DESTIN D’ACTRICE: JEANNE MOREAU (1928-2017) : LES ANNÉES BOURBONNAISES, ENTRE MAZIRAT ET VICHY

MISE À JOUR:  2 OCTOBRE 2017

Jean-Paul PERRIN

allier-infos@sfr.fr

 

Sans titre JM enfant• Jeanne Moreau, comédienne, chanteuse, actrice et réalisatrice,  au théâtre, au cinéma et à la télévision,  est décédée le 31 juillet, à l’âge de 89 ans : « Sa voix grave ravageuse, sa séduction troublante, sa personnalité insoumise et ses choix tout au long de sa carrière l’ont consacrée comme l’une des grandes stars françaises et internationales », écrivait le journal Le Monde, se joignant aux concerts d’éloges, quasi-unanimes qui ont suivi sa disparition. « Femme aux mille visages »,  « Insoumise », « Indomptable », « Frondeuse », pour ne citer que quelques uns des  titres que lui a décernés la presse,  aucune de ses facettes   ne pouvait laisser indifférents, face à une carrière qui s’est inscrite dans une durée exceptionnelle.

Sans titre n• Sans vouloir retracer la totalité de son parcours, ce que de nombreux médias ont fait amplement à l’occasion de son décès, Vu du Bourbonnais a choisi d’inscrire Jeanne Moreau dans ses Destins d’actrices, en privilégiant les liens qu’elle a pu entretenir avec le Bourbonnais, entre Mazirat, le berceau familial, Vichy, où la famille  Moreau a  résidé quelques années, et Saint-Maurice-de-Pionsat, dont elles gardait quelques-uns de ses plus beaux souvenirs d’enfance. Bref, les jeunes années de Jeanne Moreau, jusqu’à ce que sa carrière prenne véritablement son envol au début des années 1950. À l’origine, était le village  de Mazirat…

 

MAZIRAT, BERCEAU DE LA FAMILLE MOREAU

Mazirat Vue aérienne

• Bien que la famille de Jeanne Moreau ait  de solides attaches bourbonnaises, côté paternel, c’est à Paris, dans le Xème arrondissement que la future actrice a vu le jour, le 23 janvier 1928. Son père, Anatole Désiré Moreau, né le 2 août 1898, était originaire de Mazirat, une petite commune rurale de l’Allier, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Montluçon. Il était le fils et le  petit-fils d’huiliers,   que la biographe Marianne Gray, décrit comme « ni ouvriers, ni paysans » les considérant plutôt comme  « des marchands ambulants qui négociaient le produit des récoltes, l’huile du pressoir,  qui vendaient des articles d’épicerie et fabriquaient des outils agricoles ». (1)

MAZIRAT Bourg entrée
L’entrée du bourg de Mazirat, vers 1930. Au centre, la maison où a vécu Anatole Moreau, père de l’actrice, à la fin des années 1950.

• Anatole Désiré Moreau était issu d’une longue lignée,  que les généalogistes ont pu remonter jusqu’à un certain Pierre Moreau, né vers 1623, qui avait fondé une famille en épousant une demoiselle Jeanne Auclerc. Des ancêtres très concentrés géographiquement, aux confins de la Creuse, de l’Allier et du Puy-de-Dôme, dans un «petit mouchoir de poche », selon la formule du généalogiste Jean-Louis Beaucarnot, qui ajoute que l’on peut parler d‘endogamies entre les familles Moreau et Bodeau.  Le grand-père de Jeanne Moreau, Pierre Moreau, né le 2 mai 1870 à Mazirat où il est décédé le 17 octobre 1901, avait d’ailleurs épousé le 23 octobre 1894, une demoiselle Catherine Bodeau, née le 10 janvier 1871 à Mazirat et  décédée en 1935. Sept ans après la disparition de Pierre Moreau, cette dernière s’était remariée le 8 janvier 1908 avec Marien Labouesse. Né en 1884 à Mazirat, il exerçait la profession de sabotier et était domicilié au bourg de Mazirat. Le couple Moreau – Bodeau avait eu trois enfants, dont Anatole  Désiré était le cadet. En juin 1892, donc hors mariage, était née Marthe Marie Moreau (1892-1980) et en  juillet 1895, Arsène Michel Moreau, « l’oncle Arsène« , décédé  le 4 avril 1938, à Paris, à seulement 43 ans.

Acte de naissance de Moreau Pierre
Actes de naissance de Pierre Moreau ▲ et de Catherine Bodeau ▼ les grands parents-paternels de Jeanne Moreau (©A.D Allier)

Acte naissance Catherine Bodeau 1871

• Quant à l’arrière grand-père, Marien Moreau (1832-1869), lui aussi huilier, né à Mazirat, il n’avait fait que quelques kilomètres pour prendre  épouse, en la personne de Pétronille Martin (1829-1902), originaire de Saint-Genest. Une famille paternelle, « traditionaliste jusqu’à la moelle »,  qui apparaît donc solidement ancrée à la terre bourbonnaise en général et à Mazirat en particulier. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les listes de recensement de la commune, accessibles sur le site des archives départementales de l’Allier. On y trouve des litanies de Moreau mais aussi de Bodeau, dans le bourg, comme dans les écarts, que ce soit au XIXème siècle ou dans les premières années du XXème.  Un détail qui n’avait pas échappé à Yves Salgues, auteur d’un article publié dans le magazine  Marie-Claire en juillet 1958 (3): « À Mazirat, arrondissement de Montluçon, écrivait-il, quatre familles sur dix  portent le nom de Moreau ».   De passage à Mazirat, Jeanne Moreau elle-même, lorsqu’elle se  rendait sur la tombe de son père, ne manquait pas de s’émerveiller devant «  chaque pierre tombale du cimetière (qui) était celle d’un Moreau ».

Recensement mazirat 1901
▲ Registre de recensement de 1901 :  sous le même toit vivent, au bourg, Pierre Moreau (huilier, patron) et son épouse née Bodeau, ainsi que leurs 3 enfants  et un domestique (© A.D Allier)
Rcensement 1911 Mazirat
▲ Registre de recensement de 1911: Catherine Moreau, veuve depuis 1901, s’est remariée en 1908 avec Marien Labouesse, sabotier,  qui emploie 2 ouvriers. On notera qu’Arsène Moreau, qui a alors 16 ans, ne figure plus sur cette liste

• Côté maternel, les amateurs de généalogie se montrent un peu moins diserts. La mère de Jeanne Moreau, Kathleen  Sarah Buckley était d’origine anglaise. Elle était née à Poulton-le-Fylde, une petite ville située à une dizaine de kilomètres de  Blackpool, le 30 juin 1907. Elle est   décédée en novembre 1989 à Brighton, mais depuis 1947, Anatole Moreau et son épouse  Kathleen s’étaient séparés. Entre temps, elle s’était remariée.

