poche, on pouvait lire : “ Voici réunis en un volume les deux tomes de la chronique Le Pouvoir et la Vie dans laquelle Valéry Giscard d’Estaing raconte comment il a réellement, intimement, vécu les années de sa présidence (1974-1981), celles où il s’est senti l’homme le plus puissant et le plus solitaire de France. Il explique les motifs de ses décisions, celles qui ont été approuvées comme celles qui ont été contestées ; il parle de ses amitiés, de ses joies, de ses doutes ; il dit ce qu’il regrette et ce dont il est fier. Il nous fait comprendre ses choix les plus difficiles – celui de ses Premiers ministres –, partager ses responsabilités les plus lourdes – celle de l’emploi de la force nucléaire –, découvrir ses admirations connues – Maupassant – ou surprenantes – Sartre –, et vivre de l’intérieur la vérité sur les “ affaires” qui ont empoisonné la fin de son septennat. Des sommets entre chefs d’Etat aux crises internationales, les instants décisifs où l’Histoire se fait cessent d’être les scènes mystérieuses d’un univers qui nous est interdit : Valéry Giscard d’Estaing, témoin après avoir été acteur, nous les fait revivre dans leur spontanéité. La maîtrise du style, la violence des sentiments, mais aussi la place faite à l’humour s’allient pour captiver le lecteur qui ne pourra plus jeter le même regard sur les gouvernants lorsqu’il aura tourné la dernière page de ce livre”.

LE PASSAGE…ET GISCARD S’AVENTURA

SUR LE TERRAIN ROMANESQUE…(1994)

Z VGE LE PASSAGE• Si le parcours littéraire de VGE s’était limité aux livres déjà mentionnés, il serait resté somme toute très classique pour un homme politique, entre la publication de mémoires et d’essais,  mais c’est sa volonté de se faire un nom  en tant que romancier  qui allait détoner et lui valoir pas mal de railleries de la part de la critique. “Imagine-t-on le général de Gaulle écrivant une bluette sentimentale?”, aurait-on pu dire pour  pour paraphraser une célèbre formule …

• Premier roman à essuyer des moqueries, Le Passage (éd Robert Laffont, 1994), récit d’une passion entre un notaire et une jeune auto-stoppeuse : Ce premier roman n’emporte pas l’enthousiasme de la critique, poussant  VGE  à s’interroger”, notait  Le Figaro, qui y voyait seulementun roman anodin”. Quant à Raphaëlle Leyris, dans Le Monde, après avoir parlé d’un “accueil mitigé » pour ce premier roman, elle s’interrogeait (ou peut-être feignait-elle de le faire): “ Pourquoi refuser aux hommes politiques l’accès à la littérature ?”…Vaste débat. 

LA PRINCESSE ET LE PRÉSIDENT, “FICTION TOTALE,

SONGE D’ÉCRIVAIN OU HISTOIRE VRAIE ?” (2009)

• En 2009, La Princesse et le Président (éd. de Fallois – XO) allait susciter les mêmes réactions, avec quelques interrogations en prime. Finie la liaison entre le notaire de province et l’auto-stoppeuse. Cette fois-ci, il est  question d’une liaison amoureuse entre le président français, Jacques-Henri Lambertye, et Patricia, princesse de Cardiff, qui n’est pas sans rappeler Lady Di. Au point que certains s’interrogent sur l’existence d’une possible liaison entre VGE et feue la princesse de Galles. Z VGE La princesseAprès avoir laissé planer un certain doute, forcément vendeur, il faudra que l’auteur monte au front médiatique  pour marteler qu’il s’agit d’une pure œuvre de fiction et que toute ressemblance,…

• Peu avant la sortie du roman, Étienne de Montéty avait écrit  dans Le Figaro, au terme d’une longue présentation : “ Il faut admettre que Valéry Giscard d’Estaing écrit sans souci du qu’en dira-t-on littéraire, des convenances d’image politique, des précautions diplomatiques. Découvrant cette incroyable histoire contemporaine, on ne peut à aucun moment oublier celui qui la raconte. On songe, ébahis, à son statut dans la vie publique internationale en lisant ces mots prêtés à la princesse de Cardiff : “I wish that you love me” Cette liberté est à son crédit, que l’on goûte ou non les amours de Lambertye et de sa lady Pat. Si le titre n’avait pas été pris il y a vingt cinq ans par Françoise Giroud, pour un livre ayant aussi pour cadre l’Élysée, le roman de Valéry Giscard d’Estaing aurait pu s’appeler “Le Bon Plaisir”. Reste une question, concluait- le journaliste : jusqu’où un roman peut-il aller dans le mélange entre imagination et réalité ? Quelle part la mémoire et le rêve peuvent-ils prendre à son élaboration ? Fiction totale, songe d’écrivain, histoire vraie ? Seul l’auteur a la clé de cette énigme qui est, elle, à la racine de toute littérature”.

