◘ BIOGRAPHIE: ISIDORE THIVRIER (1874-1944), DÉPUTÉ MAIRE DE COMMENTRY, MORT EN DÉPORTATION

MISE À JOUR: 8 JANVIER 2017

Jean-Paul PERRIN & Maurice SARAZIN

Avec ses deux collègues bourbonnais, Marx Dormoy et Eugène Jardon, Isidore Thivrier fait partie des quatre-vingts parlementaires qui votèrent, le 10 juillet 1940, contre la délégation de pouvoirs au maréchal Pétain. Comme Marx Dormoy, auquel “Vu du Bourbonnais” a consacré deux articles, Isidore Thivrier connut un destin tragique. Arrêté par la  gestapo en octobre 1943, il devait mourir en déportation, le 5 mai 1944, au sinistre camp de Natzweiler – Struthof. Dans son livre de souvenirs, “Vichy tel quel, 1940-1944”, le journaliste Dominique Canavaggio, proche de Pierre Laval, consacre quelques pages au sort d’Isidore Thivrier. C’est l’occasion pour “Vu du Bourbonnais” de revenir sur le parcours politique du fils de Christou, “le député en blouse”, y compris sur les années 1940-1943, période durant laquelle il est maintenu au poste de maire de Commentry, ce qui lui vaut d’accueillier le maréchal Pétain, le 1er mai 1941, tout en siégeant au Conseil national, créé par le régime de l’État français.

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FILS DE CHRISTOU, LE  “DÉPUTÉ EN BLOUSE 

  • Christou, le député en blouse, père d'Isisdore Thivier
    1894: Christou, le député en blouse, père d’Isidore Thivier, expulsé de la Chambre des députés

    Joseph Isidore Thivrier est le troisième fils de Christophe Thivrier (Durdat-Larequille 1841 – Commentry 1895), le « député à la blouse« , premier maire socialiste au monde (1882) et premier conseiller général socialiste en France (1889), et de Marie Martin (1842-1932). L’aîné des enfants, Alphonse Thivrier, futur maire de Commentry, mourut en 1936. Le second, Léon Thivrier, futur conseiller général et député de 1902 à 1919, mourut à la fin de 1920. Joseph Isidore Thivrier, le cadet, est né à Commentry, le 5 octobre 1874. A la mort de son père Christou, Isidore Thivrier n’a que  vingt et un ans. Alors que son frère Léon poursuit ses études de médecine, à Paris, la charge de la famille repose désormais sur l’aide qu’avec son frère Alphonse, il pourra apporter à sa mère dans le commerce de vins en gros et de distillerie  qu’avait créé, avant d’être député, son propre père. Installée au lieudit Les Remorêts, la maison « Veuve Thivrier et ses fils » demeurera ainsi active  pendant quelques années, jouissant d’une belle réputation, au delà des limites commentryennes. C’est pourquoi, une foi qu’elle aura été cédée, le nouvelle exploitant adoptera comme raison sociale « les successeurs de la veuve Thivrier et ses fils« .

Facture de la maison Veuve Thivrier et ses fils (1909)
Facture de la maison Veuve Thivrier et ses fils (1909)

CONSEILLER GÉNÉRAL, DÉPUTÉ ET MAIRE DE COMMENTRY

  •  Durant la Première guerre mondiale, il  reprend  l’exploitation des mines de Bézenet et de Montvicq qui avaient été abandonnées. Après guerre, elles serviront de refuge aux militants ouvriers chassés de leur emploi après les grèves particulièrement dures de 1920.  Disposant d’un situation matériel confortable, Isidore Thivrier s’engage en politique dès la fin de la Grande guerre, sans pour autant trahir l’héritage de Christou. Sous l’étiquette socialiste, il est élu conseiller général du canton de Commentry, le  14 décembre 1919, remplaçant  son frère Léon, malade. Dans une France qui a viré au « bleu horizon » et qui penche largement à droite,  il réussit à battre  Martenot, le fils de l’ancien maître de forges et député Charles Martenot, que Christou  avait jadis combattu. Après le congrès de Tours, en décembre 1920, et la scission qui s’ensuit, Isidore Thivrier fait le choix de rester fidèle à  « la vieille maison« , selon l’expression de Léon Blum, tout en s’appliquant à reconstruire la fédération socialiste de l’Allier.
  • Dans l’entre deux guerres, Isidore Thivrier sera  réélu conseiller général sans discontinuité et il siégera au sein de l’assemblée départementale, jusqu’à sa suppression en 1940. Il en assurera même la présidence, entre 1934 et 1936, en succédant à  Marx Dormoy.  De même, élu député (SFIO)) en 1924, il sera réélu en 1928, en 1932 et en 1936. Au Palais Bourbon, il fait le choix de siéger à la commission des mines et de l’agriculture. Son frère aîné, Alphonse Thivrier (1864-1936), maire de Commentry depuis 1919 étant décédé le 18 novembre 1936, il est élu conseiller municipal puis maire de Commentry, en décembre de la même année. À cette date, il cumule donc les trois mandats de maire, de conseiller général et de député. Enfin, il occupe le poste de secrétaire de la Fédération Socialiste de l’Allier de 1937 à 1939.

