◘ VICHY ET L’ÉTAT FRANÇAIS (1940-1944) SOUS LE REGARD DES HISTORIENS

MISE À JOUR: 29 JANVIER 2017
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 Trois quarts de siècle après sa disparition et alors que les archives s‘ouvrent de plus en plus largement, le régime de l’État Français (1940-1944) suscite toujours l’intérêt croissant des  historiens. C’est ainsi que de nombreux titres viennent de paraître sur le sujet.  La ville de Vichy a également accueilli, en novembre dernier, un important colloque sur  ce thème, à l’invitation du Centre international d’études et de recherches de Vichy, récemment créé. De quoi susciter l’intérêt de Vu du Bourbonnais…

 Passage en revue de quelques titres récemment parus

• BENELBAZ Clément (sous la direction de):

euvre-vichy►L’œuvre législative de Vichy. Ruptures et continuités. 1 vol. br, 250 p, éd. Dalloz, coll. Thémes et commentaires, 44 €.

 L’objet de ce colloque pluridisciplinaire est d’évaluer, 70 ans après l’ordonnance du 9 août 1944 relative au rétablissement de la légalité républicaine, « l’héritage juridique » du gouvernement de Vichy, c’est-à-dire les institutions, pratiques et législations qui, demeurant à ce jour, restent empreintes de l’esprit initial de Vichy. Les communications tenteront d’exposer la manière et les raisons qui ont pu permettre au régime de Vichy de se greffer dans un corps républicain, et comment, à la Libération, ont été perpétuées les mesures, les pratiques jugées compatibles avec cet idéal, conservées parfois, sans guère d’adaptations. S’agit-il d’oublis ? Est-ce accidentel ? Intentionnel ? A-t-on « neutralisé » ces mesures pour les fondre dans le moule républicain ? Ou tout simplement n’y avait-il pas parfois concordance ?  Clément Benelbaz est maître de conférences à l’Université de Savoie

  • BROCH Ludivine:

51ynpsoxunl-_ac_us174_► Les cheminots, Vichy et la Shoah : des travailleurs ordinaires. Traduit  de l’anglais.(382 p, éditions Tallandier, 2016 – 23,90 €

Mêlant documents de l’époque, archives de l’entreprise et témoignages, l’auteure – maîtresse de conférences d’histoire contemporaine à l’université de Westminster –  décrit la vie quotidienne des 500 000 cheminots de 1937 à 1945. Ni héros, ni salauds, ils ont été à l’image des français sous l’Occupation.

♦  Le point de vue de Loïc di Stefano (site: Le Salon littéraire):  « Retraçant l’histoire de la SNCF pendant les années noires de l’Occupation, puisant à une documentation solide et pour partie issue des archives inédites de l’entreprise même, Ludivine Broch éreinte la légende flamboyante des cheminots héroïques et résistants (que l’on doit en partie au film La Bataille du rail de René Clément,1945) tout en atténuant celle du collaborationnisme passif. La vérité historique est dans l’entre-deux, faits de cas particuliers mais avec, malgré tout, une certaine pesanteur du fait de la spécificité de l’entreprise (son rôle social et sociétal, la masse de ses employés, etc.) et du crime de laisser-faire dont elle est accusée ».

♦À lire également, une analyse critique publiée sur le site Grégoire de Tours: http://www.gregoiredetours.fr/xxe-siecle/seconde-guerre-mondiale/ludivine-broch-les-cheminots-vichy-et-la-shoah-des-travailleurs-ordinaires/

  • CANAVAGGIO Dominique (1899-1981) :

dominique-canavaggio-vichy-tel-quel-1940-1944► Vichy tel quel (1940-1944). Avant-propos de Jean Canavaggio. (304 p, éditions de Fallois, 2016. – 22 €.

Récit au jour le jour des événements que l’auteur, normalien, agrégé de philosophie, a vécus à Vichy en sa qualité de correspondant de l’édition de Lyon du journal Paris-Soir. Il fut en relations suivies et amicales avec Pierre Laval et les ministres de ses deux gouvernements. Il a approché de nombreuses personnalités de l’époque dont il reproduit les propos. Lecture des plus attachante et instructive. Selon Eric Roussel (Le Figaro littéraire, 8 décembre 2016), cet ouvrage est «  un document précieux pour comprendre la déroute d’élites républicaines anéanties par le choc de juin 1940. »

Extraits : ♦ Sur l’entrevue Pétain/Laval à La Ferté-Hauterive le 20 janvier 1941 :