• Par dérision, le roman s’était vu décerner le prix littéraire Trop Virilo, qui récompense “la plus vivace poussée de testostérone de l’année” : “Attendu que nous avons pour la première fois un immortel dans les finalistes, qui n’a écrit un livre que pour ruiner la sortie des mémoires de Chirac. Attendu que l’autre but de ce livre est de pérorer qu’il aurait pu coucher avec Lady Di, le prix Trop Virilo 2009 est attribué au premier tour à VGE”,  précisaient les membres du jury, dans les couloirs de l’Hôtel Crillon. 

mort-de-valery-giscard-d-estaing-l-ancien-president-a-t-il-entretenu-une-liaison-avec-lady-diana• Pour mettre un terme au bruissement des rumeurs montées en épingle par la presse people, en même temps qu’aux railleries, après quelques jours d’agitation, Valéry Giscard d’Estaing finit par  opposer un démenti ferme. J’ai inventé les faits”, déclarait-il au magazine Le Point, tout en reconnaissant que c’était bien la princesse Diana qui lui avait inspiré le personnage de la princesse de Cardiff : “C’est un roman dont la princesse Diana est le personnage principal. J’ai essayé de la faire revivre, telle qu’elle apparaissait quand on la rencontrait”. Il laissait toutefois entendre que c’est bien Diana qu’il avait jadis “un peu connue”, “dans un climat de relation confiante”, qui  l’aurait convaincu d’écrire ce livre sur “les histoires d’amour entre les dirigeants de grands pays”. Il affirmait même qu’il avait soumis “quelques idées” à la princesse avant sa mort, et que celle-ci l’aurait “invité à consacrer ses loisirs à l’écriture du livre”. De l’art de dissiper la rumeur, tout en entretenant un soupçon d’ambigüité. Ce deuxième roman ne  sera pas un flop éditorial, ni un best seller atteignant des ventes exceptionnelles, mais son éditeur parviendra tout de même  à en écouler 35 000 exemplaires.

ET SI NAPOLÉON AVAIT REMPORTÉ

LA CAMPAGNE DE RUSSIE…(2010)

• Un an plus tard, après le roman sentimental, l’admirateur de Maupassant et de Flaubert  choisit de s’adonner à l’uchronie. Pour ce faire, il revisite la campagne de Russie, en imaginant que Napoléon Ier ait été victorieux, gommant ainsi le désastre que fut la retraite. Z VGE Grande arméeTel est l’idée qui préside à  La victoire de la Grande Armée (éd. Plon), troisième roman  paru en 2010. Le 14 septembre 1812, Napoléon réussit à entrer dans Moscou, après avoir gagné la bataille de la Moskova, au prix d’un grand nombre de victimes. Fort de son ultime victoire, il décide alors de regagner  Paris et de faire la paix avec l’Europe, remplaçant à tout jamais dans le cours de l’histoire  l’expression  “retraite de Russie”, par celle de “retour de Russie”.

L’idée de cette réécriture de l’histoire lui serait venue de la lecture de Guerre et paix, de Léon Tolstoï,  et de l’Almanach impérial pour l’année 1812. Le tout ajouté à la consultation du Journal d’Anatole de Montesquiou-Fézensac, un aide de camp de l’empereur, baron d’empire, sur l’épaule duquel se serait appuyé Napoléon en regardant le spectacle de Moscou, dévoré par les flammes. 