10 JUILLET 1940: LE COURAGE DE DIRE « NON »…

  • Léon Blum (à gauche) en compaagnie de Marx Dormoy (au centre) trouve refuge à Montassiégé
    Léon Blum (à gauche) en compagnie de Marx Dormoy (au centre) trouve refuge au château  de Montassiégé en juillet 1940

    Lors de la débâcle de juin 1940, alors que Léon Blum a dû quitter la capitale, Marx Dormoy lui propose de venir s’installer en région montluçonnaise, Isidore Thivrier étant prêt à l’accueillir dans son château de Montassiégé. Dans l’attente d’une révision constitutionnelle annoncée, il pourrait ainsi échapper à l’atmosphère haineuse qui règne alors à Vichy à l’encontre de l’ancien président du conseil du Front Populaire. Dans ses Mémoires d’autres temps en Allier (1940-1944) publiés en 1984, Georges Rougeron cite les propos de Léon Blum, ajoutant que l’idée de rester à Vichy répugnait à ce dernier:  » Dans cet embarras, Thivrier me proposa d’attendre chez lui la suite des événements. Maire et député de Commentry, il résidait à quelques kilomètres de sa capitale, dans une vaste et agréable maison, au milieu des bois. Je la connaissais; j’y avais déjà reçu l’hospitalité dans des temps plus heureux. Je serais là parfaitement à l’aise pour travailler, à proximité des nouvelles. En cas d’urgence, ajoute Léon Blum, je pouvais me transporter, soit à Vichy, soit à Clermont, en une heure de voiture. La combinaison répondait à tout et je savais que l’offre était amicale. Je partis donc sur le champ avec Thivrier et avec Marx Dormoy et je m’installai le soir même, c’est à dire le soir du jeudi 4 juillet ». Entre cette date et le 10 juillet, c’est donc accompagné d’Isidore Thivrier et de Marx Dormoy que Léon Blum se rend à Vichy, chaque après-midi. Le 7 juillet, Isidore Thivrier participe à une  réunion tenue dans les locaux provisoirement affectés au ministère de la Marine, dont le titulaire est alors Albert Rivière, député socialiste de la Creuse. Elle regroupe une soixantaine de parlementaires socialistes, soit le tiers des effectifs à la Chambre des députés et au sénat. Il s’agit de tenter de définir une position commune contre une éventuelle révision de la Constitution et de contrer les manœuvres de Pierre Laval.

    Georges Rougeron, ancien secrétaire de Marx Dormoy, témoin des événements
    Georges Rougeron, ancien secrétaire de Marx Dormoy, témoin des événements

    Georges Rougeron, secrétaire de Marx Dormoy, est un des témoins directs de la scène: « Hélas, l’on en était au temps des abandons, écrit-il. Laval menait la danse en chef d’orchestre accompli et la majorité de l’Assemblée nationale allait achever la République« . Dans les rangs socialistes, des défections se font jour, tandis que d’autres élus , à l’image de Georges Monnet, hésitent. Isidore Thivrier fait partie avec Marx Dormoy et Léon Blum, des « irréductibles«  convaincus que le seul vote possible face à toute révision constitutionnelle ne peut être que le refus. Dans une ultime tentative, le 9 juillet, Marx Dormoy, soutenu par Isidore Thivrier, rédige un texte dénonçant « les outrages dont on accablait la république« , qu’il demande à lire à la tribune lors des explications de vote. Pierre Laval s’y oppose totalement: « La clôture imposée par une majorité ayant hâte de liquider (la République) ne le lui permit point« , rapporte Georges Rougeron dans ses Mémoires d’autres temps.

  • 10 juillet 1940: Députés et sénateurs sortent du Grand Casino de Vichy
    10 juillet 1940: Députés et sénateurs sortent du Grand Casino de Vichy

     Le 10 juillet 1940, à Vichy, Isidore Thivrier refuse donc de voter la délégation de pouvoirs au maréchal Pétain, en même temps que 79 autres parlementaires, parmi lesquels figurent, outre Marx Dormoy, sénateur – maire (SFIO) de Montluçon,  Eugène Jardon (1895-1977) député – maire (ex-PCF)  de Domérat. À la sortie du Grand Casino, lieu du vote, Isidore Thivrier peut assister à un véritable déchaînement de haine à l’encontre du  » juif Karfunkelstein, dit Blum« , mais aussi de Marx Dormoy. Tandis que Tixier-Vignancour hurle « Les responsables au poteau! » en pointant du doigt des élus socialistes qui ont voté « non« , Jacques Doriot, chef du Parti Populaire français et transfuge du parti communiste, selon divers témoignage, interpelle Marx Dormoy: « J’aurai ta peau! ». C’est Marx Dormoy, ministre de l’Intérieur, qui avait démis Jacques Doriot de ses fonctions de maire de Saint-Denis, en 1937. Dans le même temps, les rangs des soutiens à Léon Blum se sont singulièrement éclaircis, « le vide transpirant la lâcheté se faisant navrante », selon la formule de Georges Rougeron. Léon Blum comprend que sa sécurité n’est plus assurée et que rester à Montassiégé, à faible distance de Vichy, serait une solution dangereuse. Dès le 11 juillet, il prend congé de Thivrier pour se réfugier à Toulouse.

ISIDORE THIVRIER MAINTENU À LA MAIRIE DE COMMENTRY

  • Le buste de Marianne maintenu à la mairie de Commentry par Thivrier
    Le buste de Marianne maintenu à la mairie de Commentry par Thivrier

    Contrairement à  Marx Dormoy, destitué de ses fonctions de maire dès le 20 septembre 1940, et mis en arrestation le 25 septembre, avant d’être interné à Pellevoisin (Indre),  Isidore Thivrier conserve son mandat de maire par arrêté préfectoral daté du 27 mars  1941 : « À Commentry, écrit Georges Rougeron,  on se préoccupa de faire les choses dans l’esprit du moins de bouleversement possible, les rapports d’ordre personnel entre le maire et le préfet devant faciliter le passage ». Symboliquement, Isidore Thivrier décide toutefois  de  maintenir  le buste de Marianne à la mairie et de ne pas occulter  la fresque  représentant son père, le premier de tous les maires socialistes au monde. Des décisions  qui peuvent apparaître anodines mais qui traduisent un réel  choix politique, d’autant plus courageux que les consignes préfectorales se font pressantes. C’est ce  que rappelle l’historien Olivier Wieviorka dans Les orphelins de la république (éditions du Seuil, 2001): « Les préfets exigent que les élus retirent les cachets où figure la mention “République française », effacent la devise “Liberté, égalité, fraternité » au fronton des  mairies, changent le nom de voies portant des patronymes aussi scandaleux que Jean Jaurès (…). Nombre d’édiles défèrent sans sourciller à ces diktats ». Isidore Thivrier ne sera pas de ceux-là.