  • « Le train du Maréchal y était garé et c’est dans la voiture Pullman que se déroula l’entretien entre le chef de l’État et Laval qui était arrivé par la route. Seul du Moulin de Labarthète était présent (…) Quand l’entretien eut pris fin, le Maréchal se leva, accompagna Laval, et, comme celui-ci, après avoir ouvert la portière, descendait le marchepied, le chef de l’Etat fit le geste de le suivre. « Comment, Monsieur le Maréchal! s’écria Laval stupéfait. Vous n’allez pas pousser l’obligeance jusqu’à descendre de wagon? Il fait froid : vous pouvez attraper une congestion! ». Le Maréchal s’arrêta net. Il passa la main sur son front, et dit, en promenant son regard autour de lui comme au sortir d’un rêve : « Ah! c’est vrai, nous sommes dans le train…je me croyais dans une chambre d’hôtel. » Lorsque,quelques jours plus tard, dans une conversation avec du Moulin, je fis allusion à cet incident, il me dit mi-sérieux et mi -plaisant : « Mon cher, il ne faut pas trop demander au Maréchal, il a des matins triomphants et c’est déjà beau à son âge. Par contre les après-midi sont, évidemment, beaucoup moins brillants » (p. 79-80).
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Jacques CHEVALIER

♦ Sur le Bourbonnais Jacques Chevalier :

  • « Le Dr Serge Huard avait remplacé à la Famille et à la Santé Jacques Chevalier. Celui-ci, doyen de la faculté de Grenoble, et, de surcroît, philosophe des plus distingués, s’était fourvoyé dans la politique. Il avait voué au Maréchal une sorte de culte qui s’exprimait dans des articles, brochures, et même dans des cérémonies comme celle de la plantation « du chêne du Maréchal » dans la forêt de Tronçais. L’amiral [Darlan], par principe, ne l’aimait pas beaucoup. Quant au Maréchal, il avait fini, comme cela lui arrivait souvent, par s’en désenticher » (p. 124).

• COINTET Jean-Paul :

cointet-vichy► Les hommes de Vichy. L’illusion du pouvoir. 1 vol. br, 350 p, éd. Perrin, 23,90 €.

◘   Au long de quatre années, dans un pays occupé, il s’est trouvé des hommes qui ont entendu, en dépit ou à cause des circonstances, diriger ou orienter la vie du pays au nom d’une légalité et d’une légitimité nouvelles, après soixante-dix ans de république : les hommes de Vichy, dont vingt-six sont ici présentés à frais nouveaux. Personnalités plus ou moins expérimentées, vieux politiques et jeunes technocrates, le régime né de la défaite, que tous acceptent, a recruté dans des milieux très différents. Ici, des pacifistes venus de la gauche, comme Marcel Déat et Paul Marion, là des gens de droite, souvent extrême, tels que Xavier Vallat et Raphaël Alibert, des croisés de l’Europe nouvelle, comme Benoist-Méchin et Fernand de Brinon, des notables traditionalistes – Joseph Barthélemy et Lucien Romier – et encore des têtes d’œuf bardés de diplômes, tels Pierre Pucheu et Jean Bichelonne, enfin de nouveaux venus en quête d’un destin, comme Du Moulin de Labarthète et François Mitterrand. Etudier les hommes de Vichy, c’est mettre fin à la vision de ce régime comme un bloc dans l’espace et dans le temps, c’est tordre le cou à la croyance dans la cohérence d’une vie. 

  • GERBER François:

5129o-w20l-_ac_us174_► Mitterrand entre Cagoule et Francisque (1935-1945). (403 p, éditions de l’Archipel, 2016 – 22 €.

◘ En avril 1943, François Mitterrand est décoré de la Francisque par le maréchal Pétain. Ses parrains sont deux anciens de la Cagoule (organisation secrète dont le nom était : CSAR ou OSARN). Après la Libération il ne verra aucune contradiction à se faire employer par le groupe L’Oréal d’Eugène Schueller, l’un des principaux financiers de la Cagoule. Les années 1935-1945 sont des  années essentielles au cours desquelles se nouent les connivences sur lesquelles François Mitterrand fondera sa stratégie politique.  L’auteur est diplômé en droit et sciences politiques,avocat pénaliste à Paris.