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Poulton-le-Fylde, dans le Lancashire, ville natale de la mère de Jeanne Moreau

Elle a passé son enfance et son adolescence dans le Lancashire, où son père, Granville Buckley, était marin pêcheur, tandis que sa mère, Elisabeth Buckley, née  Claucy,  était ouvrière dans une filature. Sur l’acte de mariage d’Anatole Moreau et de Kathleen Buckley,  il est toutefois mentionnée qu’elle était « sans profession« . Ses grands parents avaient exercé les métiers de  marchand de papier et de magasinier. En remontant dans l’arbre généalogique, on découvre des ancêtres aux conditions modestes, aussi bien des fileurs dans le Lancashire, que des journaliers, un bottier ou un concierge… Jean-Louis Beaucarnot rappelle également que, selon la tradition, la famille aurait eu  des racines Irlandaises.

 

HISTOIRE D’UNE IMPROBABLE RENCONTRE

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La Cloche d’Or , dans les années 1960-70

• Comment ces deux destins que tout opposait,  « la France et l’Angleterre, la terre et la mer », comme l’écrit Jean-Claude Moireau (2), ont-ils pu finir par se croiser? La probabilité était faible mais la rencontre entre Anatole Désiré Moreau et Kathleen Sarah  Buckley a eu pour cadre le Paris des années 20 À cette époque, le père de Jeanne Moreau  tient  depuis le mois de septembre 1921, avec son frère Arsène,  le café restaurant de la Cloche d’or, situé au 3 rue Mansart,  au pied de la Butte Montmartre. C’est le résultat d’une belle ascension sociale. Selon le journaliste Yves Salgues (3), « les grands parents de Jeanne (Moreau) ne possédaient qu’un “petit arpent du Bon Dieu” : un hectare de cultures en pente douce vers le Cher ». C’est ce qui a poussé les deux frères, dès la fin de leur scolarité obligatoire,  à rechercher  des activités nouvelles: ils ne seront ni huiliers comme leur père, ni sabotier comme leur beau-père. Ils se louent pendant la saison estivale, d’abord  dans les villes d’eau les plus proches, Evaux-les-Bains puis Vichy. Tantôt employés à la plonge, tantôt serveurs « en vestes blanches », bientôt aide-cuisiniers, chacun des deux a pu acquérir de son côté une  expérience,  sans doute plus approfondie pour l’oncle Arsène que pour Anatole.

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Le Palais de Schoenbrunn, à Vienne,  siège de la cour impériale, dans les cuisines duquel  Arsène Moreau a officié avant 1914 

• Privilège de l’âge, c’est lui qui a été le premier à avoir franchi le pas. En effet, dès 1911, l’oncle Arsène  ne figure plus sur les listes de recensement de la commune de Mazirat. Il a alors 16 ans et on peut penser qu’il a entrepris un apprentissage  de cuisinier qui le conduit à l’étranger. Selon Marianne Gray (1), qui rapporte les propos de Jeanne Moreau, il a même été   employé comme chef à la Cour d’Autriche. Un fait que corrobore la suite des événements.  Lorsque la guerre éclate, il se retrouve « coincé » dans l’empire austro-hongrois, ce qui explique qu’il ne peut répondre à son ordre de mobilisation. Sur sa fiche matricule, on peut lire les mentions suivantes: « Ajourné en 1914 (…). Présumé prisonnier en Autriche (…).Appelé à l’activité le 8 septembre 1915 au 76ème RI. Manque à l’appel« . Il se retrouve donc classé comme « insoumis », dès le 20 novembre 1915. Il lui faudra attendre  décembre 1918 pour que son statut de captif pendant la guerre soit officiellement reconnu, après  retour en France et examen par une commission ad hoc. Son  nom sera ensuite  rayé de la liste des insoumis. Quant à Anatole Moreau, il ne semble pas avoir été mobilisé, son nom ne figurant pas sur les registres matricules de la classe 1918 conservés aux archives départementales de l’Allier.

• Après la Grande guerre, parce que les frères Moreau aspirent à des horizons moins limités que ceux de leur Mazirat natal, ils ont fait le choix de « monter à Paris ». Sur la fiche du registre matricule militaire  d’Arsène Moreau, il est mentionné qu’il réside  à Alfortville à partir du 28 octobre 1919 puis au 3 rue Mansart, à Paris, à compter de septembre 1921.

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La place Pigalle, vers 1920-1930
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« Le restaurant à la mode« , avec « les menus les plus sympathiques »  (L’Intransigeant, 27 mai 1928)

• On est au début des années folles et dans ce quartier des plaisirs, si proche de Pigalle,  les deux frères ont senti qu’il y avait des opportunités à saisir.  Ils ont notamment repéré la mise en vente d’un vieux bureau de tabac, qu’ils ont aussitôt décidé d’acquérir  pour le transformer en un café  restaurant baptisé la Cloche d’or. Marianne Gray (1) parle d’un « Montmartre fourmillant de danseuses, d ’écrivains, d’artistes, de proxénètes, de prostituées, de gens qui se levaient au crépuscule et se couchaient à l’aube, un quartier qui réussissait encore à être une misère pittoresque ».

L'intransigeant23 avril 1928
« La meilleure cuisine dans le cadre le plus agréable » (L’Intransigeant, 23 avril 1928)

• Les Moreau ont élu domicile dans un petit appartement,  « à deux pas de Pigalle, à l’angle de la rue du Moulin Rouge (…). Les années folles battaient leur plein (…). Les années 30 décadentes pointaient déjà leur nez ».  Dans l’article publié par Marie-Claire en 1958, Yves Salgues va plus loin en mentionnant la création, en dix ans, non pas d’une seule mais  de « trois belles affaires parisiennes » : à  la Cloche d’Or qui « devint tout de suite à la mode », il ajoute le Cantegril, au Champ de Mars et  la Brasserie Moreau place de la Nation. Deux établissements dont on ne retrouve pourtant aucune mention dans les biographies de Jeanne Moreau, pas plus que dans les différentes déclarations de l’intéressée.

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Les Tiller Girls aux Folies Bergère

• Dans cet espace où la vie nocturne est intense, l’établissement qui reste ouvert  tard dans la nuit, voit passer nombre des artistes qui se produisent dans les cabarets voisins. Il est même devenu, selon Marianne Gray, « un des bistrots favoris de la bohème, où les artistes cherchaient à recréer, tant bien que mal, l’atmosphère du Montmartre d’avant guerre ». Selon le journal L’Intransigeant qui parle en 1928 de « nouvelle auberge à la mode« , on peut y trouver « la meilleure cuisine dans le cadre le plus agréable« . Parmi cette faune d’artistes qui fréquentent l’établissement, il y a  Kathleen Sarah Buckley, une danseuse des Tiller Girls. Après avoir passé son enfance et son adolescence dans son Lancashire natal, elle a rejoint en 1924 la troupe. Trois ans plus tard, les danseuses se produisent à Paris, aux Folies Bergère, en accompagnant Joséphine Baker qui  triomphe dans une de ses  célèbres revues où elle se présente sur scène  accompagnée d’un léopard… Un vrai.

