◘ ÉDITION: LES “CAHIERS BOURBONNAIS”: LA FIN D’UNE LONGUE HISTOIRE COMMENCÉE EN 1957

Après le “ Bourbonnais rural” en février, le printemps 2016 a été également fatal aux  “Cahiers bourbonnais”, à la revue et  à la maison d’édition éponyme, mettant fin à un parcours de  soixante ans au service des arts et des lettres en Bourbonnais. Une belle aventure qui avait commencé en 1957…

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• Il y aurait eu bientôt six décennies, Marcel Génermont (1891-1983), après avoir  longuement mûri le projet, avait lancé le tout premier numéro des Cahiers bourbonnais, tiré sur les presses de l’entreprise  Pottier, la doyenne des imprimeries bourbonnaises.  Tout un symbole… Il s’inscrivait ainsi dans la  lignée des nombreuses, mais trop souvent éphémères, publications littéraires qui avaient émaillé l’histoire de la « douce province au cœur de la France», depuis Achille Allier et son Art en province ou  la Revue Bourbonnaise,  en passant par les Annales bourbonnaises, la Quinzaine Bourbonnaise ou le Bourbonnais Littéraire du téméraire Marcel Contier. Il serait injuste aussi  de ne pas y ajouter la figure pittoresque et attachante  d’un Gaston Depresle, modeste tailleur d’habits de formation, qui porta seul  et à bout de bras ses Lectures bourbonnaises entre 1953 et 1957, l’année même de la naissance des Cahiers bourbonnais. Toutes avaient fini par rejoindre le cimetière des feuilles disparues.

1957…LES AUDACES D’UN SEPTUAGÉNAIRE ÉRUDIT

• De l’audace, il en avait fallu à l’architecte et érudit moulinois pour oser défier le temps, à soixante dix ans passés. Sans doute l’environnement culturel était-il alors plus propice à la création d’une revue, mais le pari n’était pas gagné. Georges Rougeron, un pur autodidacte, qui présidait aux destinées du conseil général, n’était pas resté insensible au projet, figurant même parmi ses tout premiers collaborateurs. Avec Joseph Voisin, Camille Gagnon, Jacques Chevalier, Suzanne Souchon-Guillaumin, Henriette Dussourd, Georges-

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L’aventure des Cahiers commence en 1957

Julien, et tant d’autres talents bourbonnais, il parvint à éditer pendant trente ans une revue de qualité, hébergeant chaque trimestre des auteurs connus et reconnus, au même titre que des plumes débutantes, se faisant en même temps le chroniqueur de l’actualité  bourbonnaise. C’est lui qui avait établi l’ordonnancement initial de ces chroniques,  de la vie politique ou communale à l’économie, des arts et lettres à la  riche actualité de ces sociétés locales qui œuvraient et œuvrent encore à  l’exploration de l’histoire de leur coin de province, conjuguant passion et bénévolat. Citer tous ceux qui ont accompagné Marcel Génermont relèverait de la gageure, tant l’homme avait su agréger autour des Cahiers des plumes aussi diverses que talentueuses. Le premier volume des Tables établies par Maurice Sarazin en 1988  en porteront témoignage pour les générations futures.

 

Marcel Genermont (1939)
Marcel GÉNERMONT (1891-1983), le fondateur des Cahiers bourbonnais

• Contre vents et marées et  jusqu’en 1983, alors qu’il avait franchi le cap des quatre-vingt dix ans, Marcel Génermont avait su puiser en lui l’énergie nécessaire pour mener ses Cahiers à bon port, y brûlant au passage ses dernières forces. Le plus bel hommage est sans doute celui que devait lui rendre Jean Guitton, en le comparant  à « une abeille laborieuse (…) recueillant, savourant, accumulant les informations exactes sur la vie de nos provinces du Centre (…), sans repos, sans répit et jusqu’au plus grand  âge, impartialement, sereinement complètement ». Et le philosophe et académicien de prédire : « L’historien de l’an 2000 trouvera  dans ces bulletins la matière de plusieurs livres. Tout y a été noté »…

1983 : LA PREMIÈRE MORT DES CAHIERS BOURBONNAIS

 • Tout à son œuvre, le seul tort du  fondateur aura sans doute été de ne pas avoir perçu que les rangs de l’équipage qui avait largué les amarres en 1957, s’étaient au fil du temps, singulièrement éclaircis. Nombre de ces fidèles de la première heure, dont beaucoup étaient issus de la génération du fondateur, avaient les uns après les autres tiré leur révérence. En 1982,  à la parution du centième numéro, Marcel Génermont affichait fièrement « l’ours » du premier numéro, avec « une quarantaine de collaborateurs  dont une bonne moitié de disparus ». Et puis, ce fut la 105ème livraison, au printemps 1983.

