ANTICIPATION : QUAND UN MONTLUÇONNAIS DE 1898, PIERRE DUPUIS, SE HASARDAIT À IMAGINER LE MONTLUÇON DE L’AN 2000…

Jean-Paul PERRIN

allier-infos@sfr.fr

• À la fin du XIXème siècle, paraissait à Montluçon une modeste plaquette de 29 pages, intitulée  Jadis et aujourd’hui . Signée par Pierre Dupuis (1840-1905), greffier de justice de paix, établi rue Grande à Montluçon, elle avait été imprimée sur les presses de l’imprimerie Herbin, qui éditait alors le quotidien Le Centre. Son contenu se limitait à trois courts textes : le premier était un récit d’anticipation, Montluçon en l’an 2000, daté du 20 novembre 1898.  Le deuxième était un conte,  Muguette, la belle meunière du moulin de la Roche. Le troisième, enfin, était un long poème intitulé Jadis et aujourd’hui, portant la date du 14 novembre 1897.   Montluçon en l’an 2000 était dédié “ à tous ceux qui depuis de longues années ont acquis le droit de cité” (sic). Pierre Dupuis, lucide sur ses talents littéraires,  concluait ainsi modestement à l’adresse de ses lecteurs : “ Je vous prie de le conserver dans vos archives, si ce n’est pour mon œuvre elle-même, mais pour qu’en l’an 2000, nos arrière-petits-enfants, nos arrière-neveux voient, en le lisant, que le rêve que j’ai fait en 1898 s’est réalisé ”…

Z Couv DUPUIS• Bien que Pierre Dupuis ne soit ni un Jules Verne, ni un Albert Robida de province, tant s’en faut, il est cependant intéressant d’exhumer ce texte, près de cent vingt ans après sa publication, non pas pour ses qualités littéraires intrinsèques, pas plus que pour son aspect “ kitsch”, un brin “pompier ”,  mais parce qu’il est une pièce rare : aucun autre auteur montluçonnais ne semble s’être aventuré sur le terrain de l’anticipation, en se projetant un siècle plus tard. Exercice périlleux, s’il en est : qui se risquerait d’ailleurs, de nos jours,  à imaginer ce que sera le Montluçon de l’an 2118 ?

• Au fond, l’intérêt du texte de Pierre Dupuis réside dans le fait  qu’il est le reflet de la pensée, des aspirations  et des espoirs d’une époque, le tout mâtiné d’une touche de  patriotisme revanchard, à un moment où l’ascension démographique et économique  de la ville semblait inéluctable, au point de lui faire écrire : “L’idéal, pour un bon patriote, est de voir sa patrie devenir grande, forte, glorieuse, prospère, respectée, au-dedans et au dehors. C’est l’idéal que nous avons tous, Français pour notre belle France. À cet idéal, nous, Vieux Montluçonnais, nous devons en joindre un autre : c’est celui de voir s’accroître, s’embellir, prospérer notre chère cité de Montluçon.  Le passé nous répond de cet avenir qui promet à notre ville un énorme accroissement en étendue, en population, une grande prospérité dans son commerce, dans son industrie et qui, enfin fera de Montluçon une ville de premier ordre ” (1).

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La dédicace de Pierre Dupuis aux Montluçonnais

• En confrontant des extraits significatifs  de son récit à quelques notes sur le devenir de la cité  et la situation actuelle, on verra que, finalement, Pierre Dupuis a commis bien des erreurs dans son anticipation. Mais pouvait-il en être autrement ? Il n’empêche que, parfois, il a su aussi être un assez bon visionnaire de l’évolution de sa ville. Suivons le donc dans sa promenade montluçonnaise et dans son rêve : « Fatigué d’une longue course, mon esprit, toujours porté sur les destinées futures de notre cité, je m’endormis (…). Le train filait à une course d’enfer (…). Le train stoppa soudain…Montluçon !…Montluçon !…Messieurs les voyageurs descendent de voiture ».

À propos des notes accompagnant le texte… Afin d’en faciliter la lecture, plutôt que de les regrouper en fin de texte, les notes,  qui peuvent faire quelquefois  l’objet d’un long développement,  ont été placées à la suite de chacun des paragraphes. La plupart sont accompagnées de photos d’époque et de documents divers, permettant de  faire le point sur l’évolution de la ville.

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I – PREMIER COUP D’ŒIL

SUR LE QUARTIER DE LA GARE

carte gare colorisée chevaux et fiacres
La gare, telle qu’elle était vers 1900 …

• Comme un voyageur qui débarquerait de son train et ne connaîtrait rien de la cité, Pierre Dupuis commence par une description du quartier de la gare : “ Et voici une gare immense, où se coudoie, affairée, une fourmillante cohue d’employés et de voyageurs. Ce qui m’étonna d’abord, c’était l’urbanité exquise avec laquelle les employés répondaient, la casquette à la main,  aux multiples questions que leur posaient nos compagnons de route. Dans la cour de la gare, une vingtaine d’omnibus, sur lesquels flamboient en lettre d’or les vieux noms connus des Hôtel de France, du Lion d’Or, du Puy-de-Dôme, du Grand-Cerf et d’autres que je ne connaissais pas”.

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Les quais de la gare et la verrière, à la même époque

“Puis, se déroule devant moi, l’avenue de la gare (2) aux énormes platanes dont les branches forment, au dessus de ma tête, un dôme végétal, répandant une douce fraîcheur et où les oiseaux pépient leurs chants du matin » (3). Pierre Dupuis note une absence : « Où est donc le kiosque à musique (4) sur lequel la Société philharmonique jouait les plus beaux morceaux de son répertoire ? Je ne vois plus le petit square microscopique (sic) aux barreaux duquel j’ai buté si souvent à l’arrivée du train tardif. Je n’entends plus chanter la ridicule Naïade que l’on appelait “ la fontaine éternelle”  (5)

Avenue d ela gare vue d el'esplanade château colorisée
”L’avenue de la gare et son dôme végétal
Kiosque avenue de la gare
Un grand absent en 2000: le kiosque à musique
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Le petit square microscopique et sa fontaine éternelle”

————-  NOTES 1 à 5  —————

► (1) Lorsque Pierre Dupuis écrit ces lignes, l’essor démographique de la ville est indéniable : de 4 716 habitants en 1821, Montluçon était passé à 8 922 habitants en 1851, à 27 878 en 1891 pour atteindre les 35 062 habitants en 1901…soit presque autant qu’aujourd’hui. Longtemps contenue dans l’espace restreint de la vieille cité médiévale et de ses faubourgs, à l’ombre du-château des Bourbons, la ville a alors débordé largement sur la rive gauche du Cher avec la naissance de la Ville-Gozet, quartier ouvrier et industriel, traversé par l’artère principale, l’ancienne route de Tours devenue rue de la République.

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L’évolution de la population montluçonnaise: on est  loin des 120 000 habitants prédits par Pierre Dupuis (source: Wikipedia)

► (2) L’avenue aménagée pour relier la gare au boulevard de Courtais, avait nécessité d’importants travaux de remblais, avant que l’on y plante une double rangée de platanes et que les hôtels particuliers ne s’y construisent, de part et d’autre dans un bel alignement. L’avenue ainsi que la gare avaient été inaugurées officiellement lors de la visite de Napoléon III à Montluçon, le 7 août 1864. Pour l’occasion, elle avait été baptisée Avenue Napoléon III…Une appellation quelque peu “démonétisé” après le désastre de Sedan et la proclamation de la République, le 4 septembre 1870. Redevenue modestement  avenue de la gare, elle est ensuite devenue l’avenue du Président-Wilson,  de 1919 à 1941, puis l’avenue du Maréchal-Pétain, de 1941 à 1944, avant que l’on ne décide de la dénommer avenue Marx-Dormoy en  octobre 1944. Le 25 juillet 1948, on procédait à l’inauguration du monument qui lui était dédié,  un gisant, une main sur le cœur, saisi dans la seconde qui précède son assassinat.

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25 juillet 1948: L’inauguration du monument à la mémoire de Marx Dormoy (Archives du journal  La Montagne)
Inauguration monument Dormoy 2 Blum et Lucien Menut
Parmi les invités, Léon Blum, soutenu par le maire, Lucien Menut (Archives du  journal La Montagne)

La cérémonie se déroula en présence de Léon Blum, dont Marx Dormoy fut le  ministre de l’intérieur, sous le Front Populaire. On comprend que face à autant de changements de dénominations, les Montluçonnais s’évertuent encore aujourd’hui à la désigner comme l’avenue de la gare. Quant à la “ gare immense” et à  “ la fourmillante cohue d’employés et de voyageurs”, on sait ce qu’il en est advenu : une gare rétrécie, des effectifs qui ont fondu et des voyageurs qui se sont faits plus rares, au gré des fermetures des lignes et de la suppression des voies. Une tendance qui pourrait malheureusement se poursuivre, en dépit des protestations des élus et des comités de défense ou d’usagers.

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▲ Une vue  actuelle de la gare et de ses quais…Bien loin de la “gare immense” et de sa “cohue fourmillante” ▼
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© Jean-François Taslaud – Gares de France

► (3) Loin de la « douce fraîcheur annoncée », les platanes ont été colonisés depuis plus de quarante ans par des milliers d’étourneaux qui reviennent régulièrement s’y établir, profitant de la lumière et de la chaleur des lampadaires. Lors de ces séjours, « La fraîcheur » cède alors la place aux nuisances autant sonores, qu’olfactives et visuelles. Aucune des méthodes d’effarouchement utilisées pour chasser ces indésirables  n’a véritablement porté ses fruits…jusqu’à présent.

► (4) Le kiosque à musique, dont l’édification remontait à 1898, a effectivement disparu.  Il était situé au carrefour central de l’avenue, côté gare. De l’autre côté, on a transféré en 1963 le monument aux morts, qui avait été édifié en 1922 dans ce qui s’appelait alors  square Fargin-Fayolle. Il fallait libérer de l’espace pour  construire  la gare routière. Aujourd’hui désaffectée, celle-ci devrait disparaître dans le cadre du réaménagement des quais du Cher. Avec le gisant de Marx Dormoy, le monument aux morts fait partie de ce que l’on pourrait appeler des « monuments baladeurs montluçonnais », le premier ayant connu quatre emplacements successifs en 70 ans et le second… seulement  deux en un siècle.