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80 parlementaires seulement votent contre la délégation de pouvoirs. Parmi eux: Isidore Thivrier, Marx Dormoy et Eugène Jardon (© archives départementales de l’Allier)

FAIRE ENTENDRE SA VOIX AU SEIN DU CONSEIL NATIONAL

  • Pierre-Étienne FLANDIN
    Pierre-Étienne FLANDIN, à l’origine du Conseil National

    Après l’éviction de Pierre Laval du gouvernement, le 13 décembre 1940, son successeur, Pierre Etienne Flandin considérait qu’il était nécessaire de créer un corps intermédiaire, à l’échelle du pays tout entier. C’est ce qui devait conduire à la formation du Conseil national, un organisme à caractère uniquement consultatif dont les membres seraient des personnalités toutes reconnues et nommées par décret du chef de l’État Français. Le quotidien Le Temps du 26 janvier 1941 titrait ainsi : « Le Conseil national est créé. C’est une assemblée consultative de 188 membres choisis par le maréchal Pétain parmi les personnalités représentant toutes les activités françaises ».  En réalité, le conseil comptera finalement 213 membres, dont 77 sont d’anciens parlementaires, parmi lesquels on trouve le Bourbonnais  Lucien Lamoureux, ancien ministre et député, issu des milieux radicaux. Selon l’historien Olivier Wieviorka,  » cette institution se présente sous des auspices avenants (…). Les parlementaires, jusqu’alors tenus à l’écart par le  régime vichyste sont invités à  rallier un conseil dont ils fournissent un tiers des membres. Le choix des personnalités témoigne d’un réel œcuménisme (…). Flandin recrute à Gauche« , notamment   9 ex-parlementaires socialistes. Et l’historien d’ajouter: « En appelant au Conseil national des socialistes, parfois opposés aux pleins pouvoirs (comme) Isidore Thivrier (…), l’État Français montre à faibles frais un visage tolérant« .

L'Œuvre (26 janvier 1940) porte un regard critique sur le Conseil national (© BnF Gallica)
L’Œuvre (26 janvier 1940) porte un regard critique sur le Conseil national (© BnF Gallica)
  • En présentant la composition de la nouvelle assemblée, le journal L’Œuvre, que dirige depuis Paris Marcel Déat, qui n’a guère goûté l’éviction de Pierre Laval le 13 décembre 1940, adopte un ton mi-critique, mi-ironique: « On a tâché de gagner un certain nombre d’hommes dont l’opposition s’était affirmée à l’égard de la fausse « Révolution nationale » de Vichy. En particulier, précise-t-il,  on a ouvert les bras à des socialistes qui n’ont probablement pas tous été consultés avant leur nomination et dont quelques autres réfléchiront avant de donner leur acceptation définitive. Nous leur conseillons d’ailleurs de ne pas refuser car l’expérience sera pour eux excellente à faire et ils nous diront dans quelques mois ce qu’ils pensent de ce conseil d’état d’un nouveau genre, si toutefois ils ont au cœur une autre ambition que de devenir des fonctionnaires à l’engrais » (…) Longue vie et glorieuse carrière aux futurs “Pairs de France”.  Le même éditorialiste de L’Œuvre a bien compris la quasi vacuité du Conseil: « Le Conseil, dont les séances n’auront rien de public, ni de spectaculaire, et qui siégera sur l’invitation du maréchal, pour examiner les seules questions qu’il voudra bien lui soumettre, n’a ni pouvoir législatif, ni pouvoir constituant. Il est bien un conseil, un conseil privé dont il faut aller chercher le modèle dans l’ancienne monarchie« . En trois ans d’existence, le conseil ne tiendra aucune assemblée plénière, les conseillers se réunissant uniquement par commissions spécialisées.

    Paris Soir , comme tous les autres quotidiens, annonce la création du Conseil national
    26 janvier 1941: Paris Soir, comme tous les autres quotidiens, annonce la création du Conseil national et donne sa composition (© BnF Gallica)
  • Pourquoi et comment Isidore Thivrier s’est-il finalement retrouvé  sur  la liste des membres  nommés par décret le 25 janvier 1941, publiée dans Le Centre (Montluçon) ou dans Le Progrès (Moulins), le jour même? On imagine que  l’interrogation ait pu tarauder l’esprit des proches de Thivrier. Si l’on en croit ce qu’ affirme Georges Rougeron,  celui-ci n’aurait en fait jamais été consulté : «  Il apprit cette nomination par la radio » et, après avoir beaucoup hésité, il finit par l’accepter, « pensant à l’occasion de faire entendre dans un milieu soumis un langage qui ne serait point servile ».
    Le Progrès de l'Allier (Moulins)© Archives départementales de l'Allier
    Le Progrès de l’Allier, daté du 26 janvier 1941 (Moulins) © Archives départementales de l’Allier

    • Qu’est-ce qui a donc pu déterminer  Pierre-Étienne Flandin à choisir le fils de Christou pour siéger dans une telle assemblée, fût-elle uniquement consultative? Peut-être était-ce un moyen de démontrer que le nouveau régime était capable de ne pas tenir rigueur à ses anciens opposants, y compris à ceux qui avaient pu voter contre son installation. Autre hypothèse: cette nomination pouvait être un moyen de faire pièce à l’autre élu socialiste de l’Allier, opposant à Vichy,  Marx Dormoy, avec lequel Isidore Thivrier avait pu être en concurrence, notamment lors son élection à la tête du conseil général, en 1934.