• Miné par la maladie, Marcel Génermont y inscrivait ses « Ultima verba » : « Sans doute ne sera-t-il pas possible de faire paraître le n° 106, à moins qu’une bonne volonté providentielle ne puisse assurer la relève ». Quelques semaines plus tard, le 1er juin 1983, après avoir connu le  plaisir ultime de  tenir en main « ses » chers Cahiers, il s’était éteint, emportant définitivement  avec lui ce qui avait été une de ses raisons de vivre. Du moins, le pensait-on et le craignait-on…

CB n° 82 1972

• A l’initiative de Jacques Pottier, le fidèle imprimeur des Cahiers, paraissait à la fin de l’année un numéro spécial d’hommages avec les signatures de Jean Guitton, Jacques de Bourbon-Busset, Georges Rougeron, Jean Cluzel, Camille Gagnon et de son propre fils, Robert Génermont. Tout le monde s’accordait à penser que les Cahiers ne lui survivraient pas, « l’homme et l’œuvre s’identifiant à tel point qu’on ne peut imaginer l’une sans l’autre».  Jean Cluzel, qui avait présidé aux destinées de l’assemblée départementale et qui devait en reprendre les rênes quelques années plus tard,  se hasardait toutefois  à prophétiser que «  cet acquis ne saurait disparaître. Un jour viendra (…) où un jeune enthousiasme découvrira la flamme assoupie pour s’en émerveiller et la ranimer »…

1984 : LE TEMPS DE LA RENAISSANCE

• À la fin de 1983, devant les élus départementaux réunis lors de la traditionnelle cérémonie des vœux, après les discours de circonstance, on apprenait que la dite flamme pourrait bien renaître, par la volonté d’un jeune éditeur novice, Jean-Pierre Petit qui s’était ouvert de son projet à Georges Rougeron et à Jean Cluzel, lesquels lui avaient prêté une oreille attentive.  Devant un parterre d’élus, il avait brossé ce jour-là le portrait émouvant de Marcel Génermont : « J’avais fait sa connaissance à Moulins (…). J’avais été enchanté par ce vieux monsieur, par sa courtoisie, par l’écoute attentive ». Le futur directeur des Cahiers bourbonnais saluait « une encyclopédie vivante », communiant avec lui dans « l’amour du pays enraciné profondément ».

Jean-Pierre Petit
Jean-Pierre Petit, le continuateur…

•  De l’intention à la réalité, la route aurait pu être longue, voire se muer en une impasse définitive. Pourtant, dès le printemps 1984, un nouvel équipage était sur le pont avec Jean-Pierre Petit au gouvernail et Paul Majeune (1928-1992) à la vigie. Si le premier avait une expérience de la communication, le second avait occasionnellement tâté du journalisme et il avait assumé la rédaction des chroniques des tout derniers numéros des Cahiers Bourbonnais. C’est dans sa salle à manger que se tint le premier comité de rédaction de renaissance, le 17 mars 1984. Y participaient également Jeanne Corre, qui avait derrière elle une longue carrière journalistique à La Tribune de Vichy, et l’auteur de ces lignes, lecteur venu sur le tard aux Cahiers mais qui ne s’était pas résolu à les voir disparaître, après les avoir goûtés et appréciés.  Avec ses origines variées, ses différences de générations et d’expérience, l’équipage des plus hétéroclites portait cependant en lui un même enthousiasme au service d’une même cause : faire renaître les Cahiers.

CB 121 1987• Encore fallait-il renouer les liens avec les annonceurs, les auteurs mais aussi avec les élus du département. Reconstituer un vivier de lecteurs et d’abonnés ne fut pas chose facile. Mais, grâce à la fidélité et à l’attachement de tous à la cause bourbonnaise, avec  l’appui de la famille de Marcel Génermont et des élus départementaux, Jean Cluzel et Georges Rougeron en tête, tous réunis dans un même élan,  le numéro de la renaissance  put sortir des presses de l’imprimerie Pottier dès le mois de mai 1984 : 48 pages de chroniques, 32 pages de cahier central, le tout sous leur couverture quasi immuable dessinée en 1957. Dans son article d’ouverture, Jean Guitton saluait leur « Renaissance », La même livraison contenait aussi un triple hommage à Camille Gagnon, autre pilier des Cahiers qui venait de rejoindre Marcel Génermont ad patres. La Montagne parlait alors « d’un second souffle pour cette attachante revue qui fait œuvre littéraire tout en se faisant la chronique précieuse du temps qui passe ».

