PAGES D’HISTOIRE: HENRI LAVILLE (1915-1958), ENSEIGNANT, ÉCRIVAIN ET JOURNALISTE.

MISE À JOUR : 28 MARS 2018

 

Laurence DEBOWSKI & Jean-Paul PERRIN

contact: allier-infos@sfr.fr

01 Henri Laville

Qui se souvient encore de  Henri Laville ? Derrière  le nom d’une rue sur une plaque  à Cosne-d’Allier et à Commentry ou celui  de la Maison des arts et des sciences à Yzeure, se  cache un “maître d’école” devenu  écrivain, tout en s’étant aventuré brièvement sur le terrain du  journalisme et de  l’édition, après la seconde  guerre mondiale. Le nom d’un auteur bourbonnais emporté par la maladie à seulement 42 ans, aujourd’hui quelque peu oublié, mais qui gagnerait à être redécouvert. Au terme de ce parcours bref, il reste attaché à deux romans publiés par l’éditeur René Julliard :  “Petite Frontière”,  en 1944, et   “Cet âge est sans pitié”, en 1948. Tous les deux s’inspiraient largement de son parcours personnel et de ses expériences d’éducateur. Soixante ans après sa disparition, Vu du Bourbonnais propose de revenir sur sa vie et sur  ses œuvres, dont deux sont restées  inédites. C’est aussi l’occasion de redécouvrir quelques-unes des pages qu’avait consacrées Henri Laville à la ville de Commentry, où il a passé une partie de son enfance.

CORBIGNY Gare du tacot
Corbigny: la gare du Tacot, où travaillait le père d’Henri Laville

◘ 1915 – 1931

LE TEMPS DE L’ENFANCE  ENTRE

COSNE-D’ALLIER ET COMMENTRY

img150• Henri Louis Maurice Laville  est né le 13 Décembre 1915, rue de l’Abattoir,  à Corbigny, dans le département de la Nièvre. Par ses grands-parents paternels, il avait des racines à Commentry, “un pays noir, avec de hautes cheminées, des corons, des crassiers, un pays de forges et de mines”, comme il l’écrira en ouverture de Petite frontière.  Son grand-père, retraité, y avait été mineur,  cherchant souvent à compléter « une pauvre paye de mineur” par des travaux de menuiserie, pour pouvoir élever une famille de quatre enfants.  (1).  Son père, Léon Laville, né en 1881,  est alors employé au  Tacot, le chemin de fer départemental de la Nièvre. Sa mère, Marie-Aline Philipponnet, née en 1889, n’exerce aucune profession. Un milieu modeste mais dans lequel “les ouvriers ont la fierté de leur travail,  les enfants le désir d’apprendre, l’école la volonté d’émanciper”, écrit Jacques Fournil (2).

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Le vieux bourg de Commentry

• En raison de la mauvaise santé de sa mère,  qui a eu la douleur de perdre un premier enfant en bas âge, c’est en Bourbonnais que se déroule en partie la petite enfance d’Henri Laville, confié aux bons soins de  ses grands-parents, à Commentry. Il y fréquente l’école du vieux bourg, jusqu’à l’âge de huit ans. En 1923, il quitte la cité minière pour retrouver ses parents qui habitent désormais à Cosne-d’Allier (l’ancienne Cosne-sur-l’Œil), où ils sont logés par la compagnie qui exploite le Tacot bourbonnais.

Cosne Chemin de fer économique
▲Le Tacot bourbonnais à Cosne-d’Allier, avant 1914 ▼

Cosne ateliers chemins de fer

• Selon Maurice Robin, un de ses camarades d‘enfance cosnois,  (3), la famille Laville menait “l’existence simple et souvent difficile de modestes cadres de la société des chemins de fer économiques qui, pour faire vivre dignement leurs proches, devaient cultiver un petit jardin près de la maison et une terre plus éloignée, élever poules et lapins, voire faire des heures supplémentaires, le soir et le dimanche, chez un parent ou un ami paysan ou artisan (…). Le mauvais état de santé de la maman occasionnait de grosses dépenses”, ajoute-t-il. Le méme témoin se remémorait le père,  Léon Laville “avec son élégante moustache, sa tenue toujours soignée, sa prestance de cadre (qui) tranchait parmi les ouvriers du Tacot”, tandis que son épouse est décrite comme une femme “fragile et délicate (qui) peignait les fleurs et les oiseaux”. Il est vrai que chez les Laville, on cultive la fibre artistique : tandis que Madame peint, Monsieur s’adonne à la musique et il fait partie de  la fanfare locale. Il éveillera d’ailleurs très vite chez le petit Henri le goût pour la musique, avec l’apprentissage du violon. Les Laville et les Robin entretiennent de bonnes relations et, lorsque son travail retient  Léon Laville hors de son domicile cosnois pour plusieurs jours, son épouse qui “avait peur de rester seule  dans sa maison (…) demandait à ma sœur, qui avait alors 17 ou 18 ans,  d’aller coucher chez elle”,  écrit Maurice Robin” (4)

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L’école primaire publique de Cosne-d’Allier, avant 1920

• À Cosne, Henri Laville fréquente l’école primaire communale, une école ardemment laïque, concurrente de “ l’école libre”, à un moment où  “L’école du curé”, installée au bas du bourg, est en train de péricliter. Décrite “de l’avis de tous (comme) une chose misérable pitoyable”, elle perd un  à un “ses derniers  élèves qui se plaignent justement de n’avoir jamais rien appris“. On est dans une époque où “M. le curé ne parle pas de l’école. Le maître ne parle pas de l’église (…). Quand ils se rencontrent dans la rue, ils ne se saluent même pas”.

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© Mémoire du Pays cosnois (2014)

• La comparaison entre  ce nouveau cadre de vie, au cœur du bocage bourbonnais, et l’univers commentryen  est sans appel : “Plus de cheminées fumantes, plus de crassiers, ni de laitiers sous les pas, ni d’eaux noires et puantes. Mais des maisons propres et fleuries, souvent des villas. Des jardins, des jardins partout avec des allées de  sable On est tout au bord des prés verts et la rivière très claire chante là-bas, au carrefour des routes, sous les peupliers”, peut-on lire dans Petite  frontière. Henri Laville se révèle comme un très bon élève : “Avec Henri, écrit son camarade Raymond Devauxnous avons vécu de nombreuses années côte à côte, à l’école primaire, où nous nous disputions la première place, qui nous était parfois ravie par (…) le fils du tailleur qu’il a rebaptisé Robert, dans petite frontière”. (5) Des rivalités qu’Henri Laville avait gardées en mémoire, au point de les évoquer dans son premier roman.

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La rue principale de Cosne-d’Allier

• Lorsqu’il n’est pas sur les bancs de l’école, il s’adonne au violon. Il a pour professeur M. Mathé, qui dirige la fanfare locale et dont les qualités pédagogiques ne semblent pas unanimement appréciées par ses élèves. Pour Henri Laville, élève doué, l’apprentissage musical n’est guère plus qu’une simple formalité: “Souvent, je lui ai demandé de jouer pour moi. Cela se passait au sous sol, je lui demandais de me jouer les quelques airs que je connaissais (Rêve de valse, La veuve joyeuse..) et je lui apportais les premières fois la musique simplifiée pour chant (…).  img151Henri sortait évidemment ses propres partitions et jouait parfois longtemps pour moi”, témoigne Maurice Robin. Il se dit même “émerveillé”, au point d’avoir envisagé lui aussi d’apprendre à jouer du violon.  (6)   Pendant les grandes  vacances scolaires, “pour fuir l’ambiance de (sa) maison (qui) était triste et pesante“, Maurice Robin suit Henri Laville, dans des escapades, à la découverte de la campagne environnante et des rives de l’Aumance. L’occasion pour lui “d’apprendre à regarder et à admirer la nature”, mais aussi “d’apprendre à dessiner des arbres”, un autre talent artistique de son camarade. Hormis Commentry et Cosne-d’Allier, Henri Laville peut aussi profiter de quelques séjours chez ses grands parents dans la Nièvre, “une contrée merveilleuse, le pays de tous les enchantements”, à l’occasion des grandes vacances. Des puits de mines jusqu’aux rives de la Loire, le trajet par le tacot, puis par l’express demande presque une journée et il  prend alors des allures d’expédition. Le fait d’appartenir à la fanfare cosnoise lui permet aussi de voyager plus loin que la Nièvre, lorsque celle-ci participe à des concours musicaux. C’est ainsi qu’il peut découvrir le port de Boulogne et la mer.

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La fanfare de Cosne, à la fin des années 1940

• En 1928,  Henri Laville passe pour  “un très bon élève pour (son) maître, un bon petit garçon pour (ses) parents, un bon chrétien pour M. le curé”, écrira-t-il dans Petite frontière, à propos de Jacques, dans la peau duquel il s’est glissé. Il est en classe de cours supérieur,  l’ultime étape de l’école primaire, où l’on prépare le certificat d’études. C’est pour lui, en même temps que  la fin de la scolarité obligatoire à Cosne-d’Allier, l’heure des choix : l’entrée dans la vie active ou la poursuite des études ? Une question cruciale pour une famille modeste et un choix difficile qu’il évoque dans Petite frontière : “ Que faire après le cours supérieur ? Évidemment, il n’est pas question de te mettre au lycée. Tu penses ! Il y a bien l’école primaire supérieure à Moulins, mais que de frais pour la bourse de papa. Non, vois-tu, la seule chose que l’on puisse faire, c’est de t’envoyer à Commentry, au cours complémentaire, si toutefois les grands parents veulent bien te prendre”.

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Le cœur de Commentry, avec les cheminées d’usines toutes proches

• Ce sera donc le Cours Complémentaire de Commentry (7). Grâce au Tacot, il pourra revenir régulièrement à Cosne-d’Allier, après avoir emprunté  l’avenue qui porte aujourd’hui son nom et la route de Moulins, pour rejoindre la maison paternelle. Cette année, c’est aussi celle de la préparation du concours des bourses qu’il vient passer à Montluçon: “ Partir pour deux jours! À Montluçon, une si grande ville que tu n’as jamais vue!  Et cette fois, c’est un concours! Et le maître ne vient pas!”, écrit-il dans Petite frontière.  Là encore, il réussit brillamment.

◘ 1931 – 1934

ÉLÈVE – MAÎTRE À L’ÉCOLE NORMALE

D’INSTITUTEURS DE MOULINS

• En 1931, à quinze ans et demi, Henri Laville est admis par concours à l’Ecole Normale d’instituteurs de Moulins, en même temps que  deux de ses camarades du cours complémentaire. Une centaine de candidats, dont certains venus des départements voisins, ont tenté leur chance, pour seulement une vingtaine de places à pourvoirUn succès et le couronnement de longues années studieuses qui sont toutefois assombris, à l’automne 1932,  par la disparition de sa mère, dont la santé était devenue de plus  en plus  précaire. img152Dans Petite Frontière, il évoque cette épreuve particulièrement douloureuse: “Ce fut vers la fin de septembre qu’elle dut s’aliter. Elle était allée au bout de son courage (…). Il y eut une sorte de jaunisse, puis tout se compliqua.(…). Son pauvre corps s’épuisait en vain contre un ennemi insaisissable qui l’attaquait chaque jour, à une place différente. Les rares répits n’étaient que des ruses cruelles”. À la clinique de Moulins, près de la gare,  où on l’a finalement transportée, l’opération se révèle impossible. La veille de son décès, lorsque Henri Laville la voit pour la dernière fois, “ C’est un cauchemar (…). Ce n’est plus elle. Le cri de la moribonde envahit la chambre”. Le lendemain, c’est le directeur de l’école normale qui viendra l’avertir de sa mort: “Mon pauvre vieux, il va vous falloir du courage”. Par le tacot, son cercueil est  transporté jusqu’à Cosne-d’Allier, lieu de l’inhumation.

• Après un court séjour à Commentry, Léon Laville décide de venir  s’installer à Moulins, “derrière la gare, au bout d’une rue sans bruit, près du grand parc de Bellevue, que domine la haute silhouette d’un collège de jésuites abandonné”. Un changement de lieu qui ne signifie pas pour autant la fin de la solitude. Face à son père, qui “ s’effrayait de se retrouver seul, sa journée de travail finie, au milieu de tant d’objets chargés du souvenir de la morte”, Henri Laville a pu obtenir du directeur de l’école normale la permission de quitter l’école, chaque soir, pour retrouver son père. Ce dernier “anxieux du moindre retard” a fini par “ s’accrocher à lui comme un naufragé”. Dans cette maison où “la chaleur est fausse, où le silence est un abîme, où tout semble attendre désespérément celle qui ne viendra jamais”, il n’a qu’une hâte: rejoindre au plus vite l’école normale pour y “entendre remuer la vie”. Avec la préparation des examens et du premier stage à l’école annexe,  ces va et vient quotidiens entre l’école normale et la maison paternelle le mettent à rude épreuve.

• Dix-sept mois après  son veuvage,  Léon Laville,  se remarie avec Marguerite Chartier, elle aussi veuve depuis sept ans, mais sans enfant, après avoir connu ”de cruelles épreuves” .  Ils se sont rencontrés chez des amis communs. Là encore, à travers Jacques, dans Petite frontière, Henri Laville livre ses états d’âme, l’étonnement initial  se muant en incompréhension. Au départ, il exclut qu’il puisse s’agir d’un mariage d’amour, “ni l’un ni l’autre ne songeant à oublier leur passé. Mais bien plutôt à se porter secours, à s’aider mutuellement”. Mais la proximité entre veuvage et remariage finit par le hanter: “Dix-sept mois! Après vingt ans de mariage. Alors, ce n’était donc pas vrai. La pauvre maman, il ne l’avait donc pas aimée comme il le disait? Car, enfin, s’il la regrettait tant que cela, pouvait-il avoir besoin d’une autre pour la pleurer?(…). Et comment donc oserait-il en parler désormais?” . Le mariage aura lieu chez les parents de sa future belle-mère, aux portes de Moulins.

