PAGES D’HISTOIRE: MARX DORMOY (1888-1941): I- 1888-1939: L’HISTOIRE D’UNE ASCENSION POLITIQUE


Jean-Paul PERRIN

allier-infos@sfr.fr

MARX DORMOY (1888-1941)

DE L’ HISTOIRE

À LA MÉMOIRE

 

marx-dormoy-2• Il y a quatre-vingts ans, dans la nuit du 25 au 26 juillet 1941, Marx Dormoy était assassiné, à Montélimar. À 53 ans, il disparaissait de la scène politique, au terme d’un parcours qui l’avait conduit, lui le fils du « forgeron du 1er mai »,  de sa Ville-Gozet natale, à Montluçon, jusqu’au ministère de l’Intérieur, sous le Front Populaire. Une carrière politique qui avait commencé très tôt par son engagement précoce au sein de la SFIO, à laquelle il est toujours resté fidèle. En deux décennies,  il avait pu gravir les échelons du pouvoir, au gré des élections municipales, cantonales, législatives et sénatoriales.

• C’est d’abord cette ascension politique que se propose de retracer ce premier article, avant que ne soient abordées dans un deuxième article les deux dernières années de sa vie, les plus difficiles et les plus tragiques, entre la déclaration de la guerre, en septembre 1939,  et son assassinat, dans les derniers jours de juillet 1941. Deux années avec les temps forts que constituent la défaite de juin 1940, le vote du 10 juillet 1940, sa destitution, son arrestation et les étapes de son internement, entre Pellevoisin, Vals-les-Bains  et Montélimar. Son assassinat, ensuite : qui étaient ses assassins ? Pourquoi et comment ont-ils agi ? Qui était derrière eux et que sont-ils devenus par la suite ? Quelles sont les hypothèses les plus plausibles sur les commanditaires de cet assassinat ? Autant de questions qui méritent d’être posées.

• Au-delà de la mort de Marx Dormoy, c’est aussi l’occasion dans un dernier article, de  s’interroger sur « sa mémoire » au plan local et au plan national. Comment s’est-elle construite progressivement? Qui s’en est revendiqué au fil des décennies et qui s’en revendique encore ? Que reste-t-il finalement de cette mémoire aujourd’hui? Une  mémoire qui a connu bien des fluctuations, de 1945 jusqu’à nos jours.

PREMIÈRE PARTIE

 MARX DORMOY, DE LA VILLE-GOZET

À LA PLACE BEAUVAU,

HISTOIRE D’UNE ASCENSION POLITIQUE

(1888-1939)

 

I- RENÉ MARX DORMOY,

FILS DE JEAN DORMOY

LE  « FORGERON DU PREMIER MAI »

• Marx Dormoy a vu le jour à Montluçon le 1er août 1888, au cœur de la Ville-Gozet, le quartier ouvrier et industriel alors en plein essor, dans une ville qui comptait déjà plus de 28 000 habitants. À l’état civil, sa naissance a été enregistrée sous le nom de René Marx Dormois (sic), « fils de Jean Dormois et de Marguerite Joséphine Govignon ». C’est son deuxième prénom, hommage à Karl Marx, qui deviendra son prénom usuel.

2- Jean Dormoy
◘ Jean Dormoy, “forgeron du 1er Mai”

• Son père, Jean Dormoy (1851-1898), proche de Paul Lafargue et de Jules Guesde, avait quitté le Cher en 1865 pour venir  s’installer à Montluçon, après avoir été licencié de l’usine Rosière. Il avait pu retrouver du travail à l’usine Saint-Jacques, mais son activité militante lui avait valu d’être à nouveau renvoyé. Faute de pouvoir retrouver de l’embauche dans d’autres entreprises, où l’on se méfiait de son militantisme, il s’était établi marchand d’huile ambulant. Prônant la « révolution sociale » à l’image du Parti Ouvrier français, ses propos lui ont valu d’être condamné à six mois de prison ferme  pour « provocation au pillage des usines et de la Banque de France et au meurtre des patrons ».  Jean Dormoy a hérité du surnom de « Forgeron du 1er mai », après avoir conduit la grande manifestation du  1er mai 1890, au cours de laquelle plusieurs milliers de Montluçonnais l’avaient accompagné à la sous-préfecture pour y déposer une pétition en faveur de la journée de 8 heures. 

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◘ La Ville-Gozet et ses usines vers 1910
Maison Jean Dormoy 1898 (2)
◘ La maison de Jean Dormoy, lors de son décès en 1898

• En 1892, Jean Dormoy qui avait fait son entrée au conseil municipal dès 1888 et au conseil général en 1889,  a été porté à la tête de la mairie de Montluçon. Réélu en 1896, il aurait dû achever son mandat en 1900, si la maladie ne l’avait emporté le 29 novembre 1898, à Amélie-les-Bains, où il se soignait. Lors de ses obsèques  qui se déroulèrent le 4 décembre, on estime à plus de 30 000 le nombre de personnes l’accompagnant à sa dernière demeure. Vingt-huit ans plus tard, en devenant à son tour maire de Montluçon, Marx Dormoy, ne manquera pas de s’inscrire dans sa lignée : « Ce que je suis, je le dois un peu à mon père. C’est son exemple qui a fait de moi un homme et un socialiste. C’est cet exemple qui a guidé tous mes actes  et qui m’a toujours indiqué le devoir à remplir ».

Marx Dormoy et sa soeur Jeanne• À la disparition de son père, Marx Dormoy a seulement 10 ans. De ses trois sœurs qui l’ont précédé, deux sont mortes en bas âge et il ne reste plus que Jeanne Dormoy (1886-1975),  de deux ans son ainée (photo ci-contre). Tout au long de sa vie, elle sera pour lui « la grande sœur », la confidente, en même temps que « l’inspiratrice, l’entourant de soins et d’affection ». Pour Georges Rougeron, qui fut le secrétaire de Marx Dormoy, « Il est certain que Marx Dormoy a dû en grande partie au soutien moral et aux encouragements de sa sœur ce qu’il est devenu ». Ce soutien indéfectible, elle le montrera y compris aux heures les plus sombres, après l’arrestation de son frère en septembre 1940 et jusqu’à son assassinat, en juillet 1941, à Montélimar. Devenue une véritable gardienne de la mémoire de son frère, elle  sera en première ligne pour que justice soit rendue, lors du procès de la Cagoule, en 1948. 

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◘ Laura et Paul Lafargue

• Les lois de Jules Ferry ayant rendu l’école publique gratuite et obligatoire, Marx Dormoy fréquente l’école primaire de la rue Damiette. On le décrit comme un élève certes doué mais quelque peu bagarreur. En juin 1899, il décroche le certificat d’études primaire. Même si la  famille Dormoy bénéficie du soutien  matériel de Paul et Laura Lafargue (fille de Karl Marx), chez lesquels Marx Dormoy est invité à plusieurs reprises dans leur maison de Draveil, la situation matérielle de Marguerite Dormoy ne permet guère d’envisager une poursuite des études au lycée de garçons. En 1900, il commence donc un apprentissage d’ajusteur à l’usine Hurtu qui fabrique des machines à coudre.

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◘ L’usine des machines à coudre, où Marx Dormoy commença son apprentissage, à ‘âge de 12 ans

II- LES ANNÉES DE FORMATION

(1903-1919)

4- Ernest Montusès (1880-1927)
◘ Ernest Montusès (1880-1927)

• Marchant sur les pas de son père, il est très vite happé par le militantisme politique et syndical. Dès 1903, il publie son tout premier article dans le Combat social que dirige alors Ernest Montusès. En 1905, à la suite du congrès du Globe, à Paris, il adhère à la SFIO, parti auquel il va rester fidèle durant toute sa vie. Lors de la grande grève du 1er mai 1906, au cours de laquelle plus de 15 000 travailleurs manifestent pour la journée de travail de  8 heures, il est en première ligne, aux côtés de Paul Constans, maire de Montluçon, qui avait succédé à son père, mais aussi d’Isidore Thivrier, le fils  de Christophe Thivrier, Christou, « le député à la blouse », et d’Ernest Montusès. À partir de cette époque,  ses qualités d’écriture et sa relative aisance dans les prises de parole publiques lui valent d’occuper une place de plus en plus importante dans la vie du parti socialiste SFIO, que ce soit lors des congrès, pendant les meetings ou à l’occasion des  différentes campagnes électorale. Au sein du parti, il professe une profonde admiration pour les deux grandes figures que sont Jules Guesde et Jean Jaurès.

• À l’image de Jean Dormoy,  son militantisme lui vaut quelques déboires professionnels. Il est renvoyé de l’usine des machines à coudre, après avoir été pendant quelque temps secrétaire du syndicat local des métallurgistes. D’ouvrier, il devient employé de commerce, avant que Paul Constans ne finisse par le recruter à  la mairie de Montluçon, en 1908, en tant que « chargé de la dactylographie ».

• D’octobre 1909 à septembre 1911, Marx Dormoy accomplit son service militaire au  4ème régiment du Génie, à Hussein-Dey,  en Algérie. Sa fiche de recrutement, établie au nom de “Dormois” (sic) René Marx, le décrit ainsi: “Cheveux châtains, yeux noirs, front découvert, nez moyen, bouche moyenne, visage ovale, menton rond”. On apprend également qu’il mesure alors 1,68 m et qu’il exerce la profession de dactylographe. Sur ses capacités et aptitudes, on a noté qu’il  sait nager, mais qu’il n’est ni musicien, ni  vélocipédiste, pas plus qu’il n’est  conducteur automobile, faute de détenir le brevet de conduite, ni aérostier. En outre il ne sait pas monter à cheval.

Dormoy recrutement armees (2)

• Son militantisme au sein d’un parti qui prône des idées antimilitaristes, anticolonialistes  et qui s’interroge sur la conduite à tenir au cas où un conflit éclaterait,  lui vaut d’être inscrit sur le carnet B. Service militaire ne veut pas dire pour autant inaction politique : pendant ce séjour,  il fonde un groupe des Jeunesses socialistes  à Alger et un journal intitulé La Lutte sociale. De retour à Montluçon, à l’automne 1911, il réintègre provisoirement la mairie. Peut-être parce qu’il préfère le contact direct avec le monde des travailleurs, il en démissionne pour se faire embaucher à la Verrerie Duchet, en tant que représentant. C’est aussi l’époque ou Compère-Morel qui vient de lancer l’ambitieux projet d’une  Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière socialiste fait appel à lui pour rédiger l’article consacré à la fédération de l’Allier.

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◘ La verrerie Duchet, vers 1910
5- MARX DORMOY, MOBILISÉ EN 1914
◘ Marx Dormoy, mobilisé dès 1914

• Dans une Europe où les menaces de guerre se font de plus en plus lourdes, Marx Dormoy  veut toujours  croire, comme la plupart des membres de la SFIO, que le conflit est encore évitable. Le 31 juillet 1914, il participe  donc au grand meeting de Montluçon. Les orateurs qui s’y succèdent, tout en fustigeant la guerre et les conséquences catastrophiques qu’elle aurait,  en appellent au gouvernement pour qu’il se rallie à une possible médiation britannique. Deux jours plus tard, lorsque la guerre éclate, Marx Dormoy se range aux côté de Paul Constans qui se rallie à l’Union sacrée et à la défense de la patrie. Face à Pierre Brizon, qui incarne le maintien d’un courant pacifiste, Marx Dormoy rédige alors un article pour Le Combat social, dans lequel il justifie sa position et celle de son parti : « Il n’y a aucune contradiction à faire l’effort maximum pour assurer la paix, écrit-il, et si la guerre éclate malgré tout, à faire l’effort maximum pour défendre l’intégrité du sol de la patrie ».

• À 26 ans, célibataire, sans charge de famille et sans exercer une activité qui aurait pu faire de lui un affecté spécial dans l’industrie,  il est immédiatement mobilisable. Dès le 5 août 1914, il rejoint le 7ème Régiment du Génie, en tant que simple soldat. Il combattra d’abord en  Lorraine, lors de la bataille des frontières, et on le retrouvera aussi bien à Verdun en 1916, que lors de  la désastreuse offensive Nivelle du printemps 1917. Sa discipline, son courage et sa conduite au feu lui vaudront plusieurs citations ainsi que  la croix de guerre.

III – LES DÉBUTS D’UNE CARRIÈRE POLITIQUE  

DU CONSEIL D’ARRONDISSEMENT

À LA MAIRIE DE MONTLUÇON

(1919 – 1926)

• Démobilisé en 1919, Marx Dormoy est de retour dans sa ville natale, où il reprend son travail de représentant des Verreries Duchet. À la faveur de ses déplacements, tout en animant la section socialiste de Montluçon, il peut ainsi  renouer des contacts avec les militants de l’Allier, avec la volonté de les regrouper, à l’issue des quatre années de guerre. Lors des élections au conseil d’arrondissement, pour lesquelles il est candidat, il répond dans le Combat Social du 9 novembre 1919 à ceux qui lui reprochent de s’être soumis  au capital, en ayant quitté son emploi à la mairie pour rejoindre la verrerie Duchet: « J’admets fort bien qu’on me demande mes moyens d’existence, écrit-il. Certains adversaires peu scrupuleux (…) font courir des bruits odieux. Ils vont jusqu’à me représenter comme l’homme des grandes compagnies. J’ai eu l’honneur de dire que j’étais représentant pour une fabrique de verre à vitre.  Je représente également une maison d’huile. Les commissions que je reçois de ces maisons  sont mes moyens d’existence. Je vends mon travail comme tout salarié d’usine, mais non ma conscience ».