Avenue Marx dormoy jardinet fontaine
La  “fontaine à naïade« , avant 1948, date de  l ‘installation du monument à la mémoire de Marx Dormoy
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1948: la fontaine a disparu pour laisser place au gisant de Marx Dormoy, mais le jardinet, avec sa grille,  est toujours là
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La statue de Marx Dormoy, légèrement décentrée,  installée au pied du Vieux château, en 1963

► (5) En fait de « fontaine à Naïade », il existait une vasque avec un jet d’eau installés à l’extrémité de l’avenue, côté boulevard de Courtais, dans ce qui avait été auparavant le jardin du Comte de Dreuille. C’est là que fut ensuite installé, entre 1948 et 1963, le gisant de Marx Dormoy, sculpté par Yencesse, jusqu’à ce que la municipalité dirigée par Jean Nègre, de 1959 à 1972,  ne se décide à le déplacer au pied du château des Bourbons. Il fallait faire place nette pour y installer…une station service, du meilleur effet ! Celle-ci y resta jusqu’au début des années 2000. Depuis, avec les travaux de rénovation de l’avenue, elle a été à son tour  détruite, laissant place depuis juillet 2004 à des parterres et à  des jets d’eau, appréciés des Montluçonnais par temps chaud. Bref, presque un retour aux sources. Au delà des jets d’eau, on a réinstallé le gisant de Marx Dormoy, à quelques mètres seulement de son emplacement initial et non loin du  monument aux morts.

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La fontaine et les immeubles du Boulevard de Courtais qui masquaient, jusqu’au début des  années 1960, le Vieux Château.
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Le monument aux morts installé en 1963. Au fond, on devine la station service Mobile qui a supplanté le monument de Marx Dormoy, qui a été transféré au pied du Vieux château.
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L’avenue Marx-Dormoy et ses jets d’eau  (© Didier ClanciaRegard Actu)

 

II –  LE CHÂTEAU

ET SON ESPLANADE

• Une fois l’avenue parcourue, Pierre Dupuis arrive au pied du château des ducs de Bourbon. L’urbanisme a fait quelques ravages qui ne semblent guère l’émouvoir : L’avenue se poursuit jusqu’à la base du château, toujours le même, majestueux dans sa simplicité (6). Elle se divise en deux autres avenues à pente douce, avec parapet à pierres ajourées qui s’allongent en s’élevant, à droite et à gauche du château”. Au passage, entre ces deux avenues, Pierre Dupuis  évoque la présence d’une statue de bronze dédiée à Joseph – Adrien Segond (7) dont il livre une brève description: “ Le corps penché en avant, la main droite tenant l’épée, le chapeau fièrement campé sur une tête mâle et énergique ” (sic).

Vieux château et vieilles maisons avant démolition colorisé
Le vieux Château, tel que Pierre Dupuis pouvait le voir
Vieux château et casernes colorisé Pointud
Le château avec, au centre et  à droite, les bâtiments des casernes, désaffectés en 1913

• De là, il gagne l’esplanade du château des Bourbons, en prenant “ l’avenue à droite qui aboutit sur la tour sud, au dessus de l’escalier du Darrot”. Un  prétexte à une découverte panoramique de la cité : “ Voici l’esplanade de notre vieux château (…).Elles n’y sont plus ces immenses constructions servant de casernes (8).C’est la pelouse verdoyante du vieux temps, avec l’ombrage des acacias (…). Je jette un coup d’œil au dessous de moi : la cour des miracles  du Petit château (9) a disparu et a été remplacée par un escalier gigantesque avec de larges paliers, commençant sur la Grand Rue et aboutissant au château. En face de moi, je vois de grandes Halles centrales (…) de la ville, élevant dans les airs les toits superposés de leurs nombreux pavillons (10). La Grand Rue élargie à deux mètres, à l’alignement des halles est droite. Elle est redevenue la plus commerçante de la cité ” (11)

Vieille ville Un coin escalier château Lib Eyboulet

La montée vers l’esplanade, avec vue sur la vieille ville

Esplanade château Casernes
La caserne, avant 1913, côté esplanade

• Déserté par la troupe, le château a retrouvé une nouvelle affectation : “ Le château lui-même a repris sa destination première. Le tribunal composé de quatre chambres, trois civiles et une correctionnelle, y rend des jugements. Dans diverses salles, aux étages supérieurs, est installé le musée de la ville. La seconde avenue, contournant une partie du château, aboutit à la tour nord. Tout auprès, se dresse un édifice à deux étages où siège le tribunal de commerce » (12). Un rapide coup d’œil montre que « la prison a disparu. (13) À sa place, un magnifique café appelé Café du palais où trinquent ensemble, les jours d’audiences, plaideurs, avocats, avoués, greffiers et huissiers. Au milieu de l’esplanade, s’élève un kiosque des plus élégants destinés aux  nombreuses sociétés musicales de la ville ”.(14)

———- NOTES 6 à 14 ———-

► (6) En 1963, trois ans après le vote de la délibération, la municipalité Jean Nègre a fait procéder à  l’aménagement de la place Piquand. On  a réalisé une  “percée” qui prolonge visuellement l’avenue et, pour ce faire, on a détruit des immeubles qui bordaient le boulevard de Courtais. Le Café de la pente douce, la chapellerie Guy, la Maison de Paris et le vieil immeuble du Crédit lyonnais sont tombés sous la pioche des démolisseurs.

Chapellerie Guy
Quelques-uns des bâtiments qui masquaient le château avant leur destruction. Parmi eux:  la chapellerie Guy et la Maison de Paris

La plupart des vieilles habitations qui se trouvaient entre ces bâtiments et la base du  vieux Château ont été rasées, sans le moindre ménagement. Ont ainsi disparu  le Château Jaune, et les anciens hôtels Aujay de la Dure et Boirot de la Cour, du côté de la rue des Serruriers. Rares furent les voix qui, à cette époque d’urbanisme triomphant et d’essor de l’automobile,  s’élevèrent pour tenter  de préserver certains de ces édifices. Seules quelques sculptures et pierres provenant du Château jaune purent être sauvegardées in-extremis par l’association des Amis de Montluçon. De chaque côté de la nouvelle place, baptisée place Edouard-Piquand, on a construit des immeubles modernes (Crédit Lyonnais, Résidence des Bourbons et Poste) qui ne dénotent guère d’originalité architecturale.

Place Piquand Années 1965-70
La “percéee” de place Piquand, au début des années 1970, avec la nouvelle poste (à gauche) et l’immeuble du  Crédit Lyonnais (à droite)

► (7) Joseph Adrien Segond (1769-1813), le “ capitaine Segond” dont une rue porte le nom à Montluçon depuis 1853, était le fils d’un receveur du grenier à sel et aux tailles. À 14 ans, il s’était engagé  comme mousse sur un navire de commerce, le Henri-III, qui l’avait conduit jusqu’en Inde. Revenu à Montluçon, il y avait repris ses études, avant de repartir, comme enseigne,  toujours pour les Indes à bord du  Madame.

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Le capitaine Segond

Lieutenant de vaisseau  en 1790 puis corsaire, il avait réussi à fausser compagnie aux Anglais qui l’avaient capturé. Capitaine de frégate, il devait s’illustrer lors de combats contre l’Angleterre. À nouveau capturé, il fut libéré en 1800 et poursuivit sa carrière au service de Napoléon,  en s’illustrant notamment au cap Saint-Mathieu, en août 1805. Quelques années plus tard, en butte à des calomnies et à des jalousies qui poussèrent ses adversaires à le faire passer pour fou, il choisit de démissionner. À ce propos, on cite les paroles de Napoléon Ier qui aurait dit : « Plût à Dieu que j’eusse dans ma marine beaucoup de fous comme celui-là ». Il reste à savoir pourquoi Pierre Dupuis ait pu imaginer l’érection d’une statue à sa gloire. Peut-être parce que cela renvoyait à un passé glorieux, celui du Ier Empire. C’est peut-être aussi le besoin de renouer avec des “héros”, à un moment où l’on pense à une probable “revanche” contre l’ennemi allemand.

► (8) En 1861, le château des Bourbons, avec le mobilier et l’esplanade, avaient été cédés à l’État. Depuis 1859, il abritait des soldats. En 1879, en rognant sur l’esplanade, on avait édifié une aile nouvelle pour porter la capacité d’hébergement à un millier d’hommes. Comme le suggère Pierre Dupuis, les troupes ont quitté ce site en 1913 pour rejoindre la toute nouvelle caserne Richemont. En moins de deux ans, elle avait été construite sur les plans de l’architecte civil Gilbert Talbourdeau. On reconnaît la patte du civil dans la présence de balcons, un fait rare dans les édifices à vocation militaire. Ce n’est qu’en 1987 que l’aile militaire ajoutée au vieux château a été rasée, après avoir abrité pendant quelques années la station de radio RMB.

Défilé du 121ème RI
1913: les soldats du  121è RI descendant le boulevard de Courtais, en route vers la nouvelle caserne Richemont

Défilé militaire bd Courtais

121è RI Place hôtel de ville 14 juilet 1914
14 juillet 1914: la dernière grande revue militaire, trois semaines avant le départ du 121è RI pour le front

► (9) Le Petit Château ou Château jaune est tombé sous la pioche des démolisseurs lors de l’aménagement de la place Piquand. Quelques éléments architecturaux ont alors été récupérés par les Amis de Montluçon. En parlant de « cour des miracles », Pierre Dupuis fait allusion aux bâtisses basses et vétustes, serrées les unes contre les autres, au pied du château. On peut les voir   sur des cartes postales anciennes. Elles ont aussi été  rasées lors des mêmes travaux.

Vieux château Vieilles maisons Cim couleur 1960
Avant 1963: une partie de ce que Pierre Dupuis appelait “la cour des miracles”, au premier plan
Vue générale depuis esplanade château
Avant les travaux de restructuration de la future place Piquand
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Le chantier de la future place Piquand. À droite: la nouvelle station service (© Fonds Parant)
Château place Piquand et château jaune
▲Le Château Jaune (à droite) détruit en 1963 et son porche ▼

Porche maison ancienne possible Château jaune place Piquand

► (10) Pierre Dupuis ne fait que  transposer dans le paysage montluçonnais l’image des pavillons Baltard, édifiés au cœur de Paris, le fameux « ventre de Paris », sous le second empire. Contrairement à Moulins ou à Vichy, Montluçon n’a jamais disposé d’un marché couvert.

► (11) Fort heureusement, ces travaux n’ont jamais été réalisés ! S’ils l’avaient été, ils auraient entraîné ipso facto la destruction de la plus grande partie de la cité  médiévale.

Vue aérienne château et panorama ville CPSM
Château, esplanade, remparts et une partie de la vieille ville, vers 1950

► (12) Aucun tribunal ne siège dans les locaux du château mais au Palais de justice, situé boulevard de Courtais, presque  face à l’hôtel de ville. C’était déjà le cas à l’époque où Pierre Dupuis écrivait. En revanche, à partir de février  1959, le château a bien hébergé un musée, conçu par Jean Favière. Il  abritait notamment des collections d’instruments de musique traditionnels. Depuis, le musée a fermé ses portes, lors de l’ouverture du MuPop (Musée des musiques populaires). Plusieurs projets sont à l’étude par la municipalité pour réinvestir cet espace   au public. Un premier pas a été franchi en juillet 2018, avec la réouverture  du donjon au public, offrant une vue  sur Montluçon et les alentours, encore plus large que celle de l’esplanade. Une initiative qui a a été couronnée de succès.