À lire l’analyse critique publiée sur le site Hérodote.net:   https://www.herodote.net/Mitterrand-bibliographie-585.php

  • GRENARD Fabrice, AZÉMA Jean-Pierre :

9791021020658► Les Français sous l’Occupation en 100 questions. 330 p, éditions Tallandier, 2016 – 15,90 €

Le succès rencontré par la série “Un village français”, dont Jean-Pierre Azéma a été le conseiller historique, a montré l’intérêt des Français pour la période de l’Occupation. Les cent questions que comporte l’ouvrage interrogent sur ce que furent la vie quotidienne et le comportement des « Français ordinaires », au cours de ces « années noires ». Dans quelle mesure, les Français ont-ils souffert de la faim ? Quelles furent les conséquences des privations alimentaires ? Comment fonctionnait le marché noir ? Quelles relations ont été nouées entre « occupants » et « occupés » ? Comment expliquer la popularité du maréchal Pétain auprès de la population ? Les Français ont-ils été majoritairement résistants, collaborateurs ou attentistes ?… En mobilisant  l’ensemble des travaux qu’a suscités cette période controversée et en explorant les archives, telles que rapports des renseignements généraux, des préfets ou du contrôle technique et de la répression économique, les auteurs répondent à toutes ces questions et à bien d’autres, avec un souci constant de pédagogie.

  • LACROIX-RIZ Annie :

telechargement-1► Les élites françaises entre 1940 et 1944. De la collaboration avec l’Allemagne à l’Alliance américaine496 p, librairie Armand Colin, 2016.

Les classes dirigeantes françaises ont pris au XIXe siècle l’habitude de s’appuyer sur des homologues étrangères ; au XXe siècle elles ont opté tout à tour ou conjointement pour leur partenaire d’Allemagne et des États-Unis. De Gaulle n’aimait pas plus la tutelle américaine que l’allemande. Élites françaises et américaines le détestèrent en chœur. Comme il était soutenu par le peuple français, ils durent à contrecœur s’en accommoder…

Le point de vue d’Evelyne Pieiller (Le Monde diplomatique): « Dans une première partie, l’historienne Annie Lacroix-Riz étudie la collaboration des classes dirigeantes françaises avec le Reich : politiciens, journalistes, hommes d’affaires, militaires et haut clergé voyant en Adolf Hitler celui qui sauverait l’Europe du « bolchevisme ». Elle infirme ici notamment la thèse « de la politisation faible ou nulle des élites économiques ». Elle démonte également le concept né dans les années 1990 de « vichysto-résistant », pour mettre en lumière les préparatifs, dès 1941, d’un ralliement à la pax americana, qui s’épanouira en Afrique du Nord. Elle analyse ensuite comment cette alliance, qui visait non seulement les communistes mais également le général de Gaulle, entreprit de soutenir une Résistance antigaulliste et anticommuniste, où l’on pouvait trouver des cagoulards. L’ouvrage, où l’on croise aussi bien Alexis Leger — Saint-John Perse — que Maurice Couve de Murville, est dessillant ».

  • LUNEAU Aurélie, GUÉROULT Jeanne, MARTENS Stefan :

51poioervnl-_ac_us174_► Comme un Allemand en France. Lettres inédites sous l’Occupation, 1940-1944292 p, éditions L’Iconoclaste, 2016 – 24,90 €

Il a fallu deux ans de recherches en Allemagne pour trouver, sélectionner et rassembler ces écrits. Ils renouvellent de manière passionnante notre regard sur cette période. Entre les lignes se dessine un nouveau visage de l’Occupation, plus complexe, plus subtil.Durant quatre ans, de 1940 à 1944, la France vit à l’heure allemande. 80 000 allemands en 1941, près de 600 000 en 1942 sont présents sur le territoire français. Ils sont simples soldats, officiers ou civils. La plupart n’ont jamais quitté leurs villages et leurs villes. Ces hommes, et quelques femmes, écrivent à leur famille, rédigent des poèmes ou tiennent des journaux intimes. La très forte censure qui pèse sur le courrier les empêche d’écrire librement. Alors ils parlent de leur quotidien, de leur relation avec les Français, décrivent les paysages… Parfois, la correspondance donne l’impression d’être un récit de voyages touristiques. Certains admirent la France et sa culture, expriment de la compassion envers sa population, d’autres sont des nazis convaincus. En 1940, tous sont fiers d appartenir à une nation victorieuse. Pourtant, au fil des mois et des années, l’incertitude comme la lassitude semble gagner.  Peu à peu le soldat vainqueur de 1940, sûr de lui, s’efface devant l’homme gagné par le doute. . Pour chacune des lettres, une courte biographie présente l’origine sociale et l’itinéraire de son auteur. La construction chronologique permet de saisir l’évolution de l’état d’esprit des Allemands et de leurs rapports avec les Français. Enfin, l’association des documents reproduits en fac-similés, de la soixantaine de photographies et des dessins plonge le lecteur au vif de l’Histoire comme s’il était le destinataire de ces lettres.