• Au sein de son propre parti, s’il est de ceux qui rejettent un nationalisme intransigeant, symbolisé par la chambre bleu- horizon, il n’en dénonce pas moins ce qu’il appelle  « le pacifisme bêlant » lui préférant « un pacifisme de raison ». Ses principaux adversaires sont  menés par Pierre Brizon et dans les colonnes de La Vague, ils défendent leurs idées anticapitalistes et antimilitaristes, en dénonçant le principe d’une « collaboration de classe ».

6- Léon BLUM au congrès de Tours (1920)
◘ Léon Blum au Congrès de Tours (décembre 1920): la naissance d’une amitié durable avec Marx Dormoy

• L’année 1920 constitue un temps fort de sa carrière politique. Face à ceux qui au sein de la SFIO prônent une adhésion à la IIIè Internationale, avec toutes les obligations qui en découleraient, Marx Dormoy se pose en adversaire résolu du « centralisme démocratique » et de la « discipline de fer » que cela impliquerait. Cette position, il aura l’occasion de la défendre en participant au congrès de Tours, avec Isidore Thivrier, du 25 au 30 décembre 1920.  Le premier jour, il intervient d’ailleurs à la tribune pour y défendre la motion de Léon Blum contre l’adhésion. Lors du vote final, il  fait partie de la minorité qui rejette les 21 conditions imposées par Lénine. Désormais, le divorce est consommé et la SFIO se scinde entre la SFIC (Section française de l’internationale communiste), le futur parti communiste, et la SFIO, la « vieille maison » que Léon Blum entend bien conserver vivante. C’est de cette époque que date la profonde amitié qui va se nouer de matière indéfectible  entre Marx Dormoy et Léon Blum, amitié autant politique que personnelle.

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◘ Le Combat social (23 janvier 1921), après la scission du congrès de Tours: « Unité brisée » et « Division partout »

• La victoire de ce qu’il qualifie de  « révisionnisme anarchiste » et la scission qui en découle, ont des répercussions locales, à commencer par la nécessaire reconstruction d’une  nouvelle fédération socialiste dans  l’Allier. Pour ce faire, Marx Dormoy se démène à travers tout le département, en multipliant les  réunions de propagande. Il lui faut rallier un maximum d’adhérents,  « appuyant les militants en difficulté et encourageant les hésitants, faisant renaître les sections avec les fidèles qui reprenaient confiance et les nouveaux convertis », écrit Georges Rougeron (Le département de l’Allier sous la IIIè République). Entre Dormoy qui dénonce « les moscoutaires » et ceux qui voient en lui « un social traître », la joute n’est pas que verbale. Par journaux interposés, les attaques ad hominem ne sont pas rares, tout comme les affrontements physiques, lors des meetings et des campagnes électorales.

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◘ Le Combat Social (14 décembre 1919)

• Si Marx Dormoy commence à devenir une figure politique, connue au-delà de Montluçon, il lui manque toutefois la légitimité d’un mandat politique. En 1919, à seulement 31 ans, sa première tentative de conquérir un mandat s’est soldée par un échec,  lors des  élections   législatives du 16 novembre. Dans un contexte de Chambre bleu-horizon mais aussi de désunion au sein de la SFIO, la défaite s’avère cruelle, autant pour Marx Dormoy que pour son parti qui y perd les trois sièges qu’il détenait avant guerre. Une nouvelle opportunité s’offre toutefois pour lui de décrocher un mandat : le Domératois Émile Dousset, conseiller d’arrondissement  de Montluçon Ouest, ayant démissionné, Marx Dormoy est désigné comme candidat et, en remportant l’élection partielle de décembre 1919, il devient le benjamin du Conseil d’arrondissement, une assemblée dans laquelle son père avait lui-même siégé entre 1889 et 1892.

7- Marx Dormoy, marchand de charbon• Marx Dormoy qui vient de quitter la verrerie Duchet pour s’établir comme marchand de charbon à Montluçon, à l’angle de la rue d’Alembert et de la rue du 14 juillet, compte bien ne pas en rester là. Son poste de secrétaire de la fédération de la SFIO de l’Allier, auquel il accède en 1924, lui permet de se constituer une assise assez large, incluant aussi bien des militants des régions de Montluçon et de Vichy, que des militants issus des cantons ruraux.

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◘ Lucien Lamoureux

• Une nouvelle opportunité électorale se profile en mai 1924, avec le renouvellement de la chambre des députés. Après 5 ans de chambre bleu horizon, le climat politique a changé. Le candidat Dormoy ne ménage pas ses attaques contre le Bloc national et les députés sortants. Il doit aussi ferrailler contre le parti communiste qui a gagné en influence dans les communes rurales. Même si le Cartel des Gauches l’emporte, avec 103 députés SFIO élus, c’est une nouvelle défaite pour Marx Dormoy : sur les 5 candidats présentés par la SFIO dans l’Allier, il est le seul à avoir échoué face à Lucien Lamoureux, élu sous l’étiquette de la Concentration Républicaine et sociale. À l’inverse, Isidore Thivrier à Commentry, Paul Constans à Montluçon et René Boudet à Moulins ont fait triompher la SFIO. À cette liste, on peut ajouter  Alexandre Puechmaille, « socialiste indépendant ». Si l’échec est amer, Marx Dormoy veut y voir avant tout  les effets d’une « abominable campagne d’injures ». Et d’ajouter dans les colonnes du Combat social (18 mai 1924) : « Je n’en suis pas navré. Je ne me sens nullement diminué à n’être pas député ».  Le combat politique n’est donc pas terminé mais sa détermination, autant que son impatience qui commence à  transparaître, notamment pour s’installer à la mairie de Montluçon,  ne sont pas sans éveiller localement quelques critiques, y compris dans les rangs de son propre parti.

IV – MARX DORMOY, MAIRE DE MONTLUÇON 

QUATORZE ANS DE GESTION MUNICIPALE 

 ET UNE EMPREINTE FORTE

(1926-1940)

8- Paul Constans (1857-1931)
◘ Paul Constans

• L’année 1925 va s’avérer plus heureuse pour celui qui continue à tenir d’une main ferme la fédération socialiste de l’Allier, malgré son échec aux législatives. Le 11 mai, il est élu conseiller municipal sur la liste conduite par Paul Constans qui pour l’occasion, a été à moitié renouvelée. Une victoire certes en demi-teinte,  acquise seulement au second tour, alors qu’il était le seul de la liste Constans à se retrouver en ballotage. Autre victoire, le 25 juillet 1925, au terme d’une campagne particulièrement rude, dans laquelle il a affronté Ernest Montusès qui avait rallié le parti communiste, il est élu Conseiller général de  Montluçon Est.

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◘ “Un clown chasse l’autre” (dessin de Florane, extrait de l’album Sur le vif): Marx Dormoy (en bas) succède à Paul Constans (en haut)

• C’est  la démission de Paul Constans de son poste de maire, tout en conservant ses mandats de député et de conseiller municipal,  qui va permettre à Marx Dormoy d’accéder au fauteuil de maire de Montluçon, le 9 mai 1926. Lors de son discours d’installation, il rendra un double hommage, d’abord à son prédécesseur, mais aussi à son propre père qui avait occupé le fauteuil de maire de mai 1892 à  novembre 1898. En même temps qu’il rappelle son attachement à la SFIO et à sa ville natale, il  annonce qu’il se comportera en « administrateur impartial ». Désormais à la tête d’une ville qui poursuit sa croissance démographique, en passant de 37 000 à 42 000 habitants entre 1931 et 1936, il sera réélu en mai 1929 et en mai 1935, à chaque fois dès le premier tour et avec 60 à 70% des voix. Il est vrai que, au delà de son socle électoral, la politique municipale menée par  Marx Dormoy, même si dans sa mise en application elle n’est pas exempte de critiques,  a su rallier les suffrages de nombreux Montluçonnais, bien au-delà du seul électorat socialiste.

9- Marx Dormoy, maire de Montluçon
◘Dessin aquarellé de Ferdinand Dubreuil (1937)

• Marx Dormoy sait que l’image qu’il renvoie à la population montluçonnaise en général et à ses électeurs en particulier, est une élément important. C’est pourquoi, au quotidien, il aime à soigner son apparence, que ce soit dans les rues de Montluçon, lors des sessions du conseil général à Moulins, ou à l’occasion des meetings politiques. Et bien plus encore lorsqu’il accédera à la chambre des députés, au sénat et bien sûr au gouvernement. Toujours vêtu d’un  costume, portant chemise blanche et cravate, arborant souvent un chapeau, il fuit « le débraillé » et le fait est qu’on ne trouve de lui aucune photo « en bras de chemise ». L’homme politique est aussi connu pour son caractère parfois abrupte. Le journaliste Roger Tuélais l’a résumé dans Le Centre républicain (26 juillet 1946), à l’occasion du 5ème anniversaire de sa mort : « Comme toutes les fortes personnalités, il était disputé, parfois contesté (…). On savait que Dormoy, “Marx” comme on l’interpellait familièrement dans la rue, sous des dehors parfois hostiles et une humeur qu’il s’efforçait de rendre rogue, restait pour tous (…) le camarade qui vous “rabroue” quelquefois, mais qui vous rend service et ne vous abandonne jamais. Il n’aimait ni les façons, ni les manières. Il avait horreur des poses et des airs affectés. Il restait toujours naturel et c’est avec une rude franchise qu’il manifestait toujours son opinion et sa pensée ».

Marx Dormoy 1 Laçant ses chaussures•  En tant que maire, et c’est un des reproches de ses adversaires politiques,  il délègue peu, donnant de lui l’image d’un premier magistrat quasi-omniprésent, depuis les prémices des dossiers jusqu’à leur concrétisation.  Au fil des chantiers municipaux qui vont se multiplier sous ses mandats, il n’hésite pas à se rendre  fréquemment sur le terrain, pour vérifier l’état d’avancement, tout en donnant ses directives. Quelquefois même, il ne dissimule pas son ire lorsque les travaux prennent du retard ou ne suivent pas complètement ses directives. Devenu parlementaire puis ministre, il n’oubliera pas sa ville, sachant user habilement de  ses mandats et fonctions pour donner un coup de pouce à plusieurs de ses projets montluçonnais.

• Autre reproche, mais qui ne dépasse guère le cercle de la classe politique, sa pratique régulière d’un certain « clientélisme ». Dans la biographie qu’il lui a consacrée, André Touret écrit que  « Comme la plupart des maires, Marx Dormoy rendait des services à ses administrés, leur procurant des emplois, obtenant des aides, intervenant favorablement auprès des administrations, donnant du travail à des entreprises locales (…) On disait qu’un tel ou un tel avait été “casé” par Dormoy ». Une pratique qui, somme toute, était loin d’être un cas isolé.

Marx Dormoy 2 (1)• Si les Montluçonnais lui ont largement renouvelé leur confiance, mettant entre parenthèses son exercice autoritaire du pouvoir et son  clientélisme, c’est parce qu’ils lui ont su gré d’avoir mené une politique d’abord sociale, dans le contexte de la crise  économique du début des années 1930. Bien avant que le Front populaire ne s’empare de la question, Marx Dormoy avait ainsi lancé  l’idée de la création d’un office municipal qui interviendrait pour réguler les cours du blé face aux spéculateurs. L’expérience tournera court en 1928 mais elle aura montré qu’à l’échelon municipal le maire entendait bien   prendre toute sa part pour amortir les effets de la crise et qu’il ne délaissait pas pour autant ses électeurs ruraux.

• Marx Dormoy considère également que pour lutter contre la crise, il importe de mettre en valeur les activités qui contribuent au rayonnement de la ville. C’est ce qui le conduit à soutenir le projet de création d’une grande Foire exposition annuelle dont la toute première édition se déroule quai Favières, du 2 au 10 juin 1928.

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• En évoquant l’inauguration de la foire et le succès d’adhésion qu’elle a rencontrée auprès des commerçants et de l’industrie, le journal Le Centre (3 juin 1928) revient sur l’intervention de Marx Dormoy: “M. le maire prend la parole. Il précise que le rôle de la municipalité à consisté à saisir au vol l’idée de foire exposition et à en faire une réalité solide (…). À l’heure où les méthodes économiques évoluent, il est indispensable de s’adapter à cette évolution et d’adopter des méthodes nouvelles, telles que les foires”. Entre 1929 et 1939, la foire exposition confirmera son succès en connaissant onze éditions, avec l’adoption du slogan “Montluçon, foire du Centre, centre des foires« . Près d’une siècle plus tard, la manifestation perdure encore. 