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L’inauguration du musée en février 1959 (Extrait du Bulletin des Amis de Montluçon – n°68 – année 2017)

► (13) Sur ce point, l’avenir a donné tort à Pierre Dupuis. La Maison d’arrêt est bel et bien toujours là et c’est l’un des plus petits établissements de ce type en France.

Prison et quartier Notre dame
La prison vers 1900

► (14) Ce kiosque à musique, qui s’ajoute à celui de l’avenue de la gare, montre la vitalité des sociétés musicales dont Pierre Dupuis pouvait être témoin. Montluçon, comme de nombreuses communes de son arrondissement possédait sa société musicale. Le grand concours de musique de 1909, qui a donné lieu à une série de cartes postales, montre le succès impressionnant que rencontraient les sociétés musicales, lors de ces concours capables de drainer des milliers de spectateurs.

CONCOURS MUSICAL 1910
▲ Le grand concours musical de 1910: des milliers de spectateurs dans les rues de la ville▼

Concours musical Librarie Pointud

III –  VUE IMPRENABLE SUR LA VILLE,

DU SOMMET  DE LA TOUR

DE L’HORLOGE

 

Vieux château Tour horloge colorisée La Cigogne• Avec le concierge du palais de justice qui accepte de lui servir de guide, le voyageur de l’an 2000 grimpe au clocheton de l’horloge (!), le meilleur point de vue sur la cité et ses alentours :Je vois avec étonnement des maisons bien alignées s’étendre de tous les côtés à l’horizon : elles envahissent les premiers contreforts de Châtelard, de Marignon, se répandent du côté de Nerdre, Bisseret, les Iles. Elles grimpent jusqu’aux Guineberts, s’établissent sur les routes de Domérat, de La Chapelaude et, faisant un circuit dans la vallée du canal de Berry et sur la route de Paris, englobant dans la ville Marmignolles et Désertines ” (15)

• La tour offre également une vue imprenable sur les industries montluçonnaises : “ Sur la route de Limoges, la grande usine des machines à coudre occupe (16), me dit mon cicerone, plus de 1 500 ouvriers. Plus loin sur la route de Chambon, un grand établissement : la fabrique Hayem, considérablement agrandie”. (17) D’autres espaces industriels remarquables s’offrent à la vue : “ Sur le Cher, une grande fabrique de papiers de toute sorte, une fabrique de boutons. L’usine des Fers creux est toujours en pleine activité (18). Et là-bas, du côté de Saint-Jean, une immense fumée blanche s’élève en tournoyant dans les airs. C’est une fabrique de faïence et de porcelaine. Je vous engage à aller voir ses produits dans ses magasins du boulevard de Courtais”, lui glisse son guide.

Vue générale depuis Côtes de Chatelard Le lys
Montluçon (vers 1910), vu depuis les Côtes de Chatelard
Vue générale des usines 1903
▲ Vues générales de Montluçon au début du XXè siècle: la ville affiche fièrement ses usines et leurs cheminées fumantes▼

Usines Vue générale Lib. Pointud

• Pour Pierre Dupuis, “ ébloui ” par le spectacle qui s’offre à lui, il ne fait guère de doute que l’essor industriel et urbain de Montluçon n’est pas près de s’interrompre : “ Partout des usines autour de la ville, comme une couronne palpitante de vie. Au côté nord, des halles immenses, avec leurs chaudières géantes, avec les ardentes fournaises et les rugissements de la métallurgie et au milieu, miroitant au soleil, notre vieux canal avec ses ports chargés comme des bras de mer (sic) que sillonnent au milieu de lourds bateaux d’autrefois, les tournoyantes hélices des steamers infatigables venant depuis Nantes par la Loire devenue navigable” (19)

Panorama Montluçon Cim

Panorama usines et quartier Saint-Pierre

Vue panorama depuis esplanade château

• Si les usines ont poussé, en cette fin de XIXème siècle,  il en est de même des lieux de culte : “ Du côté des Isles, j’aperçois le clocher d’une église. C’est la paroisse Sainte-Anne, me dit mon compagnon. Du côté de la Ville-Gozet, vous voyez deux églises, l’une à droite et l’autre à gauche de la rue de la République. Elles sont dédiées  à saint Paul et à saint Jacques ». (20) Mais la pièce  maîtresse, c’est la cathédrale dont Montluçon a été  doté : « Dans les jardins de Chabrillan et de Peufeilhoux,  une magnifique cathédrale élève vers le ciel  son clocher fin et élancé d’au moins  soixante mètres de hauteur Une grande porte, avec une belle rosace au dessus et deux autres plus petites donnent accès dans le temple. Dans l’intérieur, je suis saisi d’admiration, écrit Pierre Dupuis.Une nef immense avec deux bas-côtés éclairés par des vitraux coloriés lassent passer une lumière douce et mystérieuse. La voûte est soutenue par de petites colonnettes accouplées qui donnent  au temple un grand air de légèreté et d’élégance ».

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• La pratique religieuse n’a pas faibli, bien au contraire, puisque le visiteur découvre “une grande foule(qui)se presse dans la cathédrale où officie un évêque  revêtu de ses habits épiscopaux”. Sur le parvis de la cathédrale a été installée “ une statue de marbre représentant debout un évêque, revêtu de son camail, la mitre en tête, tenant la crosse de la main  gauche et la main droite levée”.  Le piédestal  porte une inscription révélant l’identité du personnage : « Louis Pinelle, né à Montluçon en 1440, évêque de Meaux ». (21)

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La place Notre-Dame et la Rue Grande vers 1900
PLACE ET Eglise Notre-Dame
L’église Notre-Dame qui aurait été détruite pour y édifier une cathédrale…

•   Pour que la dite cathédrale sorte de terre, il a fallu toutefois faire place nette en démolissant d’autres édifices, sans que les Beaux-Arts s’en soient apparemment émus :  Une large avenue plantée d’arbres me conduit sur la place Notre-Dame, grande place élargie par la démolition de plusieurs maisons et de l’église”. Fort heureusement, les pioches des démolisseurs ont épargné l’église Saint-Pierre,toujours la même, conservée comme monument historique (qui) élève toujours vers les nues  son clocher en forme de gigantesque éteignoir ” (sic).

————NOTES  15 à 21 ———–

► (15) À l’époque où Pierre Dupuis écrit ces lignes,  Nerdre, Marignon ou les Guineberts ne sont guère urbanisés, pas plus que la route de Domérat, hormis quelques habitations éparses à Villars, où se trouve alors le champ de courses hippiques. On notera que si Marmignolles ou Désertines n’ont pas été “annexés à Montluçon”, il y a bien eu des tentatives d’extension de la ville, jusque dans les années 1940. Il fut ainsi question, en septembre 1942, de rattacher à Montluçon une partie de la commune de Domérat, en lui arrachant la zone des Montais, de la Côte Rouge, de Villars ou encore de Terre-Neuve. De même, une partie de Saint-Victor, de Désertines et de Prémilhat  était revendiquée par Montluçon qui y aurait gagné globalement  plus de 2 500 habitants et 750 hectares.  En revanche, le quartier de Saint-Jean qui relevait de la commune de Néris-les-Bains a bien été annexé à Montluçon, le 31 décembre 1960, lui apportant 360 ha supplémentaires.

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Carte des principales usines, extraite de l’étude d’Alain Gourbet:  Montluçon au temps des grandes cheminées

► (16) Fondée en 1894, la Compagnie Française des machines à coudre fut reprise ensuite par la société Hurtu. L’usine des machines à coudre devait disparaître  en 1908. Elle connut un redémarrage partiel pendant la première guerre mondiale, participant à des fabrications militaires, sous la direction de l’industriel Philibert Guillemet. C’est dans ses locaux à l’abandon que s’installa en 1939 l’usine Landis et Gyr, qui avait été évacuée des zones de combats de l’Est de la France.

Usine HURTU 1906
▲ L’usine Hurtu en 1906 et en 1916 ▼

Usine des machines Hurtu (2)

► (17) L’usine des faux-cols Hayem, ouverte en 1897, dans ce qui s’appelait alors le quartier du Cluzeau,  avec seulement 35 personnes, en employa jusqu’à 2 400 en 1912, soit des effectifs très largement supérieurs à ceux des  entreprises Safran-Sagem et Dunlop réunies, aujourd’hui. La main d’oeuvre était essentiellement féminine, ainsi qu’en attestent les cartes postales de l’époque montrant la sortie des ouvrières. Après avoir produit des toiles de tente et des chemises à destination de l’armée pendant la Grande guerre, l’usine a définitivement fermé ses portes en 1954. L’emplacement des locaux abandonnés devait être acquis ultérieurement par l’usine Landis et Gyr pour s’agrandir, au delà du site de l’usine Hurtu.

Sortie des usines Hayem 1907
La sortie des personnels des  usines Hayem en 1906
Usine Landis et Gyr vue aérienne Cim
L’usine Landis et Gyr (au début des années 1960), à l’emplacement des anciennes usines Hayem et Hurtu

► (18) L’usine des Fers Creux (Mignon, Rohart, Deslinières et Cie), installée en 1866  dans le quartier des Iles, à l’entrée du Pont,  était une des premières usines à utiliser pour sa construction des charpentes métallique. Ses murs de briques rouges et ses cheminées ont longtemps marqué le paysage montluçonnais. Spécialisée notamment dans la fabrication de tubes en fer et en acier, elle a employé plus de 500 salariés et, comme d’autres, elle a participé à l’effort de guerre en 1914-1918. Repris dans les années 1930 par un industriel stéphanois, Alexandre Meiller, qui se compromit ensuite dans la collaboration, les Fers Creux ont fermé leurs portes à la fin des années 1940. Le site s’est ensuite maintenu jusqu’en 1995, année où il a été partiellement détruit pour aménager un rond-point. On a toutefois veillé à conserver la cheminée en brique (la seule encore visible dans le paysage montluçonnais) et un pan de murs. Quant à la partie des  locaux qui avaient été repris par un concessionnaire automobile, ils ont été rasés en 2016, lors de la construction d’un centre commercial. Une grande surface commerciale à la place d’un espace industriel…Une évolution identique à celle qu’avait connue dans les années 1980 la zone Saint-Jacques, à l’emplacement de l’usine éponyme. Quant à la fabrique de porcelaine que Pierre Dupuis a imaginée à Saint-Jean, elle n’a jamais existé. Il y eut seulement une fonderie, rachetée par la Sagem et fermée dans les années 1980.