  • Stanislas DEVAUD
    Stanislas DEVAUD

    Dans une lettre adressée en 1945 à un jury d’honneur,  Stanislas Devaud, ancien député, avance une autre explication:  » Coïncidant avec le départ de Laval et l’arrivée de Flandin au gouvernement, la création du Conseil national pouvait apparaître comme l’esquisse, si légère fût-elle, d’un retour à un régime plus représentatif. C’est en vertu de cette interprétation, je le sais, ajoute-t-il, que   des parlementaires, comme mes amis Thivrier et Peissel ont eux-mêmes accepté de faire partie de cet organisme, dont le rappel de Laval à Vichy marque d’ailleurs aussitôt et pratiquement la disparition« . Finalement, selon l’hypothèse  retenue, dans le cas d’Isidore Thivrier, on a soit affaire à une acceptation « passive« , soit à une acceptation « active » . On pourra aussi objecter que Thivrier aurait pu refuser une telle nomination, ce qu’il n’a pas fait.

  • petain-1Le Journal des Débats daté  du 4 mars 1942, en  annonçant la création d’une Commission de l’information générale au sein du même  Conseil national, donnait la liste de ses membres dans laquelle  siégeait    Isidore Thivrier. Le Petit journal  du 24 mars suivant précisait que cette commission allait  » se réunir demain à Vichy » et il donnait lui aussi  la liste de ses membres, dont « Isidore Thivrier, industriel ». Comme il l’avait annoncé, Isidore Thivrier entend bien ne pas rester silencieux au sein du Conseil national. C’est ce dont témoigne cette déclaration, faite devant cette même Commission d’information générale ,  véritable plaidoyer en faveur de  la république : « Notre constitution républicaine n’a pas connu que la défaite. Elle a fait jadis la France victorieuse (…). Elle avait fait de la France une terre d’asile et de liberté (…). Elle a ouvert le champ du savoir pour nos enfants sans distinction d’origine (…). Elle a relevé la condition ouvrière et paysanne. Il ne faut donc pas accuser la démocratie de ses promesses menteuses, de tous les désastres nationaux publics ou privés». Et de conclure en demandant la libération des détenus politiques internés dans les différents camps de concentration répartis sur tout le territoire et le rétablissement des municipalités qui avaient été élues démocratiquement avant guerre.
  • Dans un rapport sur la situation des mines de charbon,  il n’hésitera pas non plus à souligner que « le rendement était affecté  par la perte des liberté syndicales et les prélèvements de l’occupant ». Autant de vérités qu’il n’était peut pas opportun de clamer publiquement.  Dans ce qui lui apparaît rapidement  comme « un parlement croupion« , selon la formule de l’historien Justinien Raymond, Isidore Thivrier finit par donner sa démission, en essayant vainement d’entraîner avec lui quelques autres élus socialistes, qui avaient été cooptés par le régime de Vichy.

L’ACCUEIL DU MARÉCHAL PÉTAIN, À COMMENTRY LE 1er MAI 1941

  • Le Matin (2 mai 1941)
    Le Matin (2 mai 1941): « Le Maréchal s’adresse aux ouvriers » (© BnF Gallica)

    En tant que maire de la cité des forgerons, maintenu à son poste, Isidore Thivrier se trouve confronté à la venue du maréchal Pétain, le 1er mai 1941 à Commentry, en provenance de Montluçon. Il s’agissait alors pour le chef de l’État Français de promouvoir auprès des milieux ouvriers la Charte du travail, justifiant ainsi sous le couvert de nouveaux rapports sociaux, l’interdiction des syndicats, décrété quelques mois plus tôt : « Le 1er mai a été jusqu’ici un symbole de division et de haine. Il sera désormais un symbole d’union et d’amitié parce qu’il sera  la fête du travail et des travailleurs ». Ce jour-là, Thivrier qui se dit « souffrant », délègue à ses deux adjoints,   Alfred Charlet et Denis Bourgeon, la mission d’accueillir le maréchal Pétain, lors de son arrivée dans la ville, peu après 16 h 25. C’est eux qui l’accompagneront lors de la cérémonie tenue devant le monument aux morts de la Grande guerre, avant que militaires et légionnaires ne rendent les honneurs au maréchal Pétain. Après un passage par l’usine de la Forge, le cortège officiel  dans lequel le maréchal Pétain était accompagné par l’Amiral Darlan, vice-président du conseil,  aboutit place du 14-Juillet, sur le parvis de l’hôtel de ville, où des délégations ouvrières avaient été installées.

