◘ BIOGRAPHIE: ANNE MOURRAILLE, ACTRICE DE THÉÂTRE, MAIS AUSSI COMPLICE DE L’ASSASSINAT DE MARX DORMOY

 MISE À JOUR: 27 FÉVRIER 2017  

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 Jean-Paul PERRIN & Maurice SARAZIN

 

 

Anne Mourraille

Comédienne de théâtre mais aussi complice de l’assassinat de Marx Dormoy 

Lorsqu’on évoque le nom d’Anne Mourraille, alias Anie  Morène, alias Florence Gérodias, c’est le plus souvent pour rappeler son rôle de complice dans l’assassinat de Marx Dormoy (1888-1941), ancien ministre de l’Intérieur du Front populaire :  dans la nuit du 25 au  26 juillet 1941 à Montélimar, il fut déchiqueté par une bombe qui avait été placée dans la chambre qu’il occupait à l’hôtel Le Relais de l’Empereur et où il était astreint à résidence.

On rappelle aussi régulièrement  qu’après sa fuite en Espagne, à  la libération, elle fut condamnée à mort par contumace: une première fois par la Cour de justice de Nîmes en avril 1946,  en même temps que deux de ses  complices,  Ludovic Guichard et Yves Moynier.  Une seconde fois, toujours par contumace, en Novembre 1948, par la cour d’assises de la Seine, lors du procès de la Cagoule, auquel avait été joint le dossier de l’assassinat de Marx Dormoy. Enfin, les historiens notent que, après le rejet de la demande d’extradition présentée au gouvernement espagnol  par les autorités françaises en 1947, on perd sa trace.

Sur ce que fut la vie d’Anne Mourraille et sur ses activités avant 1941, à l’inverse, ceux-ci se sont assez peu étendus, mentionnant seulement qu’elle était comédienne. Or son parcours ne se réduit pas qu’à cela. C’est pour combler ce vide que cet article propose de remonter le cours de la vie d’Anne Félice Mourraille. Des recherches qui dévoilent des aspects méconnus ou inconnus de son parcours.   Une vie qui  ne se limite pas au seul épisode central de l’assassinat de Marx Dormoy…Comme l’écrivait avec raison Philippe Bourdrel dans son livre “ Les cagoulards dans la guerre”: « Demi-mondaine, aventurière sans scrupule, Anne Mourraille? La vérité est plus complexe »…                          


FILLE DE LÉON MOURRAILLE, POLYTECHNICIEN

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    Léon Mourraille (1868-1944), polytechnicien et ingénieur

    Anne (ou Annie) Félice Mourraille est née le 24 septembre 1913 à Lyon (5ème arrondissement) Elle est la  fille de Léon Martial Eugène Mourraille (1868-1944), ingénieur conseil, et d’Augusta Claire Mathilde Fehr dit Lamouroux (1878-1947), sans profession. Élève brillant, Léon Mourraille  avait été reçu en 1889 au concours de l’école Polytechnique  et, en 1891,  il en était sorti classé deuxième. Il avait été admis dans le service de l’artillerie, classé 52ème sur une liste de 108 élèves. C’est ce qui devait le conduire, durant la première guerre mondiale, à servir  dans l’artillerie, en dirigeant des tirs de batteries. En septembre 1903, on le retrouve parmi les fondateurs de la nouvelle section de la Ligue des droits de l’homme qui voit le jour à Gattières et dont il est le tout premier président. En tant qu’ingénieur spécialisé dans l’hydrologie, il  a  la responsabilité des barrages électriques du sud – est de la France. Après la Grande guerre, on retrouve son nom associé à  plusieurs projets d’alimentation en eau des communes des Alpes maritimes.  Élu  maire de Gattières (Alpes-Maritimes) dès 1904, il devait  le rester jusqu’à sa mort, le 20 mai 1944. Une école primaire de Gattières porte encore  aujourd’hui  le nom de Léon Mourraille.

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Acte de naissance d’Anne Félice Mourraille (©  Archives  de la ville de Lyon). On remarquera qu’aucune date de décès n’a été retranscrite en marge, mais que son premier mariage, tout comme son divorce et son second mariage avec Yves Moynier y figurent bien.
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    La maison d’éducation de la Légion d’honneur de Saint-Denis

    De son mariage, en 1889, naîtront quatre enfants : Hélène Mathilde Mourraille (1897-1990), Marguerite Rose Mourraille (1901-1992), Jean-Pierre Louis Mourraille (1904-1974) et Anne Félice  Mourraille, née, en 1913.  On dispose de quelques repères sur le cursus scolaire  de cette dernière:  en 1924-1925, elle est élève  au lycée Victor-Duruy à Paris  et, en 1928-1929, elle poursuit ses études à la Maison d’éducation de la Légion d’honneur à Saint-Denis. Bachelière, elle était titulaire de deux certificats de licence en droit et de deux certificats de licence ès lettres. C’est du moins ce qu’elle affirmera devant le commissaire Henry Chavin, lors d’un de ses premiers  interrogatoires en 1941, après l’assassinat de Marx Dormoy. Elle se marie une première fois, à Paris, le 12 juillet 1932, avec Charles Jean Jules Émile Pascal,  mais le mariage est un échec et elle divorce en janvier  1934.

• Sur ce que fut son enfance et son adolescence, on dispose d’un petit livre, Le royaume des Pipétides,  écrit par sa mère, Augusta Mourraille. Il a été publié en 1930 par les éditions La Caravelle, sous le pseudonyme de Lucien Février. Un nom de plume qu’elle avait déjà utilisé quelques mois plus tôt, pour sa première incursion en littérature, avec Le petit-fils de Barbe Bleu. Au fil des  150 pages, “Lucien Février”dévoile de nombreux éléments liés à la vie de la famille Mourraille et de ses enfants, à Lyon. Le royaume des Pipétides, qui se révèle d’une  lecture agréable, propose un retour émouvant sur une enfance heureuse dans une famille bourgeoise de Lyon. Les personnages sont : Maman, et ses quatre enfants : Hélène, Marguerite (Goguite), Jean et Anice, la petite dernière. Quelques extraits: « Hélène bachelière, Marguerite à l’âge ingrat, Jean collégien dégingandé. Il n’y avait plus d’enfants à la maison. Alors Anice est venue (…) Anice, à dix ans, est une petite fille très délurée, aux grands yeux bien ouverts, au sourire entendu ; elle a tout lu, elle sait tout, elle comprend tout. On a beau faire, elle arrive toujours à fourrer son nez dans quelque page interdite, et vraiment on ne peut penser à tout… » (p. 93).  « Anice est maintenant en plein âge ingrat, 13 ans! Cependant sa taille paraît devenir élégante, ses yeux sont remarquables, c’est évident, certains disent qu’elle sera très belle… » (p. 95).  Le père est à la guerre. Capitaine, puis commandant, il dirige les tirs d’une batterie d’artillerie. Dans la dernière partie, l’auteure parle de ses visites aux blessés de guerre – des aveugles – dans un hôpital. À la prose sont mêlées quelques poésies.  Trois filles et un garçon aux prénoms identiques à ceux de son frère et de ses sœurs, une enfance bourgeoise à Lyon, un père militaire…On retrouve à l’évidence  de très nombreux éléments biographiques et derrière  la petite Anice (contraction d’Annie et de Félice), dont on dit qu’elle  a été « une petite fille très délurée » et qu’elle « sera très belle« , se profile la future Anie Morène.

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Annie Mouraille, Marcel Thill et Willy Rozier (20 juin 1932), lors d ela Fête de l'eau et l'élégance sportive ©BnF Gallica
Anne Mourraille, Marcel Thill et Willy Rozier (20 juin 1932), lors de la Fête de l’eau et l’élégance sportive ©BnF Gallica

ANIE MORÈNE, PARTENAIRE DE JEAN MARAIS AU THÉÂTRE DE L’ŒUVRE

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Anie Morène (1937), alias Anne Mourraille (extrait du programme de la pièce Les chevaliers de la table ronde) © BnF Gallica

• Anne Mourraille entame alors une carrière au théâtre sous le pseudonyme d’Anie Morène. En mars 1931, au théâtre Fontaine, elle interprète un petit rôle, celui de “la manucure”, dans Le condottiere, une comédie en 3 actes de Henri Turpin et Pierre-Paul Fournier.  Le 20 juin 1932, le quotidien l‘Intransigeant annonce sa participation  à « la fête de l’eau, de l’élégance et du théâtre à la piscine Molitor« . Le gala nautique des artistes est alors organisé par L’Intransigeant et par son prolongement hebdomadaire et illustré, Match, au bénéfice de l’oeuvre  de charité de l’Union des artistes. Dans Match, daté du 28 juin 1932,  une photo montre Marcel Thill, champion du monde de boxe,  ayant à ses côtés  Anie Morène et Willy Rozier. Ces deux derniers sont  présentés comme  » les deux champions de natation des artistes« . Le 5 mai 1933, en rendant compte de Une bonne farce, pièce en 3 actes de Jean Bodin, jouée au théâtre de la Madeleine, le critique de Comoedia écrit: « Mlle Anie Morène est charmante avec une voix musicale et des gestes qui ont de la grâce« .

• L’année suivante, on la retrouve dans un atelier d’artistes, Les Cerceaux, qui  » présentent des œuvres de jeunes en des séances théâtrales, des auditions littéraires et musicales« . Le même journal, qui annonce la représentation de Libres échanges, pièce d’un auteur anonyme,  ajoute que « l‘interprétation est confiée à de jeunes comédiens: Mlle Anie Morène (…), M. Jean Marès » (sic), dont on souligne qu’il « a un bon physique« .  En 1934-1935, Anie Morène est au  Théâtre de l’Œuvre que dirige Paulette Pax à Paris.  Le 8 mars 1934, est représentée pour la première fois Les races, une pièce de Ferdinand Bruckner, adaptée par René Cave et mise en scène par Raymond Rouleau. Ce dernier y joue en compagnie de Julien Bertheau, tandis qu’Anie Morène interprète le rôle de “l’étudiante”. Le 18 mars 1935, le quotidien  Comoedia, en donnant un compte-rendu de  la pièce en un acte de Paul Fort, Ruggieri ou les fantômes, souligne que « Mlle Anie Morène a donné une réelle grandeur à Catherine de Médicis« .

Le théâtre de l'Oeuvre
Le théâtre de l’Œuvre

• Anie Morène se produit également en province. C’est ainsi que, dans le quotidien L’Ouest éclair, édition de Caen, du 6 décembre 1936, on peut lire : « Au théâtre municipal : Hernani. C’est devant un très nombreux public, une salle presque comble que fut donnée jeudi soir la représentation de l’œuvre célèbre de Victor Hugo « Hernani » (…) Pour interpréter cette œuvre figurait en tête de la distribution M. Jean Hervé, de la Comédie française, qui jouait le rôle d’Hernani (…) A ses côtés dans le rôle de Dona Sol, nous pûmes apprécier le charme et l’émotion que sut nous faire partager, surtout au dernier acte, Mme Anine [sic] Morène ».