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…dans la revue de Joséphine Baker en 1927

 • Les Tiller Girls, qui logeaient dans un hôtel de la rue Duperré, avaient pris l’habitude de venir souper à la Cloche d’or. Jeanne Moreau a souvent raconté que l’une d’elles, un soir de 1927,  aurait fait appeler le patron. « Soucieuse de sa ligne »,  elle avait à   se plaindre de la nourriture, la jugeant « trop riche pour son estomac, encore habitué aux repas frugaux du pensionnat ». La cliente mécontente n’est autre que Kathleen Sarah Buckley qui, du haut de ses vingt ans,  se retrouve face à « un jeune homme à l’allure conquérante ». Cela aurait pu être Arsène, mais ce fut Anatole Moreau qui vint essuyer les reproches de la jeune femme.

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L’acte de mariage d’Anatole Moreau, « restaurateur » avec Kathleen Buckey, « artiste chorégraphique« , le 24 novembre 1927 (© archives Ville de Paris)
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Kathleen Sarah Buckley, mère de Jeanne Moreau

• Entre les deux, le charme opère et, quelques mois à peine  après cette rencontre, le 24 novembre 1927,  le Bourbonnais et l’Anglaise, se marient. Dans sa belle famille bourbonnaise, on semble avoir accueilli cette union  avec peu d’enthousiasme: « Ils n’acceptèrent jamais tout à fait cette bru étrangère, danseuse de surcroît. On ne pouvait pas faire confiance aux gens du spectacle » (1).

• Circonstance aggravante, Kathleen est déjà enceinte, ce qui « a fait un scandale du diable », se rappelait Jeanne Moreau (1). On a beau vivre dans le quartier des plaisirs et dans la ville lumière, dans la très traditionaliste famille Moreau  on voit cette grossesse prématurée d’un très mauvais œil et, déjà, on songe à  suggérer des « solutions ». Catherine Moreau, la mère d’Anatole voudrait que Kathleen « foute le camp » avec la troupe des Tiller Girls. Faute d’être parvenue à ses fins et   bien qu’elle soit « une catholique grenouille de bénitier », selon l’expression de Jeanne Moreau, elle n’est pas la dernière à suggérer à  la jeune femme  de recourir à l’avortement.  En outre, pour corser la situation,  Arsène Moreau qui était déjà « engagé » auprès  de « la fille de la boulangère d’en face », a dû rompre les fiançailles. Yves Salgues (3) raconte qu’après son mariage, « à Montmartre, il acheta (à Kathleen) un superbe appartement », ce qui paraît, pour le moins, exagéré.

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ina-107274Vidéo INA:  Jeanne Moreau évoque sa mère lors d’une émission de Thierry Ardisson, en décembre 1991.

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Anatole et Kathleen Moreau, peu avant leur séparation en 1947

 L’ENFANT QUI N’ÉTAIT PAS DÉSIRÉE

 • Le 23 janvier 1928, une fille, prénommée Jeanne, vient agrandir le cercle familial. La grossesse aurait été difficile, au point de rendre nécessaire le recours à une césarienne, lors de l’accouchement, toujours  d’après Yves Salgues (3). Un détail, qui, là encore, n’apparaît nulle part ailleurs. En 2003, Jeanne Moreau était revenue sur cet évènement et sur cette période marquante de sa vie (1): « Ma naissance n’a pas été accueillie comme un miracle. Je n’étais pas prévue et, en plus, ils voulaient un garçon. Mon père était tellement déprimé d’avoir une fille qu’il s’est saoulé et que des amis  ont dû l’accompagner à la mairie pour déclarer la naissance ». Et de préciser : « Enfant, j’étais dans une solitude absolue, puisque j’étais l’enfant d’un couple passionné, dans une crise passionnelle et qui se déchirait. Donc je n’ai pas connu de moments de tendresse».

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Jeanne Moreau, « l’enfant non désirée »

• Elle ajoutait ensuite: « Je suis restée enfant unique jusqu’à l’âge de 9 ans et demi, et je me suis toujours sentie étrangère. L’autorité paternelle était quelque chose que je supportais très mal. Un jour, mon père a été très violent avec moi. Et je me suis dit : “ Ce mec n’est pas mon père. C’est pas possible.  ». C’est seulement en 1937 que la petite Jeanne perdra son statut de fille unique, avec la naissance de sa sœur,  Michelle. En février 2010, l’actrice s’était confiée à un journaliste de L’Humanité: « Je vivais dans une famille où il y avait des conflits, deux cultures différentes, française par mon père qui ne parlait pas anglais et faisait que ma mère, anglaise était complètement isolée ». Yves Salgues (3) raconte que Kathleen aurait même essayé de convaincre Anatole de changer d’activités : « Elle reproche à son mari, écrit-il, de lui faire mener une vie irrégulière et éreintante, une vie d’insomniaque, pour ainsi dire », en ajoutant que « plus le fossé se creuse entre les parents, plus Jeanne se rapproche de son père et Anatole Moreau de sa fille ». Une affirmation qui paraît bien loin de la réalité vécue par la fillette.

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Jeanne Moreau, au moment où la famille réside à Vichy

• Sur ses parents, dont les relations étaient alors tout sauf apaisées, Jeanne Moreau portait donc un regard lucide : « J’ai été élevée au sein d’un couple passionné et déchiré (…). . Mon père la trompait et j’ai été témoin de leurs disputes », avait-elle expliqué  en 2012 dans les colonnes du journal Le Monde. Avec sa mère, les relations bien que plus  douces, n’en étaient pas moins compliquées. Lorsque la jeune danseuse des Tiller Girls, promise à une vie artistique, était  tombée enceinte, elle avait dû tirer un trait définitif sur sa carrière, alors que la troupe avait des propositions pour se produire ensuite aux Etats-Unis: « Kathleen se résigna à sa  nouvelle vie, mais elle pleura des années durant de la fin prématurée de sa carrière. Elle n’en parla qu’une fois à Jeanne,  trois ou quatre ans avant sa mort, écrit Marianne Gray (1), pleurant en silence comme elle l’avait fait bien des années auparavant dans la salle à manger froide et sans lumière de la Cloche d’or, pour ne pas réveiller le bébé« .

•  Jeanne Moreau a déclaré  dans différentes interviews qu’elle s’est longtemps  sentie responsable de ce  renoncement: « Quelque part,  avait-elle confié en 2008 à propos de sa mèreelle a pensé qu’elle avait raté sa vie à cause de ma naissance. Ma grand-mère paternelle, pourtant très religieuse, lui a même proposé d’avorter. […] Très longtemps, j’ai pensé que j’étais un obstacle à son bonheur». Dans le numéro d’hommage que lui a consacré le quotidien  Libération, Anne Diatkine revient d’ailleurs sur cette question : Jeanne Moreau « disait qu’elle avait compris toute petite qu’elle n’avait pas été une enfant désirée et qu’on avait même suggéré à sa mère de « faire passer le fœtus ». L’actrice avait ajouté : « Bien sûr, ça change beaucoup de choses dans la vie », la première étant sans doute le lien à la maternité dont elle clamait haut et fort qu’il lui était étranger ».