• Entre Smolensk et Paris où il arrive chez sa mère en janvier 1813, on suit le parcours d’un général,  François Beille, promu depuis quelques mois seulement. 7d214dbbb7_41554_napoleons-retreat-from-moscowAprès des étapes “aussi militaires que – parfois – sentimentales,  il découvre des Parisiens fiers que Napoléon ait eu la sagesse d’abdiquer. Le régent, son beau-fils Eugène, installe un Empire libéral. Napoléon résidera dorénavant à l’Elysée, se présentant comme un recours possible : Tant que je serai vivant, je resterai disponible, dans l’ombre. D’ailleurs, c’est à la création d’un Congrès de la paix en Europe qu’il s’attelle désormais. Sa consécration a lieu le 15 août 1815 au palais Rohan à Strasbourg quand il devient archichancelier d’Europe”, lit-on dans la revue Napoléonica (n° 10/2011) qui donne un compte-rendu du roman.

• Pour l’auteur de l’article,  “bien qu’il s’en défende, l’auteur a évidemment mis beaucoup de lui-même dans ce récit qu’il a rêvé depuis très longtemps (…). C’est dans cette introspection qui prend la grande Histoire pour toile de fond que l’ancien président de la République est le plus passionnant, même si les aventures du général Beille et la peinture de l’Europe de 1812 sont bien agréables à lire”. Cette fresque uchronique  publiée par les éditions Plon (qui éditèrent jadis les Mémoires du général de Gaulle et nombreux hommes politiques de premier plan) se vendra à  30 000 exemplaires,  décrochant au passage le   Prix du Mémorial, grand prix littéraire d’Ajaccio.

MATHILDA, RIEN QU’UNE  “PÂLOTTE ET FALOTE INTRIGUE” ? (2011)

• Il ne se passera pas un an, avant que l’ancien président ne soit de retour en librairie. Il prend une nouvelle orientation, avec la parution de  Mathilda (éd. XO éditions), un roman dans lequel il retrace le destin d’une Allemande  Mathilda Schloss, dans la  Namibie du début du XXe siècle.Z VGE Matilda Dans Le Monde (24 novembre 2011), Éric Chevillard en donne un compte-rendu où l’ironie fuse à chaque phrase. Après avoir rappelé le parcours de romancier de celui qui a succédé à Léopold Sédar-Senghor à l’académie français, il écrit :  “Ce n’est pas sans trouble que nous ouvrons son nouveau roman, Mathilda, dédié “à l’Afrique, le continent maternel” (…). Valéry Giscard d’Estaing invente plutôt ici une sorte de littérature françafricaine, même si son roman a pour décor la Namibie allemande puis sud-africaine de la première moitié du XXe siècle. La principale qualité du roman est sa brièveté. Nous n’aurons pas besoin cette fois d’un septennat pour en venir à bout. Il faudrait en revanche un courage qui me manque pour en résumer la pâlotte et falote intrigue. La phrase est d’un classicisme à périr d’ennui, émaillée de rares audaces métaphoriques systématiquement calamiteuses (…).  Ne manque surtout dans ce roman aucun des clichés, éculés comme des semelles d’éléphant, relatifs à l’Afrique, terre de chasse et de magie, où l’homme noir, au “déhanchement souple”, sensuel et viscéral, est irrésistiblement attiré par la femme blonde à la peau claire. D’ailleurs, il la viole – mais celle-ci, quoique froissée par le sans-gêne de cette brute, sent tout de même dans l’empoignade “s’éveiller l’aiguillon de son désir”. Mieux vaut en rire. Et puisque sa Mathilda adore “valser au son d’un accordéon”, suggérons donc à l’auteur de décrocher le sien quand lui vient l’envie de la voir danser, plutôt que de lui piquer ainsi les fesses avec l’aiguillon de sa plume hésitante”. Un éreintement en règle… Pas plus que la critique, les lecteurs qui ne semblent guère avoir été convaincus ne se presseront pas chez les libraires.

EUROPA LA DERNIÈRE CHANCE,

UN RETOUR VERS L’ESSAI POLITIQUE (2015)

• Est-ce un des effets de l’échec de son roman ? On l’ignore mais quatre ans plus tard, Valéry Giscard d’Estaing met provisoirement sa carrière de romancier entre parenthèses pour  renouer avec la politique en signant Europa, la dernière chance de l’Europe (éd. XO  éditions), un essai préfacé par l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt.

valerie-d-estaing-europa• Son livre revisite son projet de fédération européenne, une idée qu’il avait ardemment défendue en présidant à l’aube des années 2000 la convention sur l’avenir de l’Europe pour réviser sa constitution : “Europa est la dernière chance de l’Europe, prévient   l’ancien président. Avec mon ami et ancien chancelier allemand Helmut Schmidt, nous appelons à la construction urgente d’un ensemble fort et fédéré, comprenant, dans un premier temps, douze nations de l’Union européenne. Ce projet, baptisé Europa ne demande aucune modification des traités européens. Création d’un Directoire, instauration d’un seul et même budget, fiscalité et droit du travail communs, il permettra au continent européen de redevenir puissant et solidaire face aux deux géants de la mondialisation, les Etats-Unis et la Chine”.

