PAGES D’HISTOIRE: MAI 1941…QUAND L’ÉCRIVAIN HENRY BIDOU VISITAIT LA FORÊT DE TRONÇAIS

MAURICE SARAZIN

Au fil des siècles, la forêt de Tronçais a vu passer de nombreuses personnalités, certaines encore inscrites dans la mémoire collective, d’autres tombées dans un oubli plus ou moins relatif. C’est le cas de l‘écrivain Henry Bidou (Givet 1873 – Vichy 1943) qui était parti en avril 1941 à la découverte de la sylve bourbonnaise.

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Une visite qu’il avait pu conter en détail et en première page  dans Le Progrès de l’Allier (édition de Moulins), daté des dimanche 18 et lundi 19 mai 1941. Le quotidien moulinois avait choisi de titrer ce texte  “Le chêne du Maréchal en forêt de Tronçais”,  une façon de faire plaisir à la censure et aux services de l’Information de l’État Français. Près de 80 ans plus tard, c’est cet article que Maurice Sarazin propose de redécouvrir, accompagné de  notes et de commentaires qui permettent de l’inscrire dans le contexte historique de l’époque.

LE CHÊNE DU MARÉCHAL

EN FORÊT DE TRONÇAIS

Z 2“La matinée avait été magnifique. Il faisait un temps brillant et acide, un peu frais, vert comme la jeunesse. On était encore au début d’avril, et nous avons traversé le Bourbonnais en écharpe. Le pays ondule, découpé par des haies que poudrait la première aubépine. Ce n’était pas encore le printemps vif. Puis des nuées s’avancèrent en bataille, poussant leurs éperons gris dans le bleu pâle du ciel. Il pleuvait déjà quand nous vîmes  à l’horizon, coiffant un mouvement de terrain, la forêt de Tronçais. Ce clair-obscur à demi ténébreux, cette averse sévère, ce terrain difficile, tout cela convient à la visite d’une forêt. L’austérité hautaine, distante et rêveuse des arbres s’en accommode. Le visiteur est remis à sa place par la nature. On sent que nous sommes ici dans un des lieux sacrés de la France.

Z 1“La forêt qui couvre 1 300 hectares fait la limite entre le Bourbonnais et le Berry. On y entre pour ainsi dire par degrés, en traversant d’abord du perchis puis une avant-garde de futaie assez médiocre. On arrive ensuite à de beaux chênes, mais à peine centenaires, ce qui est encore la jeunesse pour un chêne. Dans son livre si sensible sur Tronçais, M. Chevalier (1) nous dit avec quelle constante attention le chêne doit être soigné et protégé jusqu’à ses quatre-vingts ans. Nous étions au milieu de ces adolescents qui n’avaient encore vu que trois générations d’hommes. Il pleuvait toujours à flots. C’était un paysage élancé, éploré, avec un sous-sol de fougères qui portaient le deuil en roux. Enfin, au bout d’une ligne droite deux fois sombre, nous nous trouvâmes dans le sanctuaire des ancêtres là où s’élèvent les arbres de quatre cents ans.

“Trois hommes, pareils à des ombres, apparurent sur la route. Ils se joignirent à nous. C’étaient M. Salvat et M. Nègre, tous deux inspecteurs généraux des forêts, et M. Dubois de la Sablonnière, inspecteur. Nous tenions la  carte que celui-ci a dressée de Tronçais. Ce sont trois forestiers passionnés, qui font avec science et dévouement un admirable travail. Ils se joignirent à notre groupe (2).

Z 3“Le sol était une argile gluante. Nous suivîmes pendant une centaine de mètres un petit chemin sur la droite, et nous arrivâmes à une clairière. Tout était gris, gris-violet, vert éteint. Seul, et merveilleusement droit, un chêne envoyant à vingt-quatre mètres de haut son fût uni comme une puissante colonne. À cette hauteur seulement commençait une  couronne haute à son tour de onze mètres qu’on voyait en renversant la tête. C’est le chêne  qui a été dédié au maréchal Pétain et qui porte son nom (3).