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Michelle (née en 1937) et Jeanne Moreau (née en 1928), au milieu des années 1940, peu avant la séparation de leurs parents

• La petite Jeanne qui  vit ses toutes premières années dans cet univers parisien eut néanmoins s’en échapper quelquefois, lorsqu’elle vient séjourner à Mazirat, ou lorsque sa mère l’emmène avec elle dans le Lancashire, à la découverte de sa famille maternelle. De son grand-père, le marin-pêcheur, devant lequel elle prononce ses premiers mots en anglais, elle héritera du surnom de « Moulin à paroles », « chatter box » in english.

L’INTERMÈDE VICHYSSOIS (1933-1938)

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L’hôtel de l’Entente,  à Vichy, devenu depuis une résidence

• En 1933, changement total de décor pour Jeanne Moreau qui n’a alors que 5 ans.  Les frères Moreau ont choisi  de poursuivre leur chemin, chacun de leur  côté, et de vendre la Cloche d’or, sans que l’on sache exactement pourquoi ils ont pris cette décision. Marianne Gray situe l’événement alors que « Jeanne avait un an et demi », soit au milieu de l’année 1929. Yves Salgues (3),  se contente de préciser à propos d’Anatole Moreau que «  cet étrange paysan ne pouvait pas rester en place ».   Or ce n’est apparemment qu’à partir de 1933 qu’on retrouve la trace d’Anatole Moreau à Vichy.  Les registres de recensement de la station thermale mentionnent, au titre de l’année 1936, la présence au 53 rue de Paris d’Arsène Moreau , »Chef de famille, restaurateur, patron » et de Kathleen Moreau, (sa) « femme » ainsi que de leur fille, Jeanne. L’oncle Arsène, quant à lui,  a  fait le choix de rester dans la capitale, où a repris une autre brasserie : « Quand les deux frères se sont séparés, ma grand-mère est venue avec nous et j’ai eu l’impression (…) que c’est à partir de là que les choses ont mal tourné », se remémorait l’actrice, soixante dix ans plus tard. Le séjour vichyssois de la grand-mère ne durera toutefois que deux ans, cette dernière étant décédée  en 1935.

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Extrait du registre de recensement, Ville de Vichy, 1936 (document La Montagne)

•  À propos de sa grand-mère, Jeanne Moreau  ne mâchait pas ses mots, au fil des interviews, la décrivant comme « une emmerdeuse méchante avec (sa) mère parce qu’étrangère ».  On peut s’interroger sur les motivations d’Anatole pour jeter son dévolu sur la station thermale. Peut-être pensait-il à saisir une belle opportunité, dans une ville où les curistes encore nombreux faisaient les belles heures de l’hôtellerie…Peut-être a-t-il souhaité  tout simplement  se rapprocher du berceau familial. Dans la station thermale où il restera jusqu’en 1938, le père de l’actrice reprend une modeste pension de famille, l’Hôtel de l’entente, sis au 53 rue de Paris, dont il fait un café, hôtel, restaurant. Avec la foule des curistes venant soigner leur foie, on est loin de l’ambiance nocturne de la Cloche d’or et de sa clientèle d’artistes plus ou moins bohèmes.

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Le spectacle des curistes, à la Source Chomel

• Ce quinquennat vichyssois va laisser quelques souvenirs dans la mémoire de la comédienne. Des images précises qui remonteront à la surface lors de sa réception à l’académie des Beaux-Arts, le 10 janvier 2001, à un détail près, en  situant par erreur l’hôtel  paternel au 35 rue de Paris : « À Vichy, nos voisins de droite étaient dans l’ordre : un magasin de pompes funèbres, la Maison Roblot et une épicerie […]. Sur le trottoir d’en face, il y avait une boulangerie – pâtisserie sans grand intérêt et à côté la boutique Cuirs et Crépins où j’étais une habituée : je rangeais les clous, les semences, les fers, les semelles, les talonnettes […]. »

• Elle racontait aussi l’arrivée des curistes dans l’hôtel voisin et sa fascination pour le marchand de journaux libraire papetier « au coin de la rue Laprugne » où elle rêvait de se laisser enfermer pour s’adonner à ce qui sera durant toute sa vie une  passion dévorante: la lecture. En 2003, face à Marianne Gray (1) Jeanne Moreau  lui avait confié, avoir finalement «  vécu une enfance très gaie à Vichy », malgré l’ambiance familiale parfois pesante. Il est vrai qu’elle avait appris très tôt à pratiquer habilement l’art de l’évasion : « Elle charmait tout le monde, racontait d’interminables histoires sorties tout droit de son imagination, jouant tous les rôles en prenant des accents différents. C’était un vrai garçon manqué, qui capturait les serpents venimeux pour les vendre au pharmacien, grimpait aux arbres et tombait de la bicyclette blanche qui était arrivée un jour de la ville sur le toit d’un autocar de campagne bringuebalant», écrit   Marianne Gray.  [1] À Vichy,  ses parents veillent à ce que Jeanne reçoive « une bonne éducation » en fréquentant une école catholique et la famille ne manque pas d’assister à la messe dominicale.

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© La Montagne – Centre France (2 août 2017)

• À l’inverse, ces cinq années vichyssoises paraissent avoir laissé peu de traces dans la mémoire locale, et il aura fallu la disparition de l’actrice, dont on connaissait mieux   les liens avec Mazirat, pour que cette période de sa vie  dans la station thermale resurgisse. Marianne Gray, qui avait enquêté sur place,  ne s’y était d’ailleurs pas trompée : « Il semble peu probable, prédisait-elle à propos de Vichy, qu’on y organise un jour un festival Jeanne Moreau. En effet, aucune des personnes que j’ai interrogées ne semblait savoir qu’elle avait passé une partie de son enfance dans “la ville d’où vient l’eau” ». On pourra cependant  noter, comme le fait le quotidien La Montagne, que le lien entre Jeanne Moreau et Vichy reviendra dans les années 2010, mais d’une manière « subliminale », avec les spots publicitaires de Vichy Célestins, accompagnés de la musique du Tourbillon de la vie, mais avec des paroles revisitées.

LE RETOUR DANS LA CAPITALE

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Le Petit Libéral de Cusset – Vichy (mai 1938) annonce la faillite de l’Hôtel de l’Entente

• La parenthèse vichyssoise se referme brutalement  au printemps 1938 avec  la faillite de  l’Hôtel de l’Entente et sa mise en liquidation judiciaire, prononcée par le tribunal de commerce de Cusset, le 26 avril 1938. Mauvaise gestion ? Conséquences de la crise économique ? Peut-être les deux à la fois.  Pour la petite Jeanne, après l’épisode  « d’enfance très gaie« , c’est l’aboutissement d’une période brève mais sombre de sa vie, jalonnée de « chocs émotionnels » , entre 1936 et 1938.