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• Plus inquiétant : “Sans Europa, dans vingt ou trente ans, l’Europe et chacun des pays qui la composent ne compteront plus sur la scène mondiale. Ce projet d’Europa vous appartient. Pour le mener à bien, il vous faudra abandonner beaucoup de vos pensées négatives, l’égoïsme individuel, la peur du changement, et croire dans l’espoir de bâtir une des grandes civilisations du XXIe siècle !” Le jury du livre d’économie lui décernera son prix spécial s’ajoutant au Prix Europe à la Forêt des livres.

LOIN DU BRUIT DU MONDE”,

L’ULTIME ROMAN (2020)

• Pour son ultime livre, Loin du bruit du monde (éd. XO éditions),  sorti en novembre 2020, à peine un mois avant sa disparition,  Valéry Giscard d’Estaing avait choisi de renouer  avec le genre romanesque.  Il y est question  d‘un ancien président du Sénat français qui décide dans les années 1990 de disparaître, pour se réfugier en République centrafricaine : RAS14_LOIN DU BRUIT DU MONDE.indd “C’était la nuit africaine fraîche, veloutée, apaisée, la nuit immense qu’André Reilly, ancien président du Sénat, était venu chercher, et qui prenait possession de lui, qui le guidait sur les marches de métal argenté de l’escalier de l’avion, jusqu’à ce qu’il touche le sol, là où s’étalait la terre sombre qu’il ne devrait plus jamais quitter.” C’est par cet extrait que les éditions Fixot présentent  “ce cinquième roman, sans doute le plus personnel (dans lequel) Valéry Giscard d’Estaing met en scène le départ d’un homme loin du bruit du monde. Un homme qui quitte le pouvoir et cherche à se retrouver. Le roman du désir d’évasion, de la solitude et de possibles regrets”.

Un point de vue que ne partage pas, on s’en doute, le Canard Enchaîné : “ Le style, c’est l’homme et il est singulièrement absent tout au long des 200 pages. En revanche, les obsessions de Giscard y sont très présentes : au premier chef, la chasse, l’Afrique, le “continent de la fête”, et cette Centrafrique qui vit l’empereur Bokassa lui offrir des diamants”, écrit Jean-Michel Thénard. Il est par ailleurs à noter que, mis à part Le Figaro auquel l’auteur avait réservé une interview exclusive, la presse dans son ensemble s’est assez peu intéressé (euphémisme) à cet ultime roman. 

ET APRÈS, QU’EN RESTERA-T-IL

• Et après sa disparition, que restera-t-il du volet littéraire de Valéry Giscard d’Estaing? Le magazine Le Point, en revenant sur l’élection de l’intéressé à l’Académie française, a fourni quelques éléments de réponse: “Si le catalogue VGE en librairie a du poids, a-t-il une empreinte  ? Des manifestes politiques (Démocratie française, L’état de la France, 2 Français sur 3) des pavés testaments (Le Pouvoir et la Vie, 3 tomes ; Les Français, réflexions sur le destin d’un peuple), des romans… légers (Le Passage, La Princesse et le Président, Mathilda). Certes, l’histoire retient que dans le trébuchet de l’Académie le plumage pèse autant que le ramage”, pouvait-on lire sur le site du magazine.

• Finalement, en s’en tenant au seul parcours romanesque, tout en jouant à nouveau avec l’uchronie, on pourrait s’interroger sur ce qu’en auraient pensé  un  Maupassant, ou un  Flaubert, les modèles es-littérature  de Valéry Giscard d’Estaing, “de l’Académie française”, comme indiqué sur les couvertures de ses romans depuis 2003. Auraient-ils été sensibles aux frasques du notaire de province avec l’auto-stoppeuse ou à celles du président avec la princesse de Cardiff? La question restera à tout jamais ouverte…Et c’est peut-être mieux comme cela…Pour tout le monde, l’auteur inclus.

Jean-Paul PERRIN
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