PAXTON Robert, MARRUS Michaël :

714tzvo-y3l► Vichy et les juifs. Nouvelle édition. 1 vol. br, 610 p, éd. Calmann-Lévy, 27 €

◘ En 1981, les historiens américain et canadien Robert Paxton et Michaël Marrus publiaient Vichy et les Juifs. Un livre qui avait fait date car il mettait en lumière les responsabilités propres à l’État français dans la persécution des juifs de France. Trente-quatre ans plus tard, Vichy et les Juifs  a été  réédité chez Calmann-Lévy dans une version revue et augmentée.  Vichy et les Juifs n’était pas le premier livre de Robert Paxton. Il s’inscrivait dans la suite de La France de Vichy publié en 1973. Deux ans après la sortie au cinéma du film de Marcel Ophüls Le Chagrin et la Pitié, il avait marqué le retournement de la mémoire sur Vichy, suscité une grande excitation intellectuelle et soulevé des débats passionnés.  Robert Paxton, notamment, évoquait le statut des juifs du 3 octobre 1940 pris à la pleine initiative de Vichy qui faisait des juifs des citoyens de seconde zone et promulguait des interdictions professionnelles. Il racontait la participation active des policiers et des gendarmes français aux arrestations et aux rafles. Huit ans plus tard, pour Vichy et les Juifs, Robert Paxton faisait tandem avec un historien spécialiste des juifs en France, et notamment de l’affaire Dreyfus, pour creuser la question de l’antisémitisme français. Leur livre développait de manière spécifique les responsabilités propres de l’État français dans la persécution des juifs de France, en consacrant par exemple un chapitre entier au tournant de l’été 1942 et plusieurs pages à la rafle du Vel’ d’Hiv’ des 16 et 17 juillet, entièrement organisée par les forces de police française sous les ordre du secrétaire général de la Police de Vichy, René Bousquet, au cours de laquelle 12 884 juifs parisiens furent arrêtés   Au terme de leur démonstration, les conclusions de Robert Paxton et de Michaël Marrus sur les responsabilités propres de l’État français dans la persécution des juifs de France sont sans appel : les juifs de France ont plus souffert à cause de Vichy. Autrement dit, sans la politique propre de Vichy, il y aurait eu moins de morts.

Robert Paxton
Robert Paxton

Pourquoi rééditer cet ouvrage ? D’abord pour tenir compte de tous les travaux publiés depuis trente-quatre ans sur des aspects précis de la politique de l’État français (son administration, sa police, sa politique d’aryanisation, etc.). De plus, les archives du gouvernement de Vichy, accessibles seulement partiellement à la fin des années 1970, sont aujourd’hui entièrement accessibles aux chercheurs depuis la loi de 2008. Pour cette réédition, Robert Paxton et Michaël Marrus se sont entourés d’un petit groupe d’historiens spécialisés, parmi lesquels Julian Jackson, Laurent Joly, Michael Mayer, Denis Peschanski et Renée Poznanski, apportant des précisions, par exemple sur le Commissariat général aux questions juives et ajoutant 160 nouvelles références dans le corps du texte. La thèse principale cependant n’a pas changé.

(D’après « Paxton, Marrus, Vichy et les juifs », article publié par la revue L’Histoire – Septembre 2015)

  • VALODE Philippe :

41zrnweexzl-_ac_us174_► Shoah française, les responsables impunis : Vallat, Darquier, Bousquet et tous les autres. 301 p, éditions Acropole, 2016 – 21,50 €

◘ Près de 79 000 juifs, français et étrangers vivant en France, sont morts entre 1940 et 1945, livrés par les autorités françaises, gazés, morts de fin et de maladie dans les camps français ou encore assassinés par la force militaire allemande et les milices.  Si Philippe Pétain, François Darlan, Pierre Laval, Xavier Vallat, de Pellepoix, Charles Mercier du Paty de Clam, Joseph Antignac, René Bousquet et Amédée Bussière sont notoirement reconnus comme responsables de la Shoah française, qu’en est-il des collaborateurs proches de ces personnalités ? Combien d’hommes portent des responsabilités tout aussi lourdes ? Qui sont les ultras de l’antisémitisme vichyssois dont les propos glaçants sont de véritables appels au meurtre ? Qui sont les chefs de partis collaborationnistes, dirigeants d’officines, journalistes, écrivains, hommes de radio, qui n’ont cessé de promouvoir la déportation des juifs de France ?  Et enfin, quelle n’est pas la surprise de constater que parmi tous ces responsables du pire des crimes, fort peu ont été punis à la Libération ! L’ouvrage analyse les causes profondes de l’antisémitisme en France et dévoile les belles carrières réalisées après-guerre par beaucoup de ceux qui ont participé à la politique antisémite de Vichy…