• Déjà, le 4 avril 1938, soit trois semaines avant que l’Hôtel de l’Entente ne soit déclaré en faillite, l’oncle Arsène auquel elle était particulièrement attachée, était  décédé. On peut penser qu’il a été plus heureux en affaires que son frère cadet. Son acte de décès mentionne qu’il est célibataire et restaurateur. Il est domicilié au 24 bis place de la Nation, à Paris, dans un immeuble plutôt cossu du XIIème arrondissement.  C’est lui qui avait épaulé sa nièce  dans son apprentissage de la lecture et qui lui avait permis   de découvrir le cinéma, malgré la défiance qu’entretenait Anatole Moreau, à l’encontre du 7ème art. Dans une interview publiée par Télérama, Jeanne Moreau était revenue sur la personnalité de son oncle: « J’ai grandi dans une famille où les gens parlaient peu, la seule personne qui communiquait, c’était mon oncle, Arsène Moreau, et il est mort quand j’avais 10 ans. Mes parents avaient du mal à vivre, et pour moi, qui n’avais conscience des turbulences de leur existence que par des signes extérieurs, des larmes ou des portes qui claquent, la lecture, c’était le refuge. C’est à travers les mots que je pouvais comprendre la vie ». C’est aussi l’oncle Arsène qui lui avait payé des cours de danse qu’elle devra aussitôt interrompre, son père se refusant à entretenir chez elle une quelconque vocation  artistique.

Acte de décès d'Arsène Moreau
L’acte de décès de l’oncle Arsène (© Archives ville de Paris)

• Jean-Claude Moireau, autre biographe de l’actrice, inscrit donc cette disparition dans une liste des «  chocs émotionnels » (2)  que subit la jeune fille. Auparavant, il y avait eu en 1936 la disparition brutale de sa meilleure camarade, emportée par le croup : « Aller à l’école sans elle était l’enfer et Jeannette se réfugia de plus en plus dans un univers à elle (…). Elle se sentit pour la première fois exilée dans la vie », écrit Marianne Gray (1). 

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La naissance de Michelle Moreau, annoncée dans le journal Le Bourbonnais républicain (10 octobre 1937) (© A.D. Allier)

• L’autre choc avait été la naissance de sa sœur Michelle,  au début d’octobre  1937 : « La naissance de ma sœur a été une horreur pour moi. Je me suis repliée sur moi-même, hors d’atteinte de mon père. En fait, j’en étais venue à la détester profondément. Alors, (mon père) s’est mis à adorer ma sœur ». Cette détestation, qui ne durera pas, peut aussi s’expliquer par le sentiment de trahison qu’éprouve à ce moment-là la jeune fille, à l’encontre de sa mère. Il semble bien que cette dernière, lassée de la vie avec Anatole Moreau,  s’apprêtait à quitter le domicile, emmenant avec elle sa fille : « Sois courageuse, nous allons bientôt quitter tout ça, toi et  moi », lui avait-elle dit un soir.   La fillette voyait donc dans cette naissance un moyen dressé par son père pour retenir Kathleen et  empêcher cette séparation: « Je me suis sentie trahie. Je savais que ma mère avait cédé à mon père ». Le couple parviendra  encore à survivre ainsi pendant dix ans.  Entre temps, Jeanne qui s’est vu confier le soin de veiller sur sa sœur, lorsque sa mère a dû reprendre un travail, a fini par apprendre  à aimer Michelle et à s’en faire une véritable complice. Michelle Moreau, qui s’était installée en Angleterre,  est décédée le 11  avril 2016, quinze mois avant sa sœur aînée.

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Michelle (1937-2016), Jeanne (1928-2017),  Anatole (1898-1975) et Kathleen Moreau , à Paris, à la fin de la seconde guerre mondiale

• Le retour à Paris n’est pas des plus glorieux: « Mon père avait tout perdu dans la crise économique (…) et nous étions dans un état, sinon de mendicité, du moins d’indéniable pauvreté. Il était de retour à la case départ » (1).  De patron et propriétaire d’un hôtel, il se retrouve simple serveur dans une brasserie. Certes, la famille n’arrive pas en terre inconnue : elle retrouve le même quartier que celui de l’époque de la Cloche d’or, mais les conditions matérielles sont bien différentes. Entre Pigalle et la place Blanche, la famille doit se contenter d’un deux pièces –  cuisine, au 5ème étage d’un hôtel meublé. Il s’agit  en fait d’un hôtel de passes, sordide au possible, comme le quartier en comptait tant, jusqu’à ce que la loi Marthe Richard n’y mette fin en 1947… Au moins officiellement  : « On partageait une entrée avec une voisine, femme de chambre dans un bordel, et son mari, conducteur de camion de déménagement. Je trouvais les putains sympathiques comme tout. Elles disposaient de tout un étage », raconte Jeanne Moreau.

Après la seconde guerre mondiale, alors que le couple Moreau bat de plus en plus de l’aile, l’adolescente devenue jeune femme, finira par se constituer une étonnante famille de substitution avec elles: « Je connaissais très bien les prostituées qui venaient là et quand mon père m’a chassée de la maison, elles se sont occupées de moi et sont devenues mes compagnes. Le soir, quand je rentrais trop tard pour prendre le métro et que je n’avais pas assez d’argent pour prendre un taxi, elles me raccompagnaient. C’étaient des femmes merveilleuses et très généreuses ». Yves Salgues ajoute que les Moreau avaient « pour voisine de palier Émilienne d’Alençon », une des grandes « cocottes » de la Belle Époque, «  qui, pour tout vestige de sa splendeur passée posséd(ait) un phonographe  et quelques disques grinçants et inaudibles ».

• Dans ce contexte déprimant, la mère de Jeanne Moreau, après  avoir « essayé tant bien que mal de se faire à la vie parisienne« , songe de plus en plus à franchir le pas de la séparation, Quelques semaines avant que n’éclate la seconde guerre mondiale, elle est repartie pour l’Angleterre, accompagnée de ses deux filles. Elle compte sur ce séjour à Southwick, dans le Sussex, où résident désormais  ses parents, pour faire un point définitif sur son avenir. Les événements extérieurs vont en décider autrement. À la déclaration de guerre, le 3 septembre 1939, elle considère que sa place est à Paris. Il lui faudra toutefois attendre le 1er janvier 1940 pour pouvoir quitter Newhaven et rejoindre la capitale, au terme d’un périple qui prendra encore plusieurs semaines. De son côté, Anatole Moreau, qui a dépassé la quarantaine, a été mobilisé dans la réserve. Seule, sans travail, ni ressources, Kathleen Moreau échafaude alors un projet risqué: quitter Paris, filer en direction du sud et afin de rejoindre son mari. On est en plein exode qui voit des millions de Français fuir sur les routes de France, devant l’avance des armées allemandes. Le périple s’achèvera  rapidement, sous les bombardements. Bien que le trio ait pu franchir la Loire, près d’Orléans, Kathleen et ses deux filles sont refoulées et doivent regagner Paris.