Le Petit Journal (2 mai 1941)
Le Petit Journal (2 mai 1941): « Montluçon et Commentry ont acclamé le maréchal Pétain » (© BnF Gallica)
  • Cette fois-ci, Isidore Thivrier est bien là : « L’on gagna la salle du premier étage, où le maire, estimant convenable de recevoir lui-même le Chef de l’état, s’était fait conduire, bien que malade », écrit Georges Rougeron, dans son “Histoire de Commentry et des Commentryens”. Face à un Pétain qui se montre ou feint de se  montrer interrogatif quant à l’identité de l’homme représenté en blouse et figurant sur le tableau qui orne le mur de la salle dans laquelle a lieu l’entretien, Isidore Thivrier aurait répondu : « C’est mon père, le premier maire socialiste du monde. Son portrait rappelle à tous les Commentryens sa foi qui sera toujours respectée par son fils ». Et  d’ajouter :“ Il ne serait pas très fier s’il me voyait ».    L’entretien achevé, Pétain  se rendit sur le balcon et, face à la foule massée sur la place, il prononça le fameux discours sur le 1er mai, « désormais symbole d’union et d’amitié » parce que « fête du  Travail et des travailleurs ». Les journaux nationaux axèrent d’ailleurs davantage le compte-rendu de cette journée sur le discours de Commentry que sur la visite de Montluçon, le matin même.
Le centre (2 mai 1941)
Le Centre (2 mai 1941): « Montluçon et Commentry se sont données au maréchal« ...
  • Dès le lendemain, le Journal des Débats n’hésitait pas à titrer : « Premier mai de concorde sociale. Montluçon et Commentry, villes ouvrières, ont fait un magnifique accueil au maréchal Pétain et à l’amiral Darlan« . Le Petit Journal précisait de son côté que « M. Isidore Thivrier qui, bien que souffrant, a tenu à se trouver auprès du chef de l’État et du vice-président du Conseil en cette circonstance, les reçoit tous deux dans son bureau où il s’entretient avec eux quelques instants« .D’autres journaux mettent  l’accent sur « Montluçon et Commentry, villes du maréchal », le journal montluçonnais Le Centre allant jusqu’à affirmer que « le député maire de Commentry avait rallié la Révolution nationale ». Le quotidien   titrera même : « Montluçon et Commentry se sont données au Maréchal »… En évoquant cette journée, Georges Rougeron admet qu’il y a bien eu une certaine ferveur populaire vis-à-vis du maréchal Pétain, vu encore à cette date par beaucoup comme un potentiel « sauveur et protecteur ».
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    L’Ouest Éclair (2 mai 1941) (© BnF Gallica)

    Il ajoute que l’accueil avait été « empreint du respect qu’imposait la personnalité et la fonction de chef de l’Etat ».  En revanche, il rejette l’idée qu’il ait pu y avoir « une quelconque déclaration d’allégeance politique » de la municipalité, avec son maire en tête, vis-à-vis de l’État français. Il n’empêche que l’accueil réservé au maréchal Pétain et le maintien d’Isidore Thivrier  au poste de maire de Commentry lui vaudront  à la fois  des critiques et de la méfiance d’une partie de ses amis socialistes, certains y voyant même « une grave défection ».

LE REFUS D’ADHÉRER À LA POLITIQUE DU RÉGIME DE  l’ÉTAT FRANÇAIS

  • À partir de janvier 1943, les relations entre la municipalité conduite par Isidore Thivrier et l’administration préfectorale vont commencer à se tendre. Le 21 janvier, en effet, a été publié un communiqué officiel déclarant que « les conseils municipaux maintenus doivent être considérés comme adhérant par le fait même à la politique gouvernementale». La réponse ne se fait guère attendre. Dans leur réunion du 27 février, les élus commentryens votent à l’unanimité une délibération  précisant que le conseil municipal « s’est borné à administrer la ville avec tout son dévouement…Que pas une seule fois une question politique n’a eu à diviser l’unanimité qui s’était faite au sein de l’assemblée ». Ce qui conduit le conseil à déclarer que « le fait pour chacun de ses membres de rester où son devoir l’a mis  ne  saurait être interprété  comme un acte de tacite adhésion à une politique sociale et nationale qui se situe sur un plan qu’il ne croit pas avoir à connaître comme assemblée municipale et  qu’il a conservé le droit de juger dans sa liberté d’homme et de citoyen ». En d’autre termes, être resté à la tête de la commune ne signifie nullement souscrire à la politique conduite depuis Vichy par l’État français.
  • 1943: Isidore Thivrier démissionne de ses fonctions de maire
    Mars 1943: Isidore Thivrier démissionne de ses fonctions de maire

    Dès le lendemain, Isidore Thivrier adresse un courrier au préfet : « Aujourd’hui, si j’ai bien compris (…), écrit-il au représentant de l’état, rester signifie approuver une politique. Or les deux actes de ma vie politique depuis la Révolution nationale, sont deux actes d’opposition puisque j’ai été des 80 parlementaires qui ont voté contre les pleins pouvoirs et que j’ai démissionné du Conseil National, où la volonté d’un homme m’avait porté, malgré moi (…). Je tiens à vous rappeler que la ville de Commentry a été la première municipalité socialiste du monde. Elle garde, peint sur un des murs,le portrait de son maire, l’Homme en blouse . C’est pour rester fidèle à cette mémoire que je suis demeuré au milieu des miens (…). Mais ce serait trahir le souvenir de mon père que de rester après avoir renié sa pensée». Le 4 Mars 1943, il  confirme sa démission, d’abord verbalement puis par un courrier.