Pont des Iles et Fers Creux 1907 Lib. Laforêt
 Le pont des Iles et l’usine des Fers Creux, avant 1914
Vue générale Pont des Iles et fers creux Cim
▲ Vue générale de l’usine des Fers creux et de la sortie des ouvriers▼

Usine des Fers creux sortie des ouvriers 1909

► (19) L’image “des halles immenses avec leurs chaudières” que donne Pierre Dupuis n’est pas sans rappeler les cartes postales de l’époque offrant depuis l’esplanade du château, un panorama de la Ville-Gozet, avec ses cheminées fumantes.  Il existe aussi quelques cartes montrant le rougeoiement des usines de nuit…le tout en noir et blanc. On aurait peine à imaginer, aujourd’hui, une ville qui communiquerait avec l’image de cheminées rejetant dans l’atmosphère des panaches de lourdes fumées noires. Autre époque…

Vue générale des usines Nouvelles galeries
Des usines et des cheminées fumantes…Un thème fréquent dans les cartes postales d’avant 1914

Vue générale des usines saint-Jacques

Le canal de Berry, avec “ses ports chargés” et ses “steamers”,  a connu un destin nettement moins glorieux que celui annoncé, sans même avoir vu les bateaux à vapeur le parcourir.  Commencé en 1811, achevé en 1835, il a été incontestablement un élément moteur du développement industriel de Montluçon, son apogée se situant dans les deux dernières décennies du XIXè siècle, période durant laquelle Pierre Dupuis  compose son récit. Il a ensuite survécu jusqu’au début des années 1950, avant d’être déclassé en 1956. C’est François Mitterrand, alors ministre de l’intérieur et dont le grand-père avait été éclusier sur le canal à Magnette, qui signé le décret de fermeture.  Le canal a été ensuite  partiellement comblé entre le Cher et le quartier de Blanzat. C’est sur son emplacement qu’a été construit notamment le nouveau conservatoire André-Messager. Au delà de Montluçon, le canal a subsisté et ses chemins de halage ombragés sont devenus des espaces touristiques, entre promenades à pied ou à vélo. On peut aussi y naviguer avec de petits bateaux électriques.

Bassin du canal et verrerie Colorisé
▲ Le canal de Berry, au temps de sa splendeur ▼

Canal de berry péniches colorisé Lib. Pointud

Vue aérienne Ville Gozet et bassin canal Cim
Le bassin du canal, au cœur de la Ville-Gozet, vers 1950…mais sans les “steamers” annoncés…

Vue aérienne Ville Gozet canal église usines

► (20) Dans le quartier des Iles n’a été construite qu’une chapelle dédiée à Jeanne-d’Arc et  inaugurée en 1966. En dehors de ces chapelles, les deux  seules véritables  églises bâties au XXème siècle à Montluçon sont  l’église Sainte-Thérèse, dans le quartier des Marais, consacrée en 1954, et l’église Saint-Martin, édifiée à la suite de l’urbanisation du quartier de Fontbouillant. Cette dernière, devenue dangereuse compte tenu de son état, a été fermée en 2016 et cédée en 2018  par l’évêché à la ville de Montluçon. Il est question d’y installer l’école du cirque Acrobacirque, qui devra quitter ses locaux de l’ancienne gare routière, appelée à être rasée. On est donc  bien loin des splendeurs de la cathédrale annoncée. Quant à la fréquentation des lieux de culte, on sait ce qu’il en est advenu. En ce qui concerne l’église Saint-Paul,  rappelons qu’elle a été bâtie entre  1864 et 1867,  sur les plans de l’architecte Louis-Auguste Boileau. Son originalité réside  dans ses structures en fonte et en fer, réalisées dans les ateliers de  l’usine Saint-Jacques. Remaniée en 1897 et en 1935, elle a été classée en 1987. Elle a fait l’objet d’une importante restauration extérieure  au début des années 2000. Dans son opuscule, Pierre Dupuis précise toutefois que l’église d’origine aurait été détruite, comme on le verra plus loin. Ce serait donc une nouvelle église Saint-Paul qui l’aurait remplacée.

Sainte-Thérèse vue aérienne quartier
Sainte-Thérèse, dans le quartier des Marais: la seule église construite au XXème siècle et qui soit   encore en activité
Z église
L’église Saint-Martin, construite au début des années 1960, fermée en 2016

► (21) Louis Pinelle, né à Montluçon en 1440, est décédé en 1516  à Meaux, où il était évêque depuis mars 1511. Théologien, il fut grand maître du collège de Navarre, archidiacre de Bourges, doyen de Saint-Martin de Tours, chancelier puis grand vicaire de Paris.  Proche du roi Louis XII, il était issu d’une famille  qui possédait le château des Modières, sur l’actuelle route de Villebret, et qui fit construire le châteaux des Étourneaux. Louis Pinelle est aussi l’auteur de Statuta synodalia (1501), un ouvrage consacré à la réforme des monastères de l’ordre de Cluny.

 

IV –  UN PASSAGE

PAR L’HÔTEL DE FRANCE

• Peu avant midi, notre promeneur gagne l’Hôtel de France (22), face à l’hôtel de ville et à la sous-préfecture, à quelques  mètres du palais de justice. De quoi parle-t-on à table, dans ce lieu fréquenté par la “bonne société  montluçonnaise” et les hôtes de passage ?

Boulevard de Courtais Hôtel de France Chevaux

Z Gd hotel de France hall
Le hall d’entrée du l’hôtel de France

Je m’assieds à une table où se pressent des centaines de convives. La conversation, de particulière qu’elle était, devint bientôt générale. On parlait des cours de la Bourse à Montluçon, d’un opéra qui faisait fureur au grand théâtre de la ville, d’une grande revue qui devait avoir lieu, de deux régiments en garnison à Montluçon,  l’un d’infanterie, caserné aux Guineberts, l’autre de cavalerie au camp de Villars (23), de questions scientifiques et nouvelles auxquelles je ne comprenais rien  et des événements qui se passaient, tant en France qu’à l’étranger”.

——— NOTES 22 et 23 ———

► (22) L’hôtel de France se situait à l’emplacement des locaux du Crédit agricole actuel. Désaffecté après la seconde guerre mondiale, il a ensuite hébergé le magasin et les bureaux de la coopérative agricole et du journal Le Réveil paysan. L’immeuble a été rasé à la fin des années 1970 pour y édifier l’agence principale du Crédit agricole.

Grad hotel de france facture

► (23) Lorsque Pierre Dupuis écrit ces lignes, la caserne Richemont, devenue en 1976 École des sous-officiers de gendarmerie n’existe pas encore. Elle n’a été inaugurée qu’en 1913. À la fin du XIXè siècle, la garnison montluçonnaise du 121ème RI est hébergée depuis 1887 au vieux château, sur l’esplanade duquel on a ajouté des bâtiments qui ont été démolis en 1987 (voir photos plus haut).

Caserne Richemont colorisée
L’entrée et la cour principale de la caserne Richemont

PHOTO 18

VUE GENERALE CASERNES
Vue générale de la caserne Richemont, avant 1914

Quant au camp de Villars, situé sur la commune de Domérat, il est alors  occupé par un champ de courses qui attirait les foules, lors des courses hippiques, ainsi qu’en attestent des photos de l’époque. La toute première course eut lieu le 18 juillet 1890, un an après la création de la Société des Courses. Lors des épreuves, un train spécial assurait le transport du public entre la gare et  le champ de courses.

Villars hippodrome le pari mutuel et bar à champagne
▲ Le champ de courses hippiques de Villars ▼

VILLARS CHAMP DE COURSE

VILLARS CHAMP DE COURSES
La foule des grands jours à Villars, rendez-vous de la “bonne société montluçonnaise”

Désaffecté après la création de l’hippodrome  Saint-Jean en 1928,  Villars  est devenu un aérodrome, deux ans après la création  du premier aéroclub montluçonnais. Le terrain de 24 hectares fut ensuite concédé à la ville de Montluçon, en 1931. Marx Dormoy, mais aussi Eugène Jardon, maire de Domérat,  qui avait accompli une partie de la Grande guerre dans l’aviation, ont soutenu  son développement. Dès le mois d’avril 1927, alors que Marx Dormoy n’était pas encore maire, le conseil municipal de Montluçon avait émis le vœu que soit créée une gare commerciale aérienne à Villars. Quelques années plus tard,  devenu maire, il était revenu sur la question: “Nous sommes persuadés que l’avenir est à l’aviation. Montluçon doit chercher à devenir un centre pour refuge et station d’avion”, avait-il alors déclaré devant son conseil municipal. Le succès croissant  de l’Aéro-Club de l’Allier permit  l’acquisition d’un avion Potez-36, baptisé Ville de Montluçon qui, tout en donnant des baptêmes de l’air, effectua de nombreux voyages. Il est possible que Marx Dormoy, en tant que sous-secrétaire d’état à la présidence du conseil, utilisateur régulier de l’aérodrome, se soit envolé de Villars pour rejoindre Paris et l’Hôtel de Matignon où devaient être signés les fameux Accords sociaux, le 7 juin 1936.

Ancien champs de course Villars future gare d'aviation
Le champ de courses transformé en “gare d’aviation
Villars aviation préparatifs pour le vol
▲ Premiers meetings aériens à Villars dans les années 1920-1930 ▼

DOMERAT MEETING AERIEN (2)

Dans les années 1990, à l’initiative des villes de Montluçon et de Domérat, était né un ambitieux projet de centre d’aviation d’affaires, baptisé  Avioparc…qui n’a jamais vu le jour. L’aérodrome est toujours utilisé par les passionnés d’aviation et les amateurs d’ULM.

VILLARS AEROCLUB
L’aérodrome au milieu des années 1960

V –  REGARD SUR LA PLACE

DE L’HÔTEL DE VILLE

ET SUR LA VIEILLE VILLE

• Le déjeuner achevé, après un excellent moka pris au Grand café”, la promenade reprend, avec la place de l’hôtel de ville : Devant moi, le grand théâtre est construit sur les bâtiments où sont actuellement la mairie, le bureau de police, la salle des fêtes, le vieux théâtre et la Caisse d’épargne. C’est un grand monument carré. Sur la façade,  des colonnes, des sculptures, des figures allégoriques. Au dessus, un grand dôme vitré. Dans l’intérieur, au rez-de-chaussée, les bureaux de la police municipale, d’un côté, et le poste des pompiers, de l’autre. Au premier et aux étages supérieurs, le théâtre proprement dit, des salles de fêtes et de réunions. La mairie est à la place de la sous-préfecture. Cet édifice, surélevé d’un étage,  contient tous les bureaux de la mairie d’une grande ville (24)

Z Théâtre et hôtel de ville
La façade du nouveau théâtre accolé au nouvel hôtel de ville, construit sur les plans de Gilbert Talbourdeau

• De l’autre côté de la place, le palais de justice qu’aucune ville de France ou de Navarre ne peut nous envier, œuvre d’un architecte de talent qui pour ce beau travail a déjà reçu sa récompense en ce monde, a disparu (25).  À sa place, on a bâti un édifice de style sobre et sévère qui abrite désormais la préfecture de l’Allier. Ainsi donc, Montluçon forte de ses 120 000 habitants  a fini par l’emporter sur sa rivale moulinoise, “depuis de longues années”, précise Pierre Dupuis,au vu de la patine que le temps avait apposée sur l’édifice (26).