  • ZALC Claire :

telechargement-2► Dénaturalisés. Les retraits de nationalité sous Vichy.  388 p, éditions du Seuil, 2016 –  24€

La loi du 22 juillet 1940 prévoyait de réviser la naturalisation de tous les Français qui avaient été naturalisés depuis 1927. Le nombre de 15 154 dénaturalisés fait consensus, mais d’autres comptages ont été produits. Ce livre est une nouvelle pièce aux débats historiographiques sur la politique antisémite du Gouvernement de Vichy, mais aussi sur la continuité des pratiques et des personnels entre la IIIe République,Vichy et la IVe République. A partir d’une étude d’une ampleur inédite dans les archives nationales et locales, Claire Zalc livre une puissante analyse des effets de la loi du 22 juillet 1940, depuis la signification qu’elle a prise pour ceux qui l’ont appliquée (magistrats de la commission de Révision des naturalisations, préfets, maires, etc.) jusqu’à ses conséquences pour ceux qui l’ont subie et se sont vus retirer la nationalité française. Si la loi de juillet 1940 est silencieuse sur les motifs du retrait de la nationalité et ne mentionne pas les Juifs, la conclusion de Claire Zalc est sans appel : « La mention israélite non seulement identifie, signale, stigmatise, mais surtout, elle établit la décision.  » Les Français originaires d’Europe de l’Est, supposés juifs, ont été les plus visés : ainsi se dessinent les visages des « mauvais Français ». Si 15 000 personnes ont finalement été exclues de la nationalité, ce sont des dizaines de milliers d’autres qui ont été ciblées par l’enquête administrative et policière, rendant les Juifs plus visibles, plus vulnérables aux persécutions et à la déportation. Claire Zalc établit aussi nettement que le refus opposé par Vichy à la pression des autorités allemandes en faveur d’une dénaturalisation de masse en 1943 ne résultait pas d’une volonté de protection des naturalisés, mais du souci d’affirmer sa souveraineté et de conserver jusqu’au bout la maîtrise du processus. L’auteure est directrice de recherches à l’Institut d’histoire moderne et contemporaine.

L’analyse du livre publiée sur le site de l’Institut d’histoire moderne et contemporaine:

« La France aux Français  : ce fut l’une des premières mesures mises en œuvre par le gouvernement de Vichy avec la loi du 22 juillet 1940, qui prévoyait de réviser la naturalisation de tous les Français naturalisés depuis 1927. Plusieurs centaines de milliers de personnes,1 million peut-être, étaient visées et, même s’ils n’étaient pas cités dans le texte de la loi, les Juifs en premier lieu.

À partir d’une étude d’une ampleur inédite dans les archives, Claire Zalc livre une puissante analyse des effets de cette loi, depuis son application par les magistrats de la commission de révision des naturalisations, les préfets, et les maires jusqu’à ses conséquences pour ceux qui l’ont subie et se sont vus retirer la nationalité française. Au ras de la pratique administrative, elle établit comment se dessinent les visages des « mauvais Français », et comment ceux-ci ont tenté de protester contre l’arbitraire. Elle apporte une nouvelle pièce aux débats historiographiques sur l’antisémitisme de Vichy et son autonomie vis-à-vis des pressions allemandes, mais aussi sur la continuité des pratiques et personnels entre la IIIe République, Vichy et la IVe République.

Une analyse implacable des mécanismes, de la violence d’Etat et du fonctionnement d’une administration en régime autoritaire ».