•  Sur ses trois années d’études moulinoises, au delà de la description qu’il en a faite dans Petite frontière, on dispose de plusieurs témoignages : “C’est à Moulins, écrit Marcel Bonin (8), que l’adolescent sensible est devenu un homme. C’est là qu’il a noué de solides amitiés, entre autre celle qui le lia pour toujours à (…) Jean-Charles Varennes qui n’avait alors qu’un prénom. C’est là qu’est née sa vocation littéraire“. Cependant, de ce passage par la “Norm”, Henri Laville ne semble pas avoir conservé que de bons souvenirs : “Jamais, à cette époque, Laville n’attaqua devant moi son école, ni ses anciens maîtres, ni ses condisciples. Comme beaucoup d’autres, se rappelait Marcel Bonin,  je fus grandement surpris quand je lus les chapitres vengeurs de Petite Frontière”. Jean-Charles Varennes (9) le décrit comme un garçon  qui était “curieux de tout ce qui est la vie, de tout ce qui est la culture (…). Comme Alain-Fournier, il semblait fait pour raconter des histoires et pour qu’il lui en arrive“.

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L’école normale d’instituteurs, à Moulins, vers 1920-1930

•  L’image que donne Henri Laville de sa formation d’élève maître de l’école normale, dans Petite Frontière, n’est pas toujours des plus élogieuses pour l’institution. En rendant compte de Cet âge est sans pitié, son second roman, Jean Georges-Julien était revenu sur cet épisode. Dans le Centre républicain (20-21 juin 1948), il écrivait : “ Henri Laville s’était signalé déjà dans les lettres françaises par un roman, “Petite frontière” qui par la fraîcheur de ses évocations d’enfance et l’étude curieusement poussée d’une adolescence tourmentée avait connu un réel succès. La présentation fort pittoresque  du milieu normalien moulinois, car Henri Laville est instituteur et a connu  la “Norm” de Moulins, celle aussi de Varzy en Nivernais (…)  constituait d’ailleurs pour la “clientèle de province” un régal qu’on apprécia sans doute plus à Paris, mais qui fit distinguer notre Bourbonnais comme une tête hors-série”.

img153• Il est vrai qu’au fil des pages de Petite frontière, il brosse quelques portraits pittoresques de ses maîtres, en commençant par le professeur de mathématique, “le Chinouk” qui a perdu un bras à la guerre. C’est “un homme foncièrement méchant”, avec Ses “tyrannies de prof”, “ses façons d’espion à l’affût de la colle, toujours longeant les murs et surgissant à l’improviste”. “Ses colères, ses jérémiades,  ses fausses grâces de Tartuffe” sont autant d’éléments retenus à charge. Le professeur d’histoire et de lettres, en première année, est un peu  moins à son désavantage: “ Voix sévère, œil sévère (…), tête de vieux juge incorruptible”, il se fait régulièrement le chantre du Bourbonnais “symbole de l’unité nationale”Le professeur de sciences, dans son antre de la salle des manipulations, a certes des allures “d’alchimiste du moyen-âge, au milieu de ses flacons et de ses éprouvettes”, mais l’homme est “brave, avec son franc-parler rabelaisien” et c’est surtout “un puits de sciences”. Comparé à lui, le professeur d’anglais, “est toute mesure et pondération (…), toujours à la recherche d’une solution moyenne (…). Concilier, voila son grand tourment”. Lui aussi n’en reste pas moins, sous la plume d’Henri Laville, un homme de grand savoir. Quelques mois après son arrivée, le jeune normalien  est devenu expert ès imitation des travers de ses professeurs: il épingle  “l’inénarrable  prof de gym”, avec “ses cours sertis de phrases ahurissantes”, « le professeur d’agriculture qui “balançait sa phrase avec son ventre”, mais aussi “ le gros Chaput”, le professeur de travail manuel, “jamais visible, qui surgissait toujours par miracle au moment où la menuiserie prenait d’assaut le cartonnage”. On imagine la réaction des intéressés, dix ans plus tard,  en découvrant cette galerie de portraits, s’ils ont jamais lu le roman d’Henri Laville…

• Aux heures passées entre les murs de l’école, viennent s’ajouter tous les samedis celles passées entre les murs de la caserne du quartier Villars pour y effectuer la P.M.S ou préparation militaire supérieure. Si elle n’est pas obligatoire, la plupart des élèves-maîtres la suivent, davantage par opportunisme que par vocation:“ On savait qu’à quatre heures on pourrait s’enfermer chez Dufour, en haut de la rue d’Allier. On y boirait du vin blanc (…) en mangeant les gâteaux de la pâtisserie d’en face, ou bien on courrait les libraires, en attendant de regagner l’étude”, écrit-il dans Petite frontière.  Entre les “Bleus” et les anciens, s’il existe bien des règles et des traditions à respecter, le sport ou la musique, pratiqués lors des heures de temps libre, contribuent à faire tomber les barrières. Henri Laville, quasi-virtuose du violon, se voit souvent sollicité: “Il ne pouvait pas refuser. Quand il était bien lancé dans l’Aria de Bach ou le Rondino de Kreisler, les portes s’ouvraient en coup de vent et toute une troupe profane envahissait la salle”, fait-il écrire à Jacques, dans Nouvelle frontière. Entre l’orchestre de l‘Université populaire qui puise dans les rangs des normaliens pour ses répétitions, et les auditions des Amis de la musique, la vie musicale prend pour Henri Laville une toute autre saveur  que celle de Cosne. D’ailleurs, les répétitions de la fanfare cosnoise et les concerts de quartiers lui sont de plus en plus pesants. Il s’y plie, certes, “mais c’est bien pour faire plaisir au père« : “Leurs pas redoublés, toujours les mêmes, leurs ouvertures, leurs fantaisies, ils ont la prétention d’appeler cela de la musique! Ici, on vous juche sur une estrade (…) bâtie sur des tonneaux: là on vous parque entre des cordes, devant un bistrot, à un coin de rue”.

img154• Autre portrait sur lequel s’attarde le jeune normalien, celui du nouveau directeur, M. Aubertin dans le roman et M. Raffichard dans la réalité: “Levé dès six heures du matin”, tout juste arrivé de ses Ardennes, “il porte dans sa chair, pour la vie, le cruel souvenir de la guerre: il traîne une jambe raide (…). Il entre dans cette école comme dans un combat, décidé à le mener jusqu’au bout: le combat contre l’apathie des Bourbonnais. Dès son premier entretien, il a parlé le langage énergique et direct d’un chef qui s’adresse  à des hommes plutôt qu’à des élèves: du travail, de l’endurance, de la dignité dans la conduite”. Capable de  “violentes colères devant le laisser-aller de tel ou tel élève”, de “tempêtes soudaines dont tout son être est ébranlé”, il laisse entrevoir au fil du temps “ une nature sensible, prête à l’indulgence, à la générosité, soucieuse de justice”.  Il a surtout une fille, “blonde et rieuse”, baptisée Claire dans le roman, qui partage la passion du jeune normalien pour le violon. Au bout de quelques semaines, les liens entre eux vont se resserrer, faisant de Jacques Ferrières/Henri Laville  un proche des Aubertin/Raffichard, au point de partager leurs vacances dans le sud de la France, à la découverte de Collioure. La passion qu’éprouvent Jacques et Claire dans Petite frontière nourrit d’ailleurs de nombreuses pages du roman,   transposition fidèle de celle qu’a éprouvée Henri Laville pour la demoiselle Raffichard.

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Quand les normaliens expérimentent la radio…Henri Laville joue du violon

•  Jacques Fournil, qui a été élève de cette même école, mais  à la fin des années 1960,  observe que “l’essentiel du livre décrit sa vie à l’école normale de Moulins, ses amours adolescentes avec la fille du directeur d’alors, son éveil à la réflexion politique. Récit intéressant pour l’élève que je fus 38 ans après lui dans une école normale où rien n’avait encore changé”. (10) Pourtant, on peut  parfois y pratiquer quelques expériences novatrices. Une photographie datant de 1933 montre  un groupe d’élèves maîtres de troisième année, parmi lesquels figure Henri Laville. Ils se livrent à une expérience de radiodiffusion, en émettant sur la ville de Moulins. Les heureux propriétaires d’un poste de T.S.F., pour peu qu’ils aient été à l’écoute ce jour-là, auront donc pu entendre Henri Laville interpréter ses airs favoris  au violon, l’instrument dans lequel il excelle.

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• Autre témoignage sur ces trois années de formation, celui de son condisciple Raymond Devaux: “ À l’école normale, il potassait en vue de préparer sa quatrième année (…). Son esprit tourmenté le confinait dans d’interminables réflexions, alors que je ne songeais qu’à mordre la vie à pleines dents. En somme, c’était un romantique égaré au XXè siècle” (11). C’est aussi à l’école normale qu’Henri Laville connaît ses premiers émois amoureux, en la personne de la fille du directeur : “ Le récit de ses amours avec la demoiselle Raffichard”, qu’il campera sous le nom d’Aubertin dans Petite Frontière, est selon le même témoin, une “belle illustration” de ce romantisme. Une passion qui semble être restée assez discrète : “Je crois qu’aucun normalien n’en a jamais soupçonné l’intensité, bien que chacun s’en doutât”. 

• Fort de ses talents musicaux, Henri Laville participe dès son entrée à l’école normale à la constitution d’un orchestre symphonique qui accompagne des conférences données à l’université populaire et se produit parfois sur la scène du théâtre de Moulins. Il parvient même à  convaincre Raymond Devaux qui, lui aussi, a pris quelques cours de violon, de rejoindre l’orchestre : “J’avais beau arguer de ma nullité, il fallut que je cède…pour faire nombre”. (12) En 1934, pour marquer la fin de leur cycle d’études et de formation, les normaliens organisent un voyage de promotion qui les conduit à la découverte du sud de l’Italie. L’année suivante, alors qu’ils ont commencé à enseigner, Henri Laville et Raymond Devaux répondront à l’invitation  des normaliens clermontois. Cette fois-ci, ce sera pour un périple dans le nord de l’Italie. (13).    

• Dans Petite frontière, il consacre  un long passage à ces deux voyages qu’il a fondus en un seul, pour les besoins du roman “Ce voyage de fin d’études, on l’avait bien gagné, pendant trois ans, à force de cotisations, de fêtes, de tombolas. Et Dieu merci, on s’était assez disputé, cartes en mains, avant de s’entendre sur le meilleur emploi des ressources. Donc, on irait en Italie”. Il parle tantôt de “miracle”, tantôt de “cadeau du ciel” quand il ne s’agit pas d’une “orgie de beautés”: “D’église en église, de musée en musée, sans un instant de répit, on s’engorgeait la mémoire (…). On ne voyait que l’étonnant, le grandiose, le majestueux, le splendide, l’irréel, le féerique, l’incomparable, le génial, le glorieux”…La cathédrale de Milan, les îles Borromées, les palais vénitiens, après les galeries florentines, Saint-Pierre-de-Rome et la chapelle Sixtine, Naples et les ruines de Pompéi sont autant de lieux remarquables qui émaillent ces deux voyages: “On n’avait plus de mots pour s’exclamer. Les yeux ne savaient plus s’éblouir. On demandait grâce”, fait-il dire à Jacques, son “double”, dans Petite frontière.

◘ 1934 – 1939

ÉTUDIANT À  LA SORBONNE

ET PION DANS UN ORPHELINAT À VITRY :

UNE EXPÉRIENCE MARQUANTE

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Un bref passage par l’école de Vendat, son premier poste

• Au terme de ces trois années de formation, Henri Laville n’aspire pas  à faire carrière, toute sa vie,  dans une petite école communale du Bourbonnais. Il veut  donc préparer le concours de 4ème année, la voie réservée aux normaliens les plus méritants, qui leur permet ensuite de se préparer au concours de l’école normale supérieure de Saint-Cloud. Celle de la rue d’Ulm reste la  chasse gardée des élèves issus de la filière “noble” des lycées. S’il est reçu, il pourra ensuite prétendre à enseigner dans les écoles normales et, qui sait, peut-être même  devenir directeur de l’une d’entre elles, voire se retrouver un jour inspecteur d’académie.

• Dans Petite Frontière, par la voix de Jacques, il explique ce qu’est alors son état d’esprit: “Non, il ne se voyait pas instituteur comme les autres (…). Étudiant à Lyon, à Versailles, peut-être”. Dans un parcours scolaire jusqu’à présent sans faute, ce sera son premier échec et, même si le directeur de l’école normale tente de le raisonner et de le réconforter, l’invitant même à récidiver l’année suivante, le coup est rude: “La gorge crispée, il retint ses larmes. C’était la première fois qu’il échouait. Quoi qu’il pût dire pour se justifier, la déception des vieux gardait l’accent du déshonneur », fait-il écrire à Jacques dans Petite frontière. Henri Laville avait-il réellement les capacités pour réussir à ce concours réputé difficile? Très certainement. S’y était-il préparé avec toute l’ardeur et tout l’investissement nécessaires? C’est un peu moins sûr. D’ailleurs, par Jacques interposé, il le reconnaît:  “Il ne pouvait pas y avoir de miracle, il savait bien que pendant trois mois, il avait endormi sa raison pour laisser courir ses rêves”…

• Il lui faut donc se faire à l’idée que, dès la rentrée d’Octobre, il ne sera pas étudiant mais qu’il devra enseigner à des élèves d’entre 6 et 13 ans, probablement  dans une de ces petites écoles de campagne. dont foisonne le Bourbonnais des années 1930. Jacques, son héros parle dans Petite frontière d’une “impression de déchéance: “Jour après jour,  il lui faudrait s’enliser, s’épuiser dans les routines d’une vie sans éclats. Et d’ailleurs, à quoi serait-il bon au juste? (…). S’était-il vraiment préparé au métier, lui qui pendant trois ans avait vécu avec l’idée préconçue qu’il ne l’exercerait pas (…). Comment s’y prendrait-il, livré à lui même, de but en blanc, dans une école inconnue?” .Des interrogations et des doutes auxquels sa lettre de nomination vient mettre rapidement un terme.