Palais de Justice colorisé
▲ Le palais de justice “qu’aucune ville de France  ne peut nous envier”▼

Palais de justice bâtiment seul

• Quelques pas encore et le visiteur aborde les rues de la vieille ville, dans laquelle il note de nombreux changements :Les rues sont droites. La place de la Poterie débarrassée de toutes les vieilles masures qui l’entourent est devenue une belle place, au milieu de laquelle (se trouve)  une fontaine monumentale aux eaux jaillissantes et retombantes. Une large voie part de la rue de la Fontaine et va aboutir sur le boulevard Carnot au travers des rues Traversière, Porte-Fouquet et autres rues avoisinantes disparues. (27) Heureusement, dans cette rénovation urbaine effrénée, on a épargné l’église Saint-Pierre, “toujours la même, conservée comme monument historique”.

Place de la Poterie vers 1900 marché
La place de la Poterie vers 1900, un jour de marché
Rue Porte Fouquet Cocher 1906
La rue Porte-Fouquet en 1906
Eglise Saint-Pierre
L’église Saint-Pierre, conservée comme monument historique”

• Direction ensuite, le boulevard de Courtais qui présente un beau spectacle avec “de luxueux magasins (qui) étalent aux yeux ravis des objets d’art, de luxe, des étoffes précieuses. Derrière leurs vitrines grillagées, des changeurs attendent les clients. De nombreux cafés avec ors et astragales, ornements du boulevard, vous invitent par leur bon air à prendre un rafraîchissement”. Autres commerces aperçus, un magasin de céramique qui  étale dans ses vitrines des faïences, des porcelaines, rivalisant avec celles de Delft, Strasbourg, Moustier, Nevers, Limoges, Marseille et autres…Rien que cela ! Au passage, il note que “le Lamaron, aux eaux sales, fangeuses et infectantes, est recouvert. Une rue, une des plus belles de la ville, en suit tous les méandres(28).

Boulevard de courtais Lib. Pointud colorisé (2)
Le boulevard de Courtais en 1900
Boulevard de Courtais café mauguein
Le café Mauguin, à l’emplacement du Moderne
Boulevard de Courtais 1906 A.Petit colorisé
En descendant le boulevard, vers 1900

• Autre lieu complètement transformé, le faubourg Saint-Pierre (qui) est élargi par l’enlèvement du Vieux Pont et la reconstruction des maisons qui le touchent. (29) Sur son emplacement. La maison, à gauche près le grand pont n’existe plus et celui-ci, reconstruit à nouveau, sans dos d’âne au milieu, est élargi de 3 mètres”. (30) En traversant le pont, devenu le Pont Saint-Pierre, c’est l’occasion de jeter un coup d’œil sur l’état du Cher : “Le lit du Cher, écrit Pierre Dupuis, est rempli d’une eau claire, limpide et courante, grâce aux nombreux barrages établis en amont de la rivière, dont le plus grand, œuvre cyclopéenne (sic) se trouve non loin du pont où la Tarde se jette dans le Cher, près l’ermitage de Saint-Marien. (31)

Faubourg Saint Pierre 1912 attelage Pagès colorisé

▲ Le faubourg Saint-Pierre avant 1910 ▼

Rue du faubourg Saint-Pierre Colorisé 1905 A.Petit

——– NOTES 24 à 31 ——–

► (24) L’hôtel de ville était alors installé depuis le début du XIXè siècle dans l’ancien couvent des Ursulines qui occupait l’emplacement de l’hôtel de ville actuel. En 1809, l’ancienne chapelle des Ursulines avait été transformée en théâtre.

Ancien hôtel de ville colorisé (2)
▲ L’ancien hôtel de ville, installé dans ce qui fut le couvent des Ursulines et, à l’arrière,  l’ancienne chapelle devenue  théâtre, fermée en 1897 ▼

Ancien théâtre Ursulines

Au fil du temps, l’ensemble déjà en mauvais état, s’était dégradé un peu plus, au point que plusieurs projets de réfection ou de restauration complète avaient été élaborés  en 1836 puis en 1875, mais sans suite. En février  1897, le théâtre qui menaçait ruine, avait été purement et simplement fermé, par arrêté préfectoral. Un premier projet de reconstruction, adopté en décembre 1899, n’avait pu aboutir, laissant la ville sans lieu de spectacle.

Théâtre cirque de Montluçon
Le théâtre-cirque (1902-1912)

En 1902, à l’occasion d’une grande kermesse organisée en faveur des victimes et des sinistrés de la Montagne Pélée, à la Martinique, les frères Perrier, entrepreneurs et mécènes locaux,  avaient édifié   un  théâtre cirque.  Construit en planches, il se situait  à proximité de l’actuel square Fargin-Fayolle, au bord du Cher. Conçu comme provisoire, il devint pendant une décennie le haut lieu des spectacles montluçonnais, abritant aussi bien des meetings politiques que des représentations théâtrales.  On pouvait y applaudir  les vaudevilles des tournées théâtrales, particulièrement prisés  de la bonne société, mais aussi  des orchestres philharmoniques ou la chorale locale. De grands noms du théâtre, comme Sarah Bernhardt ou Mounet-Sully qui vint interpréter Ruy Blas en  1912, s’y produisirent. Jean Jaurès en personne y tint meeting en 1909.  La Jeunesse artistique montluçonnaise, groupe théâtral local, y joua  Un client sérieux de Courteline  et Le malade imaginaire de Molière. L’endroit pouvait aussi servir de cadre à  des spectacles de cirque, en transformant son parterre en piste. C’est ainsi  que le célèbre Buffalo Bill, en personne,  s’y serait produit.

Le site présentait pourtant  de nombreux défauts, avec ses aménagements plus que rudimentaires. Il y pleuvait lors des représentations, au point que les spectateurs avaient pris l’habitude de s’y rendre munis de leurs parapluies. On comprend dès lors que la municipalité se soit penchée sur la question, à l’occasion de la construction du nouvel hôtel de ville, auquel on allait adjoindre un théâtre en dur. Quant au théâtre cirque, il devait être démoli en 1912, ne laissant derrière lui guère de  regrets.

Quai Rouget de Lisle théâtre cirque lycée liB Laforêt
Le théâtre – cirque, quai Rouget de Lisle (à droite)

Après un nouveau projet de reconstruction de l’ensemble mairie – théâtre, il a fallu se résoudre à la destruction complète des bâtiments. À la place a été édifié le nouvel hôtel de ville, conçu par l’architecte Gilbert Talbourdeau (1863-1943). Commencés en 1909, la même année que la construction des nouvelles casernes, les travaux se sont achevés en 1912. C’est à l’arrière du bâtiment qu’a été aménagé le nouveau théâtre qualifié à l’époque, y compris par des journaux parisiens, de “bijou des théâtres de province”. On vantait “ la qualité de la salle, les installations telles que l’électricité, le chauffage central, les vestiaires, les toilettes”, sans oublier, chose exceptionnelle pour l’époque, l’important dispositif de sécurité.  Pour les décors peints, on a fait appel aux frères Barberis, la réalisation du rideau de scène ayant été confiée à « MM. Bertin et Karl qui furent chargés de brosser les décors”.

Hotel de ville colorisé F Pointud
Le nouvel hôtel de ville (bâti à l’emplacement de l’ancien en 1909) que Pierre Dupuis, décédé en 1905, n’a pas connu
Nouveau théâtre colorisé Blondet
▲ Le nouveau théâtre inauguré en 1914 et son vestibule ▼

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Lors de son inauguration officielle, le 17 janvier  1914, la comédienne Gabrielle Robinne, née à Montluçon,  et son mari, René Alexandre, tous les deux de la Comédie française sont venus y interpréter Le voleur, une pièce d’Henri Bernstein. La même Gabrielle Robinne y est revenue, lors de l’inauguration des premiers travaux de rénovation, en 1968. Sa petite fille, Florence Chenard, y est venue à son tour le 30 septembre 2006, lors de l’inauguration  des nouveaux travaux de restauration. L’invitée d’honneur était la comédienne Audrey Tautou qui a passé son enfance et son adolescence à Domérat et à Montluçon. Le théâtre municipal a alors pris le nom de Théâtre Gabrielle-Robinne.

Robinne et alexandre
René Alexandre et Gabrielle Robinne, un couple à la ville et à la scène

► (25) Le palais de justice, construit en 1888 et qui ne semble guère trouver grâce aux yeux de Pierre Dupuis, n’a pas succombé aux assauts des démolisseurs, contrairement à ce qu’il avait  imaginé.  Rénové récemment, il abrite toujours le tribunal.

► (26) De même que Montluçon serait devenu le siège de l’évêché, si l’on en juge par la construction d’une cathédrale, la ville aurait donc fini par supplanter la capitale historique du Bourbonnais, Moulins. L’idée de faire de Montluçon le siège de la  préfecture est réapparue régulièrement au fil du temps et, encore à la fin des années 1950, on parlait de la création éventuelle d’un département du Haut Cher. Il  aurait englobé l’arrondissement de Montluçon et une partie du département de la Creuse. Montluçon en aurait été naturellement la préfecture. Quant aux 120 000 habitants annoncés par Pierre Dupuis, on sait ce qu’il en est advenu. C’est plus que la population de toute l’agglomération montluçonnaise d’aujourd’hui et c’est trois fois plus que la population actuelle de la seule ville.

► (27) En 1952, les maisons qui obstruaient la rue Porte-Fouquet ont été effectivement démolies, en même temps qu’a été aménagée la place Pierre-Petit. C’est en 1968 qu’a été ensuite supprimé l’étranglement que constituait  la Porte-Fouquet. Le jardin Wilson, devenu Jardin des Remparts, a été aménagé dans les jardins  de l’ancien hôtel du baron de Charnisay, achetés par la ville de Montluçon, en 1937. L’inauguration du jardin de 1 hectare, conçu par le jeune pépiniériste Georges Delbard, eut lieu le 14 juillet 1939, sous la présidence du maire, Marx Dormoy. Ce dernier devait inaugurer, le même jour, le Pont du Châtelet. Depuis, ces jardins ont subi plusieurs agrandissements.

Nouveaux jardins wilson Cim colorisé
▲Le jardin Wilson inauguré en juillet 1939  par Marx Dormoy et imaginé par Georges Delbard ▼

Jardin Wilson hotel Charnisey couleur Le Lys

► (28) Au cours du XXème siècle, on a pu voir surgir plusieurs projets concernant l’Amaron devenu le Lamaron, un modeste ruisseau, capable de quelques crues mémorables comme en 1758,1782 et 1855. En 1893, il fut envisagé de canaliser son lit et, en 1894, de le recouvrir, comme le suggère Pierre Dupuis.  En 1920, il fut question de créer un parc urbain le long de sa vallée. Seul projet abouti : entre 1940 et 1946, on a procédé  au bétonnage  de son lit, dans la traversée de la ville.