Vichy et l’État Français: vers une ouverture plus large des archives

 

  • Olivier Wieviorka
    Olivier Wierviorka: « Le 10 juillet 1940 a été aussi un vote d’adhésion« …

    Le samedi 26 novembre, dans la salle comble de l’Aletti Palace à Vichy, à l’invitation du Centre international d’études et de recherche de Vichy (CIERV), présidé par Jacques Thierry,  a eu lieu une journée de conférences sur le gouvernement de l’État français, 1940-1944.  Plusieurs conférenciers spécialistes de la question, sont intervenus : Olivier Wierviorka, Mathias Bernard, Pascal Gibert, Gilles Morin.  À l’issue des interventions, une table ronde a été animée animée par Jean-Pierre Rioux. Il reste à souhaiter que les actes de ce colloque fassent l’objet d’une publication. A cette occasion, La Montagne (26 novembre) a publié un dossier Archives de Vichy, avec une interview d’Olivier Wierviorka sur le thème: « 10 juillet 1940, « date gênante » (voir ci-dessous) Dans le même dossier, l’historien  montluçonnais Pascal Gibert revient sur « les mois qui ont suivi la Libération à Vichy » marqués  selon lui par  » une épuration moins brutale que prévu« .

  • Jean-Yves Vif: "Un devoir d'histoire"
    Jean-Yves Vif: « Un devoir d’histoire« 

    De son côté, Jean-Yves Vif, rédacteur en chef du quotidien régional,  a consacré un billet au « Devoir d’histoire »: « L’objectif, écrit-il, n’est pas de recueillir des grands secrets, bien improbables, pas plus de trouver un sens nouveau à cette séquence de l’État Français, encore moins de dénoncer ou de condamner tout ce que 70 années de recherches et de débats ont nourri« . Selon lui, « l’intérêt plus que jamais demeure de comprendre pour trois raisons essentielles. Première, pour l’histoire, par l’analyse d’actes souvent moins tranchés qu’on l’avait prétendu, en balayant l’inexact clivage entre les traîtres et les bons. Ensuite comprendre comment le choix politique du 10 juillet 1940 a évolué, entre les hommes et les idéologies.  Enfin, comprendre pour purger les vieux démons en faisant qu’enfin la capitale de l’État Français de 40 à 44 ne soit plus confondue avec la ville de Vichy et les responsables de son régime avec les Vichyssois! »

    10 juillet 1940,   » date gênante« …

Le Figaro (11 juillet 1940) © Gallica
Le Figaro (11 juillet 1940) © Gallica
  • Le 10 juillet 1940, députés et sénateurs sont réunis à Vichy. 569 votent les pleins pouvoirs à Pétain. 80 refusent. Les traîtres contre les bons ? Pas si simple, évidemment. Dans une interview recueillie par Mathieu Perrinaud pour La Montagne,  Olivier Wierviorka, professeur à l’École normale supérieure de Cachan, explique pourquoi.
Les parlementaires réunis au Casino opéra de Vichy, le 10 juillet 1940
Les parlementaires réunis au Casino opéra de Vichy, le 10 juillet 1940
  • Rappelons au passage, que 3 parlementaires bourbonnais, Isidore Thivrier, Marx Dormoy et Eugène Jardon, figurent parmi les 80 qui votèrent contre les « pleins pouvoirs ». Les deux premiers devaient connaître un destin tragique: Thivrier mourut en déportation, en mai 1944, au camp de Natzwiller-Struthof tandis que Marx Dormoy fut assassiné à Montélimar en juillet 1941, déchiqueté par une bombe (voir les  articles qui leur sont consacrés sur ce blog). Les 5 autres parlementaires bourbonnais (Lucien Lamoureux, Paul Rives, René Boudet, Albert Peyronnet et Camille Planche) votèrent au contraire pour les pleins pouvoirs.

    ► Que représente cette date, historiquement

    Isidore Thivrier, député SFIO (a voté contre les pleins pouvoirs )
    Isidore Thivrier, député-maire de Commentry,  SFIO (a voté contre les pleins pouvoirs)

    • Je dirais que c’est une date gênante, contrairement au 18 juin ou au 22 juin, signature de l’Armistice. Parce que les repères habituels sont brouillés. On n’a pas, le 10 juillet 1940, une gauche contre une droite, on n’a pas une idée claire de ce qui va suivre. Donc tout cela met les partis politiques et les anciens dans une situation un petit peu compliquée.
    C’est-à-dire que la gauche ne peut pas dire : « Regardez, nous avons été des héros, nous avons tous voté comme un seul homme contre les pleins pouvoirs accordés à Philippe Pétain ». Et la droite, qui se revendique quand même largement du général De Gaulle, ne peut pas dire non plus : « Nous nous sommes opposés au maréchal Pétain », parce qu’elle est très majoritairement responsable, avec une partie de la gauche, de ce vote. Donc on est dans une date difficile à gérer.

    ► Partagez-vous cet embarras? 