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◘ Marx Dormoy, vu par Florane, avec en fond les cheminées de Fours à chaux

• Plus visibles sont les aides distribuées aux chômeurs par l’intermédiaire d’une caisse de secours abondée par les finances communales. Pour contrer les accusations de clientélisme et d’assistanat que distille l’opposition, Marx Dormoy considère que c’est aussi  par la réalisation de  grands travaux, mainteneurs et/ou créateurs d’emplois, que l’on pourra combattre la crise. Ici, on procède à la démolition d’immeubles vétustes, là on élargit des voies, tout en lançant un ambitieux  programme de construction de logements sociaux, comme les habitations bon marché de la cité des Guineberts (156 logements) qui accueille ses premiers habitants dès 1933. Si l’office public d’habitations à bon marché a été créé en 1921  par Paul Constans qui plaidait pour « un habitat sain », c’est véritablement sous le premier mandat de Marx Dormoy qu’il a pris son envol. Il s’agit pour lui  de supprimer l’habitat indigne du paysage montluçonnais: « Si beaucoup d’enfants sont décimés par la maladie, notamment par la tuberculose, c’est bien souvent parce que les victimes de fléau ont vécu dans des conditions d’hygiène déplorables. La suppression des taudis sauvera des milliers d’existences », expliquait-il alors.  Pour cette nouvelle population qui a gardé des liens avec ses origines rurales, des surfaces sont réservées pour aménager des jardins, avec  épinettes ou clapier autorisés, ainsi que des aires de jeu pour les enfants.

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◘ La cité HBM des Guineberts en construction (1930 – 1933): un ensemble de 156 logements

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• Toutes ces interventions ponctuelles qui s’inscrivent dans une politique de lutte contre la crise, ne doivent pas masquer pour autant les grands axes d’une politique plus globale destinée à améliorer la vie des Montluçonnais. Une des premières préoccupations de Marx Dormoy est de tout faire pour améliorer les conditions de vie et l’état sanitaire de la population.

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◘ L’hôpital et le “préventorium”

• Né dans le quartier de la Ville-Gozet, il en connaît bien les insuffisances. Cela passe donc d’abord par des équipements indispensables, à moderniser ou à créer de toutes pièces. L’hôpital à « l’aspect miséreux et lépreux » est agrandi et modernisé tout au long des années 1930. Après la construction d’une nouvelle maternité lors de son premier mandat, l’établissement  s’enrichira de deux nouveaux pavillons, l’un pour la chirurgie, avec à sa tête le docteur Georges Piquand,  l’autre pour les tuberculeux.

11 - LA BOUCHATTE ENFANTS
◘ L’école de plein air, au château de  La Bouchatte, à Chazemais

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• La politique sanitaire passe aussi par la  création d’un dispensaire d’hygiène  social, accessible gratuitement, et par l’ouverture d’un centre de consultations destiné aux futures mères et aux nourrissons, installé dans l’ancien Hôtel  Guilhomet, acquis par la ville. Une autre décision prise par Marx Dormoy est l’acquisition en 1931 du château de la Bouchatte à Chazemais. Il sera destiné à l’accueil des « enfants déficients, les malingres,  les retardataires, (de) tous les enfants ayant besoin  de grand air et de nourriture saine pour grandir et se développer ».

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◘ Les bains-douches, conçus par Pierre Diot, et le jardin de la Ville-Gozet, au cœur du quartier ouvrier qui a vu naître Marx Dormoy

• La politique sanitaire conduit aussi à la réalisation  de travaux importants dans le domaine de  la salubrité publique : pour palier l’inexistence d’un réseau d’assainissement, les premiers travaux sont lancés dès 1933. Il en est  de même pour le réseau de canalisations d’eau potable. L’hygiène est un autre axe de la politique municipale de Marx Dormoy, aussi bien avec la construction des bains-douches en Ville Gozet, en 1927, qu’avec l’amélioration des lavoirs publics dans les différents quartiers de la ville.  C’est aussi l’époque où la municipalité accorde un soin particulier à l’aménagement de nouveaux jardins : « Pas d’hygiène sans soleil, sans lumière, pas de belle ville sans jardin », déclarait Marx Dormoy  en  décembre 1937. Après le jardin de la Ville Gozet en 1927 et le parc Saint-Jean, le point d’orgues sera l’inauguration des  jardins étagés des remparts (le futur jardin Wilson), le 14 juillet 1939. Situés à l’emplacement des anciens jardins de l’Hôtel de Charnisay et étendus sur un hectare, c’est la toute première réalisation des établissements Georges Delbard. 

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◘ L’inauguration du jardin des Remparts, futur jardin Wilson, le 14 juillet 1939: un des temps forts du 150è anniversaire de la Révolution française

Nouveaux jardins wilson Cim colorisé

• Pour Marx Dormoy, la justice sociale c’est aussi permettre l’accès du plus grand nombre à l’éducation, à la culture et aux loisirs, des thèmes qui seront repris quelques années plus tard par le Front Populaire.  Sous ses mandats, plusieurs écoles sortent de terre, d’abord dans le quartier des Marais. Proche de l’usine Dunlop, une nouvelle école y ouvre progressivement ses portes entre 1929 et 1931. Elle est dotée de douches et d’une salle de cinéma. Devant l’afflux des élèves, dont beaucoup sont d’origine étrangère,  il faudra la doubler d’une seconde école réservée aux filles, les deux regroupant sous le nom d’Émile Zola 15 classes et plus de 600 élèves en 1937. On y ajoutera ensuite une maternelle et une cantine.

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◘ Une nouvelle école dans le quartier des Marais, près de l’usine Dunlop (1929-1937), la future école Émile-Zola

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• L’effort scolaire se poursuit en 1934 avec l’ouverture de l’école Paul Lafargue, riche de 14 classes puis d’une maternelle. Fait rarissime pour l’époque, elle est  dotée d’un bassin de natation chauffé destiné à recevoir les enfants de toutes les écoles.

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◘ L’école Paul Lafargue, près du quartier des Guineberts en plein essor (1934)

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◘ La bassin de natation chauffé, un équipement exceptionnel 

• Peu avant la guerre, c’est au tour du quartier du Diénat de disposer d’une nouvelle école, dédiée à Anatole France. Pour la réalisation de ces travaux, Marx Dormoy a su s’attacher les services d’architectes montluçonnais, proches politiquement mais talentueux, comme Gilbert Talbourdeau, fils,  et Pierre Diot. Ce dernier  qui veut aussi marquer le paysage montluçonnais de son empreinte par des créations originales n’hésite pas à mixer les styles, entre Art déco pour l’école Paul-Lafargue et style d’inspiration basque pour l’école Anatole-France.

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◘ L’école Anatole-France, dans le quartier du Diénat, dernière grande construction scolaire avant la guerre
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◘ Pierre Diot, architecte

• La politique scolaire de Marx Dormoy ne se limite pas à l’enseignement maternel et élémentaire. L’ancien cours complémentaire des Conches est transformé en école primaire supérieure. Elle est destinée à préparer des élèves souvent issus de milieux modestes à des concours, comme ceux  de l’école normale ou de l’administration, vecteurs de promotion sociale. 

• L’autre grand projet de Marx Dormoy, qui n’aboutira pas  en raison de la guerre,  est celui de transformer l’école pratique d’industrie, hébergée dans les locaux du lycée de garçons, en une grande  école nationale professionnelle, ou seraient regroupées toutes les formations techniques et professionnelles du basin montluçonnais. Pour disposer de l’espace nécessaire, la commune va ainsi acquérir en 1937 un terrain de 9 ha, à proximité de la caserne Richemont. C’est là que sera édifiée après guerre  l’École nationale de l’enseignement technique (ENET) à laquelle on donnera le nom de Paul Constans.

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◘ Marx Dormoy, à son bureau de l’hôtel de ville (Gravure de Lucien Pénat)

• L’accès à la culture et aux  loisirs sont pour Marx Dormoy deux autres axes forts de sa politique. Pour que la ville dispose d’une bibliothèque digne de ce nom, la décision a été prise de transférer la bibliothèque municipale dans les locaux de l’hôtel Guilhomet. Sous la direction de Maurice Duportet, à la fois bibliothécaire, archiviste, conservateur du musée et bibliographe émérite, elle va enrichir considérablement son fonds. Elle occupe tout le premier étage, tandis que l’école municipale de Musique, ouverte en 1932, est logée à l’étage supérieur. Le vieux château, longtemps laissé à l’abandon par les municipalités précédentes, demande aussi d’importants travaux. Se pose notamment la question du devenir des bâtiments de l’ancienne caserne. On songe déjà aussi  à en dégager la perspective, en prolongeant l’avenue Wilson, ex-avenue de la gare, jusqu’au pied du château, par la démolition des vieux immeubles qui le masquent. Là encore, la guerre retardera  pas la concrétisation du projet qui n’aboutira qu’à l’aube des années 1960.

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◘ L’hôtel Guilhomet qui abrite la bibliothèque municipale et le conservatoire

• Dans une ville partagée en deux par le Cher, avec la vieille ville, sur la rive droite, face à la ville nouvelle, la Ville Gozet, sur la rive gauche, alors que la population continue de croître, Marx Dormoy considère que les équipements et les infrastructures liées aux transports doivent être aussi des  priorités. Deux ans après sa première élection, un service d’autobus urbain a   été mis en place, avec 4 grandes lignes, dont la concession a été attribuée à la Maison Rossignol. Si la mesure s’avère coûteuse pour les finances communales, compte tenu des déficits qui ne cessent de se creuser, elle est bien accueillie par nombre de Montluçonnais.

• Un autre moyen de transport suscite l’intérêt de Marx Dormoy. Après l’inauguration de l’hippodrome Saint-Jean, en 1928, l’ancien champ de courses de Villars, situé sur la commune de Domérat, se retrouve désaffecté. Pourquoi ne pas envisager d’y créer un « terrain d’aviation », voire un véritable aérodrome. L’idée séduit également Eugène Jardon, maire de Domérat, lui-même ancien pilote durant la Grande  guerre. Le projet se concrétise au début des années 1930 avec la création d’un aérodrome qui pourra aussi accueillir d’autres activités, telles que fêtes, animations sportives, voire des cirques, comme c’était déjà le cas le cas au temps du champ de courses.

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◘ L’ancien champ de courses de Villars, désaffecté en 1928 et transformé en aérodrome.

• Dans le prolongement un aéroclub est créé et un avion acquis. Il est officiellement baptisé Ville de Montluçon. Devenu ministre, Marx Dormoy aura l’occasion de l’utiliser à plusieurs reprises pour gagner la capitale. C’est ainsi que le journal Le Centre pourra publier, le 21 décembre 1936, un article intitulé “ En avion, le ministre de l’Intérieur”, dans lequel on peut lire :  “M. Marx Dormoy, ministre de l’Intérieur, venant de Paris dans un avion piloté par le lieutenant Reynaud a atterri, ce matin, à midi (le samedi 19 décembre) à l’aérodrome de Villars, après avoir survolé la ville à basse altitude. Le ministre de l’Intérieur passera probablement la journée de demain à Montluçon. En utilisant ce moyen de transport plus  rapide, M. Marx Dormoy pourra ainsi consacrer quelques heures de plus à l’examen des affaires municipales de notre ville”. Le séjour sera de courte durée, puisque dès le dimanche 20 décembre, à 11 h 00, il s’envolera à nouveau pour Paris.

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◘ L’inauguration du Pont du Châtelet, dans le quartier des Nicauds (14 juillet 1939), lors du 150è anniversaire de la Révolution française

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• Cette politique de transformation, d’amélioration et de modernisation de la cité, trouvera son point d’orgue le 14 juillet 1939, lors de la célébration du 150ème anniversaire de la Révolution.DORMOY Inauguration Pont Châtelet 3 (2) Ce jour-là, Marx Dormoy procède à trois grandes inaugurations qui vont marquer le paysage urbain : le nouveau pont du Châtelet, dans le quartier des Nicauds, les futurs jardins Wilson et le barrage mobile sur le Cher. Lors des  ultimes réunions du conseil municipal, dont celle du 22 juillet 1940, alors que le gouvernement présidé par Pierre Laval, sous l’autorité du maréchal Pétain, avait évoqué des mesures à prendre contre le chômage, Marx Dormoy n’avait pas caché  son intérêt : « Le gouvernement a envisagé de revenir au système des grands travaux inauguré par le gouvernement dont j’ai eu l’honneur de faire partie. C’est un excellent moyen pour atténuer les difficultés de l’heure présente », déclare-t-il devant les élus municipaux. Il ne fait donc guère de doute que la politique de transformation de la ville se serait poursuivie, si Marx Dormoy n’avait été démis de ses fonctions en septembre 1940. Pour André Touret, son biographe, « le maire de Montluçon fut incontestablement un urbaniste ayant une vision de l’avenir, avec des objectifs à court, moyen et à long terme »

V – MARX DORMOY, DÉPUTÉ DE L’ALLIER

(1931-1938)

• À la fin des années 1920, Marx Dormoy dispose donc  déjà de trois mandats, deux à l’échelon local (conseiller d’arrondissement de Montluçon ouest depuis 1919 et maire de Montluçon depuis 1926) et l’autre à l’échelon cantonal et départemental (conseiller général de Montluçon Est  depuis 1925). Son double échec aux élections législatives, en novembre 1919 et en mai 1924, ne lui a pas fait renoncer  pour autant à une troisième candidature qui donnerait à sa carrière politique une nouvelle dimension. En 1928, même s’il n’a pas été  candidat, il a su mener une campagne très active, à la fois contre les candidats communistes adeptes de « la lutte classe contre classe » et contre les radicaux, parmi lesquels l’influent sénateur moulinois Marcel Régnier. Ce dernier est  partisan de soutenir la politique du franc fort prônée par Raymond Poincaré, de retour à Matignon.  Si Marx Dormoy ne s’est pas porté candidat, c’est avant tout  parce que Paul Constans, député sortant, a choisi de se représenter, en dépit d’un état de santé de plus en plus précaire. Il sera réélu dès le premier tour, tandis qu’Isidore Thivrier, lui aussi député sortant,  devra attendre le second tour.