Diénat et Lamaron
L’Amaron ou le Lamaron, coulant dans le quartier du Diénat

► (29) Le faubourg Saint-Pierre a longtemps constitué un goulot d’étranglement à la circulation, au point que son élargissement par la destruction d’édifices anciens est revenu régulièrement dans les délibérations des équipes municipales. Les premiers travaux ont été réalisés dès 1932.

Rue du Faubourg Saint-Pierre CP animé 50
La rue du Faubourg Saint-Pierre, à la fin des années 1930
Faubourg Saint-Pierre DS Fiat années 70
Le faubourg Saint-Pierre, à la fin des années 1960

En 1988, en même temps que le quartier était réhabilité, avec la construction de nouveaux immeubles et d’une galerie commerciale éphémère, on a procédé à l’élargissement de  la rue du faubourg Saint-Pierre. Le Pont-Vieux qui datait du XIIè ou du  XIIIè siècle, avait été longtemps le pont permettant de franchir le cours principal du Cher, comme l’ont démontré les fouilles réalisées en 1984. Doté de 5 arches, il devait mesurer 70 m de long. Après 1460, suite à une crue qui aurait modifié son cours, le Cher aurait cessé d’y couler au dessous. Finalement, lors des travaux de 1988, il a été décidé de ne pas conserver ses vestiges mis au jour mais  d’intégrer quelques unes des pierres de ses arches dans l’immeuble construit à sa place. La “prophétie” de Pierre Dupuis s’est donc bien réalisée.

► (30) Construit au XVème siècle, après la désaffection du Pont-Vieux (voir plus haut), le Pont Saint-Pierre, pont de pierre à 6 arches en plein cintre,  a connu de nombreuses transformations, au fil des siècles. Jusqu’en 1750, on pouvait ainsi y voir des maisons s’appuyant  sur ses piliers.  Jusqu’à la fin des années 1870, c’était un pont en dos d’âne, sans trottoirs, avec des parapets de pierre,  bordé par des refuges pour que les piétons puissent  se ranger de la circulation. La chaussée dallée mesurait seulement 6 m de large et  elle était bordée par deux caniveaux.

VieuxPont
Le vieux pont de pierre (lithographie) avant sa reconstruction de 1878
Entrée pont Saint-Pierre Colorisé animé
L’entrée du pont Saint-Pierre, après les travaux de reconstruction des années  1878-1880
Pont Saint-Pierre travaux colorisé Timbre vert
Les travaux d’élargissement réalisés entre 1908 et 1910
Panorama vieille ville et pont Saint-Pierre colorisée
Pont Saint-Pierre et vue sur la rive droite, en direction de la vieille ville
Pont Saint-Pierre rue de la république colorisé trefle
Pont Saint-Pierre et vue sur la rive gauche, en  direction de la Ville-Gozet

En 1856 fut prise la décision  de le reconstruire,  en réduisant la largeur des piles et en élargissant la chaussée, qui devait absorber un trafic plus important, conséquence de l’essor du canal et des usines. Un premier projet, datant de 1867, prévoyait la construction d’un pont métallique, doté d’arcs en fonte. C’est seulement en 1878 que le pont  subit une importante transformation : il fut entièrement reconstruit par les Ponts et Chaussées, la largeur de la chaussée état portée à 6,50 m, avec des trottoirs de 2 m, le tout bordé par des garde-fou en fonte provenant de l’usine des hauts fourneaux. L’inauguration eut lieu le 14 juillet 1880. Face à la croissance du trafic, le pont fut à nouveau élargi entre 1908 et 1910.

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Le dernier élargissement du pont Saint-Pierre, en 1963 (©Fonds Robert Parant – Montluçon)

Un accroissement qui s’est poursuivi avec l’essor de l’automobile tout au long du XXè siècle  et qui a nécessité de nouveaux élargissement, au début des années 1960, ainsi que plusieurs plans de circulation, tantôt à double sens, tantôt à sens unique. C’est pour soulager le pont Saint-Pierre qu’a été construit entre 1977 et 1979, le pont Saint-Jacques, inauguré quarante ans après le pont du Châtelet.

Vue aérienne Cher passezrelle pont sncf lapie
Le pont du chemin de fer (au premier plan), la passerelle des Nicauds et le pont du Châtelet
Vue panoramique aérienne Cher saint Jacques
Le pont Saint-Pierre, dans les années 1960 (À gauche: l’usine Saint-Jacques – À droite: l’usine des Hauts-Fourneaux)

► (31) C’est à peu près l’emplacement qui a été retenu, moins de dix ans plus tard, pour y construire le barrage de Rochebut, mis en service en 1909. Plus d’un siècle après, il continue d’alimenter en eau une grande partie de la vallée de Montluçon.

Barrage de Rochebut Usine électrique colorisée
Le barrage de Rochebut, peu après sa mise en eau

Barrage de Rochebut 1965 Cim colorisée

Il a été longtemps question d’y adjoindre, à Chambonchard, un autre barrage, avec une surface et une capacité de retenue nettement supérieures. Sujet d’empoignades entre partisans et adversaires, il a refait régulièrement surface, entre la fin des années 1970 et 1999, année de son abandon définitif par le gouvernement. En fait, la construction de ce barrage avait été envisagée dès 1860, dans une étude réalisée par un ingénieur des Ponts et Chaussées, Comoy. Il proposait la construction de quatre-vingt-cinq barrages dans le bassin versant de la Loire parmi lesquels celui de Chambonchard. C’est sans doute ce projet grandiose  qui a nourri l’imagination de Pierre Dupuis

VI –  UNE INCURSION

EN VILLE-GOZET

• Curieux de découvrir ce qu’est devenue la Ville Gozet, le voyageur franchit le Cher. Mais, à propos, comment se déplace-t-on en l’an 2000 à Montluçon ? “ Le tramway passe (…).Je grimpe sur l’impériale et me voila en route. En levant les yeux, je vois une grande quantité de ballons en forme de cigares, voguant dans les airs, avec une vertigineuse rapidité (sic). Je ne m’étonnais donc plus  de n’avoir pas dans mes pérégrinations, rencontré de bicyclettes et d’automobiles (32).

Rue de la république jour de marché colorisation

Rue de la République, le jour du marché vers 1910…

Rue de la république colorisé Eyboulet
...et au début des années 1930
Rue de la république vers 1960 colorisée Le Lys
À l’angle de la rue Victor Hugo, vers 1960
Rue de la république (avant Pont-Supérieur)
Avant la construction du Pont Supérieur…
Pont supérieur pâtisserie Brice vélo CIM
… et après

Le temps de noter que “La rue de la République se prolonge bien au-delà de la Côte-Rouge (33) (avec) “ses maisons (qui) sont régularisées et très belles”, sans oublier des deux côtés,  de beaux magasins,  de splendides cafés et brasseries. Si les deux églises de la vieille ville ont survécu, il n’en est pas de même de l’église Saint-Paul, qui n’est plus qu’un souvenir : Sur la place plantée d’arbres verdoyants, une belle fontaine en marbre  remplace l’église Saint-Paul démolie. (34) Au fond, l’édifice élevé par la municipalité actuelle que nous pouvons tous voir à ce jour (35), qui contient une salle des fêtes et les bureaux de divers services de la ville, est dégagé des maisons qui l’enserrent à droite et à gauche. Placé au milieu d’un tapis de verdure et de corbeilles de fleurs, il a un aspect gracieux et coquet”. Devant l’édifice, on a érigé “une statue en bronze (qui) représente un homme debout, tête nue, la main gauche croisée sur la poitrine, la main droite (qui) tient un parchemin déployé sur lequel sont inscrits des chiffres des figures géométriques. Sur le piédestal (on peut lire) : Pierre Petit. Mathématicien et physicien. 31 décembre 1598. Sa ville natale (36).

édifice communal colorisé Pagès éditeur

——– NOTES 32 à 36 ——-

► (32) Selon Michel Desnoyers et René Bourgougnon,  la première automobile ayant circulé à Montluçon au début des années 1880, était dotée d’un moteur à vapeur. Le quadricycle aurait été construit par Benjamin Chambenoit, un charron montluçonnais. Pour retrouver trace des premiers véhicules à essence, avec “ moteur à explosion”, il faut attendre les toutes  dernières années du XIXè siècle, au moment ou Pierre Dupuis rédige son anticipation. Une des photos les plus anciennes attestant de la présence de l’automobile est celle représentant le docteur Félix Pasquier, coiffé d’un chapeau et revêtu d’une pelisse. Il est au volant d’une automobile dont on ignore le constructeur et qui ne comporte ni capote, ni pare-brise. La photo a été prise à l’arrêt,  dans le quartier du Diénat, avec le chemin de fer à ficelle en fond.

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Le docteur Félix  Pasquier, un des tout premiers automobilistes montluçonnais

On a aussi  construit des automobiles à Montluçon,  avec les établissements Barraud dont l’usine, ouverte au début du XXème siècle était installée dans le quartier de Saint-Jean. Autre moyen de transport qu’évoque Pierre Dupuis, la bicyclette était loin d’être démocratisée et elle  restait encore à l’aube du XXème siècle l’apanage de la petite et moyennes bourgeoisie. Les cartes postales consacrées à la sortie des usines, notamment Saint-Jacques, montrent la masse des personnels qui partent à pied. On ne distingue que quelques “vélocipédistes” à canotier, qui ne sont pas des ouvriers mais des employés, des agents de maîtrise ou des ingénieurs.

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On construisait des automobiles, à Montluçon, avant 1914

► (33) Au-delà du quartier des Marais, la montée vers la Côte-Rouge, aux confins de Montluçon et de Domérat, n’a commencé à s’urbaniser véritablement  qu’à partir des années 1920. C’est à la Côte-Rouge qu’a été construite en 1933-1934, à l’initiative de Marcel Môme,  l’usine Sagem avec ses jardins ouvriers situés  en face. Ceux-ci ont aujourd’hui totalement disparu. Ils ont d’abord été progressivement rognés pour laisser place aux extensions des  parkings, avant que le nouveau site Coriolis, du groupe Safran ne les fasse définitivement disparaître.

► (34) À propos de l’église Saint-Paul, voir la note (20)

PHOTO 9
Gilbert Talbourdeau

► (35) Il s’agit de la maison communale, baptisée Édifice communal, située au cœur du quartier ouvrier  et tout près de l’église Saint-Paul.  Sa construction avait été décidée en octobre 1896, sous le mandat de Jean Dormoy (1851-1898), le “forgeron du 1er mai ”, père de Marx Dormoy. Le bâtiment, conçu par l’architecte Gilbert Talbourdeau, qui réalisera quelques années plus tard la nouvelle mairie et le théâtre ainsi que les nouvelles casernes,  a été inauguré le 24 septembre 1899, quelques mois après la mort de Jean Dormoy. Aux côtés du maire, Paul Constans, se tenait Jules Guesde qui présidait la cérémonie. Lorsque Pierre Dupuis écrit ces lignes, la construction de la  Maison communale est donc  tout juste achevée et elle n’a pas encore été mise en service. La partie arrière de l’édifice était effectivement enserrée entre deux maisons. Outre un “fourneau économique” composé de  différents réfectoires pour améliorer la nourriture des ouvriers habitant loin de leurs usines mais aussi  subvenir aux besoins des indigents,  le bâtiment comportait deux salles en sous-sol destinées aux cuisines et aux différentes sociétés de musique, de chant et de gymnastique. Il était prévu d’y installer à l’étage un bureau de police, avec salle de garde et bureau pour un commissaire.  Au deuxième étage, était prévue une salle capable de  recevoir jusqu’à 1500 personnes, que ce soit pour des réunions politiques, syndicales ou culturelles. Une vraie Maison du peuple portant l’inscription “Pour l’émancipation de l’humanité, solidarité, justice”.