L'Homme libre (13 décembre 1935) ©BnF Gallica
L’Homme libre (13 décembre 1935) ©BnF Gallica

• La même année, elle figure sous son nom d’artiste  sur la liste  des passagers du paquebot Normandie, voguant vers New York. Elle y arrive le 20 mai 1936  en compagnie  d’un certain Eugène Berthiaume, qui réside à la même adresse qu’elle à Paris.  La personnalité et les idées professées par Berthiaume valent qu’on s’y arrête. Fils du fondateur de La Presse, quotidien publié à Montréal, il a séjourné pendant plusieurs années à Paris, après avoir perdu le contrôle du journal de son père. Il en était alors le correspondant. Au début des années 1930, il a lancé un nouveau quotidien canadien, d’abord baptisé  l’Illustration, puis relancé en 1936 sous le titre  L’illustration  nouvelle, après qu’il eut fait faillite. Le journal cultive un  ton résolument populiste, anticommuniste, nationaliste  et conservateur.

Anie Morène, dans le r^le de Guenièvre (1937), vue par le dessinateur de paris-Soir ©BnF Gallica
Anie Morène, dans le rôle de Guenièvre (1937), vue par le dessinateur de Paris-Soir ©BnF Gallica

• Pour le diriger, Berthiaume fera appel à Adrien Arcand, surnommé « le Führer canadien » qui lui donne une orientation ouvertement pro-fasciste. En 1940, Adrien Arcand quittera ses fonctions et sera interné pendant toute la durée de la seconde guerre Mondiale. Berthiaume passe aussi pour un patron « à poigne ». Ainsi, en 1940, suite à une grève des typographes, il donnera des  instructions pour fermer le journal. L’affaire se terminera par le licenciement de la  majorité du personnel mais le quotidien sera maintenu  en vie pour quelques mois encore, avant de devenir Montréal-Matin.  Berthiaume était veuf depuis 1934, son épouse étant décédé dans un accident de la route survenu le 17 mars 1934, à Bayet, dans l’Allier. Il n’est pas impossible qu’Annie Mourraille ait été alors sa maîtresse.  L’idylle, si idylle il y a eu, n’aura pas de suite, Eugène Berthiaume se remariant  en juillet 1937 avec Gabrielle Colin, ainsi que le rapporte Le Figaro.

  • Programme du Théâtre de l"Oeuvre (1937): Anie Morène joue aux côté de Jean Marais
    Programme du Théâtre de l’Oeuvre (1937): Anie Morène joue aux côté de Jean Marais ©BnF Gallica

    Retour au théâtre…Le 14 octobre 1937, Jean Cocteau fait représenter au Théâtre de l’Œuvre, sa pièce en trois actes,  Les Chevaliers de la Table ronde. Elle est  interprétée par  Lucien Pascal (1889-1963), dans le rôle de Lancelot, Sanson Fainsilber (1904-1983) dans celui d’Artus, Jean Marais (1913-1998), alors jeune débutant,  dans celui de Galaad  et Anie Morène – née la même année que Jean Marais – dans celui de Guenièvre. Michel Vitold, Georges Rollin, Yves Forget et Blanchette Brunoy complètent la distribution.  Dans ses mémoires, Histoires de ma vie (éditions Albin Michel, 1975), Jean Marais révèle que le rôle de Guenièvre avait été écrit initialement pour Lucienne Bogaert (1892-1983) qui l’avait refusé, tandis que « Edwige Feuillère ne veut pas le jouer ». Paulette Pax, directrice du théâtre, lui suggère alors le nom d’Anie Morène, avec laquelle Jean Marais a déjà joué: » Le rôle de la reine, rôle étourdissant présente de grandes difficultés. Anie Morène n’est que très bien, alors qu’il faudrait du génie », écrira l’acteur dans ses mémoires.

    Le Petit Journal (octobre 1937) ©BnF Gallica
    Le Petit Journal (octobre 1937) ©BnF Gallica
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    Anie Morène et Sanson Fainsilber ©BnF Gallica

    Même si la critique est partagée sur la pièce de Jean Cocteau,  l’interprétation  des acteurs est saluée d’une manière assez unanime: « Madame Anie Morène est une resplendissante Guenièvre », écrit  Henri Austruy dans La NRF (Nouvelle Revue Française , décembre 1937). Dans Paris-Soir (16 octobre 1937), Pierre Audiat  ne dissimule pas le plaisir qu’il a éprouvé   face à la pièce de Jean Cocteau  et à l’interprétation  des acteurs, dont  celle d’Anie Morène.   Colette lui rend aussi  un bel hommage en considérant que  « Anie Morène accomplit un tour de force dans son rôle à deux faces. Hier inconnue, elle affirme un très beau tempérament d’actrice », prophétise-t-elle.  Citons enfin, la critique que signe Emile Mas, dans Le Petit Bleu (17 octobre): pour lui, « la tâche la plus malaisée est celle de Mademoiselle Anie Morène qui doit incarner à la fois la reine de Bretagne, de fière distinction, de noble sentiment, et la fausse reine  d’une effronterie poussée jusqu’au cynisme. La jeune comédienne se tire habilement de cette noble tâche« .  La pièce, dont  les costumes avaient été dessinés par “Mademoiselle Chanel”, tiendra l’affiche pendant près de  trois mois, dépassant le stade de la centaine de représentations, jusqu’à l’ultime donnée le  2 janvier 1938.

    Paris-Soir (16 octobre 1937) ©BnF Gallica
    Paris-Soir (16 octobre 1937) ©BnF Gallica
    Jean Marais, partenaire à la scène d'Anie Morène
    Jean Marais, partenaire à la scène d’Anie Morène dans la pièce de Jean Cocteau

    • Lors de la toute première  représentation,  le journal Paris-Soir daté du 16 octobre 1937, avait publié deux dessins, l’un représentant Anie Morène, de profil,  et  l’autre Sanson Fainsilber. En feuilletant le programme distribué aux spectateurs, parmi les portraits des acteurs qui y sont insérés, on trouve celui d’Anie Morène, Anne Mourraille pour l’état civil, alias la future Florence Gérodias.

  • Jusqu’au printemps 1940, elle poursuit sa carrière théâtrale. En mars 1939, un article de presse mentionne qu’elle participe aux côtés de Madeleine Ozeray aux répétitions d’Ondine, la pièce de Jean Giraudoux, mise en scène par Louis Jouvet. Toutefois, son nom ne figure ni sur les programmes, ni sur l’affiche, lorsque la pièce est jouée au théâtre de l’Athénée. La même année, en  novembre, elle joue  dans Week end, une pièce de Noël Coward,  au cours d’un gala  donné  au profit de l’œuvre des armées. Dans « cette éblouissante fantaisie » note le critique de Marianne (29 novembre 1939), Anie Morène  et ses partenaires de scène, « ont vivement contribué au succès de la soirée« .
Marianne (29 novembre 1939) ©BnF Gallica
Marianne (29 novembre 1939) ©BnF Gallica
  • Au printemps 1940, avant que ne commence la bataille de France, Anie Morène répète une nouvelle pièce. Le journal  l’Action Française du 23 avril 1940 nous apprend que, le lendemain,doit avoir lieu au théâtre Antoine, la générale du Chemin de ronde, la nouvelle pièce en 5 tableaux de Marguerite Duterme,  dans une mise en scène de Marcel Paston. Anie Morène a pour partenaire Marcelle Géniat (1881-1959) et Jacqueline Porel (1918-2012).
  • L'Action Française (23 avril 1940) ©BnF Gallica
    L’Action Française (23 avril 1940) ©BnF Gallica

    Dans la revue  Le Ménestrel, Marcel Belvianes note que « cette pièce dont la mise en scène est adroite et le décor agréable, est jouée correctement et sans éclat par Mme Marcelle Géniat que j’ai applaudie dans vingt rôles où elle était meilleure, par Mme Anie Morène, Mlle Jacqueline Porel qui est parfois charmante et émouvante« … Dans Le Petit Bleu (28 avril), Émile Mas parle d’une « pièce intelligemment construite, qui retient jusqu’au dénouement l’attention du public« . En passant en revue le jeu des acteurs, il souligne que « Mademoiselle Anie Morène a le mérite de ne pas trop noircir le personnage de Régine Herpin. Elle évite le mélodrame. Son jeu est sobre et sincère« , conclut-il.   Le critique de La Liberté (1er mai), Didier Dain, se montre enthousiaste. Pour lui, « la révélation du spectacle est Mademoiselle Anie Morène qui ôte toute antipathie au rôle de Régine, grâce à un talent humain riche et frissonnant. M. Anouilh cherchait récemment des comédiens sincères. En voici« . Enfin, dans l’Œuvre (13 mai 1940), Edmond Sées salue en Anie Morène « une artiste sensible et vibrante« . On le voit donc bien, à la veille de la guerre, loin d’être seulement  “une aventurière”, une séductrice”  ou une “demi-mondaine”, comme on l’a trop souvent décrite, Annie Mourraille était engagée dans une carrière de comédienne qui  aurait pu  s’annoncer aussi brillante que celles des actrices et des acteurs avec lesquels elle avait partagé la scène depuis 1930.

  • Parallèlement à sa carrière sur scène, Anie Morène a aussi prêté sa voix à la radio. Au programme du poste « Paris-P.T.T. », aux dates du 26 décembre et 31 décembre 1930, figuraient des soirées données par l’Association générale des auditeurs de T.S.F. et elle y récitait des extraits de poésie en compagnie de nombreux autres comédiens.

UNE CONDUCTRICE « DE HAUTE VALEUR MORALE« 

 

  • La présentation des premières sections sanitaires automobiles (Le Petit parisien - 25 juin 1940) ©BnF Gallica
    La présentation des premières sections sanitaires automobiles (Le Petit Parisien – 25 avril 1940) ©BnF Gallica

    Quelques mois après la déclaration de guerre, au printemps 1940, mettant sa carrière théâtrale entre parenthèses,  Anne Mourraille s’engage comme conductrice dans les sections sanitaires automobiles féminines. Pour faire face au manque d’ambulances et d’ambulanciers, le ministère  de la Guerre avait accepté la proposition de la Croix-Rouge française de lui fournir des personnels sanitaires volontaires qui seraient affectés au transport des  militaires blessés  sur les champs de bataille. C’est ce qui devait aboutir à la création des sections sanitaires automobiles féminines ou S. S. A.  Avant que les 3 premières sections n’entrent en action,  une cérémonie de remise des 60 premières ambulances avait même été organisée le 24 avril 1940, dans la cour des Invalides et la presse avait largement relayé l’événement. Par la suite, ces sections   furent rattachées aux hôpitaux d’évacuation secondaires, proches de la ligne du front Nord. Dès la deuxième quinzaine du mois de mai 1940, elles  connurent leurs premiers combats, de jour comme de nuit, chargeant et déchargeant les blessés sous les bombardements ennemis continuels. Les S.S.A. devaient être officiellement dissoutes le 12 septembre 1940.

  • Le Matin (25 avril 1940) © BnF Gallica
    Le Matin (25 avril 1940) © BnF Gallica

    On ignore à quelle date Anne Mourraille a rejoint les Sections sanitaires. Le seul point de repère dont on dispose est  le fait que, à la date du 12 mai, elle était encore annoncée sur la scène au théâtre Antoine.   Lors de la débâcle  de mai-juin 1940, au cœur des zones de combats,   elle se retrouve  chargée de l’évacuation des militaires blessés . Dans cette mission, elle semble avoir fait preuve d’un réel courage. C’est ce qui lui vaudra d’être citée à l’ordre du 54ème  régiment d’infanterie, le 6 juillet 1940 comme conductrice « de haute valeur morale. Toujours volontaire, ardente courageuse, (elle) s’est particulièrement distinguée en assurant de jour et de nuit, sous de violents bombardements aériens, l’évacuation des blessés militaires, alors que, restée seule, elle ne pouvait attendre l’aide de personne. Demeurant en zone occupée au cours d’une dernière mission,  (elle) a réussi à en imposer à  l’ennemi par la crânerie de son attitude et à ramener son camion en zone libre« . La citation est signée par le chef de bataillon Lerebourg, commandant provisoirement le 54ème RI.  Après la défaite de juin 1940 et la signature de l’armistice, Anne Mourraille reprend son métier de comédienne, à la réouverture des théâtres. Elle joue notamment  au Palais de la Méditerranée, à Nice,  ainsi qu’à Aix-en-Provence. Il semble également qu’elle ait fait une tournée en Suisse, au printemps 1941, selon ses propres déclarations devant l’inspecteur Chavin, lors de l’enquête sur l’assassinat de Marx Dormoy.