Mort de P. Constans (2)
◘ Le Combat Social (11 octobre 1931)

• La même année, lors des élections au conseil général, les Radicaux qui tenaient la maison depuis trente ans ayant été mis en minorité et la SFIO se retrouvant majoritaire, c’est le même Paul Constans qui est porté à la présidence de l’assemblée départementale. À Marx Dormoy, échoit  le poste clé  de Rapporteur général du budget du département, faisant de lui le grand ordonnateur des subventions communales. Deux ans plus tard, il succédera à Paul Constans décédé le 4 octobre 1931, à la tête de l’assemblée départementale. Une semaine plus tôt, un grand banquet réunissant 2000 convives, avec Léon Blum pour invité d’honneur, avait célébré le jubilé politique de Paul Constans qui,  déjà trop affaibli par la maladie, n’avait pu  y assister. Après la disparition  de Paul Constans, Marx Dormoy écrira dans le Combat social du 11 octobre 1931 : « J’éprouve un sentiment de vide et d’écroulement. Depuis hier, depuis sa fin si inattendue, je me prends à désespérer ».

15- Marx Dormoy élu député
◘ Le Combat social (29 novembre 1931)

• Fort de sa réélection au conseil général, Marx Dormoy qui a été désigné à l’unanimité par ses camarades montluçonnais, se porte candidat à l’élection législative partielle qui doit pourvoir au remplacement de Paul Constans. Cette troisième tentative est couronnée de succès, avec une victoire acquise le 22 novembre 1931, dès le premier tour : il obtient près de deux fois plus de voix que son adversaire communiste, le Domératois Pierre Aumoine, et trois fois plus que le candidat radical. De quoi parler de « Victoire éclatante » dans le Combat social du 29 novembre. Ce mandat n’est toutefois que provisoire puisque le renouvellement complet de la chambre des députés  se profile en mai 1932. Dans un contexte de crise économique et sociale qui s’est aggravée, les électeurs lui renouvelleront leur confiance, dès le premier tour, tout comme à Isidore Thivrier. Le 1er mai 1932, il devance de 6 000 voix  le même adversaire communiste qu’en 1931. Plus généralement, ces élections sont aussi un succès pour la  SFIO qui y gagne  29 nouveaux députés, portant l’effectif du groupe à 130 élus.

Dormoy Discours - Copie• Au Palais Bourbon, Marx Dormoy  confirme  rapidement  ses talents d’orateur, lorsqu’il  monte à la tribune. Une  de ses premières interventions porte sur l’aggravation de la crise économique, charriant son cortège de chômage et de misère, et c’est pour lui l’occasion de relancer l’idée de la création d’une assurance chômage. En l’observant, Albert Rivière, son collègue SFIO de la Creuse, écrit : « L’orateur est séduisant. Son allure à la tribune est aisée. Les mots viennent naturellement sans apprêt. Le timbre de voix du plus pur terroir porte bien dans la salle difficile ». Notons au passage qu’on ne dispose d’aucun enregistrement sonore des interventions de Marx Dormoy.

• Ses séjours à Paris, lors des sessions de la chambre des députés, l’ont aussi rapproché des instances nationales de la SFIO et des débats parfois âpres qui s’y déroulent, avec une question récurrente : quelle position faut-il adopter face à une éventuelle participation à un gouvernement d’union, dans lequel socialistes et radicaux trouveraient leur place ? Si les militants  de la SFIO semblent plus que partagés, une majorité des parlementaires paraît l’envisager.  Tout en posant un certains nombre de conditions, Marx Dormoy lui même ne serait pas contre cette idée, dont il se fait le défenseur à l’occasion du congrès national de la SFIO. Si le principe est largement approuvé dans les rangs des élus socialistes, il n’en est pas de même chez les radicaux. L’accord achoppe autant sur la réduction des dépenses de guerre ou  sur la semaine de 40 heures, que sur la mise en place d’une assurance chômage,  le contrôle des banques ou la nationalisation des chemins de fer. Autant de points non négociables qui trouveront pourtant  leur concrétisation sous le Front populaire. Finalement, comme en 1924, au temps du cartel des gauches,  la SFIO fait le choix de soutenir le nouveau gouvernement présidé par Édouard Herriot, mais en s’abstenant d’y participer.

Marcel Déat
Marcel Déat

• Cette question va revenir rapidement sur le devant de la scène, après l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933, alors que les ligues d’extrême droite, exploitant la crise économique, sociale et politique, s’agitent de plus en plus. Au sein de la SFIO, a commencé à émerger un courant « néo-socialiste », animé par des hommes tels que Marcel Déat, député de Paris. Ces « néo-socialistes » sont ouvertement favorables à une participation au gouvernement, au nom de l’efficacité. En conjuguant la mise en place d’un plan avec les moyens de l’État, le tout assorti d’une indispensable « régénération » du Parlement et d’un « état fort, un état puissant, un état d’ordre ». Des principes auxquels Léon Blum s’oppose lors du congrès de la SFIO en 1933, dénonçant même une véritable « dérive fasciste », perceptible dans le slogan choisi par ces néo-socialistes (« Ordre, autorité, discipline »).

• Plus pragmatique et parce qu’il redoute que cela n’aboutisse à une nouvelle scission au sein de la SFIO, à l’image de celle de 1920, Marx Dormoy n’est pas totalement insensible à certains éléments de leur programme. Il ne franchira toutefois pas le pas, lorsque seront exclus de la SFIO  28 députés et  7 sénateurs, en novembre 1933. Il se contentera de  déplorer ce qu’il appelle « l’horrible scission ». S’il a bien pu y avoir de sa part un début d’hésitation, « entre l’indiscipline et la discipline, Dormoy a fini par choisir la discipline, mais en luttant jusqu’au dernier moment pour sauver l’unité de son parti », écrit André Touret. Il n’est pas impossible que ce temps d’hésitation ait joué contre lui, au point de lui faire perdre la présidence du conseil général en septembre 1933, au profit d’Isidore Thivrier.

• Quelques mois plus tard, après l’émeute du 6 février 1934, qui a révélé la menace, réelle ou supposée  que peuvent représenter les ligues d’extrême droite, Marx  Dormoy fait partie de ceux qui jugent  que la République a bien été mise en danger et que les libertés publiques sont désormais  menacées. Il est vrai qu’outre Rhin l’installation de la dictature nazie, avec la concentration de tous les pouvoirs entre les mains de Hitler, désormais Reichsführer, face à une gauche divisée, a de quoi inquiéter. Bien qu’il se méfie ouvertement du parti communiste, dont il a affronté parfois durement les candidats lors des élections,  Marx Dormoy considère que l’union  des travailleurs s’avère indispensable : « Socialistes, communistes, républicains, travailleurs, tous à la chaîne pour mater la réaction  enivrée de sa première victoire et pour barrer la route à la guerre », écrit-il, le  11 février 1934, dans le Combat social. Une position qu’il concrétise dès le lendemain. Ce jour-là,  il défile en tête de la grande manifestation unitaire qui rassemble plus de 15 000 personnes, entre l’Édifice communal et l’hôtel de ville. Pour la première fois, Communistes et socialistes manifestent côte à côte,  à Montluçon et dans toutes les villes de France.

16- Le Combat social (18 février 1934)
◘ Le Combat social (18 février 1934)

• Pour autant, passer d’une manifestation unitaire à la signature d’un accord entre les appareils  politiques du parti communiste, de la SFIO, voire des Radicaux, n’est pas sans difficulté. Lorsqu’en juin 1934, la direction du Parti communiste propose à la direction de la SFIO « un pacte d’unité d’action contre le fascisme », Marx Dormoy ne cache pas ses réticences et se montre particulièrement méfiant. À ses yeux, « Les communistes sont trop polis pour être honnêtes ». save0208Pourtant ce sont les accords nationaux qui vont primer avec, localement, la constitution en octobre 1934 d’un Comité départemental de coordination pour l’unité d’action. Cette fois-ci, il s’y rallie, mais davantage par discipline de parti que par conviction profonde. La scission survenue un an plus tôt a laissé des traces et il n’est pas question de la renouveler, au risque d’affaiblir un peu plus le groupe parlementaire socialiste. Scène inimaginable, quelques mois plus tôt, Marx Dormoy et Léon Blum se retrouvent à la fin de 1934 aux côtés du leader communiste Jacques Duclos, lors d’une grande manifestation « contre le fascisme, contre la guerre, contre les décrets-lois, pour les revendications ouvrières ». Pour contrebalancer l’influence du parti communiste, Marx Dormoy considère qu’il est indispensable de convaincre les radicaux de souscrire à ce pacte d’unité d’action.

• Bien qu’il ait dû batailler ferme lors des élections municipales de 1935, remportée dès le premier tour face aux candidats communistes dont le mot d’ordre était de le « déboulonner de la mairie », Marx Dormoy ne renonce pas à la démarche unitaire.  Le 14 juillet 1935, il participe au grand rassemblement populaire au cours duquel est prononcé le serment de « rester unis pour défendre les libertés démocratiques, pour désarmer et dissoudre les ligues factieuses, pour assurer la paix humaine ». Ce que le Rassemblement devenu  Front populaire résumera dans la célèbre formule « Paix, Pain, Liberté ». Dormoy est désormais convaincu que  la  démarche unitaire est la seule qui puisse conduire à la victoire.

JARDON DEPUTE
◘ Eugène Jardon

• L’année 1936 étant celle du renouvellement de la Chambre des députés,  il est temps d’ébaucher un programme. Les grands thèmes font écho à ceux du serment du 14 juillet 1935, entre la défense des libertés,  la défense de la paix par la sécurité collective et l’amélioration du sort des salariés atteints par la crise. Il reste à régler le problème de la discipline électorale. Marx Dormoy aurait préféré qu’il y eût dès le premier tour une unité de candidature entre socialistes et communiste, mais il n’a pas réussi à convaincre. Communistes, socialistes et radicaux parviennent cependant à un accord : au premier tour, chacun pourra présenter ses candidats mais, au second tour, c’est la discipline républicaine qui prévaudra avec désistement réciproque en faveur  du candidat du front populaire arrivé en tête au premier tour. Une tactique dont Marx Dormoy, brillamment réélu dès le premier tour en 1932, sait qu’il n’a en principe rien à craindre, même si le candidat choisi par le parti communiste, Eugène Jardon, vigneron et maire de Domérat, peut  convaincre un électorat plus large que les seuls communistes. L’homme est réputé « plus ouvert » que son prédécesseur  Pierre Aumoine, candidat en 1931 et en 1932.

17- Marx Dormoy et Isidore Thivrier réélus députés dès le premier tour (2)
◘ Le Combat social (19 avril 1936), avant le premier tour

 

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◘ Les candidats socialistes et communistes à Montluçon et Commentry, vus par Billaud dans le journal Le Centre 26 avril 1936)

• Au soir du premier tour, le 26 avril 1936,  Marx Dormoy et Isidore Thivrier qui viennent d’être réélus, peuvent savourer leur victoire,  même si le premier a perdu 2 500 voix par rapport à 1931, face à son adversaire communiste. Eugène Jardon, lui,  en a gagné près de 3 000 par rapport à Pierre Aumoine, son adjoint à la mairie de Domérat.  Comme l’écrit André Touret,  « En mai 1936, se confirme l’image d’un Dormoy antifasciste au plan national et anticommuniste au plan local ». Le 3 mai, l’élan du premier tour  se confirme au second, avec l’élection des 4 autres candidats de la SFIO: René Boudet à Moulins est,  Camille Planche à Moulins ouest, Paul Rives à Gannat et  Jean Barbier, à Lapalisse. À la chambre des députés, le Front populaire dispose d’une large majorité, avec 146 députés SFIO, 115 radicaux et 72 communistes. Une majorité large, certes, mais à la condition qu’elle demeure unie face à l’épreuve du pouvoir. Il reste à constituer le gouvernement, auquel les communistes ne veulent pas participer, annonçant qu’ils lui apporteront  un « soutien critique ».  C’est à Léon Blum, dont on connaît la proximité et l’amitié avec Marx Dormoy,  qu’incombe cette tâche. Pour le député-maire de Montluçon, c’est  une nouvelle étape de sa carrière politique qui s’ouvre.

VI –  MARX DORMOY, MINISTRE DE L’INTÉRIEUR

DU FRONT POPULAIRE

(1936-1938)

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• SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT À LA PRÉSIDENCE DU CONSEIL
(JUIN 1936 – NOVEMBRE 1936)

• Dès le 4 juin 1936, le  gouvernement de Léon Blum est constitué. Il compte 15 socialistes dont 11 ont rang de ministres et 14 radicaux dont 9 ministres.  Marx Dormoy, chez lequel Blum apprécie à la fois le sens pratique, la connaissance du réel et la fidélité en amitié,  est nommé  sous-secrétaire d’état à la présidence du conseil, en même temps que François de Tessan. Un poste apparemment de second plan, au vu de l’intitulé, mais qui est en réalité un poste stratégique, qui place Marx Dormoy au cœur du pouvoir.