Ouvriers Vote de la grève édifice communal
1905: vote de la grève par les ouvriers
Manifestation 1er mai départ Théâtre cirque
Le départ de la grande manifestation du 1er mai 1906, au théâtre cirque, quai Rouget-de-Lisle
MANIFESTATION 1906
L’arrivée du cortège, quelques heures plus tard, place Jean-Dormoy

Tout au long du XXème siècle, l’édifice communal a été le témoin des grandes luttes sociales et ouvrières de la ville, servant  le plus souvent de point de rassemblement des cortèges convergeant ensuite par la rue de la République, le faubourg saint-Pierre  et le Boulevard de Courtais, vers l’hôtel de ville et/ou la sous-préfecture.  À l’inverse, lors de la grande manifestation du 1er mai 1906, qui rassembla 15 000 personnes, elle servit de lieu d’arrivée et de dislocation du cortège. Il était parti  du théâtre – cirque, près de la place Fargin-Fayolle, sur la rive droite, avant de parcourir les différentes artères de la cité, y compris le boulevard de Courtais et d’emprunter la rue de la république.

1665_journal_des_scavans_title► (36) Pierre Petit (1598-1677), né à Montluçon, succéda d’abord à son père en tant que contrôleur en l’élection de Montluçon, charge qu’il revendit en 1633. Installé à Paris, il se consacra alors aux  sciences physiques, aux mathématiques et à l’astronomie. Il hébergea à plusieurs reprises le savant hollandais Huygens, avec lequel il entretint une importante correspondance. À ses talents d’astronome et de physicien, qui l’ont amené à écrire plusieurs ouvrages, il ajoutait ceux de géographe. Il est aussi l’inventeur en 1634 de la toute première version de la règle à calculer, “usage ou moyen de pratiquer par une règle toutes les opérations du compas à proportion”. Auteur de plusieurs communications dans le Journal des Sçavants (sic), il fut nommé par Richelieu commissaire provincial d’artillerie, chargé de diverses missions en Italie et en France. Il fut aussi conseiller, ingénieur et géographe de Louis XIV. Si aucune statue ne rappelle sa mémoire, contrairement à ce qu’imagine Pierre Dupuis,   le nom d’une rue lui a été attribué dès 1899. Après la démolition de bâtisses anciennes et d’un important îlot insalubre, la rue Pierre-Petit se confond aujourd’hui avec la place Pierre-Petit.

VII –  LES GRANDES FAMILLES,

VERSION MONTLUÇONNAISE

 

Z café le helder
Me voila au Helder”…

• Il se fait tard et on n’en saura guère plus sur les transformations de la Ville-Gozet. Il est temps de regagner le quartier du boulevard de Courtais pour retrouver la bonne société montluçonnaise qui fréquente les terrasses des cafés et restaurants  chics qui bordent l’artère : “Il était six heures du soir. Je repris le tramway et me voila au Helder où je me fis servir à dîner. Tout en prenant son repas, il est tentant pour lui  de feuilleter la presse locale. Une presse particulièrement variée, entre Le Centre, la Démocratie du Centre, le Journal de Montluçon ou L’Avenir de l’Allier (37) : “Je lis les annonces judiciaires où je vois imprimés les noms d’un grand nombre d’entre nous exerçant comme avoués, notaires, avocats. Dans un de ces journaux, daté du 2 juin 2000, le président du tribunal avait signé une ordonnance et, à cette signature, je lus  le nom que porte l’un de nous, vieux Montluçonnais que nous estimons et aimons beaucoup ”.

• Pierre Dupuis semble rassuré que la reproduction sociale ait fonctionné à plein et que les familles qui tenaient le haut du pavé  montluçonnais  à la fin du XIXème siècle l’occupent toujours, un siècle après. Il en est de même pour le commerce : “ Durant ma promenade dans les rues et sur le boulevard, je relevai sur les enseignes à grandes lettres dorées des grands magasins, la plupart des noms que nous portons nous-mêmes. Nous avions donc fait souche et  en l’an 2000, nous revivions dans nos arrières-enfants (sic). Je suis très heureux de lire, ajoute-t-il, à cette heure, à mes côtés, les noms que dans mon aventure l’avenir me dévoila”. Pas question toutefois de citer quelque nom que ce soit, même si pourtant ces noms (lui) brûlent les lèvres”.

——– NOTE 37 ——–

► (37) En 1899, la presse montluçonnaise, entre ses quotidiens, ses bi ou ses tri-hebdomadaires, hebdomadaires, qu’elle soit politique, syndicale ou d’information, comportait de nombreux titres. Le principal était alors le journal Le Centre, propriété d’Arthur Herbin et continuateur du Courrier de l’Allier fondé en 1843 et avant d’être transféré  à Moulins en 1872.  En 1875, paraissait le premier numéro du Centre, d’abord tri-hebdomadaire puis quotidien du soir (donc toujours daté du lendemain), à partir de  1880. Installé au 9 et 11 avenue de la gare, avec logement, bureaux et imprimerie de presse et de labeur située à l’arrière, le journal fut repris en 1913 par Henri Bouché, gendre d’Arthur Herbin. C’était “ un vieux bonapartiste devenu républicain de raison » selon Georges Rougeron. L’imprimerie, outre des livres et des brochures, tirait de nombreuses publications, appartenant ou non  à la famille Herbin – Bouché. Parmi celles-ci, on peut citer L’éphémère  Centre illustré, conçu sur le modèle du Petit Journal illustré, le Centre médical, l’Agriculteur bourbonnais, L’écho de l’Allier, L’Abeille de la Creuse, Le Journal de la Creuse, le Journal de Montluçon, ou encore le  Bulletin des fédérations des sociétés musicales du centre, sans oublier des publications juridiques. Par la suite, Henri Bouché passa le relais à ses deux gendres, Henri Fougerol (1886-1974), administrateur, et Jean Joussain du Rieu (1899-1982) rédacteur en chef en titre à partir de 1927, véritable inspirateur de la ligne politique du journal. Sous l’Occupation, titulaire de la Francisque,  il y  signait des éditoriaux dans la rubrique « Au jour, le jour ». L’entreprise employait alors une centaine de personnes pour sortir le journal du soir et deux autres  publications  bihebdomadaires,  tout en assurant des travaux d’imprimerie. Dès avant la guerre, Le Centre  avait opté pour une  opposition nette à Marx Dormoy et au Front populaire.

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Un aperçu de la presse montluçonnaise en 1912

À partir de juillet 1940, il avait adopté une ligne résolument  maréchaliste, soutenant la « Révolution nationale » qui transparaissait nettement dans les éditoriaux de Jean Joussain du Rieu. Ses thèmes de prédilections étaient l’hostilité aux gaullistes, aux communistes et aux francs-maçons, jointe à une véritable haine de l’Angleterre et à une défense sans faille de la politique menée depuis Vichy, y compris celle  de la collaboration. Interdit à la libération, le Centre a été remplacé par le Centre républicain, d’abord émanation du Comité départemental de Libération. Toujours quotidien du soir, comme son prédécesseur, il se transforma en Centre-Matin à partir de 1954. Le 31 décembre 1968, il cessa sa publication, absorbé par son concurrent régional, La Montagne.  Celle-ci, après y être restée durant un demi-siècle, a quitté les locaux historiques de l’avenue Marx-Dormoy, à la fin de 2017 pour s’installer boulevard Carnot. Si l’imprimerie de presse a totalement disparu,  rasée au début des années 1980 pour y construire un laboratoire d’analyses médicales, l’imprimerie de labeur (Grande Imprimerie du Centre puis Grande Imprimerie Nouvelle et enfin Typocentre) s’est maintenue, en migrant rue Benoist-d’Azy, sur la zone industrielle de Blanzat, où elle se trouve toujours.

VIII –  À QUOI RESSEMBLERA

LA MONTLUÇONNAISE DE L’AN  2000 ?

• La terrasse du Helder, constituant un formidable point d’observation de la foule qui va et vient, Pierre Dupuis se focalise sur les Montluçonnaises de l’an 2000, ce qui nous vaut cette description :Le boulevard était comble de promeneurs et surtout de promeneuses, gentilles Montluçonnaises, à la taille fine, élancée, revêtues de costumes frais et pimpants, d’une étoffe légère aux claires nuances, la tête recouverte d’un chapeau de paille, orné de fleurs, les yeux brillants de jeunesse et de désirs, riant à gorge déployée, de tout et de tous, avec un laisser aller de bon goût. Les mamans, les papas suivant leurs enfants avec leur gravité habituelle discourant entre eux sur bien des choses.

• Une image qui n’a rien d’exceptionnel : “ Je prenais un grand plaisir en  voyant ce tableau, qui me rappelait ce que nous voyons nous-même sur le boulevard, les jours de fête, surtout quand notre vieille philharmonique, toujours jeune, a donné son concert sur l’avenue de la gare et revient en jouant ses pas redoublés les plus entraînants(38). Et de conclure que “ les gracieuses Montluçonnaises de l’an 2000 sont bien les dignes descendantes  de celles d’aujourd’hui à qui il ne manque rien pour plaire et qui feraient damner un saint (sic).

Boulevard de Courtais Haut foule
Le boulevard de Courtais “ comble de promeneurs et de promeneuses, gentilles Montluçonnaises”

——- NOTE 38 ——–

► (38) Selon le recensement des sociétés musicales effectué en 1899, Montluçon comptait trois sociétés musicales : la Société philharmonique, qu’évoque Pierre Dupuis, fondée en 1876, la Chorale de Montluçon (1874) et l’Union Chorale de la Ville-Gozet (1880). Comme sa consœur la Lyre moulinoise, la Philharmonique  se composait de trois sections : harmonie, symphonie et chorale. Elle a participé à de nombreux concours musicaux, alors très en vogue. Lors de celui de Vichy (1882), la section harmonie comptait 54 musiciens, soit autant que la section symphonie. Au gré des réorganisations ultérieures, la Philharmonique est devenue  l’Harmonie municipale, au début des années 1930, avant  de disparaître en 1994.