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    juillet 1943: Une délégation spéciale est installée à la tête de la ville de Commentry

    Au sein des élus commentryens, y compris parmi les adjoints, personne ne se déclare pour lui succéder. Il faudra donc que le gouvernement, par arrêté ministériel pris le 9 juin, installe une délégation spéciale, présidée par un vétérinaire, Marius Dumazet, à la tête de la cité. Il est assisté par 5 autres Commentryens, mêlant des « notables  connus par leurs professions  (et) des ouvriers ne s’étant pas fait remarquer et sans antécédents politiques », selon Georges Rougeron. Elle remplace l’intégralité de l’ancien conseil dont la dissolution officielle est prononcée le 10 juin.  L’installation de la délégation ne se fera toutefois que le 5 juillet 1943. À cette occasion, la délégation prend soin de rappeler que son « but est d’administrer avec équité, justice et de lutter de (son) mieux contre les difficultés présentes (…). Travailler de (son) mieux  pour le bien commun ». Comme le note Georges Rougeron, « pas plus que le conseil municipal précédent, la délégation spéciale n’avait contracté d’engagement politique »,

  • Ajoutons que, durant la période où il a été maire, Isidore Thivrier n’a pas hésité à prendre des risques : c’est lui qui procure un emploi municipal à Georges Rougeron, alors chargé de constituer l’échelon local du mouvement de résistance Libération au printemps 1941. Quant aux élus et dirigeants de l’ancienne SFIO, ils ont pu se réunir régulièrement autour de Thivrier qui a également procuré des emplois dans les mines  à des jeunes dans le but de les soustraire au S.T.O.

ISIDORE THIVRIER DANS L’ACTION CLANDESTINE

  • Le château de Montassiégé, propriété d'Isidore Thivrier
    Le château de Montassiégé, propriété d’Isidore Thivrier

    Libéré de ses fonctions municipales, Isidore Thivrier peut donner une nouvelle orientation à son action. Il entre en contact avec le réseau de renseignements « Marco Polo«  et il accepte d’installer dans son manoir de Montassiégé, situé sur la commune de Néris-les-Bains, un émetteur clandestin en liaison avec Londres et Alger. Montassiégé sert aussi de centre de rencontres et d’hébergement: agents de liaison, courriers ou émissaires parachutées depuis Londres, peuvent y trouver refuge. Pierre Hannequin alias Pierre Boulanger du Service de contre-espionnage du réseau Clandestin SSMF/TR atteste qu’Isidore Thivrier « a apporté toute l’aide et le dévouement désintéressé à l’accomplissement de ma mission en acceptant à plusieurs reprises les risques de transporter, camoufler et favoriser l’installation dans sa propriété d’un poste émetteur clandestin en liaison avec Londres et Alger».

  • Extrait d'une lettre envoyé par Isidore Thivrier à Georges panaud
    Extrait d’une lettre envoyée par Isidore Thivrier à Georges Panaud (janvier 1944) (© site afmd)

    Sans doute insuffisamment aguerri en matière d’action clandestine, Isidore Thivrier ne fait pas preuve d’assez de méfiance Un agent de la Gestapo de Bourges, Roger Picault, alias capitaine Rissler, est ainsi parvenu à s’infiltrer dans le réseau. C’est lui qui va livrer Thivrier, arrêté le 7 octobre 1943 en gare de Vierzon, dans le train qui le ramenait de Paris. Quelques semaines plus tard, dans un billet griffonné à la hâte sur une page de carnet, il se montre parfaitement lucide sur ce qui l’attend : « Vois J.F. Dis leur qu’il faut que notre parti continue, écrit-il à son correspondant. Un des vôtres tombe. Reprenez le drapeau. Ne comptez plus sur moi : je ne puis en sortir. J’aurai fait mon devoir. A votre tour. Le socialisme est l’avenir du monde du travai». Dans un autre billet adressé le 11 janvier 1944 à son ami Georges Panaud, il écrit : « Mon cher Georges – Ma femme t’a mis au courant il est donc inutile que je te raconte mes misères. Il en coûte de faire ses devoirs de Français et d’être républicain. Ils auront peut-être ma peau- mais je resterai français et socialiste (…). Tu es heureux tu as la liberté on en sait le prix lorsqu’on la perd ! ».  Le 30 janvier 1944, il se fait plus précis : «  On ne tardera pas à m’expédier : qu’on me fusille, ce sera mieux. Ils ne m’empêcheront pas de crier : Vive la France et vive la République ! ».

LA MORT D’ISIDORE THIVRIER EN DÉPORTATION

  • Le camp de concentration de Natzweiler - Struthof
    Le camp de concentration de Natzweiler – Struthof

    Après avoir été interné d’octobre 1943 à février 1944 à la prison du Bordiot à  Bourges, il est extrait de sa cellule 23 février 1944 pour être conduit à Orléans. Là, en mars, il est condamné par un tribunal militaire allemand à vingt ans de réclusion pour « espionnage au profit des Alliés ». Transféré à Fresnes, Isidore Thivrier est ensuite déporté le 13 avril  par le convoi n° I.202 qui part de la gare de l’Est, à Paris,  en direction du   camp du Natzweiler Struthoff. Situé en Alsace, territoire annexé au Reich depuis l’armistice de juin 1940, c’est le seul camp de concentration qui soit installé en territoire ex-français.   Il fait partie des 62 déportés Nacht une Nebel « , une procédure instaurée par le décret Keitel de décembre 1941 pour réprimer  « des actes délictueux » tels que l’espionnage, le sabotage, la détention illégale d’armes,… Ce décret prévoit le transfert en Allemagne en vue d’un jugement dans le secret le plus absolu, les déportés devant disparaître dans «la nuit et le brouillard», sans laisser d’eux la moindre trace.