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Une halte de chemin de fer en pleine campagne

• Henri Laville est nommé en octobre 1934 à son tout premier poste d’instituteur: il est “chargé d’école”, selon la terminologie officielle,  dans la petite école rurale de Vendat, à quelques kilomètres de Vichy. Un nom qu’il transformera en Manzat pour les besoins de Petite Frontière: “Un point minuscule, à dix kilomètres de Vichy. 700 habitants. Pourquoi l’envoyait-on si loin, dans un trou pareil. Décidément, tout s’acharnait à rabaisser ses rêves”. C’est sous une pluie battante qu’il  y arrive, en empruntant un omnibus qui le dépose, faute de gare, en pleins champs. Il peut ensuite rallier le bourg, après avoir gravi le flanc d’une colline. Quelques maisons autour d’une place,  une église sans clocher, un bourg informe, désespérément triste et sale sous la pluie…

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Le chemin entre la gare et le bourg de Vendat

• On comprend, à travers l’image qu’il donne du bourg de Manzat, alias Vendat, qu’il aura du mal à s’y fixer pour longtemps… Pas autant que le directeur qui l’accueille et qui s’y est enraciné (enlisé?) depuis vingt ans. Malgré une salle de classe fraîchement refaite, qui contraste avec celle du directeur, avec ses murs bas et décrépits le poste ne l’enchante guère. Faute de pouvoir faire autrement,  il y assumera sa mission pendant deux trimestres, jusqu’aux vacances de Pâques, découvrant les joies et les difficultés du métier.   Toujours convaincu que le professorat correspond mieux à sa vocation, il compte bien préparer à nouveau le concours  et, pour cela, il a sollicité un poste de surveillant dans une école normale: “Tout de suite, je quittai mon premier poste pour vivre ma vie. Je m’étais mis en tête de préparer le professorat de Lettres”, confiera-t-il à Léo Martinez, en 1948 (14) .

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L’école normale d’instituteurs de Varzy (Nièvre)

• À la veille des vacances de Pâques, il reçoit un courrier en provenance de l‘école normale d’instituteurs de la Nièvre, l’informant qu’un poste de surveillant vient de se libérer et que sa réponse était urgente:“ Il dut s’asseoir, poser une main sur sa poitrine, tant son cœur cognait. Il ne voyait plus la classe. les gosses s’agitaient, bavardaient, des règles tombaient. Il n’entendait rien. Il relisait sa lettre. Il n’y pouvait croire”, écrit-il dans Petite frontière, à propos de son héros Jacques. Après avoir sollicité auprès de l’administration un congé pour “convenance personnelle”, il   se retrouve donc, pour le reste de l’année scolaire, surveillant à l’école normale d’instituteurs de Nevers. Installée à Varzy,  elle a formé des générations de maîtres d’école entre  1861 et 1941.

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De l’école normale…à la Sorbonne

•  Là encore, ce n’est qu’une brève étape sur le chemin qui va le conduire à Paris, où il  arrive à l’automne, après avoir renouvelé sa demande de congé. S’il a retrouvé sa liberté, il a perdu la sécurité matérielle que lui assurait le métier d’instituteur. Pour pouvoir s’inscrire à La Sorbonne et subvenir aux dépenses liées à ses études, il ne peut compter sur une quelconque aide  paternelle. Il se retrouve donc à nouveau contraint d’occuper un poste de surveillant, mais dans un “établissement spécialisé pour enfants difficiles”, à Vitry-sur-Seine, en région parisienne (15) :“Je me suis fait pion (…) dans un orphelinat de la banlieue parisienne, une boîte odieuse, où j’ai si bien usé mes nerfs qu’il m’a fallu planter là mes étude et mes ambitions”, expliquera-t-il à Léo Martinez.

• Selon lui, cet établissement relevait pourtant, au départ, d’une “oeuvre philanthropique, très généreuse d’intentions, très riche de possibilités, un internat fort moderne, réservé aux gosses déshérités de la banlieue parisienne, pour la plupart issus de foyers alcooliques”. Dans ces conditions, comment expliquer le climat de violence extrême qui s’y est vite installé? C’est du côté des méthodes utilisées qu’il faut chercher les causes de l’échec: ” Entre ces murs régnaient des méthodes de surveillance imbéciles, une discipline bêtement militaire qui, elles, relevaient vraiment des prisons d’enfants, de bagnes, le mot n’est pas trop fort. Si bien qu’au lieu de sauver des gosses, on favorisait leurs mauvais instincts. Tout le drame était dans cette opposition entre les apparences et la réalité inavouée, inavouable, toujours étouffée pour des raisons politiques”, déclarait-il sur les ondes de Clermont-Auvergne  en 1948.

VITRY OERPHELINAT Façade
Vitry-sur-Seine: l’orphelinat dans lequel Henri Laville est pion

 • Sur cette période particulièrement éprouvante de son existence, outre “ Cet âge est sans pitié”, le roman qu’il en tirera dix ans plus tard, on peut s’appuyer sur le témoignage de Marcel Bonin (16) : “ De Moulins, Henri monta à Paris, la vaste ville où il a vécu si pleinement, si rapidement, si dangereusement. Paris, un moment lumineux de son existence, avec d’autres amis, d’autres occupations et des cours intermittents en Sorbonne. Je me souviens très bien de l’évocation précise et dramatique de son séjour comme surveillant dans ce bagne d’enfants qu’il décrira  dans son chef d’œuvre,“Cet âge est sans pitié”. La vie des pions, bien artificielle et bien peu normale dans un établissement ordinaire, prenait dans l’institution charitable une dimension nouvelle,  oppressante. L’atmosphère trouble de la boîte, les punitions et les coups, la détresse des gosses, le dégoût des adolescents, Laville a vécu tout cela et il en a souffert. Bien des pages de son ouvrage relatent des incidents vécus”.

• De son côté, Jean Georges-Julien écrit dans Le Centre républicain : “L’action (de Cet âge est sans pitié…) se situe (…) sur deux ou trois plans. L’un présente un  “un bagne d’enfants” : des gosses déshérités, tarés (sic) que théoriquement on veut transformer, dans cet orphelinat départemental en êtres sains, alors que l’on constate malheureusement, quand l’instinct grégaire s’en mêle, que les vices s’implantent et croissent beaucoup plus rapidement que les bonnes habitudes.(17)

VITRY Orphelinat de vaugirard
Une vue des dortoirs de l’orphelinat de Vitry-sur-Seine

• Le constat révèle, certes,  un vocabulaire connoté, mais il a le mérite de restituer dans toute sa brutalité le comportement de ces enfants et adolescents à la dérive, auxquels Henri Laville qui n’a guère plus de vingt ans, se trouve alors confronté. Si encore la fonction occupée l’était par vocation…“Un autre (plan) situe le milieu des pions, surveillants d’internats, d’ambitions et de tempéraments différents qui voient dans le singulier métier qu’ils font, soit un exutoire au besoin de dominer, de mater les caprices comme les corps rebelles, soit un moyen passager d’assurer sa vie matérielle tout en poursuivant des études qui assureront l’indépendance, telle qu’on l’imagine à 20 ou 22 ans”, poursuit Jean Georges-Julien, lui-même instituteur.

Henri Laville, pion par nécessité, qui ne ressent aucun  attrait pour le rôle de garde- chiourme,  se range évidemment dans cette seconde  catégorie. À la variété des enfantsqui ne sont pas tous taillés sur le même modèle (les plus crapules de ces jeunes dévoyés ont des fiertés de futurs hommes du milieu)”, répond celle des pions que côtoie Henri Laville : “Les pions diffèrent aussi  et tout en se jalousant, ils méprisent unanimement leur directeur et son “sous verge”, le surveillant général, deux hommes  “qui ne veulent pas d’histoires”, propos de tous les instants qui résument en quelques mots  leur redoutable hypocrisie”. Bref, comme le note Jean Georges-Julien, “il n’est pas que les gosses à souffrir dans cette atmosphère de contrainte, de lâcheté physique et morale. Peur des coups chez les enfants, crainte des rebellions enfantines chez les pions, peur des responsabilités chez les chefs, à qui seuls profite en réalité  l’exploitation de l’orphelinat. Que de misères !”

01 Henri Laville
Henri Laville à la fin des années 1930

•  Marcel Bonin, considère, sans le moindre  doute possible, que cette épreuve parisienne aura été un moment particulièrement pénible, dont Henri Laville n’a pas pu  ressortir indemne :“ Cet être doux avait horreur de la violence, cet artiste soucieux de perfection n’était pas adapté aux nécessités de la vie estudiantine. La fatigue et les privations, quelques excès aussi peut-être, eurent raison de sa santé”. Commence alors pour lui une brève période de dépression, pendant laquelle Marcel Bonin croit percevoir un étrange moment de dédoublement de sa personnalité : “ Pendant sa maladie, il eut l’occasion de constater sur lui un curieux phénomène. Il lui semblait parfois assister, observateur lucide, à ses propres actions, à ses propres démarches, comme s’il se fût agi d’un autre. C’était son dédoublement, mi-gouailleur, mi-sérieux. Il en a décrit bien des fois les symptômes (…) analysant ce phénomène qui l’avait inquiété et surpris. Aux mirages parisiens, il me semblait qu’il avait laissé, sinon sa santé, du moins une partie de son équilibre”, n’hésite pas à écrire Marcel Bonin (18).

◘ 1939

RETOUR À L’ÉCOLE, EN BOURBONNAIS

• De retour en Bourbonnais après cet épisode sombre, Henri Laville doit renouer avec l’enseignement actif, redevenant “un homme bien normal” et redécouvrant le calme d’une classe perdue dans la campagne bourbonnaise.  À l’automne 1939, alors que la guerre et la mobilisation ont, comme en 1914,  sérieusement dégarni les rangs des maîtres d’écoles, au point qu’il a fallu parfois rappeler des maîtres retraités,  il est nommé directeur à l’école primaire de Beaulon. Sur les bords de l’Engièvre, il fait la connaissance de Marcel Bonin, jeune instituteur en poste depuis 1938, qui l’assistera pendant quelques semaines, en tant que directeur adjoint. Les deux hommes ne sont pas totalement des étrangers l’un pour l’autre car, à l’école normale de Moulins, le frère aîné de Marcel Bonin, a été un des condisciples d’Henri Laville et de Jean-Charles Varennes :“ Il nous arriva un beau matin, mince et élégant, un sourire ironique aux lèvres, cachant sous un chapeau une calvitie naissante.Tout de suite, je fus frappé par son regard profond et lointain à la fois, celui d’un homme qui poursuit, au delà du réel, un rêve inconnu(19).

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1939: Directeur de l’école primaire de Beaulon

• Pour brève qu’elle ait été, cette première rencontre suffit à faire naître entre les deux hommes une “amitié fraternelle”. Face à un  jeune directeur adjoint, inquiet du sort de son frère qui vient d’être blessé, Henri Laville “avec beaucoup de tact ” cherche à le rassurer et à lui rendre espoir. Au cours des récréations, ou à la table de l’hôtel du Cheval blanc où ils prennent souvent pension, les discussions vont bon train : “Conversation plus que discussion, et plus que dialogue, monologue à haute voix que suspendaient sans l’interrompre les nécessités du métier et l’indispensable sommeil ,  précise Marcel Bonin. Aucune allusion aux malheurs du temps, aux communiqués de guerre, mais une grande chanson qui (…) transportait ailleurs, dans l’espace et dans le temps”. Au fil de ces moments de complicité, Henri Laville  révèle  ses talents de merveilleux conteur, sachant toujours “mettre dans sa conversation le ton juste et le mouvement de la vie”.

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L’hôtel du Cheval blanc (à droite), à Beaulon

• Ses talents, il sait aussi en faire profiter ses élèves, en “bon maître cultivé et dynamique (qui) aimait son métier”. Il faut dire que ces derniers le lui rendent bien : “Quand il lisait ou quand il disait, ils se régalaient. Son enseignement était bien souvent original”. Sa lecture et sa relecture, dignes d’un comédien professionnel, ainsi que ses méthodes novatrices pour faire apprendre à ses élèves les récitations, se révèlent aussi attrayantes et efficaces que bien peu orthodoxes mais “c’était vivant et personnel”, constate Marcel Bonin.

• De son poste de directeur de l’école de Beaulon, Henri Laville a laissé à son adjoint l’image d’un “charmant directeur qui n’aimait guère les paperasses, lui qui pour d’autres usages a barbouillé tant de papier“. S’il se hasarde à donner quelques conseils toujours utiles, il ne cherche pas pour autant “à noyer ses adjoints sous un flot de conseils et de recommandations”. Finalement, plus qu’un supérieur hiérarchique, qui abuserait de son autorité,  il apparaît davantage  comme un grand camarade, “toujours prêt à nous faciliter la tâche et à nous tirer l’épine du pied quand nous nous étions montrés maladroits ou malheureux”, se remémorait Marcel Bonin, trente ans plus tard (20).