Z HARMONIE Mn
Les musiciens montluçonnais à la fin du XIXè siècl
Concours musical N° 10 Photo 4
Le grand concours musical de 1910, boulevard de Courtais
Union chorale de Montlucon Concours Le Journal
L’Union chorale de Montluçon en 1908

 IX –   L’ACTUALITÉ INTERNATIONALE…

LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

N’A FINALEMENT PAS EU LIEU

 

• Loin de s’en tenir à la description de la ville de l’an 2000, Pierre Dupuis se hasarde  aussi sur le terrain de l’actualité internationale. (39)  Un de ses voisins de table, gros monsieur chauve au ventre arrondi ainsi qu’un ballon destiné à une exploration du Pôle nord qui lisait un journal va lui servir de guide. “Suffoqué par l’émotion”, lorsqu’on lui annonce que le président de la république doit visiter Metz et Strasbourg “en septembre prochain,  il apprend d’abord que l’Alsace et la Lorraine sont redevenues françaises. Curieux d’en savoir plus sur la manière dont “nos vieilles provinces ont fait retour à la mère patrie”, il livre le résumé ses explications de son interlocuteur. Ce qui donne un scénario du retour des deux provinces à la France qui ne passe pas par une guerre mondiale : “ L’empire allemand est composé de royaumes, principautés, duchés que les chefs gouvernent  sous la tutelle de l’empereur. Ils sont en quelque sorte ses vassaux et ne peuvent rien faire chez eux, sans son assentiment, son bon plaisir. Or, sans qu’il en précise la date, c’est l’attitude de l’empereur, “homme de 30 ans, fort, courageux mais violent, avare, autocrate, despote, voulant faire plier sous son joug, en un mot être le maître qui va faire exploser l’édifice impérial voulu par le chancelier Bismarck : “ Les chefs des divers états allemands furent en butte aux caprices, aux exactions, aux violences mêmes de cet empereur. Ils se liguèrent entre eux, se révoltèrent contre lui pour secouer son joug et reprendre leur autonomie. À cette révolte, devaient s’associer les Alsaciens et les Lorrains pour reconquérir leur liberté et avoir le droit de disposer d’eux-mêmes.

2131706

• Si la guerre mondiale a été évitée, il n’en reste pas moins, selon ce qu’apprend Pierre Dupuis, que les combats entre l’empereur, roi de Prusse, et les “rebelles” se sont révélés longs et sanglants”. Berlin se retrouvant assiégé, on pouvait penser que tout était perdu pour l’empereur, au moment où une bataille décisive s’engageait. Or ce sont les “confédérés” qui se retrouvent en difficulté, au point que “les Prussiens poussaient déjà des cris de victoire”. Finalement, c’est l’intervention de “la phalange alsacienne – lorraine, drapeau français déployé (…) aux cris de Vive la France ! qui va faire basculer l’avantage su côté des états allemands, au détriment de l’empereur autocrate. Lequel, à la tête de ses troupes, criblé de coups et de blessures tombe mort sur le champ de bataille, non sans  s’être entouré comme d’un rempart des cadavres de nombreux ennemis qu’il avait abattus de sa main. L’empire allemand s’effondre aussitôt et “après cette victoire où le sang alsacien – lorrain coula à flot, chaque chef d’état allemand recouvra son autonomie et les Alsaciens – Lorrains devinrent libres”.

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• S’ensuivent immédiatement l’expulsion des Prussiens,et l’entrée des troupes  françaises  dans Metz et Strasbourg, “ au milieu de fêtes splendides, de l’allégresse générale et des éclats vibrants des salves d’artillerie tirées avec des canons allemands (…) sous les plis du drapeau tricolore (…) et aux cris mille fois répétés de Vive la France !”. Hormis cet épisode franco-allemand, on n’en saura pas plus sur l’actualité mondiale, puisque dans l’effusion générale son interlocuteur, par un faux mouvement, lui écrase le pied : “La douleur fut si forte que je poussai un cri qui me réveilla (…). Hélas ce rêve était fini”.

—— NOTE 39 ——

► (39) Rappelons que, après le désastre de la guerre franco-prussienne, le traité de Francfort a été signé le  10 mai 1871. Outre une très lourde indemnité que la France devra payer et qui conditionnera la libération graduelle de son territoire (achevée en  septembre 1873), l’Alsace et la Lorraine ont été annexées au Reich. La république s’est enracinée à l’aube des années 1880 et on commence à évoquer une possible Revanche. Un thème  que la presse entretient régulièrement, au fil des incidents qui peuvent survenir entre la France et l’Allemagne, comme l’affaire Schnaebelé en avril 1887. On notera que dans son anticipation, Pierre Dupuis ne fait à aucun moment référence à un quelconque rapprochement avec la Russie ou avec l’Angleterre. Pour ce dernier, lorsqu’il écrit ces lignes, on était encore bien loin de “l’Entente cordiale”. D’autant plus loin que l’affaire de Fachoda, survenue au Soudan entre septembre et novembre 1898, venait d’aviver les tensions entre les deux pays, sur fond de rivalités dans la conquête coloniale.

 

X –  LE RÊVE DE 1899  POURRAIT-IL

DEVENIR RÉALITÉ ?

• Il reste à Pierre Dupuis à s’interroger sur la validité de ses songes : Ce rêve (…) deviendra-t-il réalité ?”, se demande-t-il, en émergeant de son sommeil. Sans prétendre apporter des réponses définitives, il développe ses arguments pour démontrer que le fond de son rêve, qu’il soit local ou international,  n’est peut être pas aussi fantaisiste qu’il y paraîtrait au premier abord : “Le passé répond de l’avenir. Inutile de vous parler de Montluçon d’il y a 50 ans(avec) 4 709 habitants en 1840. Nous voyons le Montluçon d’aujourd’hui. Quelle différence !! Pourquoi notre ville s’arrêterait-elle dans la voie du progrès ? Je ne vois rien qui puisse enrayer ce mouvement en avant, sa position exceptionnelle au centre de la France est un sûr garant de sa fortune future, écrit-il dans un bel élan d’optimisme. Et quand bien même le charbon commentryen qui alimente les usines montluçonnaises viendrait à s’épuiser, il refuse le scénario sombre des usines qui seraient contraintes de fermer et d’émigrer, faisant  retomber Montluçon dans son statut de « petite ville comme en 1840”.

• Selon lui, il n’y  pas lieu de s’inquiéter car “la terre possède en son sein de très nombreux trésors de toutes sortes qu’elle conserve en marâtre jalouse” et “ la puissante intelligence de  l’homme saura les découvrir (…).Elle trouvera indubitablement d’autres gisements de houille”. Dans le pire des cas, l’absence de ces  mises au jour ne serait pas pénalisante : La science humaine qui fait à chaque moment de nouveaux progrès trouvera un moyen physique, chimique, mécanique pour extraire de sa gangue le métal nécessaire  aux besoins de notre industrie”.

• Quant à ses rêveries géostratégiques, avec son scénario du retour de  l’Alsace et de la Lorraine dans le giron de la France, elles ne lui semblent pas exagérées non plus. Les leçons de l’histoire, juge-t-il ne peuvent qu’étayer sa vision : Toute nation arrivée à l’apogée de sa puissance est, selon les lois  de la fatalité, destinée à descendre.  Lisez l’histoire de tous les peuples et, à chaque page de cette histoire, vous verrez la preuve de cette dégringolade ”. A fortiori dans un empire allemand sans cohésion, composé de peuples  de caractères différents, n’ayant pas les mêmes goûts, le même tempérament, les mêmes usages, ne s’aimant pas, se détestant même, se jalousant, en un mot n’ayant pas cette unité, cette homogénéité qui sont les bases indispensables à tout grand peuple”. Bref, cet empire, assemblage de divers métaux (…) dont la base est d’argile ne pourra que s’écrouler tôt ou tard et “tomber dans la poussière à tout jamais”.

• Ultime réflexion de l’auteur pour lequel peu de nations ainsi écroulées se relèvent, même si l’Allemagne ne s’effondrait pas d’elle-même, on peut compter sur la France pour tenir son rôle. D’où cette envolée  finale toute empreinte de nationalisme et de germanophobie, bien  dans l’air du temps : Il est (une nation) qui, après désastres sur désastres, écrasée sous le talon ferré du Teuton âpre féroce et sanguinaire (sic)  qui a pour principe “la force prime le droit”, en peu d’années s’est glorifiée par le martyre, relevée du champ de bataille où le vainqueur, trop présomptueux, l’avait cru tombée pour toujours. Notre belle France a repris la place qui lui est due parmi les nations européennes grâce à son unité, à sa vitalité surhumaine(sic),à ses ressources inépuisables et au patriotisme de ses enfants”.

• On est bien loin des considérations montluçonnaises, ce qui n’empêche pas Pierre Dupuis d’y revenir en concluant ainsi : “Messieurs et chers camarades, levons tous nos verres, buvons à la réalisation de ce rêve et que nos arrières-enfants (re-sic), nos arrières-neveux contemplent en l’an 2000 notre vieux Montluçon dans toute sa splendeur”…Fermez le ban…

ANNEXES

Z Couv DUPUIS

BIOGRAPHIE DE PIERRE DUPUIS

Pierre Dupuis est né le 8 octobre 1840 à Montluçon et il est décédé dans la même ville, le 16 décembre 1905. Demeurant rue Grande, au cœur de la vieille ville, il était greffier de justice de paix au tribunal de Montluçon. Outre Jadis et aujourd’hui – Montluçon en l’an 2000 (imprimerie Herbin, Montluçon, 1899), il est l’auteur de deux autres ouvrages : Emmerock et boïna, vieux mots montluçonnais (imprimerie Herbin, sans date) et Deuxième réunion amicale des anciens élèves du Petit séminaire d’Ajain (imprimerie Herbin, sans date).

•  BIBLIOGRAPHIE

• René Bourgougnon, Michel Desnoyers : Montluçon au siècle de l’industrie. Le temps du canal, du fer et du charbon (éditions du Koala, 1986).

Maurice Malleret : Pour découvrir Montluçon de la meilleure façon…à travers le nom de ses rues (éditions des Cahiers bourbonnais, 2005).

• Maurice Malleret : Encyclopédie des auteurs du pays montluçonnais et de leurs œuvres (de 1440 à 1994) (éditions des Cahiers bourbonnais, 1995)

• Jean Marty: Comment on voyait, en 1900, l’an 2000 à Montluçon (communication présentée le 11 février 2000 devant les Amis de Montluçon, publiée dans le Bulletin de l’association (n°51 – année 2000 – pp. 98 à 101). Après une présentation succincte du récit de Pierre Dupuis, faite sur le ton de l’humour rétrospectif, Jean Marty concluait ainsi: “Il ne me reste plus qu’à vous inviter, contre toute prudence, à suivre l’exemple du greffier Pierre Dupuis et à consigner pour nos successeurs de l’an 2100 vos propres prévisions. À vos plumes donc, ou si vos préférez, à vos claviers d’ordinateur!”

Z Couv DUPUIS

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