Après la défaite française et la signature de l’armistice, le 22 juin 1940, la France se retrouve partagée entre la zone occupée, incluant la capitale, et la zone libre, les deux étant séparées par la ligne de démarcation. Ce qui n’est pas sans compliquer la situation des Moreau. Anatole, en attente de démobilisation, est coincé en zone libre, tandis que Kathleen est à Paris au cœur de la  zone occupée. Or, sa nationalité britannique fait d’elle la ressortissante d’un pays ennemi de l’Allemagne. Non seulement, il lui est refusé  tout travail, tout comme il lui est interdit de quitter la zone occupée, mais elle se voit obligée de pointer quotidiennement auprès des autorités d’occupation. Pour Jeanne, qui n’a que douze ans, après la brève parenthèse anglaise, c’est le retour à la dure réalité de l’hôtel de passes, dont « les couloirs empestaient le graillon » (1) et devant lequel se pressaient désormais  des soldats en tenue feldgrau.

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Le Moulin Rouge, la Place Blanche et la butte Montmartre, avec le Sacré ur: un décor familier pour Jeanne Moreau, enfant

• Une fois démobilisé et de retour à Paris,  Anatole Moreau qui fait « régner dans sa famille une discipline de fer » et qui « devient de plus en plus tyrannique« ,  a pu retrouver un emploi: il est « gérant de nuit de la brasserie Bourdon, à l’angle de la rue de Douai », un lieu malfamé qui accueille   tout ce que la quartier compte de  mauvais garçons.

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À l’angle de la rue de Douai et de la rue Fontaine, où se trouvait la brasserie Bourdon

• Il n’est pas étonnant que des rixes y éclatent, avec parfois de véritables règlements de compte entre bandes rivales. En voulant s’interposer, raconte Yves Salgues, Anatole Moreau faillit même y laisser la vie: « Une balle traverse sa veste  et c’est miracle qu’elle ne se loge point dans sa cage thoracique ». (3) Le même  décrit un  Anatole Moreau qui « depuis son adolescence dort en moyenne trois heures par nuit », menant « une vie d’insomniaque pour tout dire » et qui « à 45 ans, (est devenu) un homme usé par un métier difficile qu’il exerce dans un quartier impossible ». D’où de nouvelles récriminations de Kathleen, son épouse, qui le supplie  de changer de métier ou, au moins, de quartier. En vain… Cela signifierait pour lui le retour à la campagne, dont il avait voulu s’échapper après  la grande guerre. Ce serait aussi l’aveu d’un  échec.

 

S’ÉVADER PAR LA LECTURE, POUR DÉCOUVRIR LE  MONDE

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La Semaine de Suzette, premières lectures pour jeune fille sage

• Dans ces décors parisiens ou vichyssois, bien  peu propices à l’évasion, dans une famille où les disputes parentales sont de plus en plus  fréquentes, la lecture va jouer un rôle essentiel dans la formation de la jeune fille et dans son ouverture sur le monde : « Comme on ne me parlait pas de la vie, avait-elle raconté en 2008, et que je ne comprenais pas tout ce qui se passait, c’est à travers les livres que j’ai compris. » À l’un de ses  biographes, elle confiera : « J’étais exaltée par la perspective  immense de la vie, la mienne et celle des autres confondues (…). D’où ma recherche compulsive de tout ce qui était imprimé » (2). Or ce désir de lecture se révèle difficile à assouvir, son père se montrant hostile à cette activité, dont il ne semble guère percevoir l’utilité. À un point tel qu’il a interdit la présence des livres à la maison, si l’on en croit les confidences de l’actrice. Paraphrasant  Valery Larbaud, elle disait avoir alors  basculé dans « Ce vice impuni, la lecture ». Ce sera « ma drogue et ma liberté », déclarait-elle en 2012.

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Un roman qui fera « forte impression » sur  sa jeune lectrice de 9 ans

• Finalement, tant à Vichy qu’à Paris, ce sont des ennuis de santé, l’obligeant à endurer « potions imbuvables et piqûres douloureuses », qui lui ont permis d’accéder graduellement à l’écrit, d’autant qu’elle a  «  su lire et écrire à l’âge de 4 ans, aidée par  (son) oncle Arsène ». Elle est d’abord autorisée à se plonger  dans la famille  des illustrés en « ette », publications regorgeant de bons sentiments,  pour jeunes filles sages, telles que Lisette, Fillette ou La semaine de  Suzette. Le passage au livre se fait par l’intermédiaire des ouvrages illustrés, avec la découverte de Lili et son cousin Paul ou de la célèbre Bécassine qui, depuis la grande Guerre,  fait les beaux jours de son éditeur Gautier-Languereau.  Qu’elle soit en aéroplane, en croisière, en roulotte, dans la neige, aux bains de mer, faisant du scoutisme, ou simplement à Clocher-les-Bécasses, au service de la marquise, la célèbre bonne bretonne offre à la jeune fille autant d’horizons nouveaux à découvrir, via ses albums.   Ce sera ensuite  le passage obligé par les contes. La lectrice avide qu’elle est devenue a vite fait d’épuiser aussi bien ceux de Grimm ou de Perrault, que les Contes et légendes de tous les pays. L’Iliade et l’Odyssée lui permettent d’étancher provisoirement sa soif de découverte et d’aventure, que viendront ensuite enrichir, après le retour à Paris,  les œuvres de  Victor Hugo, de Walter Scott, d’Honoré de Balzac, de Stendhal ou de Gustave Flaubert. Autre auteur qu’elle dévore,  Émile Zola dont elle découvre La faute de l’abbé Mouret, alors qu’elle n’a que 9 ans. Un roman qui lui fera forte impression.

• Cette passion de la lecture ne la quittera plus  jamais, ainsi qu’en attestait l’intéressée devant un journaliste du Monde  en 2012: «  Lectrice passionnée, elle possédait tous les ouvrages de Walter Benjamin. Guillaume Apollinaire et James Joyce comptaient parmi ses auteurs de chevet. Les nombreux ouvrages qui s’empilaient sur ses étagères l’accompagnaient au quotidien. Ils ont joué un rôle décisif dans sa formation : “Je suis une très grande lectrice, comme tous les autodidactes. C’était interdit de lire à la maison. Mon père ne voulait pas, je lisais en cachette. J’achetais des bougies très bon marché, vous savez, qui laissent les trous de nez tout noirs ”» s’était-elle plu à raconter, avec un brin d’amusement. Bref, comme le rappelle sa notice sur Wikipedia, « elle ne vivait pas sans les livres ». Cette fascination pour la lecture s’est rapidement doublée d’un attrait pour la diction : « Au collège, on me faisait lire à voix haute. J’ai toujours eu de la fascination pour les mots, la façon de les prononcer, la diction, l’élocution exacte et le choix des mots », expliquait-elle dans les colonnes du Figaro Madame en 2012.