◘ 1940 – 1944

PETITE FRONTIÈRE

OU LA NAISSANCE D’UN ÉCRIVAIN

• Après ces quelques mois passés à Beaulon,  la paix étant revenue suite à la signature de l’armistice en juin 1940,  Henri Laville est nommé instituteur à Saint-Yorre (21). C’est là qu’il prend goût à l’écriture :“ Depuis longtemps, je rêvais de faire des livres. Je sentais cela comme une nécessité profonde, à laquelle, tôt ou tard, il faudrait que j’obéisse. Fin 40, alors qu’échappé par miracle à la captivité, j’avais repris mon métier d’instituteur à Saint-Yorre, je me suis mis à écrire des nouvelles, histoire de me faire la main. C’est de l’une d’elles qu’est sorti mon premier livre. Un jour d’hiver, je traverse pour la première fois la ligne de démarcation. J’allais voir ma famille à Moulins. À mon retour, l’âme bouleversée, j’écris une dizaine de pages qui me délivrent de ma révolte impuissante”, expliquera-t-il  au micro de Radio Auvergne, en 1948. Lucide, il reconnaît toutefois que “c’était impubliable, à cause de la violence de ton”. (22)

René Julliard
René Julliard

• C’est de cette ébauche que va naître son premier roman   Petite Frontière, dont la rédaction commencée en  février 1941, à Saint-Yorre,  ne sera  achevée qu’en septembre 1943, à Moulins , avant la publication en 1944, dans la collection Sequana. Une collection créée avant guerre à Paris  par les éditions Julliard, qui se sont repliées à Vichy.  Henri Laville explique avoir rencontré en 1941, “dans un café de la capitale provisoire”, Frédéric Lefèvre, l’auteur de “Une heure avec…” qui était aussi  le rédacteur en chef des Nouvelles Littéraires, revue influente dans le monde de la littérature. C’est ce dernier qui devait le mettre  en relation avec René Julliard: “Il lit mon texte : l’accent de sincérité le touche si fort qu’il m’embrasse. Cette nouvelle n’est selon lui que le préambule d’un livre dans lequel j’apporterai, en pleine liberté, le témoignage de ma génération. Un témoignage indispensable, d’autant que les officiels, à cette époque, ne craignaient pas de nous rendre, nous les instituteurs, responsables de la défaite. Nous étions dénoncés, jeunes et vieux, sans la moindre discrimination. Je brûlais de prendre notre défense, de montrer comment ces fils du peuple, ces enfants de la victoire (…) avaient grandi entre les deux guerres, quelles influences ils avaient subies, jusqu’au jour où on devait les jeter avec des fusils contre des tanks”. Reconnaissant qu’il manquait de confiance en ses forces, il ajoute que c’est Frédéric Lefèvre qui la lui a redonnée en y ajoutant « cette règle d’or qui devrait être celle de tous les écrivains :“Dire ce qu’on a à dire, tout ce qu’on a à dire, rien que ce qu’on a à dire”…

LAVILLE LITTERATURE n° 1 1943• René Julliard, suivant l’avis de Frédéric Lefèvre,  accepte en toute confiance de signer à Henri Laville un contrat, alors qu’il n’avait rédigé que le quart de son manuscrit: “ Julliard m’a fait confiance sur ce début. Or  (le livre) a été si profondément modifié par la suite qu’on ne le reconnaîtrait guère dans son état définitif”, avouera-t-il à Léo Martinez. Quant au titre, il dit l’avoir emprunté à une phrase figurant sur son ausweiss et traduite en français : “ Laisser-passer pour la traversée des petites frontières(23). C’est la même maison Julliard qui publie en 1943 le premier numéro de la revue Littérature, dans laquelle un texte du jeune instituteur bourbonnais voisine avec ceux de Maurice Druon, de Claude Roy ou de Kleber Haedens.

 • Ce premier roman, René Julliard l’a fait tirer à 600 exemplaires, auxquels viennent s’ajouter une trentaine d’exemplaires numérotés sur beau papier. Il est orné d’une vignette de couverture et de quatre  lettrines dessinées par Valentin Le Campion. Dédié “à la mémoire de (s)a mère”, Il apparaît par bien des aspects comme directement inspiré par  son parcours personnel,  dont les débuts se déroulent dans le Commentry d’après la grande guerre, puis à Cosne-d’Allier, là où il a passé son enfance : “Dans Petite frontière, cette frontière qui sépare l’adolescence de l’âge adulte, Henri Laville avait romancé ses souvenirs de jeune homme. Il l’avait fait avec tant d’art et dans un style si travaillé que l’ouvrage avait, d’emblée, atteint la notoriété et qu’il en avait été question pour le prix Goncourt, à l’époque », écrit en 1958 Jean-Charles Varennes, dans le journal Centre Matin, peu après le  décès de son ami (24). En réalité, le livre n’a pas concouru pour le Goncourt, comme avait pu également l’écrire par erreur Émile Guillaumin,  mais pour le prix Eugène Dabit du roman Populiste.

02 petite frontiere.jpg• Soixante-dix ans après la parution, Jacques Fournil, quant à lui, soulignera “le style peaufiné, bien léché, sans aspérité comme celui de ces textes que l’on étudiait encore en classe lorsque j’étais enfant, où les signatures des Pérochon, Fromentin, Bosco, Renard, France,etc…faisaient vivre un monde où la nature était belle, le travail enrichissant, les sentiments nobles. Le souvenir d’un monde passé, idéalisé à souhait“. (25) Du fond de son Auvergne, Lucien Gachon, qui a lui aussi commencé une carrière d’instituteur, avant de devenir écrivain et géographe, reconnaît qu’il a apprécié le roman : “J’ai lu d’Henri Laville, instituteur dans l’Allier, “Petite frontière”, écrit-il à Henri Pourrat, le 3 juillet 1945. Tu devines pourquoi ce récit, bon, m’a intéressé”. Il se hâtera d’en rédiger un compte-rendu  qui publié la même année, dans le n° 113 de l’Auvergne littéraire que dirige alors Pierre Balme. (26)

• La presse nationale ne reste pas non plus  insensible à ce premier roman. Le 8 février 1945, Ce soir, un quotidien parisien très proche du parti communiste, dirigé par Louis Aragon,  fait paraître une critique signée par Émile Danoen : “ Henri Laville n’aura pas été le moins heureux parmi les instituteurs qu’a tentés l’art du roman. “Petite Frontière” retrace l’histoire d’un enfant d’ouvriers, d’un enfant studieux et sage, qui travaille bien en classe, obtient les bourses, entre à l’École Normale et qui, toujours aussi studieux et sage, malgré ses troubles d’adolescent, finit par devenir instituteur”. Certes, à ses yeux, tout n’est pas que perfection dans ce roman : “Le ton, surtout dans la première partie, sent parfois d’une façon irritante l’abbé laïque qui sermonne et moralise” .

CR Petitite Frontière CE SOIR 8 février 1945
Ce Soir (8 février 1945)

• Henri Laville en ferait donc trop dans ce qui ressemble au registre édifiant. Émile Danoen passe cependant assez vite  sur ce travers, pour mieux saluer dans ce livre  des « pans entiers (…) qui sont d’une beauté éclatante”.  Il en est de même pour “la délicieuse idylle du jeune normalien avec Claire, la fille du directeur (qui) enchantera les âmes sensibles et peut-être plus encore les autres”. La conclusion est de la même veine : “L’auteur a su conserver assez d’ombre autour de certains de ses personnages pour sauvegarder cette part de mystère et d’incertitude sans laquelle les romans ne vivent pas”. Jean-Charles Varennes, lui n’éprouve guère de doutes en notant que  “son premier roman l’avait classé d’emblée aux côtés de Charles-Louis Philippe, Émile Guillaumin, Valery Larbaud. Il assurait la relève d’une génération particulièrement féconde en types originaux. Son premier roman, autobiographie passionnée, émouvante, découvrait une âme ardente, lyrique et sensuelle. Une œuvre aussi personnelle, ajoute-t-il,  ne pouvait laisser préjuger de l’avenir du jeune romancier. On l’attendait à son second ouvrage(27).

Laville 1
Une seconde édition en  1946

•  Ce coup d’essai d’un auteur inconnu trouve donc assez vite son public, au point que la première édition est épuisée en quelques mois, nécessitant un second tirage, “chose assez rare en ces temps de crise de papier et de mévente du livre, surtout pour un jeune romancier”, soulignera Jean Georges-Julien en 1948. Il s’en est même fallu de peu, au printemps 1945,  pour que le jury  du prix Eugène-Dabit du roman  populiste ne le couronne. Créé en 1931 par Antonine Coullet-Tessier, ce prix visait à récompenser une œuvre romanesque qui « préfère les gens du peuple comme personnages et les milieux populaires comme décors,  à condition qu’il s’en dégage une authentique humanité”. Des conditions que remplissait parfaitement Petite Frontière. À une voix près, c’est Emmanuel Roblès qui décroche, cette année-là,  le prix pour son roman Travail d’homme. Il aura  cependant fallu avant cela cinq tours de scrutin : “ Les Bourbonnais n’ont guère de chance avec les grands jurys littéraires”, glissera-t-il à Léo Martinez, trois ans plus tard, en songeant sans doute à Émile Guillaumin. Lui aussi, avec La vie d’un simple,  avait échoué de peu en 1904 pour le prix Goncourt. Finalement cet échec prend pour Henri Laville, novice en littérature, des allures d’encouragement à persévérer sur la voie de l’écriture : “J’ai été très surpris. À ce moment-là, j’étais mobilisé pour garder les prisonniers allemands en forêt de Tronçais. Je ne savais pas que Julliard tentait ma chance et j’ignorais tout autant avoir écrit un roman populiste”. (28)

 

◘ 1948

CET ÂGE EST SANS PITIÉ :

LES GOSSES, LES PIONS, L’AMOUR

Sans titrecet a• Après cette publication, Henri Laville ne peut donc  pas en rester là. Déjà, dans le premier tirage de Petite frontière, étaient annoncés “en préparationCet âge est sans pitié (roman) et L’Hôtel des Quatre-Vents (roman)”. Il songe d’abord à retracer ce moment de passage des âges, qu’il a vécu durant son « pionicat ». Il lui faudra attendre février  1947 pour que  soient complètement jetés sur le papier, les trois grands thèmes de ce qui va devenir  Cet âge est sans pitié : Les gosses, les pions, l’amour, car l’action se situe  dans un orphelinat, celui de Vitry”. Là encore, il puise largement dans ses souvenirs personnels : “ J’ai bien triché un peu avec mes souvenirs, mais si peu qu’un critique a pu dire que j’avais mis à nu mes sentiments avec une sorte d’audace et d’impudeur volontaire”, reconnaît-il en 1948 face à Léo Martinez, avant d’ajouter : “Je voulais que mon témoignage frappe par son authenticité.

• Dans ce même entretien radiodiffusé, il se défend cependant d’avoir cédé à toutes prétentions réformatrices: “Les critiques disent que j’ai voulu m’attaquer  à l’une des hontes de notre époque et ils posent à ce propos la question du rôle social de l’écrivain (…). J’ai écrit “Cet âge ” dix ans après avoir quitté cet établissement, mais sans savoir ce qu’il était devenu (…). En utilisant une expérience personnelle, j’ai voulu me dégager de l’autobiographie pour faire véritablement œuvre de romancier: j’entends créer des personnages vivants, imposer leur drame à l’esprit du lecteur. Or mes personnages, ce sont les pions. Eux seuls sont individualisés. Le drame des gosses est vu à travers eux”.

photo 23 -Lettre MEILLER Au service d'Hitler 17 novembre 1944• Lors de la parution en 1948, Jean Georges-Julien, qui rédige un long compte-rendu pour Le Centre Républicain, en donne une critique très positive, soulignant à la fois le talent de l’auteur et l’intérêt de faire pénétrer le lecteur non averti dans l’univers violent de ces orphelinats, transformés en  maison de redressement. (29). Bien plus, il souligne les progrès accomplis par l’auteur : “Certes, écrit-il,  le romancier a utilisé largement une tranche de vie et des observations, voire des réactions toutes personnelles, mais il s’est dépouillé des enjolivures à la Charles Louis Philippe. Il s’est moins engagé sur l’avant scène pour annoncer le drame et ses personnages, par leur diversité d’allure, apparaissent campés dans un but et avec une maîtrise nettement plus assurés”. Et d’en tirer la conclusion que “M. Laville a appris le métier de romancier, c’est certain”. Dix ans plus tard, Jean-Charles Varennes aura raison d’y voir “un roman dur, pathétique, dont l’action se situe dans un bagne (sic) d’enfants“. Au-delà de la seule presse régionale, Cet âge est sans pitié suscite des articles dans les Nouvelles littéraires, Témoignage Chrétien ou Les Lettres françaises. Toutes ces revues s’accord(ant) sur la force et la portée de l’œuvre”. (30)

La_Pensée___revue_du_[...]Centre_d'études_bpt6k5815940c• En novembre 1948, La Pensée, qui se définit comme “revue du rationalisme moderne”, consacre à Cet âge est sans pitié, une critique elle aussi très fournie : “ Un roman qui sonne vrai, qui intéresse, qui émeut, qui instruit, qui a la prétention d’être utile et efficace et qui peut l’être, en effet. Un jeune homme, Georges Sendral, arrive de province pour préparer sa licence ès-lettres à la Sorbonne et assurer la charge de surveillant à l’orphelinat de Villejuif (sic). Il s’aperçoit avec horreur qu’il est tombé sur “un bagne d’enfants” le plus ignoble. Le roman raconte un trimestre de sa vie à l’orphelinat. Au bout de ce temps, après que deux drames s’y sont passés, le suicide de son meilleur camarade, et le meurtre d’un autre pion par un quatrième, ce qui provoque un scandale et fait espérer le nettoyage de la boîte et le changement de ses méthodes. Sendral, malade, à bout de nerfs et incapable de vivre plus longtemps dans cette atmosphère  se fait nommer à Chaptal et quitte Villejuif avec soulagement”.

img122• Toute ressemblance avec des événements liés à la vie d’Henri Laville n’est évidemment par fortuite et on comprend qu’il n’en soit pas sorti moralement brisé. D’ailleurs, le critique de La Pensée, n’est pas dupe : “Je ne sais pas, écrit-il, dans quelle mesure l’imagination de l’auteur, aujourd’hui instituteur dans une petite ville de l’Allier, est intervenue pour corser son intrigue, mais il est incontestable que l’essentiel est vrai. Les personnages principaux : les pions, le surveillant général, le directeur, les scènes de chahut et de répression, tout cela est criant de vérité (…). Ce qu’Henri Laville pouvait seulement décrire, c’est le bagne, vu de l’autre côté de la barricade, par l’un de ceux qui sont chargés d’y faire régner la terreur et que, par avance, les enfants haïssent. Engrené malgré lui dans cette machine à fabriquer des révoltés, il n’arrive pas, malgré tous ses efforts, à gagner la confiance de ses élèves, ni même à les connaître, ni à démolir ce mur d’incompréhension et de haine que d’autres ont bâti avant lui, et derrière lequel s’abrite la lâcheté ou le sadisme de ses collègues. C’est ce roman de pion que l’auteur a voulu écrire et il l’a presque complètement réussi”. Tout est dit.