 

Le Relais de l'Empereur, à Montélimar
Le Relais de l’Empereur, à Montélimar 

ANNE MOURRAILLE, COMPLICE DE L’ASSASSINAT DE MARX DORMOY 

• Comment une artiste dont la carrière s’annonçait brillante, en même temps qu’une femme qui avait fait preuve d’un grand  courage lors de la débâcle de mai-juin 1940,  a-t-elle pu se retrouver impliquée dans l’assassinat de Marx Dormoy, dans la nuit du 25 au 26 juillet 1941?  Quand Anne Mourraille a-t-elle lié connaissance avec ses futurs complices ? Quel a été son rôle précis dans la préparation et l’exécution de l’attentat? Autant de questions auxquelles il n’est pas toujours aisé de répondre.

Marx Dormoy (1888-1941), ministre de l'Intérieur sous le Front Populaire
Marx Dormoy (1888-1941), ministre de l’Intérieur sous le Front Populaire, assassiné dans la nuit du  25 au 26 juillet 1941

• Lors des interrogatoires menés par la police, sitôt après son arrestation,  elle mentionne la date d’octobre 1940 comme étant celle de sa toute première rencontre avec ses futurs complices: Yves Moynier, qu’elle avait déjà croisée aux Bains des Catalans à Marseille et qu’elle épousera en 1943,  lui aurait présenté Ludovic Guichard et quelques autres amis, dont Maurice Vaillant et Louis  Guyon qui comptaient tous rejoindre les Groupes de protection, alors en cours de création. Ces groupes, mis en place par le colonel Georges Groussard (1891-1980) constituaient une sorte de force auxiliaire paramilitaire, recrutant « des hommes possédant cran, aptitudes physiques et patriotisme« . Pour le seconder, Groussard avait choisi  un ancien cagoulard, François Méténier (1896-1956). Un des premiers « faits d’arme » des groupes de protection sera l’arrestation de Pierre Laval, le 13 décembre 1940, une dizaine de jours avant qu’ils ne soient dissous sur ordre de l’occupant allemand.

Le Relais d el'Empereur, à Montélimar (vers 1950). La chambre d eMarx Dormoy était au 2ème étage.
Le Relais de l’Empereur, à Montélimar (vers 1950). La chambre de Marx Dormoy était au 2ème étage.

• En mai 1941, alors qu’elle revenait  d’une tournée en Suisse, elle rencontre à nouveau Yves Moynier à Marseille. Il se fait plus précis: « Un de ces jours, j’aurais besoin de toi. Il s’agira de me rendre un grand service » (cité par Philippe Bourdrel, Les Cagoulards dans la guerre, éd. Albin Michel, 2009). Une proposition qu’elle reconnaît avoir acceptée, partageant avec lui un  réel enthousiasme pour « l’ordre nouveau ».  Son propre père, interrogé  le 26 août 1941, la présente comme  « très indépendante  et ayant toujours mené sa vie comme elle a voulu ». Il reconnaît que, d’après ses conversations, elle était « antisémite et anglophobe » et que « nationale, elle suivait toutes les directives du maréchal ».  Interrogée par la police et par le juge  Marion, elle présentera ses amis  comme « de grands patriotes, très antisémites, très anti-Front Populaire », en ajoutant qu’ils estimaient tous que « les gens d’extrême gauche étaient la cause de la guerre  et de notre défaite ».

  • La salle de restauration du Relais de l'Empereur
    La salle de restauration du Relais de l’Empereur, où Marx Dormoy et Anne Mourraille prenaient leurs repas

    Anne Mourraille revoit Yves Moynier à Marseille où elle s’est rendue, après avoir pris connaissance  d’un télégramme qu’il lui a envoyé entre le 15 et le 20 juin 1941. Cette fois-ci, il  lui détaille sa mission: « Épier les habitudes de Marx Dormoy, le séduire autant qu’il s’y prêtera et dans les limites qu’elle choisira, le faire sortir du Relais de l’Empereur, afin que les hommes du commando puissent lui asséner une distribution de coups ». Si l’on suit ce  qu’affirme Anne Mourraille, il n’y aurait donc pas eu, au départ, la volonté d’éliminer physiquement Marx Dormoy. Philippe Bourdrel (ouvrage cité) considère, lui,  comme peu vraisemblable qu’elle « ne soit pas dores et déjà au courant de ce qui attend l’ancien ministre ».

    L'escalier menant aux étages où se trouvaient les chambres, dont celles de Marx Dormoy et d'Annie Mouraille
    L’escalier menant aux étages où se trouvaient les chambres, dont celles occupées par Marx Dormoy et par Anne Mourraille (Collection J-P P)

    • D’un récit à l’autre, on note quelques divergences de dates. Selon André Touret , biographe de Marx Dormoy (éd. Créer, 1998), Anne Mourraille ne serait arrivée  au Relais de l’empereur que début juillet 1941, se présentant sous le nom de Florence Gérodias. Elle prétendait alors être venue à Montélimar pour s’y « reposer des fatigues du métier ». Sur ses faux papiers d’identité, il est indiqué qu’elle est née le 29 septembre 1914 à Lyon,  qu’elle est domiciliée à Paris et qu’elle exerce le métier de mannequin. Anne Mourraille, lors de ses interrogatoires,  mentionne quant à elle la date du 20 juin : « Le soir même, je l’ai vu et il n’a cessé de me regarder durant tout le repas, mais je ne lui ai pas parlé ». Et elle ajoute : « Il m’avait fait dire par le garçon de service qu’il serait heureux de me rencontrer. Je me suis contentée de sourire ». Le même scénario, se reproduire le lendemain, toujours selon  ses déclarations.

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     Le Relais de l’Empereur: cour intérieure (Collection J-P P)

     Robert Aron dans son Histoire de Vichy (éd. Fayard, 1954) présente l’actrice comme « une aventurière, mi femme de lettres, mi-actrice » et Philippe Bourdrel (La cagoule, 30 ans de complots, éd. Albin Michel,1970) la décrit comme « aimable, pleine de charme, compatissante ». Selon lui,  l’ancien ministre, prenant goût à sa compagnie,  en serait même tombé « passablement amoureux ». Si l’on en croit Anne Mourraille elle-même, Marx Dormoy serait venu la voir dans sa chambre, dès le 21 juin : « Il m’a fait signe de me taire, puis s’est assis sur mon lit. Il m’a demandé qui j’étais, d’où je venais  et il m’a proposé immédiatement d’avoir des  relations avec lui. Il a même tenté de relever ma robe. Je me suis défendue et il n’a pas insisté»… Lors de l’émission d’un timbre à la mémoire de Marx Dormoy,  en 1984, le texte de présentation, émanant de l’administration postale ira jusqu’à faire d’Anne Mourraille « la compagne » du ministre. Une formule évidemment  plus qu’exagérée. Après avoir repoussé ses avances, Anne Mourraille aurait continué à converser avec lui pendant une demi-heure, avant qu’elle ne finisse par l’éconduire, « sous prétexte d’aller au cinéma ».

    Timbre émis en 1984, en hommage à Marx Dormoy
    Timbre émis en 1984, en hommage à Marx Dormoy
  • Durant ce premier passage par l’hôtel du Relais de l’Empereur, cette femme « grande, mince, teint bronzé, cheveux blond platiné, visage maquillé, vêtue avec une certaine élégance, genre “poule” » n’aurait pas manqué d’attirer l’attention, rapporte  Philipe Bourdrel (ouvrage cité) en s’appuyant sur le rapport du commissaire Delsahut. Son « comportement un peu bizarre » aurait également attiré l’attention de Béatrice Bretty, chargée de la garde de la fille de Georges Mandel, toujours interné à Vals-les-Bains. Celle-ci avait observé que, de sa table, Florence Gérodias portait une attention soutenue à l’ancien ministre, au point qu’elle l’en aurait averti. Ce dernier lui aurait répondu qu’il la considérait « comme une poule de laquelle on pouvait obtenir facilement un rendez-vous ». De son côté, Jeanne Dormoy, en fidèle gardienne de la mémoire de son frère, démentira formellement qu’il ait pu y avoir quoi que ce soit entre l’ancien ministre et l’actrice.

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L’Écho d’Alger (27 juillet 1941)© BnF Gallica
assassinat
Le Petit Parisien annonce l’attentat contre Marx Dormoy et évoque « une bombe » ©BnF Gallica
  • Dans la nuit du 22 au 23 juin, Anne Mourraille qui en sait suffisamment sur les faits et gestes de Marx Dormoy, quitte Montélimar, en compagnie d’un certain “M. André” pour retrouver Yves Moynier à Marseille. Sans doute s’agit-il de mettre au point les ultimes détails du mode opératoire de  l’attentat.  Selon André Touret  (Marx Dormoy, ouvrage cité), elle aurait prétexté une visite à sa mère malade pour justifier son départ un peu précipité. Le rôle d’Anne Mourraille aurait donc consisté, dans un premier temps,  à observer les faits et gestes, les habitudes de Marx Dormoy et aussi  à  user de son charme pour « endormir » sa méfiance. Une mission qui allait un peu plus loin que celle dont s’était acquitté Ludovic Guichard, un mois plus tôt.

    L'Oeuvre, 27 juillet 1941
    L’Oeuvre, 27 juillet 1941 ©BnF Gallica

    • “Florence Gérodias” ne réapparaîtra que le 25 juillet, au petit matin, soit quelques heures seulement avant  l’attentat. Arrivée à l’aube par l’express Nice-Paris,  elle demande une chambre au deuxième étage, le même que celui où séjourne Marx Dormoy. Le rapport de police basé sur les témoignages recueillis notamment auprès du personnel,  mentionne qu’elle portait à son retour  « une jupe couleur coq de roche,  une chemisette bleu-marine et des sabots fantaisie sans lanière sur le talon ». En milieu de matinée, munie d’un « sac à main de couleur foncée, de grande dimension », elle quitte l’hôtel pour y revenir vers midi.  C’est à l’hôtel de la Place d’armes qu’elle s’est rendue pour y retrouver ses complices.

    L'hôtel de la Place-d'armes où Anne Mourraille retrouve ses complices
    L’hôtel de la Place-d’armes où Anne Mourraille retrouve ses complices

    • Il est possible que ce  soit à ce moment-là qu’on lui ait remis la bombe destinée à exécuter Marx Dormoy, si l’on retient l’hypothèse que c’est elle qui a déposé l’engin explosif dans la chambre qu’il occupait.  De retour à l’heure du déjeuner, alors que Marx Dormoy est descendu de sa chambre pour prendre son repas, des témoins affirment qu’elle est montée au deuxième étage où on l’apercevra accoudée à la fenêtre, près de la chambre occupée par l’ancien ministre. Il n’est pas impossible que ce soit à ce moment là qu’elle ait placé l’engin explosif, si on le lui a bien remis le matin même.