    Marx Dormoy , sénateur SFIO a voté contre ...
    Marx Dormoy, sénateur-maire de Montluçon, SFIO (a voté contre)

    • Ce qui est assez intéressant, c’est que vous avez deux éléments qui sont conjoints, me semble-t-il. On a une première vision, qui est, au fond, que le vote de 1940 est un vote de panique, de circonstance, provoqué par le désastre et donc émis dans la précipitation. Et là, nous sommes dans une version un peu canonique du 10 juillet 1940.
    On a effectivement un personnel politique qui n’imaginait pas une minute que la France put être battue en six semaines. Et qui a donc recours à un homme providentiel, vainqueur de Verdun, qui n’est pas considéré à l’époque comme un fasciste. Ce n’est bien évidemment pas un gauchiste, mais quelqu’un qui est considéré comme loyal à la République.
    Je pense, malgré tout, c’est ce que je développerai, que le 10 juillet 1940 a aussi été un vote d’adhésion. C’est-à-dire que les parlementaires connaissaient bien mieux ce sur quoi ils s’engageaient que ce qu’on en a dit après la guerre. Le problème, c’est que sur quoi ils s’engagent est confus.

    ► C’est-à-dire?

    Eugène Jardon , ex-Parti communiste (a voté contre les pleins pouvoirs)
    Eugène Jardon, député-maire de Domérat, ex-Parti communiste (a voté contre)

    • Je m’explique. Philippe Pétain va polariser sur sa personne et son programme, qui est quand même un peu visible. Pétain ne promet pas une république des Soviets. Vous avez quand même Laval qui vous explique qu’il faudra un régime autoritaire, qu’il faudra garantir les droits de la famille et de la patrie, donc on voit quand même un peu la logique.

    ► Et qu’en est-il de la xénophobie

    • Elle est connue aussi. À une question d’un parlementaire qui lui demande quelle sera cette république, Laval répond : « Si vous entendez par liberté le droit pour les métèques de gouverner la France, non, ce n’est pas dans cette voie que nous nous orientons ».

    ► C’est donc également un vote politique… 

    Lucien Lamoureux, député Radical (a voté pour les les pouvoirs)
    Lucien Lamoureux, député Radical (a voté pour les pleins pouvoirs)

    • Vous avez sur Pétain des attentes qui se polarisent, provoquées par la défaite et la guerre, mais qui sont aussi des attentes de l’avant-guerre. C’est-à-dire que vous avez aussi beaucoup de parlementaires qui estiment que Philippe Pétain, pour aller vite, réalisera ce que la troisième République n’a pas été en mesure de faire, et notamment la réforme des institutions.
    Le problème, c’est que ces attentes sont contradictoires. Pour les uns, Pétain, c’est le vainqueur de Verdun, donc c’est l’homme qui va réussir à duper les Allemands et à préparer la revanche. Pour d’autres, au contraire, c’est celui qui va accepter l’évidence de la défaite et qui va garantir à la France sa place dans l’Europe nouvelle.

    ► Les lignes du 10 juillet ont donc rapidement bougé?

    Paul Rives, député-maire SFIO de Bellerive (a voté pour )
    Paul Rives, député-maire SFIO de Bellerive (a voté pour )

    • Oui, bien sûr. Comme on est au début, les parlementaires ne se rendent pas compte. Chacun peut, à bon droit, se projeter sur un Pétain imaginaire. Et comme au fur et à mesure, la ligne de Vichy va devenir de plus en plus univoque, le soutien des parlementaires va se dégrader. Il y a un député qui dira plus tard : « J’ai cru que j’allais trouver monsieur Thiers et j’ai trouvé Bazaine  ».
    Donc, justement, beaucoup de parlementaires qui avaient voté oui vont prendre leurs distances avec le régime, entrer en dissidence, voire en résistance, voire rejoindre le général De Gaulle.

    ► Ne peut-on tout de même tirer aucune conclusion partisane du vote du 10 juillet 1940

    Camille Planche, député SFIO (avoté pour)
    Camille Planche, député SFIO (a voté pour)

    • Globalement, le oui est très majoritaire. En revanche, quand vous regardez attentivement, la propension à s’opposer est quand même plus forte à gauche qu’à droite. Mais tout cela sur ce fond d’unanimisme.

    Les 80 parlementaires qui ont voté « non » : des héros, mais…

    •  Les 80 sont incontestablement des héros, parce que vous avez quand même une forte pression pour le vote oui et que s’opposer à cette forme d’unanimisme et de consensus, c’est vraiment faire preuve de solidité. Mais en même temps, soulignons-le, le fait de voter non ne signifie pas nécessairement qu’on va devenir un résistant. Vous avez par exemple un socialiste, Thivrier (*) qui va accepter d’être nommé au Conseil national.