• Mais alors, pourquoi ce “presque complètement » en forme de bémol ? C’est que “ les aventures sentimentales des deux principaux personnages ne semblent pas complètement incorporées à l’intrigue. Le critique y décèle “des traces d’une littérature au mauvais sens du mot, que le style net, direct, parfois brutal d’Henri Laville sait écarter fort bien du reste de l’ouvrage”. Un pêché véniel en quelque sorte, qui pèse peu face aux révélations qu’il contient et à la prise de conscience qu’il pourrait enfin provoquer auprès du public. Voilà donc   un roman qui “attire utilement l’attention sur le scandale d’une éducation à la trique”. Il a aussi le mérite de montrer que “les bonnes volontés individuelles n’y peuvent rien” et qu’on “ne pourra rien y changer en gardant le personnel actuel : des administrateurs incapables et lâches, des ratés aigris et même ces jeunes étudiants qui font le métier de pion en amateurs et parce qu’ils ont besoin de gagner leur vie pour poursuivre leurs études, mais n’ont ni le temps, ni le goût, ni les connaissances et la compétence nécessaires pour se consacrer à l’éducation d’enfants abandonnés difficiles et parfois tarés”. C’est donc là, en suggérant une réforme complète des personnels de surveillance, que réside aussi  le mérite de “l’excellent roman d’Henri Laville »

10061381_p• En 1949, la revue Esprit donnera, elle aussi,  une brève analyse du roman : “ Henri Laville fut avant guerre “pion” à l’orphelinat départemental de Vitry. Son livre est un dur réquisitoire contre les méthodes d’éducation (si on peut parler ainsi) qui régnaient alors dans cet établissement caserne. Ce témoignage intéressera tous ceux que le problème de l’enfance malheureuse préoccupe”, écrit le chroniqueur maison. Toutefois, comme l’avait déjà fait son confrère de La Pensée,  il pointe ce qui est à son avis un défaut majeur du livre : “Pourquoi, sacrifiant au poncif, l’a-t-il alourdi d’une banale intrigue amoureuse ?”. Ajoutons que, selon plusieurs sources, il aurait été question de tirer de Cet âge est sans pitié le scénario d’un film. Un projet resté sans lendemain, peut-être parce qu’il avait déjà été traité à plusieurs reprises au cinéma, notamment en 1945 par Jean Dréville, avec sa Cage aux rossignols.(31)

◘ 1944 – 1946

HENRI LAVILLE, ÉCRIVAIN RECONNU,

MAIS AUSSI ÉDITEUR ET JOURNALISTE

• Fort de cette reconnaissance,  Henri Laville éprouve le besoin de s’attaquer au récit de sa vie sous l’occupation, en rédigeant  L’Hôtel des quatre-vents, un troisième roman qui restera inédit (32). Pourtant, en 1948, face à Léo Martinez qui l’interrogeait sur ses projets, il semblait confiant dans sa publication: “ Je travaille à mon troisième roman, “L’hôtel des Quatre Vents”, une satire que je voudrais à la fois bouffonne et amère”. Encore prend il soin de préciser que ce ne serait qu’une étape: “Je reviendrai sans doute, avec “Les fleurs de l’aube” au genre intimiste de “Petite frontière”.

Hotel des quatre vents
Un hôtel qui a inspiré le titre d’un 3ème roman (inédit) 

• Jean-Charles Varennes avance une explication à cette soif d’écriture : “Il vivait pour écrire, mais s’il écrivait c’est pour se sentir plus proche des hommes qui firent une littérature qu’il admirait et qu’il s’efforçait de connaître en profondeur (…). Jamais las de lire, de découvrir, il aimait la littérature avec la passion de Balzac ”…(33) C’est aussi à ce moment qu’il songe à fonder sa propre maison d’édition. Ce sera, après la libération et le retour à la paix, la création des éphémères   Editions du Beffroi ,  qui s’établiront au 30 Rue Pape-Carpentier à Moulins, non loin de l’école normale,  et dont il sera officiellement le directeur littéraire. (34) Au plan de sa vie privée, il songe à fonder une famille : le 18 novembre 1944, en l’église Saint-Louis de Vichy, Henri Laville   épouse Marcelle Monatte, fille d’un commerçant et  membre du nouveau conseil municipal de la station thermale, mis en place dès la libération. De cette union naîtront deux filles, Claude et Mireille.

photo 30 Valmy 13 août 1945

• Ce goût de l’écriture, il va pouvoir également l’assouvir dans la presse nouvelle. Dès la libération de Moulins, il a rejoint l’équipe de  rédaction du nouveau quotidien moulinois Valmy (35), dont il est vite devenu un des collaborateurs réguliers, mais sans aller jusqu’au titre de rédacteur en chef comme on a pu parfois l’écrire. Dans l’Annuaire de la presse française, édition de 1946, derrière Raymond Grand, directeur, et Pierre Vigne, rédacteur en chef, Henri Laville est mentionné en tant que « critique dramatique, musical, artistique et littéraire », tandis que la chronique locale est assurée par Joseph Voisin. Le journal tira alors à 25 000 exemplaires. En feuilletant ses tout premiers numéros, on constate la place  importante qu’il y occupe. Dès le n°1, daté du 11 septembre 1944, il se fait le héraut de la résistance : sa signature figure au bas d’un article qui inaugure une série consacrée aux Figures de la résistance moulinoise. Après Jean Dufloux (11 septembre), viendront Jean-Marie Burlaud (12 septembre) puis le Capitaine Roger Voisin (16 septembre 1944).

Valmy 13 novembre 1944
Un long article de Henri Laville, à la une de Valmy

• Autre série d’articles, ceux consacrés aux Torturés de la Malcoiffée, en commençant par Maurice Tinland (30 septembre). Entre ces deux séries, il s’intéresse aussi à Vichy, la capitale provisoire (qui)  n’est plus qu’une sous-préfecture. Pour faire le tour de la question, il ne lui faudra pas moins de trois articles publiés les 25,26 et 27 septembre 1944. En octobre, il apporte Encore quelques précisions sur la Malcoiffée (4 octobre),  avant de se faire le chantre de la résistance ferroviaire, dans une série intitulée Avec ceux du rail. Il y évoque Le détachement FTP et les cheminots moulinois (10 et 11 octobre), avant les Passeurs et facteurs clandestins bénévoles (12 octobre). Le 14 octobre, il rédige un nouvel article À propos des fusillés de la Madeleine. Quand l’Alsace – Lorraine vient au secours de la France.

• Quatre jours plus tard, toujours à la une de Valmy, il brosse le portrait du Moulinois Georges Bidault, nouveau ministre des affaires étrangères, rappelant notamment qu’il a été en septembre 1943  le successeur de Jean Moulin à la tête du CNR, après la tragédie de Caluire. Le 28 octobre, il renoue avec ses articles hommages. Cette fois-ci, il signe un texte À la mémoire de Marc Roland Juge , commissaire de police de Vichy, torturé et fusillé par la gestapo.  Les 2 et 3 novembre, il aborde un sujet novateur pour l’époque, celui de travailleurs issus des colonies, expliquant Comment le régime de Vichy exploita la main d’œuvre indigène. Le 13 novembre, il donne un long compte rendu du premier anniversaire de l’Armistice de 1918 célébré dans le pays libéré : Après quatre ans de silence et d’oppression, Moulins a magnifiquement commémoré le 11 novembre. Dans Une heure avec Madame L’Orasa : la Croix rouge au service des patriotes (16 et 17 novembre), il revient à sa chronique de la résistance.

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Un florilège d’articles d’Henri Laville © Mémoire du Pays Cosnois (2003)

• Finalement en à peine deux mois, Henri Laville s’est affirmé comme un des piliers de la rédaction de Valmy, avec une vingtaine d’articles souvent denses, auxquels il faudrait ajouter les articles et chroniques non signés. À la fin de 1944 et au début de 1945, ses contributions signées semblent s’espacer. Les 7 et 8 février 1945, il s’intéresse au rôle du Cosor, un organisme dont le but est de secourir les victimes de la répression allemande. Sept mois plus tard, Henri Laville est pourtant toujours là, avec un article rétrospectif intitulé  Il y a un an, Moulins vivait dans la fièvre des dernières heures de son esclavage (6 septembre 1945). (36)

• C’est à ce moment que Marcel Bonin le croise à nouveau, six ans après que leurs chemins professionnels se furent séparés : “Il écrivait alors dans le journal Valmy, où il a publié entre autres un reportage émouvant et bien écrit sur “La terre brûlée des Vosges”. L’article, intitulé en réalité  Le Bourbonnais au secours des Vosges sinistrées a été publié le 19 mars 1945. Mais, constate Marcel Bonin (37),Cette vie trépidante commençait à lui peser” au point qu’il songe de plus en plus à renouer avec l’enseignement. Peut-être aussi la prégnance de plus en plus forte du parti communiste sur le journal lui semble-t-elle de trop  pesante, à un moment où les échéances électorales font voler en éclat l’unité affichée dans la résistance.   Il décide donc de mettre fin, dans le courant de  1946, à sa collaboration avec le quotidien moulinois. Dans l’édition de 1947 de l’Annuaire de la presse française, son nom a effectivement disparu de la liste des collaborateurs.  Avec Jean-Charles Varennes, il échange durant cette période de longues lettres : “Il me parlait évidemment de sa vie familiale mais surtout de sa vie de créateur, tant comme auteur que comme éditeur quand il menait la grande expérience que constitua la maison d’édition du Beffroi. Il était si dynamique, si entreprenant qu’on ne pouvait pas l’imaginer fatigué”.

◘  1946 – 1958

RETOUR À L’ENSEIGNEMENT:

L’ULTIME  ÉTAPE

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1946-1956: dix ans dans la cité vigneronne

• Il est temps pour Henri Laville de reprendre  son métier d’instituteur. L’inspection académique l’affecte  à Saint-Pourçain-sur-Sioule, à un poste qu’il occupera jusqu’en 1956, avant de passer  ses deux dernières années à Yzeure. Dans la cité viticole, il réside au 10, quai de la Ronde.  C’est durant cette période que son état de santé, déjà précaire, connaît une nette dégradation,  nécessitant des soins de plus en plus fréquents. L’année de la parution de Cet âge est sans pitié, publié par les éditions Julliard en 1948 (38),

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Le quai de la Ronde où réside Henri Laville de 1946 à 1956

• Marcel Bonin, qui le rencontre une nouvelle fois,  le complimente “sur ce qui donnait à (ses) yeux tant de valeur à son œuvre, c’est-à-dire la sincérité du ton et l’élégance du style”. Une appréciation flatteuse qui ne suscite de la part d’Henri Laville que “ le même regard amusé et narquois que naguère sur les bords de l’Engièvre”. En fait, bien que son état de santé se fût sérieusement détérioré, Henri Laville n’a pas pu renoncer à l’écriture, travaillant d’arrache-pied à un   nouveau roman L’Hôtel des quatre vents (39) : “ Ce qui compte surtout, c’est mon prochain bouquin”, lui confie Laville, lors de leurs retrouvailles. De plus en plus affaibli par la maladie, il lui aurait fallu  y renoncer pour observer un repos total.  Une obligation qui risque de  briser net, en pleine jeunesse, une carrière d’écrivain qui s’annonçait aussi féconde que brillante (40) .

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L’école primaire publique de Saint-Pourçain-sur-Sioule

• Henri Laville devenu un auteur reconnu, au point que Radio Auvergne en a fait le sujet d’une de ses émissions, n’en reste pas moins passionné par la littérature bourbonnaise. Il donne ainsi des articles au Bulletin des Amis de Charles-Louis Philippe. En compagnie de Jean-Charles Varennes, il a également     noué des  relations avec Émile Guillaumin : “Deux jeunes Bourbonnais, Laville et Varennes, instituteurs l’un et l’autre, ayant sorti plusieurs livres déjà, dont il a été parlé, me témoignent déférence, intérêt, sympathie active même. J’en suis très touché”, écrit  l’écrivain-paysan dans une lettre adressée à Charles Bruneau, le 7 novembre 1948. Seul ou en compagnie de Jean-Charles Varennes,  Henri Laville peut rencontrer l’écrivain à plusieurs reprises, dans sa “chambre haute”, qui lui sert de bureau au premier étage de sa maison d’Ygrande.

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Jean-Charles Varennes, Émile Guillaumin et Henri Laville 

En 1950,  dans le n°12 (Juillet – août – septembre) de la revue régionaliste La Gerbaude, fondée par Hilaire de Vesvre, à Verneuil-sur-Igneraie (Indre),  Henri Laville publie une  longue étude élogieuse sur le  Sage d’Ygrande. Intitulé Émile Guillaumin ou la vie d’un sage, l’article rappelle  que l’écrivain, malgré son audience, malgré l’abondance et la diversité de son œuvre, ou l’étendue de ses relations, est toujours resté un authentique paysan, travaillant de ses mains, vivant avec simplicité dans sa maison  “au double visage”, mi-résidence bourgeoise, mi-ferme. Pour Henri Laville, cette fidélité à la terre explique l’impression de santé morale et de bon sens que donnent  l’auteur et ses écrits : “Durement, passionnément, Guillaumin a cherché son équilibre entre les servitudes de l’action pratique et les élans indomptables de l’esprit, entre les impératifs du corps et ceux de l’intelligence. Et, tout seul,  à force de courage et d’amour, il trouvé le chemin de son unité”, écrit Henri Laville.