    L'Ouest Eclair (27 juillet 1941)
    L’Ouest Eclair (27 juillet 1941)© BnF Gallica

    • Cette hypothèse est confortée par le témoignage du garçon d’hôtel,  Cechetto : entré dans la chambre de Dormoy en début d’après midi, il affirmera y avoir aperçu « entre le matelas et le sommier, à la tête du lit un paquet de forme rectangulaire (…) dans un papier d’emballage de couleur grisâtre« .   Cependant, il est aussi possible que la remise de l’engin explosif ait eu lieu  au cours de l’après-midi, lorsqu’à  nouveau elle s’est rendue à l’hôtel de la place d’Armes…  « Florence Gérodias » est de retour au Relais de l’Empereur peu avant 20 h : « Marx Dormoy l’aurait retrouvée avec plaisir et ils auraient dîné ensemble » dans la salle du restaurant. Vers la fin du dîner, le gardien de l’hôtel lui aurait fait savoir que trois messieurs la demandaient, l’un d’entre eux portant un paquet sous le bras (la bombe ?) et l’autre lui offrant un bouquet (destiné à dissimuler la bombe ?). Dans le rapport de police, on mentionne qu’ils avaient « des allures de souteneurs ».  Après avoir embrassé ceux qui semblent être des « admirateurs« , elle seraient montée avec eux dans sa chambre. Ce pourrait donc être à ce moment-là que la bombe aurait été installée, non pas directement par Anne Mourraille, dont le rôle aurait alors consisté à faire le guet, mais par les deux hommes qui l’avaient rejointe. Un argument pèse en faveur de cette hypothèse: si la bombe avait été placée plus tôt, comme  semblait le suggérer le garçon d’hôtel, le risque que Marx Dormoy ne s’en rende compte était d’autant plus grand.

    Georges Rougeron, ancien secrétaire de Marx Dormoy
    Georges Rougeron, ancien secrétaire de Marx Dormoy

    Georges Rougeron (Marx Dormoy 1888-1941, Grande Imprimerie montluçonnais, 1956), qui fut avant guerre le secrétaire de Marx Dormoy, donne un récit légèrement différent de l’histoire des relations entre l’homme politique et l’actrice. Il  laisse entendre qu’il n’y avait absolument  aucun lien, y compris sentimental, entre eux.  Anne Mouraille aurait dîné avec les trois visiteurs qu’elle aurait ensuite conviés à l’accompagner dans sa chambre, au même étage que celle de Marx Dormoy. C’est à ce moment-là que la bombe aurait été installée : « Quelques instants plus tard les visiteurs repartaient. La femme devait quitter l’hôtel à son tour, le même soir vers vingt heures ». La pose de la bombe, Henri Amouroux dans sa Grande histoire des Français sous l’Occupation (Tome III, éd. Robert Laffont) l’impute directement à Anne Mourraille. Jean-Raymond Tournoux (L’histoire secrète, éd. Plon, 1962) allait déjà dans le même sens en s’appuyant sur les   « Carnets intimes » qu’Anne Mourraille aurait tenus et dans lesquels elle se serait vantée d’avoir elle-même placé l’engin. André Touret note que ces carnets ont bien été évoqués lors du procès de la Cagoule  en 1948, mais sans plus.

  • Au fil des interrogatoires policiers, le fait est qu’Anne Mourraille, sans nier sa participation, cherchera constamment à en réduire la portée, déclarant qu’elle ignorait tout de l’existence de  la bombe et qu’elle ne pouvait donc pas l’avoir posée, son rôle se limitant à « faire le guet ». Quelle que soit la version retenue, Anne Mourraille fait donc bien figure de complice, seul le degré de son implication réelle restant à éclaircir.  Ce que l’on sait, c’est que le 8 août, elle se trouve à Marseille  où Vaillant, avec qui elle bavarde, lui apprend qu’Yves Moynier s’est rendu à Paris, en compagnie de son presque homonyme, Roger Mouraille, et d’Antoine Marchi

    L'Ouest Eclair (26 août 1941) annonce les arrestations de Moynier et de Guichard
    L’Ouest Eclair (26 août 1941) annonce les arrestations d’Yves Moynier, de Ludovic Guichard et de Roger Mourraille © BnF Gallica

    Le mode opératoire des assassins soulève par ailleurs une autre question : n’aurait-il pas  été plus  facile d’attirer  Marx Dormoy dans un guet-apens et de l’abattre ?  Depuis le passage du régime de «l’internement administratif » (d’abord à Pellevoisin puis à Vals-les-Bains) au régime de la « résidence forcée sous surveillance de la police », décidé en conseil des ministres, le 27 mars 1941, il pouvait se déplacer librement dans la ville et aux abords immédiats de Montélimar: « Plus de gardiens, plus de verrous, plus de promenade sous surveillance, plus de repas solitaire dans sa chambre« , écrit André Touret (Marx Dormoy, ouvrage cité). C’est à ce régime sévère d’internement administratif qu’il avait été soumis, à partir de son arrestation fin  septembre 1940, surtout à Pellevoisin, son premier lieu d’internement, mais aussi, dans une moindre mesure à Vals-les-Bains. La « résidence forcée«  s’inspirait plutôt  du « confino » instauré dans l’Italie fasciste. Le principe: envoyer les opposants politiques, non pas en prison, mais « dans des localités retirées, au milieu d’une population hostile aux proscrits« . Son ultime sortie de Montélimar a lieu le lundi de Pentecôte, quand en compagnie de sa sœur, il visite  le château de Grignan, à une trentaine de kilomètres du Relais de l’Empereur. Les déplacements en ville se révèlent plus problématiques, avec le risque de se retrouver face à des partisans de la Révolution nationale, qui n’hésitent pas à lui montrer leur hostilité par des injures et des invectives.

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    Robert Brasillach: « Dormoy…Ce vieux satyre barbu« …

    Dans ces conditions, pourquoi avoir recouru à une bombe et au service d’une femme ?  Il fallait d’abord « distraire » sa méfiance naturelle. Marx Dormoy se savait en danger et il avait en tête la  fin tragique de Jean Jaurès en 1914: ce dernier, attablé au Café du Croissant à Paris, avait été abattu de dos par Raoul Villain. C’est pourquoi, lorsqu’il prenait ses repas dans la grande salle de l’hôtel, Marx Dormoy  s’installait  toujours dans l’angle du fond, d’où il pouvait observer les convives et les allées et venues. Or, l’arrivée d’un petit groupe d’hommes risquait d’éveiller sa méfiance. André Touret avance une seconde explication. À propos de l’ancien ministre  qui était resté célibataire, il écrit  que  « Tout le monde à Montluçon savait qu’il aimait les femmes et leur compagnie« . Ce qui le conduit à émettre l’hypothèse suivante: « Sans doute, en utilisant Anne Mourraille, on voulait sinon compromettre  l’homme, au moins ternir son image d’homme vigilant ». Dans l’hebdomadaire Je suis partout daté du 6 septembre 1941, l’écrivain et journaliste Robert Brasillach n’hésitera pas à reprendre l’image d’un Dormoy, « homme à femmes » en écrivant: « Pas plus que l’exécution officieuse de Marx Dormoy a réussi à faire un martyre de ce vieux satyre barbu, l’exécution officielle ou non des coupables français de la guerre ne fera lever autour d’eux la moindre émotion »…

    La Croix (2 septembre 1941) annonce l'arrestation d'Annie Mouraille
    La Croix (2 septembre 1941) annonce l’arrestation d’une femme, en l’occurence Anne Mourraille ©BnF Gallica

    À Vichy, dès l’annonce de l’assassinat de Marx Dormoy et des moyens utilisés, on prend la mesure de la gravité de l’événement et des conséquences négatives qu’il pourrait avoir sur une partie de l’opinion. Et ce  d’autant plus qu’il apparaît clairement que rien n’avait été fait pour assurer une réelle  protection d’un homme politique dont on savait qu’il était menacé. Il importe donc de montrer la volonté ferme de faire toute la lumière sur les auteurs de l’attentat, pour ne pas prêter le flanc à une accusation de complaisance à leur égard, quels qu’ils soient. Dans la circulaire adressée à tous les services de police et de gendarmerie, moins de dix jours après la mort de Dormoy, Henry Chavin, secrétaire d’état pour la police, demande « des investigations approfondies« , « des recherches minutieuses dans les services d’identité » et,  en parlant d’une « très grave affaire« , il ajoute :  » J’attacherais du prix à connaître d’extrême urgence les résultats des investigations que vous aurez prescrites« . Outre le commissaire  divisionnaire Delsahut qui a entrepris les toutes premières investigations à Montélimar, on décide de faire appel au commissaire Charles Chenevier, épaulé par l’inspecteur Kubler.

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    Charles Chenevier (1901-1983)

    • Né en 1901, Charles Chenevier  est entré dans la police en 1925 et il a été  affecté en mai 1928  à la 1ère Brigade Mobile de Paris. En mars 1936 il a été  promu commissaire de police et, à ce titre, il a participé activement au démantèlement de la Cagoule, en 1937, alors que Marx Dormoy était ministre de l’Intérieur. De quoi donner une preuve supplémentaire de la détermination des autorités dans la recherche des auteurs de l’attentat, d’autant  que Chenevier, qui  est alors Commissaire Principal de Police Judiciaire à Vichy, a la réputation d’être un « fin limier« .

• Les résultats ne se font guère attendre, grâce à un précieux concours de circonstances. Dans la nuit du 14 au 15 août 1941, alors que l’enquête paraît piétiner, notamment sur l’identification de  « la femme Gérodias« , se produit dans un jardin public à Nice, l’explosion d’une bombe. Elle fait trois victimes, en l’occurrence les porteurs de l’engin, le rapport officiel indiquant qu’ils « ont été touchés à hauteur du ventre« .  Malgré l’état des corps, la Police parvient à les identifier, grâce à ce qu’il reste de leurs papiers d’identité: il s’agit de Louis Guyon, de Maurice Vaillant et de Maurice Marbach. Points communs des victimes: ils ont moins de trente ans, sont  tous les trois originaires de Marseille et sont connus pour être actifs dans les milieux nationalistes et antisémites. Louis  Guyon a même été membre des fameux GP ou Groupes de protection. Maurice Marbach, quant à lui,  est employé  au service de la pyrotechnie de l’arsenal maritime de Toulon, ce qui lui donne quelque compétence en matière de confection d’engins explosifs. On retrouvera d’ailleurs, lors de la perquisition de son domicile, deux bombes assemblées et toute la panoplie d’éléments nécessaires à la confection d’autres engins.

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Les jardins Albert-Ier, à Nice, lieu de l’explosion du 14-15 août 1941

• La proximité entre le jardin Albert-Ier et l’hôtel Plazza, qui abritait des familles juives, laisse penser que le trio s’apprêtait à commettre un attentat antisémite. La cible était peut-être même  une synagogue. Déjà à Marseille, le 19 mai 1941, une synagogue avait été l’objet  d’un attentat. Quelques mois plus tard, ce sera dans la nuit du 2 au 3 octobre 1941, une vague d’attentats  contre plusieurs synagogues parisiennes.  Au vu des premières investigations, il s’avère que le trio avait  déjà eu maille à partir avec le police, en compagnie d’un quatrième homme, Yves Moynier. Le 7 avril 1941, en pleine nuit, ils avaient été surpris en train de  peindre des inscriptions antisémites, sur la Canebière, à Marseille. Le mode opératoire prévu à Nice conduit les policiers à faire un rapprochement avec l’assassinat de Marx Dormoy et à se lancer, à toutes fins utiles,  sur la piste d’Yves Moynier, seul survivant du quatuor marseillais.