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◘ Marx Dormoy (au centre) et Léon Blum (à droite) (septembre 1936)

• À l’Hôtel Matignon, le bureau qu’occupe Marx Dormoy se situe au premier étage, tandis que celui du président du conseil  est au rez-de-chaussée. Cette proximité « géographique » permet aux deux hommes des rencontres fréquentes au cours desquelles on fait le point sur la situation et on décide. La première urgence, c’est de trouver une solution à la paralysie économique qui a gagné le  pays tout entier. Les résultats du premier tour et leur confirmation par le second ont soulevé un immense espoir dans la population ouvrière, durement atteinte par la crise. La vague de grèves a gagné la plupart des entreprises, touchant les grands magasins, l’industrie et les transports, autant à Paris qu’en province. Phénomène nouveau, ces grèves s’accompagnent d’une occupation des entreprises par leurs salariés, paralysant toute production.

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◘ Marx Dormoy, sous-secrétaire d’état à la présidence du Conseil (Juin – novembre 1936), au contact direct de Léon Blum, à l’Hôtel de Matignon

• À Montluçon, Marx Dormoy a pu le constater, que ce soit à l’usine Dunlop, à Saint-Jacques, aux Hauts Fourneaux, ou encore à la Sagem. Les moyennes entreprises, comme celles du bâtiment sont également touchées. Pour Léon Blum comme pour Marx Dormoy, la solution ne peut venir que de la négociation entre le principal syndicat patronal, la Confédération Générale de la Production Française, et la CGT  qui avait  retrouvé son unité en mars 1936, lors du congrès de Toulouse. C’est la première fois qu’un gouvernement va s’immiscer dans une négociation sociale et Marx Dormoy se retrouve directement associé à ce qui va entrer dans l’histoire sous le nom d’accords de Matignon.  Le 7 juin, alors que la discussion doit débuter à 15 h 00, il est à Montluçon où il préside le conseil municipal, en fin de matinée. Il regagne ensuite Paris, en décollant du terrain d’aviation de Villars,  et il peut don être  présent à l’Hôtel Matignon, lors de la signature des accords, dans la nuit du 7 au 8 juin.

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◘ L’usine Sagem, à Domérat, occupée par ses salariés en juin 1936

• Sous la pression de la CGT et du gouvernement, la délégation patronale a dû consentir à d’importants « sacrifices ». Outre la reconnaissance du droit syndical (pourtant inscrit dans la loi depuis 1884) et de la liberté d’opinion au sein de l’entreprise, des contrats collectifs de travail sont instaurés et il est prévu pour les salariés d’élire des délégués. Des  augmentations des salaires de 7 à 15%, applicables  dès la reprise du travail et la promesse qu’aucune sanction ne sera prise par  les employeurs pour faits de grève sont également actées. Ces mesures sont  approuvées par le parlement qui y ajoutera deux lois, l’une instaurant les premiers congés payés et l’autre la semaine de  40 heures, sans diminution de salaire. Discutés ensuite dans les entreprises, ces accords vont permettre une reprise du travail, plus ou moins rapide mais, dans la deuxième quinzaine de Juin, l’économie  pourra redémarrer, y compris dans le bassin montluçonnais, même si les conflits peuvent parfois rebondir, comme ce sera le cas à la Sagem, dès le mois d’août.  De même, à l’automne 1936, Marx Dormoy aura encore l’occasion de prouver ses qualités de négociateur qui lui  permettront  de dénouer une nouvelle vague de conflits sociaux.

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◘ 14 juillet 1936, au début du “bel été 1936”: Léon Blum, Maurice Thorez, Marx Dormoy (au second plan) et Roger Salengro (de gauche à droite)

• Dans les semaines qui suivent, Marx Dormoy est également associé à d’autres décisions importantes, à commencer par  la dissolution des ligues d’extrême droite, mais aussi la nationalisation de la Banque de France, l’obligation scolaire prolongée à 14 ans, ou encore la création de l’Office des blés pour garantir un prix minimal aux paysans. Cette dernière  mesure se révèle finalement assez proche de celle  qu’il avait déjà essayé de mettre en œuvre à Montluçon, au début de son premier mandat municipal.  

• MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
(NOVEMBRE 1936 – JANVIER 1938)

• C’est à l’automne 1936, après le « bel été 1936 » et  alors que les premières difficultés notamment financières se manifestent, que le destin politique de Marx Dormoy franchit une nouvelle étape. Le 17 novembre,  Roger Salengro, ministre de l’intérieur, décide de lettre fin à ses jours. Depuis plusieurs mois, il était sous le feu nourri d’une campagne de presse de l’extrême droite, menée par l’hebdomadaire  Gringoire. Pour l’occasion, on avait ressorti l’histoire de sa prétendue désertion en 1915, une accusation dont il avait pourtant été totalement blanchi. Le décès de son épouse, quelques mois plus tôt,  l’avait encore un peu plus fragilisé, au point de l’acculer au suicide.

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◘ La une de l’hebdomadaire Gringoire (6 novembre 1936), onze jours  avant le suicide de Roger Salengro

• Dans ce contexte difficile, dès le 24 novembre, Léon Blum fait le choix de nommer Marx Dormoy ministre de l’Intérieur. En passant de Matignon à la place Beauvau, il se retrouve à la tête de l’un  des ministères régaliens les plus importants et les plus exposés, devenant « premier flic de France ».

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◘ Le Populaire (19 novembre 1936) consacre sa une au suicide de Roger Salengro

• Dans la brève biographie qu’il lui a consacrée en 1956,  Georges Rougeron qui fut son secrétaire à Montluçon, avait expliqué ce choix, qui ne reposait pas seulement sur les liens de fidélité et d’amitié qui unissaient Léon Blum et Marx Dormoy. Selon lui, il  fallait à ce poste « un homme décidé,  d’une irréprochable probité, aux vues larges et claires, énergique et prompt dans l’action, mais réfléchi dans la pensée, possédant des nerfs d’acier, farouchement attaché aux institutions républicaines et, de surcroît, devant se prévaloir d’une grande expérience des affaires publiques ».

dormoy-ministre-interieur• À Montluçon, après l’annonce de  sa nomination, le journal Le Centre (24 novembre) se contente, dans un premier temps de reproduire le communiqué officiel, qui retrace son parcours personnel et politique, avant de conclure ainsi : « Dans ses nouvelles fonctions, que lui a valu la confiance du président du conseil,  il saura, grâce aux remarquables qualités dont il a déjà donné tant de preuves, concilier les intérêts de la classe ouvrière, dont il est issu et qu’il aime, avec les intérêts généraux du pays ».

• Dans La Montagne, le quotidien fondé et dirigé par le socialiste Alexandre Varenne, on préfère insister sur le fait que « la nouvelle tâche qui lui incombe est particulièrement lourde (…). Ce que les travailleurs de France attendent du ministre de l’Intérieur socialiste, c’est moins l’hécatombe des préfets qu’une sage compréhension de leurs revendications (…). M. Marx Dormoy qui est né socialiste saura continuer l’œuvre  prudente et énergique du maire de Lille. Sa vie de militant l’a cuirassé contre bien des attaques : son expérience des hommes et des choses est assez grande pour lui épargner des erreurs inévitables que commettent ceux qui n’ont jamais été en contact fraternel avec le peuple, celui des usines et de champs, celui du dur labeur quotidien ».

DORMOY et son cabinet

◘ Marx Dormoy, entouré des   membres de son cabinet:  Sansimon Graziani, chef de cabinet, Roger Verlomme, Pierre Delcourt et Raoul Evrard (de gauche à droite)

• Dans la presse nationale, la nomination est diversement commentée, entre quelques lignes purement factuelles, annonçant qu’il a pris possession de son ministère, et des articles plus développés.

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◘ L’Œuvre (25 novembre 1936)

• Le quotidien l’Echo de Paris (25 novembre 1936), représentant de la droite nationale et catholique, laisse  toutefois entendre que Marx Dormoy n’aurait été qu’un second choix. Selon le journal, Léon Blum aurait d’abord envisagé de nommer  le député de l’Aisne, Jean Pierre-Bloch, mais il se serait ravisé : « Il aurait trouvé des résistances même chez certains de ses coreligionnaires qui s’effraient des réactions que pourrait provoquer un jour, dans l’esprit public,  cette infiltration croissante des israélites ». Et l’auteur de l’article, Henri de Kérillis, d’expliquer qu’il a compté 39 attachés de cabinet juifs dans ce gouvernement. À ses yeux, « Marx Dormoy passe pour un socialiste à l’eau de rose (sic) » et il éprouverait « une cordiale antipathie pour les Moscoutaires ». Reste une  importante inconnue : « La tâche qui l’attend n’est-elle pas au dessus de ses forces ? ».

• De son côté, le quotidien radical L’Œuvre (25 novembre 1936) préfère souligner sa stature d’homme politique : « Le choix sera bien accueilli dans les rangs de la majorité. À son poste de sous-secrétaire d’Etat à la présidence du Conseil, le député socialiste de l’Allier a pu faire apprécier déjà, en maintes circonstances, des qualités d’homme de  gouvernement. Habile à conduire une négociation, il sait aussi, quand il le faut, clore et trancher. En ces temps où tout le monde parle d’autorité indispensable, il est permis de penser que le nouveau ministre de l’Intérieur n’hésitera pas à user de la sienne ».

DORMOY passation pouvoir Dormoy Sarraut

◘ 10 avril 1938: la passation de pouvoir entre Albert Sarraut et Marx Dormoy, qui quitte définitivement le  ministère de l’Intérieur

• Malgré la chute du cabinet Blum, survenue le 22 juin 1937,Marx Dormoy  conservera ce poste dans le premier cabinet Chautemps, avant de devoir passer le relai à Albert Sarraut, le 18 janvier 1938. Son ultime passage par la place Beauvau durera moins d’un mois, à l’occasion  du bref retour de Léon Blum à Matignon, entre le 13 mars et le 10 avril 1938. Au total, la carrière ministérielle de  Marx Dormoy aura duré une quinzaine de mois, suffisamment pour qu’il ait eu à affronter plusieurs crises graves.

• QUELQUES TEMPS FORTS DE SON PASSAGE
AU MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
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◘ Marx Dormoy, dans la cour du ministère de l’Intérieur(1937)

S’il n’est pas question ici  d’en dresser une liste exhaustive, on peut retenir trois temps forts au cours desquels il s’est retrouvé en première ligne : la fusillade de Clichy (mars 1937), la révocation de Jacques Doriot de son mandat de maire de Saint-Denis (mai 1937) et le démantèlement de la Cagoule, organisation terroriste clandestine d’extrême droite  (novembre 1937 – février 1938). Trois moments au cours desquels le ministre de l’Intérieur a pu cristalliser sur sa personne des haines aussi profondes que tenaces de la part de ses adversaires et en particulier de l’extrême droite.

LA “FUSILLADE DE CLICHY”
(MARS 1937)

• La « fusillade de Clichy », le 16 mars 1937, constitue la première grande épreuve du feu  pour Marx Dormoy.

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Le Centre (20 mars 1937)

• Le PSF (Parti social Français) qui avait succédé à la Ligue des Croix de Feu, dissoute comme les autres ligues  par le gouvernement de front Populaire, avait annoncé la tenue d’un meeting dans un cinéma de Clichy, en présence de son chef, le colonel de la Rocque. Une décision considérée comme une provocation, conduisant  la Gauche à lancer un appel à une contre-manifestation, soutenue à la fois par le maire SFIO de Clichy et par le député communiste Maurice Honel. Marx Dormoy l’avait certes autorisée, mais en imposant un itinéraire pour éviter tout contact entre le meeting du PSF et le cortège des  contre manifestants. Or, une partie d’entre eux ayant décidé d’en découdre, se sont retrouvés face aux barrages policiers. C’est à ce moment que la manifestation a dégénéré en un affrontement direct avec la police, au cours duquel  des coups de feu ont été tirés, sans que l’on puisse dire clairement qui en était à l’origine. La manifestation se solde par 5 morts et 200 blessés, parmi lesquels figure André Blumel, directeur de cabinet de Marx Dormoy.  Arrivé sur place, pour calmer le jeu, Marx Dormoy  a été conspué par les manifestants au cri de « Dormoy assassin ! Dormoy démission ! » Ébranlé par ce qu’il a vu, il va jusqu’à mettre sa démission en balance, ce que  Léon Blum  refusera.