• Publier un numéro est une chose, mais passé l’effet de curiosité, la revue deviendrait-elle pérenne ? Paul Majeune s’était attelé à la rédaction de notes à l’intention des actuels et futurs rédacteurs, portant un regard souvent critique, voire parfois caustique mais toujours juste et lucide, sur les Cahiers. Une sorte de feuille de route à destination de tous ceux qui accepteraient de faire partie du nouvel équipage. Peu à peu  le « noyau dur » s’étoffa et bientôt sur le pont on vit arriver  Maurice Sarazin, Maurice Malleret, Jean Chardonnet, Andrée Chambon, et Jean Vennetier. Ils embarquèrent dans ce qu’un magazine qualifiait alors de « revue sympa mais gentiment vieillotte ». Certes, la coque du navire, malgré quelques rafistolages visuels, avait peu évolué en quarante ans et un bon coup de peinture s’avérait nécessaire. Ce qui ne découragea pas Le Chavan Jacques Paris, René Chicois, Georges Bulidon et bien d’autres de grimper à bord, tandis que des auteurs, anciens ou nouveaux, venaient renforcer l’équipage au fil des escales trimestrielles. Là encore, les tables de Maurice Sarazin permettront de jauger la richesse de leurs apports.

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1986: Les Cahiers bourbonnais fêtent leur 30ème anniversaire

• En 1986, les Cahiers pouvaient fêter leurs 30 ans à Moulins, mêlant expositions, gastronomie et théâtre avec le Gringoire de Banville. Georges Delbard, autre inconditionnel soutien, avait pour l’occasion spécialement concocté une rose Bourbonnaise. On pourra retrouver  une présentation de ce trentenaire dans un reportage de Françoise Atteix diffusé à l’époque sur France 3 Auvergne. il est accessible sur le site de l’Institut national de l’audiovisuel: http://www.ina.fr/video/CLC86061304

• D’autres anniversaires devaient émailler la vie des Cahiers, permettant à leurs auteurs, rédacteurs, annonceurs et surtout lecteurs de se rencontrer : ce fut à Montluçon en 1996, autour de Véronique d’André Messager, et au cœur de la forêt de Tronçais en 2006, au son des Trompes.

CB 129 1989• Sans révolutionner leur formule, les Cahiers se devaient d’évoluer dans le fond et dans la forme. Aux nouvelles rubriques telles que la Bibliographie, s’ajoutèrent des chroniques de plus en plus nombreuses (plus de 500 par numéro), tandis que l’on abandonnait les pages consacrées aux provinces voisines pour se recentrer sur le Bourbonnais. Les Cahiers devaient ensuite troquer leur vieil habit trentenaire pour une livrée plus colorée, grâce au talent de Marie-Noëlle Goffin qui redessina le cerf ailé de couverture. Un dos carré donnant un aspect plus livresque… L’introduction de photographies et de documents dans les colonnes des chroniques… De la couleur sur une couverture aérée par des photos…Une mise en page constamment rénovée par de jeunes maquettistes auxquels faut rendre hommage…Les Cahiers avaient fière allure, au point qu’on aurait pu croire que la maison était des plus prospères, d’autant qu’elle égrenait aussi des numéros spéciaux : Le bois et la forêt, Le Bourbonnais, Thermalisme et eaux minérales en Bourbonnais, un Spécial quarantenaire des CB, précédant un copieux Bourbonnais 1944 signé par Maurice Sarazin.

1984-2016: L’ AVENTURE PÉRILLEUSE DE CHAQUE NUMÉRO

G. Rougeron• En juin 1992, après la disparition de Paul Majeune, quelques mois avant celle de Jeanne Corre, Jean-Pierre Petit avait demandé au signataire de ces lignes de prendre son relais. L’aventure devait encore durer un quart de siècle, avec la parution d’une centaine de numéros trimestriels. Entre la reprise en 1984 et la disparition des Cahiers bourbonnais en 2016, 126 numéros sont sortis d’abord des presses de l’imprimerie Pottier (Moulins), puis Esvan (Gannat), avant de migrer définitivement à l’imprimerie CSP (Bayet). Il faut y ajouter 6 numéros hors série thématiques, depuis Le bois et la forêt en Bourbonnais jusqu’à L’année 1944 en Bourbonnais.

• Pour les amateurs de chiffres, c’est en trente ans  près de 15.000 pages, environ 50.000 articles de chroniques, un millier d’articles publiés en cahier central. Ajoutons y  plus de 20 000 titres répertoriés dans la Bibliographie des provinces du centre et plus d’un millier d’ouvrages analysés…En y adjoignant  le contenu des Cahiers, première version sous Marcel Génermont, on mesurera encore mieux la masse documentaire que les Cahiers ont pu accumuler dans leurs 234 parutions trimestrielles..