  • Albert Peyronnet, sénateur, Gauche démocratique (a voté pour)
    Albert Peyronnet, sénateur, Gauche démocratique (a voté pour)

    Donc il ne faut pas faire du 10 juillet 1940 la matrice des comportements ultérieurs. C’est clair que ce sont des gens courageux, mais ce n’est pas parce qu’ils le sont le 10 juillet 1940 qu’ils vont l’être pendant le restant de la guerre. Et vous avez beaucoup de gens qui ont voté oui qui ont rejoint la Résistance et, phénomène intéressant, de droite comme de gauche.

     

     

    ◘ Source: Interview d’Olivier Wiervorkia réalisée par le journaliste Mathieu Pérrinaud et publiée dans La Montagne (26 novembre 2016) © La Montagne centre France.

  • boudet
    René Boudet, député-maire de Moulins SFIO (a voté pour)

    (*) Voir sur ce blog l’article consacré à Isidore Thivrier (« Isidore Thivrier, député-maire de Commentry, mort en déportation »), ainsi que les deux articles consacrés à l’assassinat de Marx Dormoy (« Deux universitaires américaines se penchent sur l’assassinat de Marx Dormoy« … et « Annie Mourraille, actrice mais aussi complice de l’assassinat de Marx Dormoy« ).

 

D’autres archives « secrètes » à découvrir…

  • La revue Historia a publié un numéro spécial (n° 33, janvier-février 2017) intitulé Les archives secrètes de la seconde guerre mondiale. Trois articles ont retenu l’attention de Vu du Bourbonnais :
  • HISP033__001Quand Vichy espionnait le Reich (O. Forcade)• Dés l’été 1940 le colonel Rivet, commandant des services spéciaux militaires, adapta  le SR Guerre au cadre de l’armée d’armistice. Les Bureaux des menées antinationales (BMA), entre janvier 1941 et août 1942, arrêtèrent des agents allemands et italiens. 30 agents de l’Abwehr furent condamnés à mort. Mais les BMA furent dissous le 24 août 1942 suite aux pressions allemandes. Cependant le SR Guerre poursuivit ses opérations de renseignement jusqu’à la Libération sous le nom de « Kléber« . Le SR Air du colonel Georges Ronin travailla aussi avec les Alliés. L’Intelligence Service l’encouragea, avec Louis Rivet, à passer à Alger en novembre 1942 ; ce dernier sera finalement mis à la retraite par De Gaulle avec le grade de général. Le contre-espionnage était effectué par le service Entreprise générale de Travaux ruraux, rattaché au ministère de l’Agriculture. Il était dirigé par le commandant Paillole qui installa sa centrale à Marseille d’où il pilotait une quinzaine de postes. – Il faut ajouter qu’à Royat sur l’hôtel Saint-Marc une plaque rappelle cette activité. Le colonel Paul Paillole, alors président des Anciens de services spéciaux de la Défense nationale, dans un article paru en 1954, rappelait qu’à Royat le 25 août 1942 eut lieu un rassemblement de tous les chefs de postes et de services : « jour historique » (consultable sur le site, richement documenté : http://www.aaassdn.org.
  • mitterrandLes premières armes du résistant François Mitterrand (Hugues Demeude)Sur une  photo de groupe prise à la fin de l’année 1942, on distingue François Mitterrand, qui travaillait alors au Commissariat général au reclassement des prisonniers de guerre.
  • Le démantèlement du réseau Alliance (C. Neveu, Th. Fontaine)Sous ce nom se cachait une vaste organisation de renseignements militaires au service des Anglais, opérant surtout en zone libre, avec des points forts dans le Puy-de-Dôme notamment. Le général Camille Raynal (alias « Briard ») fut appréhendé à Cusset le 2 mars 1943. Avec ses agents du centre de la France, il fut jugé par le Tribunal de guerre du Reich en février 1944 et tous furent condamnés à mort et fusillés sauf Raynal qui mourut à la prison d’Elbrach en janvier 1945. Les secteurs du Puy-de-Dôme et de l’Allier furent anéantis. Pierre Berthomier (« Goéland ») et Jean Fontaine, son adjoint furent grièvement blessés lors de leur arrestation et Berthomier (né à Cusset en 1910) fut fusillé à Natzwiller, le 1er septembre 1944.