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L’Écho d’Alger (25 août 1941) annonce, comme tous les journaux,  les progrès de l’enquête.

• À peine une semaine plus tard, le 21 août 1941, le commissaire Chenevier est en mesure d’annoncer à ses supérieurs que les auteurs de l’attentat contre Marx Dormoy, ainsi que leurs complices, ont été identifiés et arrêtés ou qu’ils sont sur le point de l’être.   La  police a ainsi  pu remonter d’abord jusqu’à Yves Moynier puis, grâce à ses aveux, jusqu’à Ludovic Guichard. Ils sont interpellés dès le 19 août 1941. Anne Mourraille est également arrêtée par le commissaire Chenevier et l’inspecteur Kubler, le 26 août, rue de Paris, à Vichy. Elle est inculpée, comme les deux autres,  d’homicide volontaire. S’y ajoute Roger Mouraille, qui n’a aucun lien de parenté avec elle, mais qui a hébergé Yves Moynier, alors que la police était lancée à ses trousses.  L’enquête et les interrogatoires des suspects permettent d’en savoir un peu plus sur leurs profils et leurs parcours respectifs.

  • Yves Moynier (date et lieu non connus)
    Yves Moynier (date et lieu non connus)

    Yves Moynier, né le 22 mars 1914 à Marseille, est le fils de Maurice Auguste Gaston Moynier (1879-1914) et de Blanche (Marguerite) Constance Gensoul (1883-1969).  Son père étant mort à la guerre, Yves Moynier était devenu pupille de la nation, par décision du Tribunal civil de Marseille, en date du 31 juillet 1918. Proche de l’Action Française puis de la Cagoule, avant guerre, il  a participé aux combats de 1940. Rendu à la vie civile, après la défaite, il s’est immédiatement rallié à la « Révolution nationale » et pour satisfaire son goût de l’action, il a rejoint  les éphémères Groupes de protection du colonel Groussard. À la suite de leur dissolution, il a adhéré au P.P.F (Parti Populaire Français), le parti fondé par Jacques Doriot, transfuge du parti communiste d’avant guerre. Après l’attentat contre Marx Dormoy, il a été hébergé par Roger Mouraille, qu’il présente comme son employeur, d’abord à son domicile marseillais puis dans une maison que possédait Mouraille à Auch. C’est là qu’il a été cueilli par la police. Dans un rapport rédigé en 1946, on le décrit comme un homme plutôt grand (1,80 m), « au visage de type slave et aux cheveux blonds rougeâtres« (sic).

  • le-petit-journal-arrestation-mourailleRoger Mouraille, lui a un profil plus « trouble ».  Né en 1913, à Marseille,  il s’est engagé au milieu des années 1930, dans l’armée, au sein du 22ème Régiment d’infanterie coloniale, qu’il a ensuite décidé de quitter. On le retrouve militant de l’Action Française, avant qu’il ne rejoigne le Comité Secret d’Action Révolutionnaire (CSAR), autrement dit la Cagoule. Comme Yves Moynier, il est devenu membre du P.P.F.  On sait aussi qu’il a utilisé son activité professionnelle de transporteur pour s’infiltrer dans les zones tenues par les Républicains espagnols, pendant la guerre civile, afin d’y recueillir des renseignements destinés au camp franquiste. Quant à Ludovic Guichard, né en 1914, lui aussi a gravité dans le milieu des Groupes de protection. Il a également fréquenté le même lycée qu’Yves Moynier à Marseille, ce qui laisse à penser que les deux hommes se connaissaient de longue date..
  •  Lors des premiers interrogatoires, alors que Ludovic Guichard et Yves Moynier se présentent comme des « patriotes » ayant voulu accomplir un « acte de salubrité publique », le premier ne cachant pas sa proximité avec le milieu des Cagoulards, Anne Mourraille met davantage l’accent sur son engagement en 1940 comme infirmière, qui lui a valu la  citation, mentionnée plus haut. Le trio est emprisonné, d’abord à la prison de Valence, avant d’être transféré à celle de Largentière. Ils seront bientôt  rejoints par un certain   Antoine Marchi. Né en 1907 en Corse, Marchi a lui aussi fréquenté   les milieux d’extrême droite avant guerre. En 1940, lors des combats, son comportement lui a valu la croix de guerre et plusieurs citations. Fait prisonnier, il est parvenu à s’évader. Selon les rapports de la police, Marchi n’en passe  pas moins pour « un individu peu recommandable », aux fréquentations douteuses, avec des revenus aux origines qui posent questions, d’autant qu’on le voit dépenser beaucoup d’agent depuis son retour à la vie civile. Il a aussi plusieurs condamnations inscrites à  son casier judiciaire.
  • Si l’on en croit  Roger Mouraille, interrogé par la police le 14 février 1942, « Marchi avait son portefeuille bien garni. Il faisait souvent des voyages à Vichy et il m’a fait l’effet d’être un agent du gouvernement. J’en ai déduit que Marchi était une sorte d’agent de liaison entre certaines personnes de Vichy et le groupe dont faisait partie Moynier. À mon avis, ajoute Roger Mourraille, Marchi était le chef. C’est ma nette impression« .
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Anne Mourraille et Yves Moynier (photo prise probablement à Nice en 1943)

• L’enquête semble donc être bouclée et la plupart des journaux en publient un compte rendu, dans des termes très proches les uns des autres, avec le détail des informations issues des interrogatoires. Dans l‘Action Française datée du 26 août 1941, on peut lire à propos de la préparation et de l’exécution de l’attentat: « Moynier indiqua que M. Marx Dormoy était surveillé dès le mois de juin par un nommé Ludovic Guichard. Lorsque les habitudes de la future victime furent parfaitement connues, Moynier, Vaillant, Guyon, Marbach et Guichard se rendirent à Lyon. Dans une ultime réunion, ils arrêtèrent la mise au point de leur acte criminel. Le 27 juillet (en réalité le 25, n.d.a), vers 20 h 30, alors que M. Dormoy était à table, Moynier et Vaillant se rendirent à l’hôtel du Relais de l’Empereur et pénétrèrent aussitôt dans sa chambre dont la porte n’était pas fermée à clef. Ils placèrent eux-mêmes la bombe dans le matelas, à hauteur de la tête du dormeur. Le soir même, les auteurs de cet attentat, afin de dépister (sic) les recherches, prirent le train pour Lyon et au cours de la nuit gagnèrent Marseille ».

• À la lecture de cet article, deux remarques s’imposent: Yves Moynier et Maurice Vaillant sont clairement désignés comme les véritables « acteurs » de l’assassinat de Marx Dormoy et il n’est aucunement question d’Anne Mourraille, que ce soit dans la préparation de l’attentat ou dans sa mise en œuvre.  Certes, la presse mentionne bien qu’une femme a été arrêtée, mais il s’agit de « la maîtresse de Marbach, la nommés Saligeli Françoise, originaire des îles du Salut (Guyane) qui a été également mise en état d’arrestation, sous l’inculpation d’association de malfaiteurs« . Aucune charge ne sera retenue contre elle. Comme on l’a vu, le jour même de la parution de cet article, la police arrêtait Anne Mourraille.

• Les prévenus sont conduits brièvement à la prison de Montélimar puis  à celle de Valence, avant d’être écroués à la prison de  Largentière. C’est le début d’une détention qui va durer plus d’un an et demi pour Yves Moynier, Anne Mourraille et Ludovic Guichard, en attente d’un éventuel jugement.  Quant à Antoine  Marchi, il   bénéficiera dès le  15 septembre 1942 d’une mesure d’élargissement émanant de la Chambre des mises en accusation de Grenoble.  Il pourra ainsi quitter la prison de Valence. En commentant cette libération, Philippe Bourdrel (Les Cagoulards dans la guerre, ouvrage cité) parle de « conditions plutôt suspectes», y voyant à l’évidence  «  des interventions officielles ».

La prison de Valence , premier lieu de détention
La prison de Valence , premier lieu de détention

• À la longue, pour les autres,  l’incarcération devient pesante, notamment pour Anne Mourraille. Par différents courriers, dont un curieusement signé « Morène » (son nom de scène) adressé le 28 septembre 1941 au docteur Faraud, un proche de l’Action Française et des milieux niçois de la Cagoule, Anne Mourraille  sollicite des interventions, se plaignant même de  l’inexistence pour les prisonniers  du  régime particulier attaché aux détenus politiques. Pour elle, l’acte accompli à Montélimar est bien un acte politique, ce qui fait donc  d’elle et de ses complices des détenus politiques. Elle songe aussi à faire intervenir Eugène Deloncle, lui-même, ancien chef cagoulard et  fondateur du MSR (Mouvement Social Révolutionnaire) un mouvement collaborationniste, largement financé par l’industriel Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal. Quel que soit le résultat, elle veut encore croire en une possible remise en liberté provisoire : « Je vous prie de faire tout ce qui vous sera possible », écrit-elle au Docteur Faraud. Elle l’interroge : « Les Allemands ne peuvent-ils rien faire ? ». En conclusion, elle lui confie  que « le moral est bon », avant de clore sa lettre  par un vibrant « Vive la Révolution nationale ! ». D’autres lettres sont envoyées au ministre de la justice, en personne, Joseph Barthélémy, mais aussi à Gabriel Jeantet.  Selon Jean-Raymond Tournoux (L’histoire secrète, ouvrage cité), elle se plaint par ailleurs   de n’avoir plus de présence masculine depuis de longs mois, laissant entendre qu’elle aurait eu de nombreuses aventures galantes.