“On ne saurait prendre tout cela autrement que par le mot de solennité. Nous étions là sept ou huit, qui tournions dans la petite clairière, par groupe de deux ou trois, parlant avec une espèce de respect, sans élever la voix, autour de ce grand diable d’arbre qui semblait détourner obstinément la tête vers le ciel. Les forestiers nous expliquèrent qu’au temps où Colbert régénéra la forêt, un des glands semés sur son ordre ou peut-être un des baliveaux qui fut laissé dans les semis, est devenu ce dieu tutélaire.

téléchargement“Ces évocations d’une durée qui dépasse tant la nôtre sont peut-être ce qui nous touche le plus secrètement. En lisant dans la précieuse notice de M. Salvat que Colbert, en vertu de l’ordonnance de 1669 fit aménager la futaie pour être exploitée dans deux cents ans ; que de ces semis il reste encore six cents hectares d’arbres magnifiques ayant aujourd’hui près de trois cents ans ; qu’un nouvel aménagement en 1835 se traduit par le peuplement de  ces jeunes centenaires entre lesquels nous venons de passer, réserve de l’avenir ; qu’enfin la révolution de deux cents ans nous parait aujourd’hui un peu  courte et qu’on vient de la porter à 225 ans : on admire les forestiers comme le vieillard de La Fontaine. Insoucieux du débile rythme humain, ce sont des gens qui travaillent pour nos arrière-neveux. Il y faut de l’abnégation, de la foi, de la sagesse et une dose de longue vue.

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Pierre Caziot (1876-1953)

“Mais Tronçais donne une autre leçon. Cette impression de sérénité nous trompe. La paix qui règne ici a été achetée par de longs drames. Dans un temps reculé la forêt telle qu’elle est sortie des mains de la nature, était une hêtraie. L’homme est venu, déjà dur et pratique. Il a coupé les hêtres qui ne lui servaient à rien, et il a fait des semis de chênes dont le gland nourrissait les porcs. Mais l’homme est aussi gaspilleur qu’avare. Au cours des siècles la forêt de chênes a été presque anéantie. Au moment où fut rendue l’ordonnance de 1669 sur les dix mille hectares de Tronçais il n’en restait pas plus de trois cents de futaie bien vivante. Coupes, pâturages, incendies avaient fait du reste des clairières garnies de bruyères. Les hommes du roi se mirent à l’œuvre. Ils reconstituèrent les limites, réprimèrent les abus, assainirent le terrain [ill.] la bruyère et le mauvais bois, piquèrent des glands. Comme l’écrit M. Caziot dans une jolie et émouvante allocution au Maréchal : “ Les forestiers du dix-septième siècle n’hésitèrent pas devant les friches de Tronçais parce que le fond était bon ; ils eurent le courage de semer pour une récolte qui ne devait avoir lieu que deux siècles plus tard. Et c’est leur foi dans l’avenir qui nous a donné la plus belle forêt de France” … On imagine la petite clairière un peu en contrebas ; on imagine le Maréchal ; derrière lui le chêne est comme son ombre portée sur le ciel ; la France est  ce qu’était la foret en 1670 ; les forestiers nous donnent confiance”.

• À PROPOS DE HENRI BIDOU (1873-1943)

Conferencia-Henri-Robert-Bidou-1027270897_L• L’auteur de cet article, Henri, Bidou, né à Givet dans les Ardennes en 1873, fut un homme de lettres éclectique. Il  collabora à L’Europe nouvelle qui parut de janvier 1918 à juin 1940. Il s’agissait d’un hebdomadaire « briandiste » et antifasciste, longtemps dirigé par Louise Weiss. A la veille de la guerre, il avait pour dirigeants Madeleine Le Verrier et Pertinax et pour rédacteurs : Hubert Beuve-Méry, Georges Bidault, Henri Bidou, Pierre Brossolette, Robert Marjolin, Edmond Vermeil, etc…L’Europe nouvelle est consultable sur le site de la BnF Gallica. C’est son activité de correspondant de guerre qui amena Henri Bidou à Vichy en 1940 et il s’y fixa. Il fit alors des conférences, à Vichy, à Lyon. Il mourut subitement dans la capitale provisoire de la France, le 14 février 1943. Plusieurs journaux lui consacrèrent une notice nécrologique:

◘ Le Journal des Débats du 16 février 1943, salua ainsi sa mémoire:

« C’est avec une douloureuse tristesse que nous avons appris hier soir la mort du cher collaborateur et du précieux ami que fut pour notre maison Henri Bidou, soudainement emporté par une crise cardiaque, dans la nuit de samedi à dimanche, à Vichy, dans la 71ème  année de son âge.