Jean Cluzel
Jean CLUZEL...
Jean Claude Mairal
Jean Claude MAIRAL

• Bien que  les Cahiers Bourbonnais rajeunis aient pu franchir le cap du millénaire, ils restaient fragiles, ballottés entre les vagues de la crise et des difficultés économiques de leurs annonceurs. Comme le notait, en 1996, Jean-Pierre Petit, lors du quarantenaire, « chaque numéro est une remise en cause de notre système…Chaque fois c’est un coup de cœur et un pari financier ». Si les Cahiers ont pu s’enorgueillir de s’appuyer sur une équipe bénévole et fidèle, il n’est pas inutile de rappeler qu’une revue c’est aussi une mise en page, une maquette à bâtir, du papier, de l’encre, des heures d’impression et une distribution postale, dont les coûts ont évolué de manière exponentielle, pour cette dernière. Pour ce travail de quasi service au public,  en Bourbonnais et hors des frontières du Bourbonnais, la revue avait pu bénéficier pendant plusieurs décennies de l’appui du département : abonnements  des collèges et des élus départementaux, publicité insérée à raison d’une page chaque trimestre. C’est à ce prix que les Cahiers avaient pu traverser le temps. Georges Rougeron l’avait bien compris dès le premier numéro, tout comme Jean Cluzel ou Jean-Claude Mairal par la suite. Tous les trois, venus d’horizon politiques différents, reconnaissaient ainsi que les Cahiers bourbonnais  remplissaient honnêtement leur mission.

2016: LA FIN DU PARCOURS…

• L’arrivée aux manettes départementales des « comptables», des « décideurs » et autres « communicants» n’aura fait qu’accélérer la chute des Cahiers bourbonnais. Entre la suppression des abonnements des collèges et la réduction drastique des pages de publicité du département,  le fragile équilibre financier de la revue a viré au déséquilibre permanent, durant la dernière décennie. Ce ne sont pas pour autant les seules explications.

• La crise économique avec la disparition de nombreuses entreprise bourbonnaises, a progressivement tari la source des annonceurs potentiels et fidèles, exception faite de quelques mécènes qui avaient choisi de maintenir leur appui publicitaire.  L’explosion des tarifs postaux y est aussi pour beaucoup. Mais, il ne faut pas le cacher, le lectorat avait lui aussi  fondu : « En quinze ans, on a perdu la moitié de nos abonnés », confiait Jean-Pierre Petit à La Montagne en février. Difficile aussi d’attirer un public plus jeune, de moins en moins habitué à fréquenter les médias papier. Quant aux auteurs, « la relève n’était pas là », constatait le même. img010Pour Maurice Sarazin, qui revient sur « la longévité très honorables des Cahiers bourbonnais » (n°234),  leur disparition « tient à plusieurs causes de fonds (…). la plus évidente est le moindre temps consacré à la lecture par nos concitoyens (qui y sont bien peu encouragés) et dont le nombre va diminuant.

Les livres, revues, journaux sont fortement concurrencés par les moyens d’information et de distraction d’accès  immédiat et facile : la radio, internet et la télévision : les Français, ajoute-t-il,  passeraient 3 h 45 par jour devant l’écran (…). Il faut y ajouter un moindre intérêt pour le passé ». Pour  appuyer sa démonstration, il cite l’éditeur  Bernard de Fallois : «  Nous produisons des générations de jeunes gens qui n’ont pas de curiosité ni d’admiration pour tous ceux qui les ont précédés ». Constat sévère, certes, mais pas si éloigné de la réalité.

Y A-T-IL UN REPRENEUR DANS LA SALLE?

• Dans ces conditions, faute de repreneurs, il n’y avait guère d’autre solution que la fermeture de la revue et de la maison d’édition qui lui était adossée. C’est avec un n° 234, contenant les «Tables ultimes des Cahiers bourbonnais 1996-2015», établies par Maurice Sarazin que s’est donc achevée une aventure de près de 60 ans. En préambule, figurent les “ ultima verba » des membres du Comité de rédaction ainsi que des contributions de lecteurs des  Cahiers qui rendent hommage à la revue. La conclusion, laissons-la d’abord au très sage Jacques Paris : « Les Cahiers bourbonnais ne sont pas morts, ils entretiennent encore longtemps la mémoire du pays bourbonnais. Que bougent les rayons d’archives où ils sont entreposés ! ». Terminons ensuite par le vœu qu’émet Maurice Sarazin : «  Souhaitons qu’un autre organe de presse, sous une forme peut-être adaptée aux temps qui viennent, reprenne le flambeau des Cahiers Bourbonnais »… Un vœu qui, pour l’heure, n’a pas été exaucé.

© Jean-Paul PERRIN

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