ESCAPADES AUX CONFINS DE L’ALLIER, DE LA CREUSE ET DU PUY-DE-DÔME

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Le bourg de Saint-Maurice-près-Pionsat

• De temps à autre, ses parents « expédient» à la campagne la fillette à la santé fragile. Il s’agit officiellement  de la mettre « au vert », même si cette dernière a pu avoir parfois l’impression qu’on voulait la « fourguer ou l’abandonner », selon ses propres propos.  Elle se retrouve, chaque été, chez celle qu’elle appelle « sa mémé« , Julienne Pasquier, une cousine lointaine de son père qui tient pension de famille à Saint-Maurice-près-Pionsat, dans le Puy de Dôme. Le village n’est qu’à une trentaine de kilomètres de Mazirat, berceau de la famille.

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Jeanne Moreau, au centre, chez la « Mémé Julienne« 

• En 1976,  au micro du journaliste Alexandre Fronty,  sur l’antenne d’ Europe 1, elle évoquait ce centre de la France qui l’avait tant marquée durant cette période de sa vie : « Mes souvenirs les plus chers, c’est ma vie chez ma mémé, dans le Puy-de-Dôme. Il y avait les moissons, après les batteuses, la foire au mois de septembre. Pour moi, c’était une vie absolument libre et enchanteresse ».  Dans un entretien publié par le Figaro Madame, elle avait apporté quelques précisions sur cet épisode de sa vie : «  Il fallait travailler… J’ai appris à dégermer les pommes de terre dans la cave, à éplucher les légumes, à laver les verres, à mettre le couvert. Je vois encore cette auberge de Saint-Maurice-près-Pionsat, dans le Puy-de-Dôme. J’allais au lavoir, j’avais mon battoir et je cavalais après les grenouilles. J’avais des copains que je tyrannisais »…Et puis, dernière précision : « J’avais essayé de faire pipi contre le mur comme eux. Ça n’a pas marché »…

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Vue générale de Saint-Maurice-près-Pionsat, un paysage qui n’est pas sans rappeler celui de Mazirat

• Autant de scènes champêtres solidement inscrites dans sa mémoire.  Mais c’est avec Mazirat, la commune natale de son père, que les liens seront finalement les plus forts.  Certes, le grand-père Pierre Moreau est décédé en 1901 tandis que  la grand-mère,  Catherine Moreau, née Bodeau a quitté le village pour venir vivre auprès de son fils pendant une dizaine d’années. Il n’empêche que l’on peut compter sur la grande famille des Moreau et des Bodeau. C’est donc à ce moment que commencent à se retisser les liens de la future comédienne  avec la petite commune, dans le cimetière de laquelle repose  depuis 1975 son père, Anatole. Dans Mademoiselle Jeanne Moreau, Marianne Gray (1) affirme que les plus belles journées de l’enfance de Jeanne Moreau dans l’Allier « furent sans doute celles qu’elle a vécues à Mazirat (…). Sur des photos prises pendant les vacances, on la voit poser, heureuse, dans les collines des environs en compagnie de son père. »

L’ÉVEIL AU THÉÂTRE

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La Bête humaine...Un des premiers films vus par Jeanne Moreau

• Après le retour de sa famille à Paris, Jeanne a  découvert dans le collège qu’elle fréquente le plaisir de la lecture à haute voix qui lui permet, lorsque l’exercice est habilement conduit, de capter l’attention d’un auditoire. Dans cet exercice, la jeune fille est servie par une mémoire remarquable, au point que lors d’une fête de fin d’année elle a réussi à décrocher un premier prix : « J’ai aussitôt pris conscience du pouvoir du  verbe sur un auditoire », dira-t-elle à Jean-Claude Moireau (2).  Pourtant, même installée dans la capitale où les salles sont nombreuses,  elle ignore encore tout du théâtre et du  métier d’actrice : « Elle n’a jamais été au théâtre, n’a jamais vu de film, mais l’hôtel où vit la famille jouxte un cinéma, si bien qu’elle entend à travers les murs les voix de Pierre Fresnay et d’Yvonne Printemps » dans le film Adrienne Lecouvreur. Le premier contact avec le cinéma n’aurait donc eu lieu que  par cloison interposée… Une affirmation sans doute exagérée puisque l’oncle Arsène l’avait parfois accompagnée dans les salles obscures. Jeanne Moreau, elle-même, rappelait qu’un des premiers films qui l’avait marquée  avait été La Bête humaine, de Jean Renoir. C’est son père qui l’y avait conduite, sans vraiment se soucier du choix du film et, à peine installé dans son fauteuil, il s’était endormi. Elle disait être  ressortie de la projection  «  terrifiée », après n’avoir cessé de dévorer ses gants de laine rouge durant toute la projection …

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Le lycée Edgar-Quinet, à Paris, où Jeanne Moreau achève ses études

• Pour l’heure, la priorité reste aux études et, après avoir obtenu son brevet, Jeanne Moreau qui est boursière se retrouve inscrite au lycée Edgar-Quinet, en 1941. Selon certaines sources, elle aurait aussi fréquenté un cours de danse.  Si l’objectif est bien de décrocher  le bac, il reste à déterminer ce qu’elle  en fera ensuite. Dans un premier temps,  Anatole Moreau semble s’interroger sur l’utilité de la poursuite de ces études : « Mon père estimait que j’en savais bien assez pour compter me marier à un bistrotier et devenir mère de famille ».  Au fil des discussions qu’elle peut avoir, Jeanne Moreau se découvre tantôt des vocations de violoniste, tantôt de danseuse,  suivant l’exemple maternel. D’autres fois, elle affirme qu’elle se verrait bien religieuse…Autant de vocations que son père balaye d’un revers de main  au sens propre comme au sens figuré : des décennies après, elle se rappelait encore cette gifle magistrale que son père lui avait assénée lorsqu’elle lui avait simplement fait part de son désir de devenir comédienne : « Pour mon père qui avait en tête des images du XIXè, cela signifiait femme entretenue » avait-elle confié en 2011 au journaliste Gilles Médioni. « Il ne faut pas oublier qu’il était né au XIXème siècle et (que) le théâtre c’était pour les Cocottes, les putains », avait-elle renchéri dans une autre interview en 2012.