13 Henri Laville et les lettres de l-epoque comme Emile Guillaumin et Jean-Charles Varennes
Jean-Charles Varennes, Henri Laville et Émile Guillaumin (de droite à gauche)

• L’article a bien retenu toute l’attention de Guillaumin qui, après en avoir fait une lecture scrupuleuse, passant l’article au crible, décide d’y répondre longuement  dans le numéro suivant. Il le fait par  un article intitulé Menues précisions sur de menus faits par E. Guillaumin”. Il est dédié “À Henri Laville, en manière de lettre ouverte” : “Ce complément à l’esquisse trop bienveillante que vous m’avez consacrée, Mon cher Laville (…) n’avait certes rien d’indispensable. Tout au moins apportera-t-il un certain nombre de mises au point susceptibles de renforcer encore la somme de vérité dont témoignent vos pages” écrit l’auteur de la Vie d’un simple. La gerbaude 1950Tout en relevant quelques inexactitudes de détail, il revient surtout sur les difficultés qu’il avait rencontrées dans sa famille quand il avait voulu s’instruire lui-même et qu’il avait commencé à écrire contestant au passage quelques affirmations d’Henri Laville.  (41). En conclusion de sa longue mise au point, Émile Guillaumin écrit: “Je m’excuse auprès de vous, auprès des lecteurs de La Gerbaude de m’être laissé aller à trop parler de moi. N’avez-vous pas dans l’affaire grosse part de responsabilité…Cependant, s’il m’arrivait, ce qu’à Dieu ne plaise, d’avoir le loisir et le goût d’écrire des mémoires, ces quelques pages à votre adresse pourraient, me semble-t-il, servir d’honnête présentation”.

• On peut retrouver la signature d’Henri Laville dans d’autres numéros de La Gerbaude. Dans le n° 10 (mars – avril 1950), il avait ainsi rédigé  l’introduction à un article de Pierre Pizon,  Souvenir de Charles-Louis Philippe. La même année, il donne un autre article aux  Cahiers de l’Académie du Vernet. Intitulé Un grand voyage avec illustration de Paul Devaux. Autant de contributions qui montrent qu’il est bien loin de se désintéresser de la vie littéraire bourbonnaise.

◘ 30 NOVEMBRE 1958

EMPORTÉ PAR LA MALADIE

À SEULEMENT 42 ANS

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Yzeure (1956-1958)… L’ultime étape 

• Après avoir quitté l’école de Saint-Pourçain-sur-Sioule en 1956, Henri Laville, épuisé et miné par la maladie, s’installe à Yzeure. Son état de santé l’oblige à  solliciter une mise en congé de longue durée, mais il est déjà trop tard. Il  décède, dans son logement  de l’école primaire de la rue Ampère,  le 30 Novembre 1958, deux semaines avant son 43ème anniversaire.   “C’est à Clamecy, dans son Nivernais natal, que j’ai appris sa disparition, se remémorait en 1968 Marcel BoninUn grand esprit, promis à un grand avenir venait de s’effacer à jamais, sans nous avoir donné toute la mesure de son talent”.

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L’école primaire de la rue Ampère, à Yzeure

• Pour Raymond Devaux, qui avait été son camarade de classe à Cosne-d’Allier et son condisciple à l’école normale, la nouvelle est brutale : “Un jour, j’ai appris sa maladie, sa mise en congé de longue durée. Le silence. Il avait tout de même repris son service lorsque la nouvelle est tombée, brutale, incroyable : “Henri est mort”. C’était le premier disparu de la promotion. Cela remuait les tripes (…). Il était encore bien jeune”…(42)

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Les Cahiers bourbonnais (n°9)

Ses obsèques sont célébrées le 2 décembre 1958, en l’église d’Yzeure. (43) Dans un long article d’hommage publié par Centre-Matin et repris par La Montagne, son camarade de promo et et ami Jean-Charles Varennes, ne cache pas ses regrets de voir ainsi une carrière brisée net par la mort: ” Henri Laville avait en préparation  des ouvrages qui devaient lui donner un plus vaste public. Il s’agit de “L’Hôtel des Quatre vents” et de “Les fleurs de l’aube”, une œuvre toute en nuances, à laquelle il travaillait depuis de nombreuses années”.

• Après une brève analyse des deux romans publiés par Julliard, Jean-Charles Varennes conclut ainsi : “  Le vrai désir d’Henri Laville, comme il me l’avait souvent confié, n’était pas  seulement d’écrire des romans “romanesques”. Il ne s’agissait pas pour lui de créer des personnages  qui se contentent de s’imposer, mais il souhaitait que ses héros agissent sur le comportement intérieur du lecteur. Il voulait certainement que ses livres aient une portée sociale, non pas en tentant de modifier la structure extérieure de la société, mais en agissant sur la nature de l’homme, influence bien plus durable et bien plus féconde”. Et Jean-Charles Varennes d’ajouter : “ Henri Laville est mort, mais son œuvre demeure, une œuvre qui a encore sa place dans l’avenir”. Quant à Marcel Bonin, il en  fait “un écrivain authentique » : “Nous pouvons le placer sans crainte dans notre panthéon littéraire, à côté de Charles Louis Philippe qui, comme lui,  avait su chanter les beautés d’une humble vie et qui comme lui s’était brûlé aux lumières de la capitale. Écrivain bourbonnais, certes, mais aussi écrivain français”. Autre hommage, celui d’Albert Fleury dans le Bulletin des Amis de Charles Louis Philippe (44) : “Pudeur, fougue, générosité, détresse et dureté, les nerfs toujours sous la plume, Laville était loin d’avoir fait le tour. Notre temps n’aime plus les âmes pures. Dommage. Une province ne secrète pas un écrivain de race toutes les générations”…

 

 NOTES

(1) Henri Laville était  donc  bourbonnais par son père, Léon Laville,  et nivernais par sa mère, née Marie Aline Philipponnet. Cette dernière, à la santé chancelante,  est décédée à l’automne 1932, à l’âge de 43 ans, alors qu’Henri Laville n’avait  que 17 ans et qu’il était élève maître à l’école normale d’instituteurs de Moulins.   Léon Laville,  qui était venu s’installer à Moulins peu après son veuvage, se remaria avec Marguerite Chartier, dix-sept mois plus tard.  Devenue veuve, cette dernière  procéda à l’adoption simple d’Henri Laville, devant le Tribunal civil de Moulins,  par acte daté du 23 juin 1953     .

 (2) Jacques Fournil, Cosne-d’Allier après la guerre de 14-18, vu par Henri Laville dans “Petite frontière” (De l’Œil à l’Aumance, Mémoire du pays cosnois, n° 16 – 2014).

(3) Maurice Robin,  Henri Laville fut cosnois pendant une partie de son enfance et de son adolescence (De l’Œil à l’Aumance, Mémoire du pays cosnois, n° 5 – 2003). Né à Corbigny, Maurice Robin  était issu d’une famille de 5 enfants et dont le père travaillait également au Tacot nivernais, avant de venir s’installer à Cosne-d’Allier, comme la famille Laville, dont ils furent de très proches voisins. Ils résidaient au 63 de l’actuelle avenue Louis Ganne et les Laville au n°57.

(4) Maurice Robin,  Henri Laville fut cosnois pendant une partie de son enfance et de son adolescence (article cité)

(5) Raymond Devaux, dans  Henri Laville fut cosnois pendant une partie de son enfance et de son adolescence (article cité). Né la même année qu’Henri Laville, il a fréquenté l’école primaire de Cosne-d’Allier en même temps que lui et il a fait partie de la même promotion de l’école normale d’instituteurs (1931-1934) : “Nous étions de bons camarades mais nous n’avons jamais été de bons amis (…). Nous n’avons jamais échangé de confidences”, reconnaît  toutefois  Raymond Devaux.

(6) Maurice Robin,  Henri Laville fut cosnois pendant une partie de son enfance et de son adolescence (article cité)

(7) Les cours complémentaires, dans lesquels enseignaient des “maîtres d’école” du primaire, permettaient une poursuite des études, au delà de l’obligation scolaire (13 ans en 1928 et 14 ans en 1936). C’était une voie de promotion sociale pour des enfants issus de milieux modestes, leur permettant notamment de préparer le concours d’entrée à l’école normale, en vue de devenir instituteurs ou institutrices, ou d’accéder à des emplois dans l’administration. C’est ce qui fait dire à Jean-Charles Varennes (Allier Magazine, n°188, décembre 1984) que “ Les cours complémentaires, animés alors par des instituteurs, étaient des pépinières d’enseignants”.  Dans les années 1960, les cours complémentaires sont devenus CEG (Collèges d’enseignement général) avant de disparaître, avec la création du collège unique. L’autre voie, était l’EPS ou école primaire supérieure, qui nécessitait un internat, soit à Montluçon, soit à Moulins, donc des frais que la famille Laville ne pouvait assumer, compte tenu de l’état de santé de la mère d’Henri Laville. À l’inverse, c’est cette voie que choisira son camarade d’enfance Maurice Robin, avec internat au lycée Banville, à Moulins.

(8) Marcel Bonin, Henri Laville directeur d’école (Les Cahiers bourbonnais, n° 48, 4ème trimestre 1968).

(9)  Jean Charles Varennes, Henri Laville mon ami…(Les Cahiers bourbonnais, n° 48, 4ème trimestre 1968). Jean-Charles Varennes (1915-1995) a connu une carrière qui présente bien des points communs avec celle d’Henri Laville, hormis sa durée. Instituteur, issu de la même promotion de l’école normale  qu’Henri Laville, il s’est spécialisé dans l’enfance inadaptée, après la seconde guerre mondiale. Il a commencé à écrire dans la presse clandestine, avant de donner pendant  près d’un demi-siècle des chroniques historiques et littéraires, ainsi que des critiques  au journal Centre Matin, puis à La Montagne, tout en collaborant aux Cahiers bourbonnais ou à des revues telles que Allier magazine. Après s’être essayé au roman, dont Les fiancés du Creux chaud publiés en 1945 par les éditions du Beffroi, fondées à Moulins par Henri Laville, il s’est orienté vers les ouvrages historiques. La plupart sont centrés sur le Bourbonnais. Passeur d’histoire plus qu’historien, “il laissera le souvenir d’un auteur particulièrement fécond et apprécié d’un large public, connaissant bien sa terre natale et sachant la faire aimer ”, écrit  André Touret dans Destins d’Allier.

(10)  Jacques Fournil, Cosne-d’Allier après la guerre de 14-18, vu par Henri Laville dans “Petite frontière” (article cité)

(11) Raymond Devaux, dans  Henri Laville fut cosnois pendant une partie de son enfance et de son adolescence (article cité).

(12) Raymond Devaux, dans  Henri Laville fut cosnois pendant une partie de son enfance et de son adolescence (article cité).

(13) Témoignage de Raymond Devaux (article cité). Il semble que ce soit là  les deux seuls séjours à l’étranger qu’ait effectués Henri Laville.

(14) Le 23 août 1948, Henri Laville  avait été invité par Léo Martinez à participer à l’émission Ceux  de chez nous, diffusée sur les ondes de Radio Auvergne.Jean-Charles Varennes en a donné de larges extraits dans Écrivains d’hier, écrivains de toujours : le souvenir d’Henri Laville (Allier Magazine, n° 188, décembre 1984).

(15) Dans le Tome II des Bourbonnais célèbres et remarquables consacré à l’arrondissement de Moulins (éd. des Cahiers bourbonnais, 2009), Maurice Sarazin parle à propos de cet établissement  d’un “orphelinat”. D’ autres auteurs  utilisent  l’expression “maison de redressement”, quand ce n’est pas carrément le mot  “bagne”. Quant à Henri Laville, il s’était élevé avec force, en 1948, au micro de Léo Martinez, contre certaines interprétations : “Savez-vous que les critiques vous apprennent des choses étonnantes sur vous-même ? C’est ainsi qu’ils ont fait de l’orphelinat où se situe l’action de “Cet âge est sans pitié”, une maison de redressement que l’on a comparée à Eysses, à Belle-Isle et autres lieux de sinistre renommée ?

(16) Marcel Bonin, Henri Laville directeur d’école (article cité)

(17) Jean Georges-Julien, Henri Laville (Le Centre Républicain, 20-21 juin 1948)

(18) Marcel Bonin, Henri Laville directeur d’école (article cité)

(19) Marcel Bonin, Henri Laville directeur d’école (article cité)

(20) Marcel Bonin, Henri Laville directeur d’école (article cité)

(21) Maurice Malleret (Encyclopédie des auteurs du pays montluçonnais et de leurs œuvres, éd. des Cahiers bourbonnais, 1995) indique qu’il a échappé à la captivité (après la défaite de mai-juin 1940).

(22) Émission du  23 août 1948, diffusée sur les ondes de Radio Auvergne. Extraits publiés par Jean-Charles Varennes (Allier Magazine, n° 188, décembre 1984).

(23) Émission du  23 août 1948, diffusée sur les ondes de Radio Auvergne. Extraits publiés par Jean-Charles Varennes (Allier Magazine, n° 188, décembre 1984). René Julliard (1900-1962) s’était lancé dans l’édition en 1923, avec la création d’un club du livre, baptisé Sequana qui faisait choisir les ouvrages à publier par un comité de lecteurs prestigieux, avant de les vendre aux abonnés de la revue éponyme. René Julliard qui avait installé Sequana à Vichy était devenu en 1940 un pétainiste convaincu, adhérant à la Révolution nationale et éditant des livres dans la ligne maréchaliste, interdits à la libération. En fait Julliard a su habilement jouer sur les deux tableaux, publiant entre autres et sous pseudonymes des romans de Jean Zay. Cette habileté lui permettra d’échapper aux foudres de l’épuration en 1944-1945, publiant notamment des textes de Paul Éluard et de Louis Aragon.