“Né à Givet, dans les Ardennes, en 1873, Henri Bidou, après de très fortes études, se destinait à la carrière militaire. Reçu à Saint-Cyr, il était sur le point d’y entrer  quand un grave accident de cheval qui nécessita l’amputation d’une jambe le contraignit à envisager d’autres projets d’avenir. Ce fut alors qu’il se décida à l’enseignement, aux lettres et au journalisme.

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H. Bidou, chevalier (1921) puis officier (1929) de la légion d’honneur

“Professeur de géologie à la faculté catholique de Paris, il entrait au « Journal des Débats » à la fin du siècle dernier. L’étendue de ses connaissances, la richesse de son esprit et de sa culture lui permit de tenir avec éclat les diverses chroniques qui lui furent confiées. Il fut tour à tour critique dramatique et critique littéraire. Durant les hostilités de 1914-1918, en qualité de correspondant de guerre de notre journal, il publia une longue série d’articles  qui lui valurent une renommée quasi mondiale.

“Grand voyageur, curieux de toutes les manifestations de l’intelligence et du progrès comme il l’était de celles de l’art, Bidou accomplit de longues randonnées en avion et ce mode de transport fournit au géologue qu’il était demeuré l’occasion de fructueuses remarques. Henri Bidou avait collaboré à de nombreuses publications et la dernière livraison de la Revue des Deux-Mondes contenait un article portant sa signature. Il joignait à son immense savoir l’esprit le plus brillant et, en un mot, le plus français, qui faisait de lui le plus charmant et le plus apprécié des collaborateurs, dans cette maison où il n’avait que des amis et que sa mort met en deuil”.

◘  La Dépêche (Toulouse) du 22 février 1943, publia en premier page un long article, sous le titre “Un homme curieux” dans lequel Maurice Martin du Gard donnait quelques détails sur ses derniers jours :“.. À Vichy, dans sa petite chambre verte de l’hôtel Albert 1er où s’accumulaient chaque jour un peu plus de journaux, les livres, les dossiers, il avait entrepris une histoire de la musique, une histoire de l’Afrique, un Molière (…) Quand le beau temps revenait, il installait son chevalet sur sa terrasse et peignait des fleurs ; c’était là toute sa promenade dans la nature (…) Étant célibataire, il pensait aussi avoir plus de temps qu’un autre (…) Ce clerc s’est éteint doucement dans sa 70ème année (…) Il avait, dans les premières heures de la mort, le masque de Beethoven. S’il avait deviné cela, il eût été bien heureux”.

• LA PLACE DE TRONÇAIS

DANS L’IDÉOLOGIE VICHYSTE

téléchargement (2)• Pour en revenir à Tronçais et à « Vichy », Chris Pearson écrit dans la revue XXè Siècle (4) :  « Sur le plan idéologique, il s’agissait d’associer le régime de Vichy en général et son chef en particulier à la forêt, symbole d’enracinement, d’authenticité et de tradition (…) Sur le plan pratique, il fallait montrer comment la forêt pouvait venir en aide à la France dans cette période difficile, en fournissant du bois de chauffage et de construction, ainsi que des produits de substitution comme le gazogène. Dans son discours, Pierre Caziot (…) souligna le rôle joué par la forêt comme espace productif d’une importance exceptionnelle pour la reconstitution matérielle du pays (…) Comme le suggère la cérémonie de Tronçais, le régime de Vichy avait décidé d’inclure la forêt dans son programme de « retour à la terre », en la présentant comme un terrain stable sur lequel construire la régénération morale du pays…« . Mais cet auteur montre aussi  « que les politiques environnementales du régime s’inscrivent dans une continuité« .

Z chene-resistance-3• Pour conclure ces lignes consacrées à  la forêt de Tronçais en 1941 vue par un écrivain de valeur, mais tombé dans l’oubli, on rappellera que  depuis 1982, le « Chêne maréchal Pétain« , débaptisé à la Libération,  a pris officiellement le nom de « Chêne de la Résistance« . Ainsi l’Histoire s’écrit-elle aussi  sur un arbre de cette forêt.