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◘ Ce Soir, le quotidien dirigé par Louis Aragon (18 mars 1937)

• De leur côté, les  syndicats de la région parisienne, qui ne comptent pas en rester là, appellent à une grande grève et à une  manifestation,  le 18 mars, jour anniversaire de la  Commune de Paris. L’enquête ne parviendra pas à déterminer l’origine des premiers tirs. Pour les uns, c’est la police qui aurait tiré ce qui implique la responsabilité directe du ministère de l’intérieur. Pour d’autres, il faut y voir une provocation de l’extrême droite, elle-même, avec la volonté de déstabiliser un gouvernement qui traversait alors une passe difficile. La décision de Léon Blum de décréter « une pause » dans les réformes, avait déclenché l’ire du parti communiste, dont le soutien  était devenu de plus en plus critique. Le fait que l’on accuse ce gouvernement d’avoir « du sang sur les mains », à la suite de cette fusillade n’était donc  pas de nature à apaiser le climat.

LA RÉVOCATION DE JACQUES DORIOT
(MAI 1937)

• La deuxième grande épreuve concerne la révocation de Jacques Doriot, député de la Seine et maire de Saint-Denis, au cœur de « la ceinture rouge ». Ancien dirigeant et figure montante du parti communiste, Jacques Doriot en a été exclu en 1934, ce qui ne l’a pas empêché d’être réélu maire de Saint-Denis en 1935 et député de la Seine, en mai 1936. Il l’a emporté au second tour face au candidat  communiste Fernand Grenier. Entre temps, Jacques Doriot a fondé le PPF ou Parti populaire français, un vrai parti de masse, hostile au Front Populaire, qui va s’engager dans une dérive fasciste. Véritable tribun populaire, Jacques Doriot a su entraîner  avec lui  d’anciens communistes, tout en trouvant de nouveaux adhérents au sein de la population ouvrière et des classes moyennes. Pour le Parti communiste qui dispose d’une solide assise dans la banlieue industrielle de Paris, la fameuse « banlieue rouge », Jacques Doriot est perçu comme un adversaire dangereux qu’il faut donc mettre d’urgence sur la touche.

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◘ Jacques Doriot (1898-1945), député-maire de Saint-Denis

• L’occasion va se présenter à l’issue d’une enquête diligentée sur sa gestion municipale. Dès novembre 1936, le parti communiste n’avait pas hésité à évoquer  l’existence d’un trou de 20 millions de francs dans les finances communales, revenant ensuite régulièrement à la charge. L’inspection, réalisée au début de 1937, avait débouché en mars sur la remise d’un rapport d’une soixantaine de pages dans lequel on pouvait lire que « la gestion municipale comporte de graves abus et irrégularités dont M. Doriot, en sa qualité de maire, est responsable ». Il était notamment question de non respect des règles dans la  passation de plusieurs marchés, de frais et de subventions non justifiés, mais aussi d’effectifs municipaux jugés « pléthoriques ». 

• Jacques Doriot avait pu apporter point par point ses observations. Pour le parti communiste, il était donc hors de question que le maire puisse conserver son poste et les pressions se sont alors  multipliées sur le  ministre de l’intérieur  pour qu’il signe le décret de révocation. Le 25 mai, dans les colonnes de l’Humanité, Marcel Cachin interpelle directement Marx Dormoy : « Qu’attendez-vous pour débarrasser le prolétariat de Saint-Denis d’un maire dont vous savez la gestion et qui a écœuré l’immense majorité des électeurs de la grande cité ouvrière. La révocation de Doriot, c’est un acte de salubrité publique ».

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◘ Le Centre (29 mai 1937) annonce la révocation de Jacques Doriot et fait le récit d’un “incident” entre Marx Dormoy et Jacques Doriot
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◘ Le Centre (29 mai 1937)

• Le jour même de la parution de l’article de Marcel Cachin, Marx Dormoy finit par céder en signant le décret de révocation, même s’il  paraît évident qu’il n’a pas été totalement convaincu par les faits reprochés à Jacques Doriot. Pour le gouvernement de Léon Blum, c’est peut être aussi un moyen de  donner des gages à un parti communiste dont les critiques à son égard se font de plus en plus vives.  Pour Jacques Doriot, mais aussi pour la presse et les partis de droite, c’est une mesure qui prouve que « le gouvernement est aux ordres de Moscou ». Une partie de l’opinion va d’ailleurs attribuer cette révocation à de simples motivations politiques. Dans la biographie qu’il a consacrée à Jacques Doriot, l’historien Jean-Paul Brunet revient sur ce qu’il appelle « l’attitude curieuse de Marx Dormoy », à l‘égard de Jacques Doriot, dans les jours qui suivirent : « Le rencontrant dans les couloirs de la chambre, il lui tendit la main. Doriot la refusa à peu près en ces termes dont toute la presse se fit l’écho et que le P.P.F. reproduisit à Saint-Denis par affiches : “Un ministre de l’Intérieur qui se respecte ne serre pas la main  à un maire prévaricateur, concussionnaire et sans valeur” ». Ce à quoi, précise Jean-Paul Brunet, Marx Dormoy  avait répliqué : « Jamais, je n’ai mis ton honorabilité en doute. Ce n’est pas pour des fautes contre l’honneur que je t’ai révoqué, mais simplement pour des considérations administratives (…). Je répète que ton honneur n’est pas en cause ».

• Après sa révocation du mandat de maire, Jacques Doriot  démissionnera du conseil municipal de Saint-Denis puis de son mandat de député, espérant provoquer lors des élections partielles qui allaient suivre un sursaut de son électorat, en forme de plébiscite.  Dans les deux cas, l’opération se solde par un échec, en juin puis en août 1937 et  Jacques Doriot y perd ses deux mandats de conseiller municipal et de député. En décembre 1937, le conseil d’état  finira par annuler le  décret qui avait relevé Doriot de ses fonctions de maire, mis uniquement sur la forme et non pas sur le fond de l’affaire. De cet épisode, Jacques Doriot gardera une haine aussi profonde que violente à l’égard de Marx Dormoy, considéré par lui comme le principal responsable de sa chute électorale, pour avoir accepté de céder au Parti communiste. 

LE DÉMANTÈLEMENT DE LA “CAGOULE”
(NOVEMBRE 1937)

• Le troisième temps fort, c’est la découverte à l’automne 1937  de ce que l’on appelé « le complot de la Cagoule », véritable organisation clandestine et terrorise d’extrême droite. La Cagoule à l'action...L'assassinat de navachineDans les six premiers mois de l’année, la police  s’était trouvée confrontée à une  série d’assassinats mystérieux : c’est d’abord en janvier, celui de Dimitri Navachine,   directeur de la banque commerciale pour l’Europe du nord, un établissement  sous contrôle de l’URSS. C’est ensuite, en mai, le meurtre dans le métro d’une jeune femme, Laetitia Toureaux. Derrière une vie plutôt banale, la police a découvert qu’elle travaillait sous un faux nom pour une agence de détectives privés. Fréquentant régulièrement l’ambassade d’Italie, elle entretenait aussi des contacts avec les milieux fascistes italiens à Paris. Un mois plus tard, le 9 juin 1937, c’est au tour des frères Carlo et Nello Rosselli d’être assassinés, à Bagnoles-de-L’orne. Ces  deux opposants déclarés au régime  de Mussolini avaient trouvé refuge en France. Pour Marx Dormoy, à qui les enquêteurs font  remonter les informations sur ces affaires sensibles, il ne fait guère de doute que ces crimes conduisent sur la piste de la police politique fasciste et de ses relais en territoire français, dans les milieux de l’extrême droite.

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◘ L’assassinat des frères Rosselli (Le Petit Journal – 13 juin 1937)

• Le 11 septembre, enfin, c’est un attentat à l’explosif qui provoque la destruction de l’immeuble de la Confédération générale de la production française, rue de Presbourg. Cette fois-ci, une partie de la presse de droite qui s’en fait l’écho, n’hésite pas à  y voir la main des communistes.

Ce qoir (13 septembre 1937): L'attentat contre les locaux de la CGPF (patronat) fomenté par la Cagoule

◘ Ce Soir (13 septembre 1937) titre sur l’attentat contre les locaux de la CGPF (Confédération générale de la production Française) fomenté par la Cagoule

• Même si, à première vue, cette dernière affaire n’a pas de rapport avec les précédentes,  Marx Dormoy estime qu’il faut mener des investigations dans la mouvance clandestine d’extrême droite. Dès 1935, avant même  l’interdiction des ligues, la frange la plus activiste avait constitué une Organisation secrète d’action révolutionnaire (OSARN), dont le principal initiateur est un ingénieur et polytechnicien, Eugène Deloncle, issu des rangs de  l’Action Française. Autour de lui se sont groupés  des déçus de l’Action Française, des Croix de feu  et des ligues d’extrême droite. On y trouve aussi bien  des officiers supérieurs de l’armée ou des industriels, que des hommes de main et de véritables tueurs comme le sinistre Jean Filiol. Entretenant la menace d’un éventuel coup de force communiste, Eugène Deloncle a su s’attirer des sympathies dans les milieux de l’armée, trouvant aussi des échos favorables auprès d’un maréchal de la Grande guerre, Louis Franchet-d’Espèrey, pour qui le combat contre « la gueuse » (la République) est une priorité. L’organisation dispose aussi du soutien financier et matériel  d’un certain nombre d’industriels, pour lesquels les grèves de 1936 et les occupations d’usines qui les ont accompagnées, ont été vécues comme les prémices d’une révolution et comme une atteinte grave au droit de propriété.  Parmi eux, on trouve des membres de la famille Michelin, Lemaigre-Dubreuil des huiles Lesieur mais aussi Eugène Schueller fondateur de l’Oréal. L’Italie fasciste, via sa police secrète, entretient des liens de réciprocité avec l’organisation : la fourniture d’armes et d’explosifs contre l’élimination ou la surveillance étroite d’opposants fascistes réfugiés  sur le sol français.

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◘ 24 Novembre 1937: la Cagoule démantelée: “ Un complot contre les institutions républicaines » 

Le Populaire (25 novembre 1937)

◘ Le Populaire (25 novembre 1937) “ Le parti socialiste félicite Marx Dormoy” qui a permis le démantèlement du Comité secret d’action révolutionnaire

• Grâce à la persévérance de Marx Dormoy et de la Sûreté nationale, mais aussi avec les informations apportées par des indicateurs, le ministère de l’intérieur peut annoncer, dès le 23 novembre 1937, qu’un véritable complot contre  les institutions républicaines a été mis au jour : il s’agit une organisation terroriste « secrète » d’extrême droite, destinée à fomenter des actions telles que complots, attentats, actions de provocations, dans le but de déstabiliser la République en général et le Front Populaire en particulier, jusqu’à  créer un climat de guerre civile. L’enquête révèle aussi l’existence de tout un travail de surveillance, de repérage et de renseignement, ainsi que l’établissement de listes de personnalités politiques à arrêter ou à exécuter, parmi lesquelles figurent Léon Blum ou Marx Dormoy en personne… Un communiqué officiel dévoile les résultats  des perquisitions, listant les saisies d’armes et d’explosifs. Grenades, fusils, mitrailleuses, fusils mitrailleurs, c’est tout un arsenal qui a été découvert. Loin d’être un mouvement informel, l’organisation secrète s’était structurée avec un véritable état major, un service de renseignement et d’action. Selon l’enquête, un coup de force était en préparation. Il   aurait dû être déclenché dans la nuit du 15 au 16 novembre, avec l’appui de militaires mais, au dernier moment, il  aurait été ajourné sur l’ordre d’Eugène Deloncle en personne.

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◘ Le Petit Parisien (26 novembre 1937) évoque les premières arrestations dont celle d’Eugène Deloncle

• Si dans l’entourage de Marx Dormoy l’affaire est prise très au sérieux, une partie de la presse de droite se montre plus réservée, voire dubitative. Certains journaux y voient une révélation qui arrive à point nommé, à un moment où le gouvernement Blum éprouve des difficultés croissantes. Pour l’extrême droite, tout ceci ne serait qu’affabulation, voire provocation du gouvernement. Dans le journal l’Écho de Paris, le général de Castelnau se fend même d’une mise en garde à l’adresse de Marx Dormoy : “Notre ministre de l’intérieur devrait se souvenir que c’est en faisant preuve d’un arbitraire analogue que les gouvernements espagnols du Front Populaire ont déclenché une guerre civile ».

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◘ Caricature d’Abel Faivre: Cagoulardette… (publiée dans Le Journal – 9 janvier 1938): “ Elle est gentille! Et quels beaux yeux…à son chapeau” 

• Dans le quotidien monarchiste l’Action Française, on raille cette mise à jour providentielle  de dépôts d’armes et de documents, imputés à « cette Cagoule collectionneuse  (qui) n’a jamais provoqué le moindre trouble  contre l’ordre républicain ». L’expression va faire florès et, désormais, on parlera de la Cagoule  et des Cagoulards. Les chansonniers eux même s’emparent de l’affaire pour la tourner en dérision, et Marx Dormoy se voit affublé par certains journaux  du surnom de Fantomarx. Pourtant les arrestations qui se succèdent et les aveux qui suivent montrent bien que la « manipulation politique » dénoncée par la droite et l’extrême droite n’en était pas une. Bien plus, certains de ces « cagoulards » considèrent que leur action était parfaitement légitime : « Les Cagoulards des  malfaiteurs ? Des conspirateurs contre la sûreté de l’État ? Jamais. La Cagoule est une association de défense contre le communisme », expliquera l’un d’eux dans le journal Le Jour.