(24) Jean-Charles Varennes, article repris dans La Montagne (3 décembre 1958)

(25)  Jacques Fournil, Cosne-d’Allier après la guerre de 14-18, vu par Henri Laville dans “Petite frontière” (article cité)

(26) Correspondance Henri Pourrat – Lucien Gachon: Tome V: 23 septembre 1942 – 29 décembre 1945. Édition établie par  Claude Dalet (éd. B.M.I.U. –  Clermont-Ferrand).

(27) Jean-Charles Varennes (Allier Magazine, n° 188, décembre 1984).

(28) Émission du  23 août 1948, diffusée sur les ondes de Radio Auvergne. Extraits publiés par Jean-Charles Varennes (Allier Magazine, n° 188, décembre 1984).

(29) Jean Georges Julien, Cet âge est sans pitié, le second roman de l’écrivain commentryen Henri Laville (Le Centre républicain, 20-21 juin 1948)

(30) Jean-Charles Varennes (Allier Magazine, n° 188, décembre 1984

(31) Ce thème de la violence dans ces centres dits “éducatifs” ou “de redressement”, avec la brutalité des traitements infligés à leurs pensionnaires, le cinéma s’en est aussi emparé, touchant un public encore plus large. C’était déjà  le cas de Prison sans barreaux, tourné en 1938 par Léonide Moguy et dont l’action se déroulait dans une maison de correction pour jeunes filles. La nouvelle directrice découvre que les sévices et les brimades infligés aux pensionnaires par l’ancienne directrice et ses subordonnées n’ont fait qu’envenimer la situation parmi les détenues. Elle décide donc d’appliquer de nouvelles méthodes et d’humaniser les lieux. Peu avant que ne sorte le roman d’Henri Laville,  Jean Dréville avait lui aussi traité de cette question dans La cage aux rossignols, sorti en septembre 1945.  Noël Noël y interprétait le rôle de Clément Mathieu, un pion sans expérience mais qui saura transformer  le comportement d’enfants abandonnés, méprisés et hostiles, en leur donnant le goût de la musique et en créant une chorale, malgré le peu d’enthousiasme (euphémisme) de la direction. Un scénario que reprendra, presque soixante ans plus tard, Christophe Baratier dans son film Les choristes, avec Gérard Jugnot dans le rôle principal.

(32) Les auteurs de ces lignes ont pu avoir accès à ce roman inédit dont le manuscrit a été conservé par la famille d’Henri Laville qui a bien voulu nous le transmettre. En voici le plan :

Chapitre  L’HÔTEL DES QUATRE VENTS Page

I

1 Les vents se déchaînent 2
2 Bajasse conduit les opérations 6
3 L’Honneur est sauf 10

II

4 Quelques spécimens des temps nouveaux 14
5 Odile Florentin, comtesse Trouski 17
6 Des gens à la Hauteur : Les Merlin-Vacheron 21
7 Berthe Pigeron écrit l’Histoire 24
8 Le génie bajassien fait ses preuves 28
9 L’heure de la bonne 33

III

10 Des lieux prédestinés 38
11 L’Esprit souffle à sa guise 41
12 Une idée formidable 46
13 L’empreinte sacrée 50

IV

14 M. le Ministre donne le ton 55
15 Un fameux hiver 59
16 Le Miracle se fait attendre 62
17 Bajasse foudroyé par sa gloire 66
18 Le poids de la nuit 72

V

19 La Marie prend la barre 76
20 Vidal ou la revanche des femmes 81
21 Les vents tournent 86
22 Grandeurs et décadences 89
23 Berthe Pigeron paie ses dettes 94
24 Les derniers de Lantimèche 99
25 La mort gagne la dernière manche 106

• À propos de ce roman qui n’avait pas trouvé d’éditeur, Jean-Charles Varennes écrivait en 1968 dans la revue Allier Magazine:La mort n’a pas permis à Henri Laville de mener à bien ses projets. Cependant le manuscrit de “l’Hôtel des Quatre vents” est prêt pour l’impression. Comment ne pas espérer que “Petite frontière” et “Cet âge est sans pitié” soient repris dans une collection populaire. et qu’un éditeur s’intéresse à “L’hôtel des quatre vents”? Si en 1950, le thème de ce livre,où l’Occupation est en cause, paraissait prématuré, aujourd’hui il s’impose comme un juste témoignage et il faut souhaiter qu’il puisse atteindre le public pour lequel il fut écrit”. Des souhaits qui, cinquante ans après, sont restés lettre morte.

(33) Jean Charles Varennes, Henri Laville mon ami…(Les Cahiers bourbonnais, n° 48, 4ème trimestre 1968).

(34) Les éditions du Beffroi publieront notamment Les fiancés du Creux chaud, roman de Jean-Charles Varennes (1945), Fontaine revient de Joseph Voisin, ainsi que Le mouvement socialiste en Allier (1875-1944), un des premiers essais historiques de Georges Rougeron (1946), préfacé par René Ribière, ex-président du Comité départemental de libération de l’Allier.

(35) Le quotidien Valmy a remplacé Le Progrès de l’Allier, de la Nièvre et de la Saône-et-Loire fondé en avril 1908, sous le titre Le  Progrès social. Son ultime numéro est sorti le  19 août 1944 et le journal a été interdite à la libération. Installé dans les locaux de son prédécesseur, au 10 rue Bertin à Moulins,  Valmy a  publié son premier numéro le  11 septembre  1944, soit 5 jours après la libération de Moulins. Il était à l’origine, comme l’indiquera son sous-titre jusqu’en  août 1945, “l’organe du comité  de libération”, le CDL ayant migré de Montluçon à Moulins en septembre 1944. Valmy se donnait comme programme “d’unir ceux qui n’ont jamais douté de la victoire”. À l’origine, le journal  était de tendance socialisante, avec une équipe rédactionnelle assez homogène, groupée autour de son premier directeur Lucien Thibier. À compter du mois d’août 1945, tandis que Le Centre Républicain (Montluçon) devenait l’organe de l’UDSR (socialiste), Valmy devenait l’organe l’organe du Front National et du Parti communiste,  Lucien Thibier cédant à Raymond Grand la direction du quotidien moulinois, devenu « Journal d’informations, quotidien de la Renaissance française”, puis “Grand quotidien régional de la démocratie”. Valmy, après avoir modifié sa formule et  son titre en devenant, le 1er juin 1951, Le Patriote – Valmy, tout en essayant d’étendre sa diffusion,  devait disparaître le 17 août 1952, après nombre d’autres journaux nés comme lui à là la libération. La tentative d’en faire l’édition moulinoise du Patriote (publié à Saint-Étienne) se soldera par un échec, avec la fermeture définitive du journal seulement dix jours plus tard.

(36) La collection numérisée de Valmy est disponible sur les site des archives départementales de l’Allier.

(37) Marcel Bonin, Henri Laville directeur d’école (article cité)

(38) Selon Maurice Malleret (ouvrage cité), il aurait alors  été question de le porter à l’écran. Un projet qui n’aboutira jamais.

(39) L’Hôtel des Quatre vents, “une satire  du monde vichyssois sous l’Occupation” (Maurice Sarazin), est resté à l’état de manuscrit. Cet hôtel était, selon Marcel Bonin,  “une authentique auberge où, jadis, il avait pris pension (…). Cet ouvrage eût été le prétexte à l’évocation des années noires dans un petit bourg de la banlieue vichyssoise”.

(40) Malgré la dégradation de son état de santé et les consignes fermes de  la Faculté d’observer un  repos absolu, Henri Laville aura le temps de laisser un second manuscrit inédit, Les fleurs de l’aube. Dans Le Bourbonnais et ses écrivains, textes choisis et présentés par Henry Gourin et Jean-Charles Varennes (Les Presses du Massif central, 1958), figurent deux extraits de Petite frontière. Dans la  brève notice biographique qui lui est consacrée, le manuscrit achevé de L’Hôtel des Quatre-vents, est passé sous silence. À l’inverse, les deux auteurs mentionnent bien Cet âge est sans pitié ainsi  que  Les fleurs de l’aube, un inédit présenté comme “le scénario d’un film”. Claude Laville, une de ses filles, croit se souvenir c’est le scénariste et réalisateur  Henri Calef (1910-1994) qui aurait dû le réaliser. Il avait déjà à son actif une douzaine de films en tant que scénariste et une quinzaine d’autres en tant que réalisateur. Selon les quelques souvenirs qu’elle en a gardés, l’intrigue se situait  dans  une colonie de vacances : “J’ignore pourquoi le projet est tombé à l’eau,  mais il me semble que quelqu’un (Calef?) est tombé malade. On avait, lui semble-t-il, parlé de (Dany ?) Robin et de Georges Marchal pour interpréter les rôles principaux

(41) La très longue réponse –  mise au point d’Émile  Guillaumin figure in extenso dans l’ouvrage de Roger Mathé,  Cent dix-neuf lettres d’Émile Guillaumin (1894-1951), autour du mouvement littéraire bourbonnais (éd. Klincksieck, 1969).

(42) Raymond Devaux, dans  Henri Laville fut cosnois pendant une partie de son enfance et de son adolescence (article cité).

(43) Sa disparition suscitera des hommages dans la presse départementale et régionale.  Dans le journal La Dépêche, daté du 2 décembre 1958, sous la plume de Joseph Voisin, ainsi que dans  La Montagne (3 décembre 1958) qui reproduira le long article que Jean-Charles Varennes, son ami et condisciple, avait rédigé pour le quotidien montluçonnais Centre Matin. Dans les Cahiers bourbonnais (n°9- 1er trimestre 1959)  Marcel Genermont, leur fondateur et directeur, écrit en introduction de la nécrologie qui lui est consacrée : “Henri Laville, instituteur, écrivain de chez nous, romancier de talent, vient de disparaître, brusquement, à l’âge de 42 ans, alors qu’il avait  encore tant à nous donner”…

(44) Albert Fleury, In memoriam : Henri Laville (Bulletin des Amis de Charles-Louis Philippe, n° 17, 1959).

CHRONOLOGIE

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1915 (13 décembre) :

Naissance à Corbigny (Nièvre).

1915-1923 :

Petite enfance et enfance chez ses grands-parents paternels à Commentry.

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1923-1928 :

Vit à Cosne-d’Allier chez ses parents

Élève à l’école communale de Cosne-d’Allier.

1928-1931 :

Élève au Cours complémentaire de Commentry.

1931-1934 :  

Élève-maître à l’école normale d’instituteurs de Moulins.

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1932 :

Décès de sa mère. Son père s’installe à Moulins.

1933:

Remariage de son père.

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1934 :

Échec au concours de 4ème année

Premier poste d’instituteur à Vendat (juqu’àux vacances de  Pâques 1935)

1935:

Surveillant à l’école normale de Varzy (Nièvre), de Pâques aux vacances d’été.

Devient surveillant dans un orphelinat à Vitry-sur-Seine.

Suit en parallèle des études de Lettres à la Sorbonne pour  préparer le professorat. Échec.

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1939 :

Instituteur et directeur d’école à Beaulon

1940-1944 :

Instituteur à Saint-Yorre

02 petite frontiere

1944 :

Épouse Marcelle Monatte

Publication de la première édition de Petite frontière (éditions Julliard – Sequana).

1944-1946:

Collabore au journal Valmy (Moulins)

Fonde et dirige les éditions du Beffroi à Moulins.

1946 :

Seconde édition de Petite frontière (éditions Julliard – Sequana).

1946-1956 :

Instituteur à Saint-Pourçain-sur-Sioule.

1948 :

Publication de Cet âge est sans pitié (éditions Julliard)

1956-1958:

Nommé à l’école primaire d’Yzeure, mais placé en congé de longue maladie.

1958 (30 novembre):

Décès d’Henri Laville, à Yzeure et inhumation au cimetière d’Yzeure.

 

REMERCIEMENTS

• Les auteurs remercient tout particulièrement la famille d’Henri Laville qui a mis à leur disposition des documents, ainsi que des photographies extraites des albums familiaux.

• La vignette et les lettrines,  ornant cet article et la chronologie ci-dessus, sont extraites de l’édition originale de Petite frontière. Ils ont été réalisés par Valentin Le Campion (1903-1952).

BIBLIOGRAPHIE

OUVRAGES D’HENRI LAVILLE PUBLIÉS

Petite frontière  –  404 p, éd. Julliard, 1944 (1ère édition) et 1946 (2ème édition).

Cet âge est sans pitié  – 233 p,  éd. Julliard 1948.

► Cet ouvrage doit faire l’objet d’une réédition au 4ème trimestre de 2018 par l’association Pré-Textes. Elle sera publiée dans le cadre des la collection Les écrivains oubliés du Bourbonnais.

OUVRAGES D’HENRI LAVILLE RESTÉS  INÉDITS

L’hôtel des Quatre-vents.

Les fleurs de l’aube (scénario).

OUVRAGES CONSULTÉS

• Histoire de Commentry et des Commentryens / Georges Rougeron. – éd. des Cahiers Bourbonnais, 1987

•  Les Bourbonnais célèbres et remarquables : Tome III : Arrondissement de Moulins / Maurice Sarazin – éd. des Cahiers bourbonnais, 2009,

• Encyclopédie des auteurs du pays montluçonnais et de leurs œuvres de 1440 à 1994 / Maurice Malleret. – éd. des Cahiers Bourbonnais, 1995

• Commentry : Tome II/ Laurence et Patrick Debowski – éd. Sutton – La mémoire en images, 2009

ARTICLES CONSULTÉS

• In memoriam : Henri Laville / Albert Fleury –  Bulletin des Amis de Charles-Louis Philippe, n° 17, 1959.