  • Dans son livre Chronique de la résistance (édition Omnibus), Alain Guérin résume l’état d’esprit des détenus en général et d’Anne Mourraille en particulier: « Estimant, non sans quelque logique, que leur détention est une hypocrite anomalie, ils mènent grand tapage et bombardent les autorités de lettres de protestation (…).Ces lettres, écrit-il,  sont intéressantes sur ce que les assassins y disent d’eux-mêmes et sur leurs mobiles. Sous leurs plumes, leur crime devient “l’affaire du traître Dormoy”, “saboteur de la Révolution nationale”. Quant à eux-mêmes, ils se présentent comme des “révolutionnaires nationaux”, des “partisans de la Révolution nationale et de la collaboration”, des “patriotes toujours ”, qui assurent les autorités de leur “indéfectible dévouement à la Révolution nationale systématiquement sabotée par les juifs, les francs-maçons et les communistes».  Quant aux relations qu’entretient Anne Mourraille avec les gardiens, qu’elle traite avec une certaine arrogance de « gaullistes » , ou avec l’épouse du directeur de la prison de Largentière, elles   sont particulièrement mauvaises. 
  • La prison de Largentière, second lieu de détention jusqu'au 23 janvier 1943
    La prison de Largentière, second lieu de détention jusqu’au 21 janvier 1943

    Au moment de l’invasion de la Zone libre, le 11 novembre 1942, soit plus d’un an après l’assassinat de Marx Dormoy, alors que l’instruction est pratiquement close, le procès n’a toujours pas eu lieu. Pierre Laval en personne n’aurait pas été étranger à ce peu d’empressement de la justice. Selon les déclarations du secrétaire général à la justice, Georges Dayras (1894-1968), face au ministre de la justice,  Joseph Barthélémy, qui souhaitait la comparution des assassins en cour d’assises, Pierre Laval aurait répondu que « la France (était) encore trop malade pour supporter un procès pareil ». Il était donc urgent d’attendre…

  • Si rien n’est à attendre du côté de l’État français,  le dernier espoir des détenus réside donc dans les Allemands eux mêmes. C’est effectivement eux qui procéderont à leur libération de la prison de Largentière,  le 21 janvier 1943, malgré les réticences de l’administration pénitentiaire, au point que des menaces ont  même été proférées. Face à la quinzaine de militaires allemands et aux trois civils qui les  accompagnent, menaçant « de faire sauter la porte » et de procéder à des arrestations, le directeur de la prison ne pourra que céder, après que le procureur de l’État français eut donné l’ordre  de se plier  aux demandes de l’Occupant. Anne Mourraille, Yves Moynier et Ludovic Guichard sont donc emmenés par les Allemands : « Ces trois personnes paraissent satisfaites », pourra-t-on lire dans un rapport officiel. André Touret (Marx Dormoy, ouvrage cité) évoque même la possibilité que ce soit Hugo Geissler en personne, un des hauts responsables de la Gestapo à Vichy qui aurait conduit l’opération, tout en rappelant que l’on manque cependant  de preuves irréfutables: « On assure même, note-t-il, qu’Anne Mourraille  serait montée dans une Limousine, aux côtés d’un officier allemand ». Cette intervention allemande suscite évidemment bien des interrogations: quel intérêt pouvait avoir l’Allemagne nazie à faire libérer ces trois personnages, auteurs de l’assassinat d’un homme politique  qui avait été arrêté sur ordre du gouvernement français?

QUI A DÉCIDÉ DE L’ASSASSINAT DE DORMOY ?

Sur l’assassinat de Dormoy, il reste donc un dernier point à examiner : au-delà des « exécutants », quels en ont été les commanditaires ? D’emblée, on peut écarter deux hypothèses :

Il paraît peu probable que l’assassinat ait été décidé par un groupe d’hommes isolé, nourrissant certes une véritable haine contre la République, contre Dormoy et le Front populaire, considérés comme responsables de l’effondrement du pays. Il fallait des moyens logistiques et,  on l’a vu, Anne Mourraille elle-même reconnaît avoir croisé des personnages qu’elle présente comme des « donneurs d’ordre ». Le  groupe, dont les principaux membres ont fait partie des éphémères Groupes de protection, a probablement été « manipulé ». Il n’a pas agi de sa propre initiative. Il reste à savoir  qui ont été les « manipulateurs« .

Imputer le crime directement à « Vichy » et imaginer que la décision ait été prise en haut lieu, dans un cabinet ministériel, parait aussi peu vraisemblable. D’autant que le déclenchement de l’enquête a été rapide. Elle a même été confiée à un excellent policier, Charles Chenevier, auquel on a donné les moyens de mener les investigations nécessaires. À aucun moment celui-ci ne s’est plaint d’une quelconque entrave à son enquête. Le juge Marion a pu interroger les suspects et leur poser toutes les questions qu’il souhaitait. Les rapports d’interrogatoires en attestent. Ce qui n’exempte pas le gouvernement de toute responsabilité, et notamment le ministre de l’intérieur Pierre Pucheu, qui fut membre du PPF de Jacques Doriot: « C’est dommage,  mais c’était une canaille » aurait-déclaré ce dernier, en évoquant la mort de Dormoy.  Dans une déclaration publiée par  La Gazette de Lausanne  (25 août 1941),  il se montera  toutefois plus nuancé:  « Ce n’est pas cette méthode qui arrivera à nettoyer la France (sic) mais bien une action ferme et méthodique du gouvernement »

Pierre Pucheu (1899-1944), ministre d el'Intérieur
Pierre Pucheu (1899-1944), ministre de l’Intérieur

• À l’évidence, on n’a pas fait tout ce qu’il aurait fallu pour assurer une réelle protection de l’ancien ministre, dès lors qu’il était sous le statut de la « résidence forcée ». Or Marx Dormoy, compte tenu de son passé politique et de la lutte qu’il avait menée contre la Cagoule, était une cible potentielle qui pouvait cristalliser sur lui bien des haines. Il se savait directement menacé. On comprend que, comme l’écrit André Touret, après la mort de Marx Dormoy « le gouvernement siégeant à Vichy se montra apparemment embarrassé ». L’historien ajoute que « même si Vichy n’a pas commandité l’assassinat de Dormoy, on n’a pas pris toutes les mesures de protection qui s’imposaient et on a, au moins par négligence, si ce n’est  par complicité, livré Dormoy sans défense à la vindicte de  ses ennemis qui s’étaient jurés d’avoir sa peau ». Un gouvernement responsable donc, mais pas coupable, serait-on tenté de dire.

Dans ces conditions, quelles sont les hypothèses plausibles ?

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Gabriel Jeantet (1906-1978), sur la liste des « suspects« 

La première, renvoie aux milieux de la Cagoule, l’organisation terroriste d’extrême droite démantelée en novembre 1937, alors que Marx Dormoy était ministre de l’Intérieur. Dès le 28 juillet 1941,  le journal France, publié à Londres par la France libre, pointait du doigt cette organisation : « Le crime est signé. Ce sont les hommes de main de la Cagoule qui, avec le concours des nazis, ont exercé des représailles, supprimé l’ancien ministre qui connaissait tous leurs secrets ». Il est vrai que beaucoup d’ancien Cagoulards gravitent autour d’Yves Moynier, de Ludovic Guichard ou d’Anne Mourraille. Que ce soit Gabriel Jeantet ou même François Méténier présentés comme des intermédiaires ou des donneurs d’ordre, beaucoup d’indices conduisent vers la Cagoule. On constate que lorsqu’ils se morfondent en prison, les accusés tentent d’obtenir l’appui d’Eugène Deloncle, reconverti en fondateur du MSR, parti collaborationniste. Anne Mourraille sollicite le docteur Faraut, un ex-responsable de la Cagoule dans la région de Nice. Une fois libérés, le couple Moynier-Mourraille fréquentera le domicile parisien d’Eugène Deloncle.

La deuxième hypothèse, elle aussi souvent mise en avant, renvoie à Jacques Doriot et au Parti Populaire français.  En 1937, suite à  une enquête administrative diligentée par le ministère de l’Intérieur, la gestion de la commune de  Saint-Denis avait été  invalidée, des irrégularités ayant été constatées. Cette gestion avait été dénoncée notamment par le parti communiste, désireux d’extirper Doriot de son bastion de Saint-Denis.  Il semble que Marx Dormoy avait alors quelque peu tergiversé, en traînant des pieds, ne souhaitant pas donner l’image d’un ministre cédant face aux injonctions communistes.

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Jacques DORIOT (1898-1945), fondateur du PPF

• Il avait toutefois fini par signer l’arrêté de révocation de Doriot, le 25 mai 1937, celui-ci restant conseiller municipal. Doriot avait alors décidé de démissionner pour prendre la tête de la liste PPF. Lors des élections municipales partielles, il avait subi une défaite face aux candidats communistes. Cette décision d’invalidation  fera naître en lui une haine farouche à l’encontre de Marx Dormoy.  Commence alors une dérive complète « vers le fascisme mussolinien,  vers Franco, puis vers le nazisme, notamment à travers les retombées de la guerre d’Espagne qui le conduisent à prendre position contre  ses anciens camarades et leurs alliés », écrit Philippe Robrieux (Histoire intérieure du parti communiste –Tome IV, éditions Fayard, 1984). Jacques Doriot  bascule ensuite dans la collaboration, après avoir commencé par soutenir la politique de « Révolution Nationale » du maréchal Pétain. En août 1941, suite à l’invasion de l’URSS par l’Allemagne qui a commencé deux mois plus tôt, il figure parmi les fondateurs de la Légion des Volontaires français contre le bolchevisme.  Si l’implication de Doriot et du PPF dans l’assassinat de Marx Dormoy, n’a jamais été totalement démontrée, on peut toutefois rappeler les menaces proférées par Jacques Doriot, devant témoins, le 10 juillet 1940, à Vichy : « Nous aurons aura ta peau , tu entends, Dormoy, ça ne tardera pas !».  Philippe Bourdrel (Les Cagoulards dans la guerre) en conclut  que « Les plus fortes présomptions conduisent vers les anciens de la Cagoule, sans que l’on puisse exclure l’hypothèse d’une intervention des amis de Jacques Doriot, voire de Jacques Doriot lui-même ». Une hypothèse qu’avait confirmée Victor Barthélémy, ancien secrétaire général du bureau politique du PPF au même  historien  en 1970 : « C’est le PPF qui fut à l’origine de la mort de Marx Dormoy »,lui avait-il alors déclaré.

Une troisième hypothèse a été mise en avant plus récemment en s’appuyant notamment sur le fait que Ludovic Guichard, Yves Moynier et Anne Mourraille ont été libérés de la prison de Largentière, le 24 janvier 1943 par les forces allemandes. L’assassinat de Marx Dormoy pourrait être le résultat d’une opération montée par les Allemands. Explication :  Fin décembre 1940, durant leur internement, Paul Reynaud, Georges Mandel et Marx  Dormoy auraient  pris langue avec l’entourage du maréchal Pétain dans la perspective d’un repli du gouvernement en Afrique du Nord. Berlin n’aurait eu alors de cesse de réclamer l’emprisonnement à vie des deux premiers. En vain. D’où l’idée d’abattre Marx Dormoy, en guise d’avertissement et pour faire pression sur Pétain. Dans  une note publiée sur le site Généanet,  on peut lire que « le mobile serait donc transparent. Hitler exige un internement sévère de Reynaud et de Mandel. Pétain, de son côté, depuis le lendemain de Montoire n’attend plus rien d’un procès des dirigeants de la IIIe République. Il  s’apprête à faire juger Daladier, Gamelin et Blum à Riom pour solde de tout compte et pour la mauvaise préparation de la guerre, plutôt que pour l’avoir déclenchée. Il  aimerait  libérer Paul Reynaud, Georges Mandel et Marx  Dormoy, après d’autres.  Le message de Hitler serait donc clair et l’assassinat de Dormoy serait en quelque sorte l’avertissement donné aux autorités de Vichy ».Il suffisait de manipuler quelques exaltés pour mettre en œuvre l’assassinat… Une hypothèse, apparemment moins probante, mais qu’il convient d’ ajouter aux autres, et qui démontre que l’assassinat de Marx Dormoy comporte encore sa part d’ombre, même trois quarts de siècles après.