  • Carte de résistante de marcelle Coudert (afmd)
    Carte de déporté – résistant attribuée à Marcelle Coudert (© Site afmd)

    À 70 ans, la santé d’Isidore Thivrier est plus que chancelante. Atteint de tuberculose et d’angine de poitrine, il ne supportera pas le régime du camps de concentration : il y meurt seulement trois semaines plus tard, le 5 mai 1944, après avoir eu « une conduite exemplaire jusqu’au jour de sa mort » et  toujours convaincu que « le socialisme est l’avenir du monde du travail », selon le témoignage d’un compagnon de captivité. Sa maîtresse Marcelle Coudert (1905-1963), qui faisait partie du même réseau Marco Polo sera elle aussi arrêtée et déportée. Internée à Bourges, torturée par la gestapo, elle est transférée à la Maison d’arrêt de Tours, puis au fort de Romainville. Le 16 mars 1944 elle est déportée Nacht und Nebel de Paris à Aix-la-Chapelle et, le 5 avril 1944, elle est  transférée au camp de Ravensbrück. Elle  y sera  libérée le 23 avril 1945 et remise à la Croix-Rouge suédoise 

  • Le doute sur le sort d’Isidore Thivrier plane encore pendant quelques mois. C’est ainsi qu’en novembre 1944, lors du Congrès national de reconstruction de leur parti, les responsables de la SFIO, décident de le maintenir au sein du parti. Face aux témoignages recueillis et en raison de son engagement dans la résistance, les discussions sur son appartenance au Conseil national et sur son maintien à la tête de la ville de Commentry jusqu’en 1943 tournent court.   Le 24 avril 1945, un Jury d’honneur, présidé par René Cassin, le relève de l’inéligibilité prévue à l’encontre des membres du Conseil national par l’ordonnance du 2 avril 1944 mais ce n’est qu’en juin 1945 que la nouvelle de son décès est officiellement connue. Son acte de  décès retranscrit le 10 avril 1946 porte la mention « Mort pour la France ».
© Le Mensuel de Commentry (mai 1998)
© Le Mensuel de Commentry (mai 1998)

LE TEMPS DE LA RECONNAISSANCE ET DES HOMMAGES

  • Le buste d'Isidore Thivrier
    Le buste d’Isidore Thivrier

    Pour Isidore Thivrier, c’est désormais le temps des hommages posthumes. Une souscription a été ouverte dès 1945 en vue de la réalisation par le sculpteur Coulon d’un buste à sa mémoire. Il sera installé, dans un premier temps, dans le bureau du maire. En 1954, pour le 10ème anniversaire de sa mort, le buste sera placé sur une stèle dans la salle des pas perdus de l’hôtel de ville. Ce sera l‘occasion pour Georges Rougeron, son successeur à la mairie et au conseil général qui a visité le camp du Struthof, de rappeler l’émotion ressentie « Nous avons gravi  le chemin, le calvaire, la route de douleur et de la grandeur qu’ont suivie là-bas les patriotes. C’est le chemin qu’a suivi Isidore Thivrier. Dans ce site magnifique des Vosges,une impression d’angoisse, de stupeur et d’infinie émotion se dégage  à la pensée de tant de souffrances ».

Georges ROUGERON et Guy FORMET (mai 1998) © Le Mensuel de Commentry
Mai 1998: Georges ROUGERON, maire honoraire, et Guy FORMET  maire de Commentry, lors de l’installation du buste dans le hall de la mairie  © Le Mensuel de Commentry
  •  Enfin, le buste sera installée officiellement  dans le Hall de la mairie de Commentry, le 10 juillet 1998. Isidore Thivrier s’est également vu décerner plusieurs décorations à titre posthume dont la Médaille de la Résistance en 1947. Il faudra toutefois attendre l’an 2000 pour que la mention « Mort en déportation » lui soit attribuée,  suivant l’arrêté du Secrétaire d’Etat à la Défense chargé des Anciens Combattants paru au Journal Officiel du 1er septembre 2000. Son nom sera également gravé sur le monument aux morts de la ville de Commentry.  Moins connu que Marx Dormoy au plan national, le nom d’Isidore Thivrier a été rarement attribué à des voies ou à des lieux, au-delà des limites du département. Outre le stade de Commentry, une rue porte son nom à Vallon-en-Sully ainsi qu’à Marpent (Nord).

 Témoignage

Quand Paul Faure et le journaliste Dominique Canavaggio s’intéressaient au sort d’Isidore Thivrier

dominique-canavaggio-vichy-tel-quel-1940-1944◄ Plus récemment, le cas d’Isidore Thivrier est évoquée par Dominique Canavaggio (1899-1981) dans ses souvenirs posthumes intitulés Vichy tel quel, 1940-1944 (Ed. de Fallois, 2016) notamment dans les pages 240-242. Ce journaliste était un familier de Pierre Laval – qu’il tutoyait semble-t-il – et il admirait à la fois l’homme et sa politique. C’est sous cet éclairage qu’on doit lire son témoignage sur la destinée malheureuse d’Isidore Thivrier. Laissons lui la parole…

  • « Cependant, Laval poursuivait sa besogne de sauvetage. Le cas d’Herriot était un cas type ; il résumait une foule de cas analogues, dans lesquels le chef du gouvernement essayait, avec des fortunes diverses, de tirer d’affaires des Français sur qui s’était abattue la main brutale de la Gestapo. Une des plus navrantes parmi ces affaires, ce fut celle du malheureux Thivrier, député socialiste de Commentry. Un jour, me trouvant de passage à Paris, j’allais voir, comme à l’accoutumée, Paul Faure (1). Il avait le visage bouleversé :
Paul Faure (1878-1960)
Paul Faure (1878-1960)

« C’est épouvantable, me dit-il, Thivrier a disparu depuis quelques jours ; il a été enlevé par la Gestapo et on ne sait pas encore, à l’heure actuelle, où il se trouve…C’est son neveu qui est venu me prévenir. Thivrier avait, paraît-il, reçu un télégramme lui annonçant qu’une de ses proches parentes venait d’être victime d’un accident d’automobile près de Commentry et  lui demandant de prendre d’urgence le train du soir à la gare d’Austerlitz. Depuis, on a perdu sa trace ; et l’histoire de l’accident d’automobile était, bien entendu, forgée de toutes pièces .