Henri Laville / Jean Émile-Guillaumin – Bulletin de la Société d’émulation du Bourbonnais , 1988-1989.

Henri Laville directeur d’école / Marcel Bonin – Les Cahiers bourbonnais, n° 48, 4ème trimestre 1968.

Henri Laville mon ami / Jean-Charles Varennes – Les Cahiers bourbonnais, n° 48, 4ème trimestre 1968.

Le souvenir d’Henri Laville / Jean-Charles Varennes. – Allier Magazine numéro 188, Décembre 1984.

 • Henri Laville fut cosnois pendant une partie de son enfance et de son adolescence/ Souvenirs de Maurice Robin  et de Raymond Devaux – De l’Œil à l’Aumance, Mémoire du pays cosnois, n° (5 – 2003) .

Cosne-d’Allier après la guerre de 14-18, vu par Henri Laville dans “Petite frontière” / Jacques Fournil – De l’Œil à l’Aumance, Mémoire du pays cosnois, n° 16 – 2014).

Saint Pourçain / Arsène Laforêt. – Etude locale bourbonnaise, 1961.

Collections de presse : Le Centre républicain (Montluçon), Valmy (Moulins), disponibles sur le site des archives départementales.

LIEUX D’HOMMAGES

Une rue à Cosne-d’Allier et une autre à Commentry portent le nom d’Henri Laville, ainsi que la Maison des sciences, des arts et de la technologie,   à Yzeure. Cette dernière est en fait située dans les locaux de l’ancienne école primaire Henri Laville. Son nom est également mentionné sur la table d’orientation du Vernet, près de Vichy.

Maison des arts et sciences Yzeure 2
La Maison des sciences et des arts Henri-Laville, à Yzeure, dans les locaux de l’ancienne école Henri-Laville
rue Henri Laville a Cosne d-Allier
▲ Une rue Henri-Laville à Cosne-d’Allier  et à Commentry ▼

rue Henri Laville Commentry

 

REGARD D’HENRI LAVILLE

SUR LA VILLE DE COMMENTRY

DANS SON ROMAN PETITE FRONTIÈRE

Z Vue générale couleur

► Henri Laville était très attaché à la ville de Commentry, dans laquelle il avait passé sa petite enfance chez ses grands-parents. C’est aussi chez ces derniers qu’il avait vécu, lorsqu’il avait quitté l’école primaire de Cosne-d’Allier pour entrer au cours complémentaire de Commentry, passage obligé pour accéder au concours d’entrée à l’école normale d’instituteurs de Moulins. Dans le roman  Petite Frontière (éd. Julliard), il consacre plusieurs pages à la description de  Commentry et à la vie des Commentryens, au début du siècle dernier.

COMMENTRY SORTIE DES MINEURS

• LA RUE SAINT-QUIRIN…

(actuelle rue Jean-Jacques-Rousseau)

 • C’est une des rues les plus typiques de Commentry, une rue bordée de maisons ouvrières telles qu’on les concevait voici un siècle, uniformes, tristes, inconfortables. Mais c’est la rue où passent les ouvriers, une rue animée et vivante aux heures d’entrée et de sortie des usines.

Z Rue JJ Rousseau

• Il en est qui vont au travail par les rues neuves et propres, bordées de hauts magasins, et cela leur fait une âme claire, confortable, moderne. D’autres par des routes larges, plantées d’arbres : les arbres sont des saisons changeantes qui donnent la vie aux choses immobiles et jettent sur leurs laideurs une ombre de beauté. D’autres par des routes de campagne faites pour marcher à grands pas libres et solides, pour respirer la santé première du monde, des routes éternellement jeunes où l’âme peut s’étendre sans limites…

• Mais quelle joie demander aux bouchures dont la ronce envahissante traîne dans l’eau fétide, quels rêves au crassier abandonné, pelé, masse informe qui veut jouer à la petite montagne devant les jardins sans gloire ?

LAVILLE 8

• Et là-haut, au tournant, commence la ville : noire, laide, malodorante ; habituée à « trimer » toute sa chienne d’existence, sans avoir jamais eu ni le temps, ni le goût de se laver un peu, de s’habiller mieux et de s’entendre vivre. Du passage à niveau de la Forge où toujours quelque train manœuvre jusqu’à la place de l’Hôtel de ville, entre deux alignements de maisons lépreuses, noircies par des années de suie, un couloir vous aspire, vous entraîne de force vers le centre proche où convergent avec lui les routes du travail obstiné : c’est la rue Saint-Quirin.

LAVILLE 5• Qui l’a vue une fois ne peut l’oublier…À droite un mur continu, percé de portes semblables. Ce sont les logements des employés de la Forge. Les uns s’ouvrent au rez de chaussée, on monte aux autres par les trous sombres de vieux escaliers en bois. A gauche, un mur sans étage, plus sale encore, hérissé de cheminées hétéroclites avec, de place en place, une lucarne carrée, de quoi passer la tête : d’autres logements dont la vraie façade donne sur la Forge et qui la cachent comme une peinture de remparts.

Z SAINT QUIRIN B

 • Ici, qu’attendrait la vie ? Il faut qu’elle avance soit dans un sens, vers le cœur de la ville, soit dans l’autre vers cette brève échappée de colline qu’on aperçoit au loin. La rue Saint-Quirin resserre l’être tout entier. Incapable d’y prendre corps, la pensée a hâte d’en sortir pour s’étaler librement à l’air, sous un ciel plus large…

Z Saint quirin

• Tel est le chemin de Jacques ; mais c’est au cœur du jour, entre onze heures et midi qu’il faut le suivre. Alors les usines se vident d’un flot bruyant d’ouvriers, d’une troupe de vélos entre lesquels on se fraie avec peine un passage. Les uns viennent des Bourrus, les autres de la Forge.   Ils se croisent, se confondent, se divisent au carrefour de la place et l’on peut voir d’un bout à l’autre de la rue Saint-Quirin descendre la marée du travail. Du trottoir, Jacques l’accompagne. Il a l’habitude de cette foule : elle est la sienne, rompue aux mêmes rythmes que les siens, comme lui avare de son temps. Il ne pourrait dire comment il s’appelle cet employé de bureau, quel est le métier de cet ouvrier, mais il sait où tournera l’un, dans quel escalier disparaîtra l’autre. Il y a ceux qui vont vers le Vieux-Bourg, ceux qui monteront à Signevarine, ceux de la celle et de Colombier. Et du haut du crassier à la maison des Pêches, figures sales, bleus graisseux ou complets propres, jeunes pleins de rires ou vieux pesants et las, chaque jour produit aux mêmes endroits les mêmes rencontres.

Z FORGE

• Or tandis que Jacques se met à table, la vague au dehors, peu à peu s’apaise. Les routes s’épuisent. Elles n’appartiennent plus qu’aux ouvriers qui vont prendre le poste, la musette au dos.   Midi sonne, clair, précis, dans le bruit des assiettes. Commentry mange. Sur la ligne de Gannat, un train de marchandises attaque une rampe difficile, disparaît dans une tranchée et Jacques, chaque jour, s’applique à suivre son écharpe de fumée dans les lointains des champs et des bois. Un express file en sens inverse, vers la gare ; la grand’mère aussitôt regarde l’horloge : « Tiens, il a du retard aujourd’hui ! »

Z FORGE Place

Z Gare commentry

• L’ÉCOLIER ET LES SAISONS

► Jacques, principal personnage du roman Petite frontière, derrière lequel on devine Henri Laville, évoque le temps où il était un bon petit écolier de l’école communale de Commentry, à la fin des années 1920.

• Un saison succède à l’autre. Mais ce n’est que l’habitude des saisons, vieille comme le monde. On dit : « C’est l’automne ». Il faut que je descende au Reynauds chercher des feuilles rouges, des jaunes et des brunes pour les dessiner demain ; ou bien il faut que je demande à la grand-mère qu’elle me prête un coing, une pomme vernie et des noix. Puis on attend avec impatience le vendredi matin pour savoir sa note et l’inscrire dans une colonne spéciale de son gros carnet noir.

• La toussaint, c’est l’odeur des chrysanthèmes que le grand-père a patiemment cultivés, et qu’il a couverts, chaque soir, de peur de gelées, pour les porter, dans leur suprême éclat, sur la tombe du petit Louis.

Z Hotel de ville

• À dix jours de là, le 11 Novembre vous voit comme à Cosne, « habillé en dimanches » juste à votre place d’écolier, dans un long et silencieux cortège chargé de fleurs qui part de la place du 14 Juillet et monte au « monument ».

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• Vient l’hiver. On met le capuchon de Cosne, des « mitaines » tricotées par la grand-mère et, tout en marchant dans la neige, on fait gicler les châtaignes froides qu’on a gardées du dîner de la veille. Sur la place, les gars d’en ville attaquent les filles à grand renfort de boules et Jacques, sans trop s’attarder, les regarde, du trottoir.

• Un grand coup de soleil chasse les froids, dans la « patouille » des rues, jusqu’au delà des côtes où fondent peu à peu les derniers lambeaux blancs.

• Puis, sur la route des rameaux prochains, le mardi-gras allume, au bas du crassier, près de la fontaine, un formidable tas d’épines que les gosses du quartier, pendant un mois, ont chipées aux « Bouchures » et trainées à leurs trousses.

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• Le mardi-gras promène ses masques idiots et ses vieilles défroques de porte à porte, dans le « grelintement » des boîtes à sous. Mais les masques n’amusent plus : à cet âge on n’a plus peur.

• Il n’y a de printemps que sur les arbres des jardins et dans l’air plus doux. Les violettes et les primevères fleurissent au pignon ensoleillé de la vieille maison : il faudra les disposer sur une frise.

• Ainsi tournent les mois, consciencieux, ponctuels, sans surprise. Chacun apparaît sur la scène avec son visage de toujours, bon ouvrier du temps qui fuit. Des gens savants ont dit là-dessus ce qu’il fallait dire. Ils ont fixé les couleurs, les odeurs et les bruits. Ils ont traduit dans un beau langage les sentiments qu’ils en avaient. Ils ont fait les lectures du cours complémentaire qui sont plus longues, les dictées plus difficiles, et les poètes ont écrit les récitations dont les mots chantent à l’oreille.

Z Vue générale

• La nature change, mais elle ne fait qu’obéir au rythme souverain du travail qui, dans ce pays de Commentry, s’impose comme une loi de fer. Hiver comme été, étrangère aux saisons du monde, la Forge peine par mille bras invisibles et sa voix règne sur les bruits du jour et le sommeil des nuits. A peine se repose-t-elle les dimanches et jours de fête. Elle est l’esclave de sa propre force. Il faut nourrir sans cesse ce corps dévorant et veiller à son souffle. Il en a toujours été, il en sera toujours ainsi.  

 • LA LEÇON DE VIOLON…

► Comme beaucoup d’écoliers, Jacques Ferrière apprend la musique.

VIOLON 4

• Le déjeuner fini, un quart d’heure de violon d’abord, à répéter les exercices difficiles ; puis tandis qu’on débarrasse la table, le temps de s’accouder à la commode pour revoir à la hâte les leçons du soir. Et déjà retentissent les sirènes. Il faut partir, se mêler à la marée montante des ouvriers jusqu’aux cours de l’école où maîtres et maîtresses poursuivent, indifférents au vacarme qui les entoure, leur éternelle promenade de prisonniers en cage….

 ►Et deux fois par semaine, il y a la leçon de violon…                  

VIOLON• Avec ses maîtres d’en ville, le professeur de Jacques est l’un des personnages les plus considérables qu’il connaisse. Si les autres ont l’autorité et la science, il a pour lui la taille, la corpulence et surtout cette barbe très soignée donne à son visage un air de suprême noblesse.

• Il était déjà le magicien de l’enfance, celui qui conduit du haut de son pupitre la Symphonie aux jours de fête et l’Harmonie sur la Place Martenot. Il est toute la musique, tout ce qu’on en peut savoir, il est son pouvoir souverain, sa majesté. Avec cela, gardien à la forge, de jour ou de nuit, selon les postes. Ses leçons, il les donne dans une petite pièce, sur le côté d’une cour intérieure, au fond d’une impasse. C’est le sanctuaire au milieu duquel il officie, juché sur une haute chaise.  Autour de lui, durant les heures où il se repose de l’Usine, un peuple d’élèves défile, petits et grands, garçons et filles. Lui ne bouge pas.

VIOLON 2• Il écoute, rectifie, aide un bras à battre la mesure, un doigt à chercher sa position, chante pour faire chanter en s’accompagnant d’une mandoline, encourage le débutant, s’emporte contre les étourdis et ne s’arrête dans ce labeur exténuant que pour saisir sa tabatière qui est toujours à portée de sa main, sur le coin d’une table au tapis vert, ou pour crier à Jacques qui entre sans bruit : « Te voilà, frère ; prépare-toi ; ça va être ton tour », sans pour cela quitter du regard le solfège ou la méthode. Jacques a le temps de suivre les murs où sont accrochés les photos des sociétés, les portraits dédicacés d’anciens élèves devenus artistes, les médailles de concours de cette collection d’instruments bizarres où la scie métallique voisine avec une carapace de tortue et une boîte de cigares qui portent des cordes. Le maître ne prend que cinq francs de l’heure parce que ses élèves sont des fils d’ouvriers et qu’il a connu, lui aussi, dans son jeune temps, « le prix de l’argent ». il aime Jacques pour son travail obstiné et le pousse à faire toujours mieux en lui parlant de ses meilleurs élèves ou de tel grand violoniste comme Ysaïe ou Jacques Thibaud. Le conseil est toujours le même : « Du travail, du travail, frère ! Il t’en faudra huit heures par jour ! » 

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Henri Laville (1915 – 1958)

Vilon 3

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