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◘ Caricature de Jean Effel:  “Cette fois, les cagoulards, je crois qu’on en est débarrassé pour de bon” , dit Marx Dormoy, à son chef de cabinet.

• Dix ans plus tard, lors du procès de la Cagoule, auquel sera joint le dossier de l’assassinat de Marx Dormoy, Léon Blum balaiera toutes ces affirmations : « On a dit que la Cagoule était une machination policière imaginée par des services trop zélés et exploitée par le ministre de l’intérieur. Quand on a connu Marx Dormoy, une telle hypothèse apparaît absurde, presque inconcevable. Ce n’était pas ainsi que Dormoy opérait C’était un homme qui s’avançait dans la vie, le visage en avant et la poitrine offerte (…). Je crois vraiment (…) que la menace d’un putsch fasciste dont la Cagoule aurait été l’élément le plus actif était réelle ». Et Léon Blum de considérer que c’est dans cette ténacité du ministre de l’Intérieur que se trouve l’explication de son assassinat : « La Cagoule s’est vengée en tuant Dormoy ».

• Après le départ de Marx Dormoy du ministère de  l’Intérieur, en janvier 1938, et un bref retour  entre le 13 mars et le 10 avril 1938, l’instruction du dossier va certes se poursuivre, mais avec nettement moins de célérité. Édouard Daladier, nouveau président du conseil, n’ignore pas que l’organisation terroriste avait des ramifications jusqu’au sein de l’armée, une armée qu’il ne faudrait pas mécontenter, alors que les menaces de  guerre se précisent. Dès l’été 1939, le magistrat instructeur a prononcé des non-lieux, immédiatement suivis de libérations. Seuls  huit  activistes présumés de l’Organisation secrète d’action révolutionnaire restent inculpés: « La tragi-comédie de la cagoule imaginée par Marx Dormoy  s’est terminée par une pluie de non-lieux en faveur d’innocents “présumés” criminels qui ont payé de longues semaines de prison pour cette présomption »,  écrit l’hebdomadaire Gringoire (20 juillet 1939).

•  Le dossier d’instruction étant donc bouclé, l’affaire aurait dû venir devant la justice à la fin de l’année 1939 ou au début de 1940 mais la guerre en décidera autrement. Aucune poursuite ne sera engagée  sous l’Occupation, et ceux qui avaient été maintenus en prison retrouveront la liberté. On verra même des cagoulards, qui avaient trouvé refuge en Espagne, rentrer en France. Beaucoup opteront pour une collaboration active, comme Eugène  Deloncle ou Jean Filiol, tandis que quelques autres feront le choix de la Résistance, rejoignant même de Gaulle à Londres, à l’image d’un Maurice Duclos. Certains, enfin, pourront concilier sentiments  antiallemands et pétainisme, comme Gabriel Jeantet, à Vichy. Mais, pour presque tous Marx Dormoy restera l’objet d’un profond ressentiment, faisant de lui une  cible potentielle, dans les mois qui suivent l’effondrement de la république.

D’AUTRES TEMPS FORTS DU PASSAGE DE MARX DORMOY
AU MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
• L’ENLÈVEMENT DU GÉNÉRAL MILLER
(SEPTEMBRE 1937)

_7.jpg__600x800_q85_subsampling-2 BIS (2)• Parmi les autres temps forts de la présence de Marx Dormoy place Beauvau, on peut aussi mentionner l’affaire Miller. Il s’agit de l’enlèvement en plein Paris, le 22 septembre 1937,  du Général  russe blanc  Eugène Miller,  Président de l’association des anciens combattants russes. 7 ans après son prédécesseur, le général Koutiepoff, sa disparition mystérieuse conduisit la Sûreté nationale sur la piste de l’ambassade d’URSS à Paris. On sait aujourd’hui que le général Miller, comme Koutiepoff  a été enlevé par des membres du NKVD, les services secrets soviétiques, sur ordre de Staline. Le général Miller,  transporté de force en URSS par un cargo battant pavillon soviétique qui avait quitté précipitamment Le Havre le jour même de l’enlèvement ,  devait  être condamné à mort et exécuté à Moscou, le 11 mai 1939. La presse et les partis politiques de droite et d’extrême droite ne manquèrent pas de critiquer l’action de  Marx Dormoy, considérant que le ministère de l’intérieur n’avait pas mis assez de diligence dans le déroulement de l’enquête et qu’on cherchait ainsi à ménager l’ambassade d’URSS. Plusieurs interpellations eurent même lieu à la  chambre des députés, obligeant Marx Dormoy à venir s’expliquer à la tribune. Selon  certains historiens, Marx Dormoy aurait effectivement refusé de faire arraisonner le cargo Maria Oulianova, la seule piste dont disposait le police, pour éviter de compromettre les relations diplomatiques avec l’URSS. 

• LA QUESTION DES RÉFUGIÉS

• L’action de Marx Dormoy,  c’est aussi les décisions qu’il a dû prendre face à la guerre civile qui fait rage en Espagne dès 1936,  et face à l’arrivée de réfugiés fuyant l’Allemagne nazie ou l’Italie Fasciste, pour se mettre hors de portée des persécutions politiques ou raciales. Une immigration que la  presse et les partis ou mouvements de droite et d’extrême droite ont régulièrement dénoncée comme une « invasion du sol français » par des « métèques » et dont le parlement a pu servir parfois de caisse de résonnance. 

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◘ Affiche de l’Action Française (1937)

• À plusieurs reprises, l’antisémitisme a trouvé des échos à la Chambre des députés, dès l’installation du gouvernement de Front populaire. On connaît l’interpellation adressée à Léon Blum par le  monarchiste Xavier Vallat, député de l’Ardèche et  futur commissaire général  aux questions juives sous l’occupation. Le 6 juin 1936, malgré les mises en garde du président Édouard Herriot, il déplore bruyamment à la tribune que « pour la première fois ce vieux pays gallo-romain  sera dirigé par un juif ». Et d’ajouter que,  « Pour gouverner cette nation paysanne qu’est la France, il vaut mieux avoir quelqu’un dont les origines si modestes soient-elles,  se perdent dans les entrailles de notre sol, qu’un talmudiste subtil ». En tant que ministre de l’intérieur, Marx Dormoy se retrouve lui aussi en première ligne, certains journaux parlant même du « juif Dormoy ». Le 5 avril 1937, après que les origines de Léon Blum eurent été  une fois de plus dénoncées par l’opposition, il réplique à un député de droite, Paul Ihuel, élu du Morbihan, en s’exclamant que   « Un juif vaut bien un Breton! »

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• Sur une affiche,  l’Action Française considérant les propos de Marx Dormoy comme une insulte, en appellera aux Français: « Patriotes, originaires de toutes les nobles provinces françaises, vous laisserez-vous insulter par les plats valets des juifs, détrousseurs de l’épargne? Non contents de pousser à la révolution et à la guerre, les embusquées vous insultent. La France aux Français! ». Le ton est donné.

Image1 bDans un pays fragile économiquement, Marx Dormoy et le gouvernement de Front populaire se voient donc contraints de   composer avec cette  partie de l’opinion publique xénophobe et/ou antisémite qui se montre notamment inquiète face à l’afflux de milliers de  réfugiés juifs venus d’Europe centrale et  de l’Est. Ces derniers  fuient des régimes politiques qui ont institutionnalisé l’antisémitisme, à l’image de l’Allemagne nazie et de ses lois de Nuremberg, ou qui le  tolèrent, comme  la Roumanie ou la Pologne  Ces réfugiés tendent à s’installer davantage dans la capitale, au point que cette concentration de population peut inquiéter les pouvoirs publics. Pour Marx Dormoy, un des moyens de contrôler efficacement ces flux migratoires consiste à mettre en place un contrôle administratif pour les candidats à l’exil qui pourrait se faire à l’échelon des consulats. Il permettrait de distinguer les motivations politiques des motivations économiques, la priorité devant être donné aux premières.

GUERRE D'ESPAGNE
◘ Caricature de Roger Roy, extraite de Gringoire, hebdomadaire d’extrême droite (10 septembre 1937)

• Selon l’historien  Emmanuel Debono, spécialiste du racisme et de l’antiracisme dans la France contemporaine, « c’est un moyen d’exercer un filtre sans faire obstacle, théoriquement, aux demandes des réfugiés », même si, ajoute-t-il,  « cela complique la tâche de ceux qui fuient l’antisémitisme et ses manifestations économiques, notamment les politiques de numerus clausus ou les mesures de boycottage antijuif ». En mars 1937, pour éviter une trop importante concentration de Juifs allemands à la frontière, les préfets ont aussi reçu de Marx Dormoy,   leur ministre de tutelle, l’ordre de mettre ces réfugiés sous surveillance et, au besoin de les déplacer d’autorité.  Au nom d’un certain réalisme politique, Marx Dormoy entend donc  distinguer « les immigrés économiques, qui  “encombrent”  à ses yeux l’économie française, des réfugiés politiques auxquels la France reconnaît traditionnellement le droit d’asile » écrit Emmanuel Debono. Son discours réitéré au début du mois de juillet 1937, met donc l’accent sur cette distinction qui ne sera pas toujours suivie par l’administration préfectorale. S’il n’est donc pas question d’ouvrir totalement les frontières, Marx Dormoy se montre favorable à une application « bienveillante » des règles. Une série de mesures permettent ainsi de limiter ou d’empêcher des expulsions des réfugiés politiques qu’il juge arbitraires, tout en favorisant les mesures de naturalisation. Cette politique lui apparaît d’autant plus  justifiée qu’il n’ignore pas   le sort que réserve l’Allemagne nazie aux opposants politiques et aux juifs. Ce faisant, il ne peut que s’attirer un peu plus les attaques de la droite et de l’extrême droite.

• LA GUERRE CIVILE ESPAGNOLE

Image1bb• Alors que  la guerre civile  ravage l’Espagne dès le mois de juillet 1936, se pose aussi  la question de l’attitude que doit adopter le gouvernement du Front populaire. Marx Dormoy condamne fermement le putsch franquiste et comme  Pierre Cot, ministre de l’air, ou Vincent Auriol, ministre des finances, il  se montre favorable à une aide aux républicains. Cette aide  ne veut pas dire pour autant une intervention militaire directe, qui aurait le double inconvénient de brouiller les relations avec l’Angleterre qui y est hostile, en même temps qu’elle conduirait à  une crise avec les radicaux qui n’en veulent pas. Finalement, l’aide aux Républicains espagnols passera par l’envoi de matériel et d’armes, sous la houlette de Pierre Cot et de son directeur de cabinet, Jean Moulin. Des envois dont Marx Dormoy était parfaitement informés mais sur lesquels il aura montré une attitude bienveillante.

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◘ Les adieux de Marx Dormoy à ses collaborateurs du Ministère de l’Intérieur, le 18 avril 1938

VII – LE RETOUR AU PARLEMENT 

SUR FOND DE MARCHE VERS LA GUERRE

(1938-1940)

• Après la chute du second cabinet Blum en avril 1938, Marx Dormoy qui a perdu une seconde fois son portefeuille ministériel,  redevient député de l’Allier. Le retour à la chambre des députés sera toutefois bref : en octobre 1938, il décide de se porter candidat à l’élection sénatoriale.  Avant de quitter le palais Bourbon, il fait partie des « Antimunichois », ces élus qui prennent ouvertement position contre les accords de Munich signés le 30 septembre 1938 par le président du conseil Édouard Daladier.

25 - Accords de Munich
◘ 30 septembre 1938: Les accords de Munich (Chamberlain, Daladier, Hitler et Mussolini)

• Parce qu’il considère qu’il faut savoir faire preuve de fermeté face aux régimes totalitaires et à leurs ambitions territoriales, Marx Dormoy se retrouve alors à contre courant d’une majorité de la classe politique et de l’opinion, soulagées d’avoir évité la guerre, même si cela aboutit immédiatement à la première étape du dépècement de la Tchécoslovaquie, alliée de la France.

26 - Combat Social Dormoy sénateur 30 octobre 1938 (2)
◘ Le Combat Social Dormoy (30 octobre 1938)

• Face au sénateur sortant Marcel Régnier qui le qualifie  de belliciste à tout crin, Marx Dormoy réplique dans les colonnes du Combat social (9 octobre 1938). Dans un article intitulé  « Dormoy la guerre », il revient sur les différentes positions qu’il a prises depuis la fin de la grande guerre, face à l’Allemagne, rappelant au passage que la SFIO n’avait pas approuvé le traité de Versailles, en juin 1919: « Ni capitulation, ni intransigeance (…).Si nous avions été fermes dès le début de la Crise, si nous avions eu le courage de dire non aux prétentions insolentes de l’Allemagne, celle-ci aurait reculé (…).Il fallait dire non à Berlin envahissant la Rive gauche du Rhin. La fermeté que  je n’ai cessé de recommander ne menait pas à la guerre. C’est l’abandon de soi-même, je le crains, qui peut y mener par le déchaînement des appétits de l’adversaire. Non, M.  Régnier, ce n’est pas être belliciste que se demander avec angoisse : est-ce la paix ou n’est-ce qu’une trêve ?(…) Je n’ai aucune confiance dans les engagements de  Hitler. Il les a toujours trahis », conclut-il. Une affirmation qui n’allait pas tarder à devenir réalité quelques mois plus tard.