LA FUITE EN ESPAGNE, AVANT LE DÉPART POUR LE VENEZUELA

  • Quelques mois après leur  libération de la prison de Largentière, Anne Mourraille épouse Yves Moynier, le 9 août 1943 à la mairie de Gattières, dont le maire est toujours son propre père, Léon Mourraille.  Le couple séjourne parfois à Paris, dans le même immeuble que celui où réside l’épouse de Joseph Darnand, chef de la Milice. Ils fréquentent aussi Eugène Deloncle, ex-chef cagoulard et fondateur du MSR. Lucien Fromes, proche de Deloncle, qui travaille comme traducteur auprès des  services de l’Abwehr (les services de renseignement de l’armée allemande) atteste avoir vu Anne Mourraille au domicile de Deloncle. Ce dernier lui aurait même tenu ces propos: « Voulez-vous que je vous présente Annie Mourraille, la femme qui était dans la combine du meurtre de Dormoy? ».
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    Anne Mourraille, épouse d’Yves Moynier (vers le début des années 1950)

    Avec la fin de l’Occupation allemande, la suite de leur  parcours  comporte de nombreuses zones d’ombre et d’ incertitudes. On dispose toutefois de quelques jalons, grâce à l’interrogatoire d’Hans Sommer réalisé après guerre. Sommer a été  responsable de l’AMT VI (le service de contre espionnage et de renseignement allemand) chargé d’intervenir en France. En 1941, il a noué des relations avec Eugène Deloncle, chef du MSR et c’est lui qui a fourni les moyens matériels aux hommes de Deloncle pour réaliser des attentats  contre 7 synagogues parisiennes, dans la nuit du 2 au 3  octobre 1941. Sous le pseudonyme d’Herbert Senner,  il a été  affecté au poste de  consul général à  Marseille, entre avril 1942 et septembre 1944.  Sa tâche principale consistait à  surveiller les frontières suisse, italienne et espagnole. En 1944, il a dû regagner Berlin, à la suite  du débarquement des Alliés en Provence, survenu le 15 août.  Dans la cité phocéenne, il avait sous sa coupe une vingtaine d’agents, souvent recrutés dans les rangs du MSR, voire de la pègre marseillaise.  Ceux-ci œuvraient au renseignement en direction de l’Espagne et de la Suisse, tout en ayant d’autres activités  telles que le vol de biens juifs, l’extorsions de fonds…Sommer sera ensuite envoyé au consulat de San Remo, avec cette fois-ci une trentaine d’agents de renseignement sous ses ordres, afin de collecter des informations sur les affaires intérieures italiennes.

  • Parmi les agents qu’il a recrutés à Marseille, figure Anne Mourraille, dont on sait peu de choses sur les missions qu’elle a pu accomplir. Tout au plus, laisse-t-on entendre, qu’elle aurait aussi travaillé pour le service de renseignement du P.P.F. et comme indicatrice de la Milice.  En revanche, pour Yves Moynier, qui agit sous le pseudonyme de Gilbert Magicier, Hans Sommer- Herbert Senner nous en apprend un peu plus : après sa remise en liberté,  il est envoyé en Suisse, en tant qu’agent de l’AMT VI dans le but d’établir des contacts avec les services de renseignements de De Gaulle. Dans quels buts ? On l’ignore mais on sait que la mission se solde par un échec qui paraissait prévisible. Parmi les autres  recrues de Hans Sommer, on trouve Ludovic Guichard, alias Guido, chargé de missions en France et en Espagne. Faute de résultats probants,  l’AMT VI aurait choisi de se passer de ses services.
Extrait de The factual list of nazis protected by Spain
Extrait de The factual list of nazis protected by Spain, dont plusieurs passages sont basés sur les déclarations d’Hans Sommer
  • Quant à Roger Mouraille, après s’être livré au pillage d’œuvres d’art et de biens juifs, il a quitté Marseille en août 1944 afin de se mettre à l’abri en Espagne, en passant par Hendaye. Il s’installe à Barcelone et loge à l’hôtel Regina. La justice française le réclamera, notamment pour sa participation à l’assassinat de Marx Dormoy et pour les pillages auxquels il s’est livré, ce qui conduit à son arrestation par la police espagnole en avril 1945. Alors qu’il est sur le point d’être transféré pour être remis aux Américains, il parvient à sauter du train, à proximité de Bilbao, se fracturant  la jambe. Repris, il est intégré à un convoi de rapatriés  allemands qui débarque à Bremerhaven, au terme de trois jours de navigation. Après avoir été interné dans une infirmerie à Asperg, il est remis  à des inspecteurs de la police judiciaire française, le 8 juillet 1946. Son dossier paraît chargé : un  juge d’instruction de Pau s’intéresse à lui, tout comme la Cour de justice de Marseille, pour « atteinte à la sûreté extérieure de l’État, vol et complicité de vol, recel », et le juge d’instruction Robert Lévy, du tribunal de la Seine. Dans ce dernier cas, qui concerne l’assassinat de Marx Dormoy, il est accusé de « recel de malfaiteur et complicité d’assassinat ». Ramené en France,  Roger Mourraille est emprisonné jusqu’à sa comparution devant la Cour d’assises de la Seine, en novembre 1948, lors du procès de la Cagoule. Il y écopera de trois ans de prison.
  • Hans SOMMER, alias Herbert Stenner (photo athropométrique)
    Hans SOMMER, alias Herbert Senner (photo anthropométrique)© C.H.D.

    Entre temps, Hans Sommer, alias Herbert Senner, a quitté l’Italie et il est passé clandestinement en France, où il a été arrêté peu après son arrivée. Transféré à Nice en mai 1945,  il a été contacté par les services du 2ème Bureau français qui lui proposent de l’employer, notamment pour recueillir des informations sur les collaborateurs qui ont choisi l’exil espagnol, ou qui seraient tenté de franchir les Pyrénées pour échapper à la justice française.  Sommer accepte  cette mission mais il  est arrêté à la frontière, par la Police espagnole.

  • Entre août 1945 et février 1946, il est détenu au camp de Miranda de Ebro, près de Burgos,  en même temps qu’Yves Moynier et, probablement, Anne Mourraille. Il faudra l’intervention de l’ancien consul espagnol à Marseille pour qu’il recouvre la liberté. Il s’installe alors à Madrid pour remplir sa mission. Ses ennuis ne sont toutefois pas terminés : en avril 1946, il est à nouveau arrêté, cette fois-ci à la demande de l’ambassade américaine, ce qui lui vaut d’être renvoyé en Allemagne puis en France où la justice militaire le réclame.  C’est par les interrogatoires auxquels il est alors soumis qu’on dispose de quelques éléments sur la vie d’ Yves Moynier et d’Anne Mouraille, après leur libération de la prison de Largentière.
    Le camp de Miranda de Ebro, près de Burgos
    Le camp de Miranda de Ebro, près de Burgos

    • Selon lui, ces derniers  auraient quitté la France dès 1944 pour trouver refuge à Bruxelles et c’est en juillet 1945, qu’ils auraient franchi les Pyrénées pour se mettre à l’abri en Espagne. Lors du passage de la frontière, ils auraient été arrêtés par la police espagnole et interné au Camp de Miranda de Ebro, avant d’être finalement remis en liberté. Ils devaient ensuite  gagner Barcelone où ils seraient arrivés en janvier 1946. Comme Roger Mourraille, ils sont hébergés au très accueillant hôtel Regina. Le gouvernement français ne reste cependant pas inactif et leur extradition, officiellement demandée en 1947, débouche sur  une fin de non recevoir de la part de  l’état franquiste.  Le refus, signifié le  17 avril 1947, s’appuie sur le fait qu’il s’agit d’une affaire de « politique intérieure française » et non pas de “droit commun”, un prétexte qui permettait donc d’exclure toute extradition : « Le cas des trois accusés présente des caractéristiques particulières  qui font apparaître d’une manière  évidente la connexité existant entre l’assassinat de M. Dormoy et les luttes politiques qui se déroulèrent en France, à l’occasion de la dernière guerre mondiale ».

    L'Hôtel Regina, lieu d'hébergement d'Annie Mouraille et d'Yves Moynier à Barcelone
    L’Hôtel Regina, lieu d’hébergement d’Anne Mourraille et d’Yves Moynier à Barcelone

    • Dans cette Espagne qui grouille d’exilés, à la suite de l’effondrement du Reich, Yves Moynier, Anne Mourraille, mais aussi Ludovic Guichard vont très vite trouver une nouvelle activité en se mettant au service des « réseaux Vicente ». Vicente, un des dirigeant de la Phalange, en même temps que très proche du Caudillo,  est convaincu que les services de renseignement militaires sont inefficaces et qu’il faut leur substituer des services de renseignement reposant sur des bases totalement nouvelles. Dans un premier temps, avec l’aval de Franco, il s’applique à créer un réseau couvrant la France et l’Afrique du nord. Vicente, qui a eu une brève rencontre avec Sommer en avril 1946, insiste sur l’aide que l’on pourrait trouver auprès de la « colonie » des collaborateurs français réfugiés en Espagne. C’est ainsi qu’il recrute Ludovic « Guido » Guichard,  qui vit désormais  à Madrid, avec son épouse. Mais aussi,  Yves Moynier, alias Magicier, installé à Barcelone avec Anne Mourraille. Sous le couvert d’une activité d’artiste dans un café, elle fournit alors des informations sur la colonie française de Barcelone. Pendant ce temps-là, en France, on s’apprête à juger les membres de la Cagoule, dont quelques-uns  ont opté pour la Résistance.

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Le procès de la Cagoule (1948): ni Anne Mourraille, ni Yves Moynier, ni Ludovic Guichard n’y sont présents.

•  Lors de ce procès de la Cagoule qui se déroule à la fin de 1948, devant la cour d’assises de la Seine, la question de  l’assassinat de Marx Dormoy a été jointe  aux dossiers de l’accusation. Il en a été décidé ainsi, quelques mois plus tôt, alors qu’il avait été initialement prévu d’organiser un procès spécifique : » L’assassinat de Marx Dormoy devait venir cet après-midi  devant la Cour d’assises de la Seine. Anne Mourraille et Yves Moynier, qui placèrent sous le matelas de l’ancien ministre la bombe dont il fut victime (…) ont pu s’enfuir après leur arrestation. ils seraient actuellement en Espagne, peut-on lire dans Le Monde (28 avril 1948). Des instigateurs du crime, l’un, Eugène Deloncle, est mort. L’autre, Antoine Marchi, officier des « Groupes de protection » de  l’ex-maréchal Pétain devait comparaître aujourd’hui, en compagnie d’un certain Roger Mouraille (…). Mais les deux accusés qui avaient été extraits de la prison de la santé, n’ont pas été amenés à l’audience. La cour d’assises, par simple ordonnance du président Chadefaux a en effet décidé de renvoyer l’affaire. Ce renvoi permettra de joindre le dossier à celui de la cagoule« .

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Eugène Deloncle (1890-1944)

• L’assassinat de Marx Dormoy ne sera  donc finalement évoqué que lors de l’audience du  21 octobre, ainsi que  le 8 novembre,  avec  l’audition de Léon Blum. L’ancien président du conseil du Front Populaire, très lié avant guerre à Marx Dormoy, vient  rendre hommage à  sa mémoire: « Un homme qui ignorait le danger » et qui a eu « une fin atroce »: « Quand on est venu m’annoncer (…) l’anéantissement de ce corps  tué par une machine infernale, j’ai été plusieurs jours avant de pouvoir me remettre« , déclare l’ancien dirigeant du Front populaire qui avait fait de Marx Dormoy son secrétaire d’état à la présidence du conseil, dès juin 1936,  puis son ministre de l’Intérieur, après le suicide de Roger Salengro, en novembre 1936. Henri Ribière, qui l’avait côtoyé à la mairie de Montluçon, ainsi que sa sœur, Jeanne Dormoy, ont également fait le déplacement mais cette dernière ne témoignera pas.