SAVOIR PLUS

• À PROPOS DE LA CÉRÉMONIE AUTOUR
DE L’INAUGURATION DU CHÊNE DU MARÉCHAL PÉTAIN

Numérisation_20201022 (3)Sur le site du CIERV, dans la rubriques Document, Michel Promérat a consacré un long article à  la cérémonie organisée lors de l’inauguration du chêne dédié au maréchal Pétain, le 8 novembre 1940. Tout en revenant sur son déroulement, il montre comment elle s’inscrit dans un contexte de “maréchalisme” ambiant, dont elle constitue un point d’orgue: Dans les premiers mois du gouvernement de Vichy, la popularité du Maréchal Pétain est à son sommet. Pour une partie de la population, il est alors celui qui a mis un terme aux combats et à la débâcle militaire. Pour les anciens combattants et les milieux militaires, il apparait comme le vieux chef qui, auréolé de sa victoire à Verdun en 1916, a accepté, malgré son âge, de venir une nouvelle fois sauver le pays. Certains lui prêtent même une sorte de double jeu et pensent qu’il prépare en sous main le relèvement du pays et la revanche sur l’occupant. Pour d’autres, antirépublicains, il est celui qui va instaurer un Etat fort et hiérarchisé en lieu et place d’une République, jugée émolliente et responsable de la défaite. Pour les catholiques traditionnalistes, il est celui qui met fin à l’anticléricalisme et à l’école sans Dieu..”.Lire la suite sur le site du CIERV 

NOTES

260px-Jacques_Chevalier,_1960,_Studio_Harcourt◄ (1) Jacques Chevalier (1882-1962). – La forêt de Tronçais. 2e édition – Édition de la Chronique des lettres françaises, 1940, 160 p. Jacques Chevalier (né à Cérilly en 1882 où il est décédé en 1962), philosophe, écrivain, fut aussi  sous l‘État Français secrétaire général du ministère de l’instruction publique (du 11 septembre 1940 jusqu’au 13 décembre 1940). Après l’éviction de Pierre Laval, il accéda au poste de secrétaire d’état à l’instruction publique qu’il occupa jusqu’au 24 février 1941, date à laquelle Jérôme Carcopino lui succéda. Il fut ensuite nommé secrétaire d’état  à la famille et à la santé. Après avoir démissionné pour raison de santé, il rejoignit la Faculté des lettres de Grenoble pour y reprendre ses fonctions de Doyen.

(2) Pierre Salvat était l’auteur de : En forêt…– Paris, Société d’imprimerie et d’édition, 1936, 269 p. (chroniques parues dans « Le Chasseur français). – Max Nègre (1880-1960), né et mort à Nîmes, officier de la Légion d’honneur (1946) (Cf  Revue forestière française, 1960, p. 656-659). – Xavier Dubois de la Sablonnière (1899-1948), nommé inspecteur à Cérilly, s’était installé dans une maison forestière en lisière de la forêt de Tronçais qu’il géra pendant onze ans « avec la plus grande compétence et le plus entier dévouement » ; nommé conservateur à Orléans en 1943 ; chevalier de la Légion d’honneur (1947) (Revue forestière française, 1949, n° 1).Z 4

◄ (3) Ce chêne se trouvait au canton de Morat, parcelle 7 de la 40ème  série. D’après le Progrès de l’Allier du samedi 9 novembre 1940, Z 5là veille, au matin,  le maréchal Pétain, avait quitté Vichy par la route, avec trois membres du gouvernement : Marcel Peyrouton (Intérieur), Pierre Caziot (Agriculture) et Jacques Chevalier (Instruction publique), en compagnie de quelques autres personnalités. Après le déjeuner  pris chez Jacques Chevalier à Cérilly, il parcourut la forêt où le chêne fut marqué à son nom. Puis il se rendit au chantier de jeunesse de Saint-Bonnet-Tronçais (photo ci-dessus), avant de rentrer à Vichy à 17 heures. On pourra retrouver de larges échos de cette cérémonie dans la presse de l’époque, dont Le Petit journal (9 novembre 1940) et la Revue des Eaux et Forêts, 79 (1), janvier 1941 (p. 59-60.Cf : « En forêt de Tronçais un chêne tricentenaire portera le nom de « Maréchal Pétain » ; sur ce géant de 42 mètres le chef de l’État a apposé son propre sceau et celui de l’État« 

Z Pétain à Tronçais 9 nov 1940
Le maréchal Pétain, à Tronçais (Le Progrès de l’Allier – 9 novembre 1940)

(4) “La politique environnementale de Vichy” (Vingtième siècle, 2012/1, n° 113, p. 41-50.