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• Le 23 octobre 1938, trois semaines après la signature des accords de Munich,  Marx Dormoy est élu sénateur de l’Allier  au second tour, battant le sénateur sortant  Marcel Régnier, par 431 voix contre 378. Son entrée au palais du Luxembourg conduit donc  à une élection législative partielle. Pour lui succéder au Palais Bourbon, , le choix de la SFIO, avec l’aval de Marx Dormoy,  s’est porté sur un jeune professeur d’histoire du lycée de garçons, André Southon. Le parti communiste, de son côté,  a désigné le maire de Domérat, Eugène Jardon, déjà candidat en 1936.

Combat social 23 avril 1939
◘ Le Combat Social (23 avril 1939)

• Le 23 avril 1939, au soir du premier tour,  ce dernier arrive en tête avec près de 1 500 voix d’avance sur  André Southon. C’est un échec personnel pour Marx Dormoy qui se résout cependant à appeler à voter pour  Eugène Jardon, qui est élu député de l’Allier, le  30 avril.  Il est à la fois le premier député communiste  de l’Allier et le dernier député élu sous la  IIIè République.

• Au fil des mois, les menaces de guerre se précisent. L’invasion de la Bohème – Moravie, avec l’entrée des troupes allemandes à Prague, le 15 mars 1939, donne raison à Marx Dormoy qui avait critiqué les accords de Munich.  Comme en 1914,  après l’invasion de la Pologne  par l’Allemagne nazie, Marx Dormoy approuvera sans hésiter  l’entrée en guerre de la France, le 3 septembre 1939, tout comme il votera sans états d’âme les crédits de guerre.  Dans un éditorial  publié par le Combat social (17 septembre 1939), sous le titre “Devant l’irréparable”, il dédouane par avance la France et le Royaume-Uni de toute responsabilité dans le déclenchement du conflit: « La France n’a pas voulu la guerre (…). Notre gouvernement a multiplié les offres de négociations. Il a fait l’impossible dans cette voie en accord avec le gouvernement britannique.  Le chancelier Hitler, lui, s’est figé dans une obstination insensée. Il n’a jamais voulu accepter ces propositions, ni même les examiner. Les puissances démocratiques se sont heurtées à une volonté de guerre systématique », écrit-il.

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◘ Le Combat social (17 septembre 1939)

• Le 1er octobre 1939, dans un article intitulé « Pourquoi nous faisons la guerre », il revient à nouveau sur sa position et celle de son parti en écrivant que  « aucune paix n’est possible avec l’Allemagne hitlérienne. On ne traite pas  avec un gouvernement qui n’a pas de parole et dont la trahison de ses propres engagements  est devenue la loi ».

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◘ Marx Dormoy  en compagnie de Léon Blum et d’André Blumel lors du congrès SFIO à Royan (1938)

 • Quelques jours avant la déclaration de guerre, il avait tout aussi fermement condamné le   pacte  de non agression,  signé le 23 août 1939 entre l’Allemagne nazie et l’URSS. Au-delà de ce qui lui semble être une forme de trahison,  Marx Dormoy pressent que ce pacte ne peut qu’aboutir à une future annexion des républiques  baltes et à un écartèlement de la Pologne, principal pays de l’Europe de l’est  allié à la France.

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◘ Le Combat social (22 octobre 1939 )

• Ce pacte, les élus du  parti Communiste le soutiennent dans leur très grande majorité, ce qui  conduit à la dissolution du Parti communiste décidée par le gouvernement Daladier, le 26 septembre 1939. Marx Dormoy approuve cette décision, tout comme il se montre favorable à l’arrestation des parlementaires communistes qui ont refusé de se désolidariser de leur Parti.  Le 17 septembre, par l’intermédiaire de l’hebdomadaire  Le combat social, il avait déjà interpelé  Eugène Jardon, député maire de Domérat: « Je n’ai pas de conseil à donner à Eugène Jardon. Mais si j’étais à sa place, je n’aurais pas eu une minute d’hésitation pour discerner et accomplir mon devoir. J’aurais donné ma démission d’un parti qui trahit la nation (…) en ne dénonçant pas le gouvernement soviétique ».

• Une semaine plus tard, Marx Dormoy revient à la charge, à la une du Combat social dans un article intitulé Au citoyen Jardon:  » Si Eugène Jardon croit pouvoir demeurer dans le parti communiste qui, je le répète, trahit les intérêts de la France, solidaires des intérêts des travailleurs, il ne doit pas plus longtemps conserver un mandat qu’il tient en grande partie des suffrages socialistes. J’ai le droit de lui tenir ce langage ».  Arrêté et incarcéré à la prison de la Santé, le 12 octobre, Eugène Jardon a refusé, dans un premier temps, de se désolidariser de son parti, tout en dénonçant la Lettre au président Herriot. Datée du 1er octobre 1939, elle appelait à une réunion du Parlement en vue d’étudier « des propositions de paix qui devaient être faites incessamment par  l’URSS ». Cette lettre se concluait ainsi: « Nous voulons de toutes nos forces une paix juste et durable et nous pensons qu’on peut l’obtenir rapidement, car en face des fauteurs de guerre impérialistes et de l’Allemagne hitlérienne en proie à des contradictions internes, il y a la puissance de l’URSS qui peut permettre la réalisation d’une politique de sécurité collective susceptible d’assurer la paix et de sauvegarder l’indépendance de la France». Rédigée à l’initiative  des députés Arthur Ramette et Florimond Bonte, elle porte la signature des élus communistes dont celle d’Eugène Jardon. Devant le juge d’instruction militaire, le capitaine de Moissac, il affirmera n’avoir jamais été consulté lors de sa rédaction et encore moins lors de sa signature.  Si Marx Dormoy combat Eugène Jardon, l’adversaire  politique, il n’en éprouve pas moins une certaine estime, à titre personnel, pour le vigneron domératois. Le  22 octobre 1939, le Combat social annonce que « Marx Dormoy est allé rendre visite au capitaine de Moissac pour lui apporter son témoignage sur les sentiments manifestés par Jardon ». Ce dernier qui a choisi de faire appel pour sa défense à Lucien Lamoureux, sénateur radical de l’Allier et avocat, fera partie des quelques parlementaires communistes qui bénéficieront d’un non lieu, leur permettant de revenir siéger.

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◘ Le Combat social (28 janvier 1940)

• Le 19 janvier 1940, lors des débats sur le projet de vote de la déchéance des élus communistes n’ayant pas répudié le pacte germano-soviétique, Marx Dormoy fera une longue intervention à la tribune du sénat, la première depuis son élection à la Chambre haute. Retranscrite dans Le combat social du 28 janvier 1940, elle atteste d’abord d’une grande fermeté de sa part : « Je suis sans indulgence pour le parti communiste, plus exactement contre le bolchevisme international (…). Je crois  profondément à la responsabilité écrasante du gouvernement des soviets dans la guerre actuelle (…). Vous êtes convaincus de la trahison des communistes. Moi aussi », commence-t-il par déclarer, avant d’apporter quelques nuances:  » Je puis me tromper, mais je pense moi aussi qu’il faut faire la différence entre les meneurs et les menés. Il y avait dans le parti communiste caporalisé (…), discipliné, dans son groupe parlementaire différentes zones, différents étages. Il y avait au sommet les chefs et, tout en bas les braves  bougres, désignés parfois comme candidats dans les conditions les plus  étranges ». À ses yeux, c’est dans cette catégorie des « menés » qu’il faut classer Eugène Jardon. Autre cas sur lequel Marx Dormoy compte bien attirer l’attention des sénateurs, celui des parlementaires ex-communistes qui se trouvent aux armées: « Si l’un des députés qu’on va frapper de déchéance qui accomplit comme tous les autres son devoir, tombe sur le champ de bataille, on inscrira sur sa croix de bois “Mort pour la France”. Je vous demande qu’on ne puisse pas inscrire également au dessus de cette mention “Exclu du parlement français” ». 

• Dans la notice biographique qu’il a consacré à Marx Dormoy dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (Le Maitron), Justinien Raymond résume ainsi sa position: « Si le Pacte germano-soviétique l’affecta profondément et accrut ses inquiétudes, lui qui, dans les combats quotidiens n’avait guère ménagé les communistes, il ne fit pas chorus avec ceux qui poussaient à la répression gouvernementale ». Dans le même temps, Marx Dormoy ne cachait pas  ses inquiétudes lorsque face à la  remise en liberté d’anciennes figures de la Cagoule qui avaient été emprisonnées  en attente de leur jugement.

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• La guerre a immédiatement  des répercussions locales que Marx Dormoy va devoir  affronter en tant que maire de Montluçon. C’est d’abord, au printemps 1940,  l’arrivée massive de réfugiés issus des régions de l’est et du nord qui, par milliers, affluent à Montluçon, dès la fin de la “drôle de guerre”. Comme en 1914, il faut résoudre les problèmes du quotidien, entre les questions du ravitaillement, du logement et de l’emploi, alors même qu’une partie du personnel communal se retrouve sous les drapeaux. Assurer la nourriture d’une  population qui a plus que doublé en quelques semaines, n’est pas le moindre des défis à relever : « La municipalité (…) a pris toutes les mesures concernant le ravitaillement de la cité et si Montluçon n’a manqué de rien jusqu’à présent, c’est là encore parce que nous avons fait le nécessaire », déclarera-t-il le 21 septembre 1940, lors de son ultime  conseil municipal. Autre problème : l’organisation des industries et de leurs personnels, entre ceux qui partent au combat et ceux qui se retrouvent affectés spéciaux et mobilisés sur place. Une autre épreuve viendra frapper la ville, avec  la crue exceptionnelle du Cher qui provoque des inondations et d’importants dégâts, au début du mois de mai 1940.

Inondation Cher mai 1940
◘ L’inondation de mai 1940: le Cher, près de l’usine Saint-Jacques
Inondation mai 1940 Place jean Dormoy église
◘ La place Jean Dormoy et l’église Saint-Paul en Ville Gozet

► Lire la suite:  DE LA DÉFAITE DE JUIN 1940 À L’ASSASSINAT DE MARX DORMOY (JUIN  1940 – JUILLET 1941)

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages consultés :

Sur la vie, la carrière, l’œuvre  de Marx Dormoy :

  • Rougeron (Georges) : Marx Dormoy (1888-1941) (Grande imprimerie nouvelle, 1956)
  • Touret (André): Marx Dormoy (éditions CREER, 1998).
  • Touret (André): Montluçon 1940-1944 : La mémoire retrouvée (éditions CREER, 2001)
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier : notice Marx Dormoy rédigée par Justinien Raymond, accessible en ligne. 

◘ Sur l’arrestation de Marx Dormoy, son internement et son assassinat :

  • Berlière (Jean-Marc): Les grandes affaires criminelles, du moyen-âge à nos jours (éditions Perrin, 2020). Le chapitre consacré à l’assassinat de Marx Dormoy (pp.255 – 276) est sous-titré Questions autour d’un attentat politique.
  • Berlière (Jean-Marc): Polices des temps noirs (1939-1945) (éditions Perrin, 2018)
  • Bourdrel (Philippe): Les cagoulards dans la guerre (éditions Albin Michel, 2009)
  • Bourdrel (Philipe): La grande débâcle de la Collaboration (éditions du Cherche Midi, 2011)
  • Brunelle (Gayle K.), Annette Finley-Croswhite (Annette): Assassination in Vichy. Marx Dormoy and the struggle for the soul of France (éditions University of Toronto Press, 2020).
  • Chenevier (Charles): De la Combe aux Fées à Lurs. Souvenirs et révélations (éditions Flammarion, 1962)
  • Cointet (Michèle), Cointet (Jean-Paul): Dictionnaire historique de la France sous l’Occupation (éditions Tallandier, 2000)
  • Guérin (Daniel) : La Résistance : Chronique illustrée 1930-1950 (éditions Omnibus, 2010)
  • Kauffer (Rémy): Les femmes de l’ombre (éditions Perrin, 2017)
  • Néaumet (Jean-Émile): Les grandes enquêtes du commissaire Chenevier, de la cagoule à l’affaire Dominici (avec de larges extraits des interrogatoires d’Anne Mourraille et d’Yves Moynier, et des reprises d’extraits des Mémoires du commissaire Chenevier) (éditions Albin Michel, 1995)
  • Tournoux (Jean-Raymond): L’Histoire secrète. La Cagoule, le Front populaire, Vichy, Londres, (éditions Plon, 1962).

Presse :

  • Collections numérisées de la presse départementale (site des archives départementales de l’Allier) : Le Centre, Le Centre républicain, Centre-Matin (Montluçon), Valmy (Moulins), Le Combat social
  • Collections numérisées de la presse nationale (Bibliothèque nationale : BnF Gallica Presse et Retronews) : Le Populaire,  L’Aurore, Combat, Franc-Tireur, France-Soir, Je suis partout, Candide.
  • Archives Journal Le Monde

Sites Internet :

Témoignage :

  • Mme Michèle Halligan petite-nièce d’Annie Mourraille, a apporté au fil de nombreux échanges, des informations précieuses qui ont permis de mieux cerner sa personnalité, ses idées et son devenir après 1945.

 

 

 

 

 

 

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