Le Centre républicain (Montluçon) © Archives départementales de l'Allier.
Le Centre républicain (Montluçon) © Archives départementales de l’Allier.
Le témoignage de Léon Blum qui rend hommage à Marx Dormoy
Le témoignage de Léon Blum qui rend hommage à Marx Dormoy

• Parmi les protagonistes de cette affaire, seuls sont donc  présents dans le box des accusés Antoine Marchi  et Roger Mouraille. Il  est notamment reproché à ce dernier d’avoir hébergé Yves Moynier, dans  sa propriété, jusqu’à son arrestation. Quant à Antoine Marchi, il proteste avec véhémence de son innocence: « J’attends cette minute depuis quatre ans  pour protester avec toute la force de ma conscience« , lance-t-il au tribunal. Sans contester qu’il ait connu Ludovic Guichard et Yves Moynier, du temps des éphémères Groupes de protection du colonel Groussard, il dresse un réquisitoire particulièrement violent  contre Anne Mourraille, brossant d’elle un portrait au vitriol,  et  contestant les aveux qu’elle a faits au juge: « Comment peut-on accepter les accusations d’une femme  comme Anne Mourraille?, s’écrie-t-il.  Une  prostituée qui se disait « artiste lyrique », une folle qui dialoguait avec les morts,  et qui travailla avec la Gestapo!« . « Folle« , « prostituée », « agent de la Gestapo« , la charge est lourde. Antoine Marchi est outré qu’elle ait pu le mettre en cause, lui « l’homme des Corps francs« . Et de s’expliquer: « J’aurais accepté  d’envoyer cette femme pour placer une bombe  sous le lit d’un homme qui dort? Si je l’avais fait, j’aurais au moins le courage de ma lâcheté! », conclut-il.

Le Centre républicain (Montluçon) 9 novembre 1948
Le Centre républicain (Montluçon) 9 novembre 1948 © Archives Départementales de l’Allier

• En rendant compte de cette 22ème audience, le journal Le Monde (9 novembre 1948) écrit qu’elle «  a été marquée par de tumultueuses protestations de Marchi qui, non seulement affirme de nouveau son innocence, mais rappelle avec véhémence que pendant 33 mois, il n’a pas été interrogé une seule fois. Mis en cause par la seule Annie Mourraille (…), l’accusé se déclare victime d’une erreur judiciaire, avec une indignation si bruyante que le président finit par suspendre l’audience« . Lors du prononcé du verdict, le 28 novembre 1948, il  est purement et simplement acquitté, tandis que Roger Mouraille  écope de  3 ans de prison. En revanche, Yves Moynier, Ludovic Guichard et Anne Mourraille,  toujours en fuite,  sont condamnés à mort par contumace. Pour Anne Mourraille,  c’est la 3ème condamnation à mort prononcée après celles de la cour de justice de Nîmes (30 avril 1946) et de Marseille (25 juillet 1947). Son époux a écopé de la même sentence devant la cour de justice de Nîmes, en même temps qu’elle,  et devant celle de Lille, quelques mois plus tard. Il faut cependant souligner que, lors des procès de l’Épuration, les  cours de justice recouraient fréquemment à la condamnation à mort, dès lors que les accusés étaient en fuite. Toutefois, si Yves Moynier, Annie Mourraille et Ludovic Guichard  avaient été extradés, à la suite de de la demande présentée par le gouvernement français en 1947, la sentence n’aurait pas été exécutoire. Ils auraient fait automatiquement l’objet d’un nouveau procès en leur présence, cette fois-ci.  Le temps passant, il n’est pas du tout certain que la peine de mort aurait été confirmée.

Ludovic Guichard arrêté au Venezuela (1950)
Ludovic « Euchard », en réalité Guichard arrêté au Venezuela (1950) mais jamais  extradé (extrait du journal Le Monde)

• À partir de 1947,  on perd la trace d’Yves Moynier et de son épouse. Selon plusieurs sources,  ils auraient probablement  trouvé refuge au Venezuela en 1947 ou 1948. C’est dans ce même pays que s’était déjà installé, lui aussi en provenance de  l’Espagne franquiste, leur complice Ludovic Guichard  Arrêté en 1950 par la police venezuelienne pour être entré  dans le pays, avec un passeport espagnol, mais sans autorisation officielle, il avait été finalement relâché et il ne sera jamais extradé vers la France, au motif que  « l‘extradition des criminels vers un pays où existe la peine de mort (ce qui était alors le cas de la France) n’est pas appliquée par le Venezuela« . De quoi  étayer l’hypothèse selon laquelle  Anne Mourraille et Yves Moynier aient pu, eux aussi, bénéficier d’un passeport espagnol pour gagner le Venezuela. Il semble  que le couple se soit établi dans les environs de Juangriego, où ils auraient ensuite exploité  un restaurant,  le   Sotavento, à proximité du phare de Porlamar. De l’union entre Yves Moynier et Anne Mourraille seraient nés deux garçons et, peut être, une fille, au tournant des années 1940-1950. Des deux garçons, l’un se serait fixé définitivement au Venezuela, tandis que l’autre aurait fait le choix de revenir s’installer en France.

La région de Sangriego (Venezuela) où le couple aurait trouvé refuge
La région de Sangriego (Venezuela) où le couple aurait trouvé refuge après 1947

• Parmi les exilés de la communauté française que les deux proscrits ont alors fréquentés, figurait le docteur Pierre Bougrat (1889-1962). Celui-ci avait été condamné à mort (peut être à tort) pour meurtre en 1927  mais sa peine avait été commuée en travaux forcés à perpétuité. Ce qui lui avait valu la relégation au bagne de Saint-Laurent du Maroni, d’où il était parvenu à s’évader en août 1928. Il s’était ensuite établi au Venezuela, qui avait refusé son extradition réclamée par les autorités françaises. Des liens d’amitié se sont, semble-t-il, tissés entre le fils Bougrat et l’un des fils Moynier.

•  C’est aussi au Venezuela qu’Anne Mourraille serait décédée en 1984, conditionnel de rigueur. Quant à la date du décès d’Yves Moynier, on l’ignore. Aucune des démarches faites pour en savoir plus auprès des autorités  françaises, espagnoles et venezueliennes , n’a pu aboutir. 

  • Anne Mourraille a  laissé des carnets inédits qui ont été évoqués lors de son procès par contumace devant la cour de justice de Nîmes. Il en a été aussi question lors du procès de la Cagoule en 1948: « Annie Mourraille (…) se serait bien  vantée dans ses “Carnets intimes” d’avoir placé la bombe sous le lit de l’ancien ministre« , écrit André Touret dans la biographie qu’il a consacrée à Marx Dormoy (éditions Créer, 1998). Il ajoute cependant que « en l’absence de l’accusée, en fuite, on aurait fait preuve  à ce sujet d’une certaine discrétion« . En 1998, au moment où André Touret rédigeait la biographie de Marx Dormoy, ces carnets qui pourraient être enfouis dans les archives du Ministère de la justice n’étaient pas communicables. En préparant ses ouvrages sur La Cagoule (1992) et sur  Les cagoulards dans la guerre (2009), Philippe Bourdel ne semble pas non plus y avoir eu accès.

Un dernier « mystère »... En 1956, sous le pseudonyme de Lucien Février qu’avait déjà utilisé sa mère décédée en 1947, était publié par les éditions J. Millas-Martin dans la collection Paragraphes, un petit livre de 47 pages, intitulé  Un éclat de gueule . Préfacée par le docteur Paul Marguet, cette  plaquette tirée à 300 exemplaires seulement comportait une couverture illustrée par Pierre Studer.  L’imprimeur, éditeur, poète José Millas Martin, né en Argentine en 1921 et décédé le 2 décembre 2011,   dirigea plusieurs revues de poésie, dont Paragraphes (1951-1952). Il  édita de nombreux poètes, entre 1945 et 1981, et fut lui-même auteur de recueils de poésie. Il est possible que cet Éclat de gueule soit de la main d’Anne Mourraille, elle-même. La première page d’Éclat de gueule s’ouvre ainsi :

à ceux qui aiment s’inquiéter artificiellement

Un poème

Tout au long

Sur la courbe raide de l’existence

celui de la rue et du rêve.

La préface du Dr Paul Marguet est ainsi rédigée :

Notre voyage à nous est entièrement imaginaire

Voilà sa force

Il ouvre en paragraphes les archives de son souvenir

Il dialogue avec la connaissance vulgaire quotidienne

Il invente des forces contre ceux qui veulent l’asservir,

Il récite sa guerre mais ce n’est pas un évangile de haine

Peut-être, sa vie qui monte nous confie simplement

une tristesse passive, intime d’une joie passive,

en une cristallisation.

Peut-être, il nous égare au bout de la nuit.

  • De la réalité au roman…Dans un de ses romans, Vestiaire de l’enfance, dont l’action se situe à Tanger, Patrick Modiano évoque une station de radio, Radio Mundial, où le personnage principal croise des  « compatriotes qui s’occupent des émissions en langue française (…). Pas un mot de la vie qu’ils  menaient en France, ni des motifs pour lesquels ils sont expatriés. Eux ont gardé apparemment leur vrai nom: Annie Morène (…), Jacques Boyard…. Et pourtant ces speakers et metteurs en ondes français portent sur leurs visages, à l’heure où la fatigue provoque chez eux, un relâchement, les traces d’une faute qu’ils ont commise, dont ils traîneront le poids jusqu’à la fin« … Une phrase qui résume parfaitement la destinée d’Anne Mourraille. Puissent les quelques  jalons posés dans cet article contribuer à compléter sa biographie et à  dissiper  des zones d’ombre qui l’enveloppent encore.

Remerciements:

Les auteurs remercient toutes celles et tous ceux qui ont bien voulu répondre à leurs questions et/ou leur transmettre des informations, en particulier Mme Michèle Halligan qui leur a fourni de nombreux renseignements sur Anne Mourraille et sur l’histoire de  sa famille. Ils remercient également M. Guillaume Bellavoine, journaliste à La Montagne et le groupe de presse Centre-France qui ont ouvert leurs colonnes à leurs recherches, dans l’édition Magazine du dimanche 26 février.

http://www.lamontagne.fr/montlucon/faits-divers/histoire/2017/02/26/anne-mourraille-d-actrice-a-complice-de-lassassinat-de-lancien-maire-de-montlucon_12299082.html

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© La Montagne – Centre France Magazine (Dimanche 26 février 2017)

Pour en savoir plus...

Bibliographie:

  • Philippe Bourdrel : Les cagoulards dans la guerre (éditions Albin Michel, 2009)
  • Philippe Bourdrel : La grande débâcle de la Collaboration (éditions du Cherche Midi, 2011)
  • Charles Chenevier : De la Combe aux Fées à Lurs. Souvenirs et révélations (éditions Flammarion, 1962)
  • Michèle et Jean-Paul Cointet: Dictionnaire historique de la France sous l’Occupation (éditions Tallandier, 2000)
  • Daniel Guérin : La Résistance : Chronique illustrée 1930-1950 (éditions Omnibus, 2010)
  • André Touret : Marx Dormoy (éditions Créer, 1998)
  • Collections de presse départementale (site des archives départementales de l’Allier) et nationale (site de la Bibliothèque nationale : BnF Gallica)
  • The factual list of nazis protected by Spain (contient notamment les interrogatoires d’Hans Sommer). Consultable sur le site: https://archive.org/stream/THEFACTUALLISTOFNAZISPROTECTEDBYSPAIN

Un autre article à consulter sur ce blog:

https://vudubourbonnais.wordpress.com/2016/10/13/deux-universitaires-americaines-se-penchent-sur-lassassinat-de-marx-dormoy/

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