”J’ai aussitôt alerté Bussière (2) : celui-ci a fait procéder à une enquête qui a permis de reconstituer l’essentiel de cette lamentable histoire. Thivrier, depuis qu’il avait appartenu avec moi au Conseil national, faisait des phénomènes d’inquiétude. En voyant la manière dont évoluait la situation politique, il se reprochait d’avoir été un vichyssois. J’essayais de le persuader qu’il n’était nullement coupable :

– Tu est allé comme moi-même à Vichy, parce que tu croyais que Vichy allait faire son mea culpa et que nous rétablirions la République. Y a-t-il là quoi que ce soit d’infamant?

Pierre LAVAL (1883-1945)
Pierre LAVAL (1883-1945)

Peine perdue…Il faisait de l’obsession, il voulait se racheter…Il commença donc par faire de la résistance en rédigeant et en diffusant des tracts gaullistes. Mais bientôt, il jugea que ce n’était pas suffisant, et il voulut avoir une activité plus directe, plus efficace, partant plus dangereuse. Il fit partie d’un centre d’émission et de réception clandestin installé dans un bistrot de Commentry. Je lui conseillai d’être prudent ; il me répondit en riant :

– Je suis avec des types épatants : un Polonais qui a réussi à échapper aux Allemands et leur en veut à mort ; un ancien combattant des Brigades internationales ; le propriétaire du bistrot et deux ou trois autres gars qui n’ont pas non plus froid aux yeux.

Mais voici qu’un beau jour – c’est ce que l’enquête a permis d’établir – l’ancien combattant des Brigades internationales déclare qu’il n’assistera pas à la réunion prévue : « Moi, dit-il, je m’en vais au cinéma ». C’était un agent de l’Intelligence Service. Il avait flairé que le Polonais, le fameux « Paul », était un des plus fins limiers de la Gestapo, chargé du dépistage des centres clandestins d’émission et qui avait réussi à pénétrer dans la place en se faisant passer pour résistant. Vous vous représentez ces palabres où le pauvre Thivrier était encadré, sans le savoir, par l’Intelligence Service et la Gestapo? L’Anglais, bien entendu,disparut ; l’Allemand décida alors d’agir. Il fit envoyer le faux télégramme et Thivrier, qui ne se doutait de rien, se rendit sans méfiance à la gare d’Austerlitz. Il ne devait jamais arriver à Commentry.

 Je viens de vous dire qu’il ne se doutait de rien. Mieux encore : il avait voué une amitié passionnée à l’homme de la Gestapo, il lui tapait souvent sur l’épaule, en lui disant : « Ce cochon de Paul!…Alors? on part bientôt pour Londres? »

Paul Faure, après avoir secoué douloureusement la tête, me dit : « Ils vont certainement le fusiller. Est-il encore temps d’agir? Bussière a dû prévenir Brinon (3). Quand rentrez-vous à Vichy? »

– Ce soir même…

– « Eh bien, allez trouver Laval et suppliez-le de tout faire pour  sauver ce brave homme, ce brave cœur qui est tombé comme un enfant dans le piège qu’on lui avait tendu ».

Le lendemain matin, j’étais à l’Hôtel du Parc ; j’exposai l’affaire à Laval :

– Entendu, me dit-il, je m’en occupe tout de suite ». L’après-midi je le revois :

– « Il est encore vivant… Je réussirai, je crois, à l’arracher à la mort, mais je ne sais si je pourrai les empêcher de le déporter… » 

De fait, Thivrier ne fut pas exécuté, seulement il partit en convoi pour le Reich – son sort n’était, hélas, pas douteux. Quoi qu’il portât encore beau malgré ses soixante-huit ans, il était de santé assez délicate et ne put résister aux rigueurs des camps nazis ».

Notes

(1) Paul Faure (1878-1960), député (SFIO) à partir de 1924, fut ministre dans les années 1936-1938. Pacifiste, il analysa mal la nature de l’hitlérisme et s’opposa à l’entrée en guerre de la France. Il fit lui aussi partie du Conseil national et il fut exclu de la SFIO à la Libération.

(2) Amédée Bussière (1886-1953),directeur général de la Sûreté nationale fut préfet de police à partir du 21 mai 1942. Arrêté à la Libération, il comparut devant la Cour de justice de la Seine. Il fut libéré en 1951.

(3) Fernand de Brinon (1885-1947), ancien  journaliste, assurait avec le titre d’ambassadeur les fonctions de délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés. Très lié avec les Allemands, il avait été un des piliers du Comité France Allemagne avant guerre. Après s’être réfugié à Sigmaringen en Allemagne, il fut arrêté en Bavière en mai 1945, condamné à mort et fusillé  le 15 avril 1947.

thivrier-11 Pour en savoir plus

Georges Rougeron : Histoire de Commentry et des Commentryens (édition des Cahiers bourbonnais, 1987).

Justinien Raymond: Isidore Thivrier (notice biographique publiée dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier – Le Maitron, éditions de l’Atelier).

Michèle Cointet: Le Conseil national de Vichy (1940-1944) (éditions Aux amateurs de livres – Klincksieck, 1989)

thivrier-bnf-1◘ Olivier Wieviorka: Les orphelins de la république: destinées des députés et sénateurs français (1940-1945) (éditions du Seuil, 2001)

Site de l’AFMD : notice biographique.

http://www.afmd-allier.com/PBCPPlayer.asp?ID=926855

◘ Site de l’Assemblée nationale: notice biographique.

http://www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/(num_dept)/7039

Le Monument aux morts de Commentry sur lequel figure le nom d'Isidore Thivrier
Le Monument aux morts de Commentry sur lequel a été gravé le nom d’Isidore Thivrier