• Pour sa fille, Anatole Moreau n’envisage qu’une carrière offrant stabilité, honorabilité et régularité des revenus, fussent-ils modestes, de préférence dans l’administration…Et pourquoi pas dans l’enseignement ? Grâce à sa mère, la jeune fille n’avait-elle pas un bonne pratique de la langue anglaise ? Éventuellement, il l’imaginerait bien « en  employée des P.T.T. à Moulins » (3): « En fait, il aurait voulu que j’épouse un propriétaire de restaurant. J’aurais passé mon temps derrière la caisse, avec les bébés à mes pieds« , avait confié l’actrice à Marianne Gray (1).  C’est finalement ce refus de son père, face à une vocation naissante, qui pousse l’adolescente à entrer en résistance et à  redoubler d’énergie, pour voir ses vœux exaucés : « Je le remercie d’avoir résisté à ma vocation (…). Son hostilité m’a donné l’énergie d’exercer ce métier envers et contre tout. Je lui ai pardonné, bien sûr », déclarait-elle en 2012.  Ce sera le plus souvent  au prix de nombreuses précautions et de stratagèmes échafaudés avec la complicité très active de sa mère. Cette dernière y voit, elle aussi, un moyen de  défier l’autorité de son mari et d’empêcher que sa fille ne soit frustrée de sa vocation, comme cela avait été le cas pour elle.

 PREMIÈRES EXPÉRIENCES THÉÂTRALES

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L’Atelier, à Montmartre, le premier théâtre que découvre Jeanne Moreau en 1944

• C’est à l’automne 1943, qu’a lieu sa toute première expérience théâtrale, mais  côté spectateurs. Un moment décisif, pour l’adolescente et presque jeune femme qu’elle est devenue. Avec trois de ses camarades de lycée, habituées des salles,  elle assiste au théâtre de l’Atelier à la représentation d’Antigone, de Jean Anouilh : « Ce fut l’éblouissement de la vocation (…).  Mon choix était fait. J’avais 16 ans », confiera-t-elle à Jean Claude Moireau, près de 70 ans plus tard (2). Au plaisir qu’elle éprouve au théâtre,  vient s’ajouter la joie de transgresser le veto paternel. Il lui faut pour cela  mener une double vie : « Elle retrouvait le lieu magique dans la clandestinité des matinées, après avoir pris soin de s’inscrire à des cours qui lui servaient d’alibi ».

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ina-107274◘Vidéo:  Jeanne Moreau raconte  ses premiers pas au théâtre, à Henri Spade, dans une émission enregistrée en 1958.

 

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Maria Casarès, première rencontre avec une vedette

• Après Antigone, elle découvre Le voyage de Thésée, au théâtre des Mathurins, mis en scène par Georges Neveux. Cette fois-ci, elle s’enhardit jusqu’à se diriger vers les loges des comédiens, ce qui lui permet de rencontrer Maria Casarès (1922-1996). De quoi la mettre « dans un véritable état d’excitation ». Quelques semaines plus tard, tandis que les Parisiens n’en finissent pas de célébrer la libération, sa joie à elle c’est d’être  à la Comédie Française où l’on joue Phèdre, avec Marie Bell. Cette fois-ci, elle en est désormais sûre,  elle sera comédienne : « C’est ce que je voulais faire (…). Vivre la passion dans ce qu’elle a de plus absolue. Je voulais être ailleurs, dans la lumière, vivre dans un autre monde ».

• Jeanne Moreau peut compter de plus en plus sur la complicité de sa mère pour organiser cette double vie « clandestine », face à un père qui n’en démord toujours  pas : à l’issue d’un repas familial, lorsqu’elle avait à nouveau confirmé sa vocation pour la comédie, elle avait reçu en retour une gifle magistrale, une fois de plus: « Mon père était saoul et le premier mot qui est sorti de sa bouche  a été putain! » (1). À la difficulté de la  clandestinité, s’ajoute un autre obstacle : bien qu’elle soit naturellement douée pour le théâtre, les  cours n’en  seront pas moins  indispensables si elle entend réaliser sa vocation. Or, comment faire, entre les deux écueils majeurs que constituent un refus paternel ferme et l’absence de moyens financiers pour payer des cours ? Sans oublier que la majorité étant à 21 ans, l’apprentie comédienne reste théoriquement sous l’autorité de son père jusqu’en janvier 1949. C’est compter sans la chance, ou le hasard. Parmi les voisins de la famille, figure un voisin,un certain M. Laurençon, qui est acteur à l’Odéon et qui accepte de lui donner gratuitement des cours. On se contentera, dans un premier temps, de répéter de scénettes tirées des Lettres de mon moulin.

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Denis d’Inès, une rencontre décisive

• Mais, du haut de ses 18 ans, la jeune femme a besoin de certitudes : est-elle bien faite pour le métier de comédienne ? A-t-elle le talent nécessaire ?  Sa passion ne l’aveuglerait-elle pas ? On lui a parlé de Denis d’Inès (1885-1968), doyen de la Comédie française. Il prépare ses élèves au concours du conservatoire et il est réputé pour « sa sévérité exemplaire », mais aussi pour être l’un des meilleurs professeurs. Qu’à cela ne tienne : elle décide de le rencontrer et, au mois de juin 1946,  le maître accepte de l’auditionner. Devant lui,  elle interprète Hermione dans Andromaque de Racine. Denis d’Inès, séduit par son interprétation, lui propose d’intégrer sa classe. Comme il est au courant des obstacles financiers, il accepte même de la  faire bénéficier gratuitement de ses cours, « un geste dont elle se souvint toujours », écrit Jean-Claude Moireau (2). En à peine quatre mois, au prix d’un travail acharné,  Jeanne Moreau prépare, toujours en secret,  le concours d’entrée au conservatoire qui a lieu le 16 octobre 1946. Elle interprète un extrait d’Iphigénie, la scène dans laquelle  Ériphile avoue à sa servante son amour pour Achille. Sur les 300 candidats qui défilent devant le  jury, ils ne seront qu’une vingtaine à être retenus et Jeanne Moreau est reçue comme auditrice.

 

AU PREMIER FESTIVAL D’AVIGNON, AVEC JEAN VILAR

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Jean Vilar, le « père » du Festival d’Avignon

• Tout en suivant les cours de Denis d’Inès, qui lui a promis un rôle dans Athalie qu’il compte mettre en scène à la Comédie française,  Jeanne Moreau assiste aussi aux cours que donne Georges le Roy (1885-1965) qui a formé, entre autres,  Gérard Philippe. Parce qu’il faut bien gagner sa vie, tout en se frottant à la réalité de la scène, l’apprentie comédienne joue les actrices de complément dans une pièce de Madame Simone, Le lever du soleil, au théâtre de l’Odéon. Une vraie comédienne est née : « Le talent de la débutante est immédiatement reconnu (…). Son premier contrat est avec Jean Vilar (1912-1971) qui vient de fonder une troupe avec Alain Cuny, Maria Casarès, Michel Bouquet et Germaine Montero , écrit Anne Diatkine. Il l’embarque pour être distribuée dans trois pièces dans le tout jeune festival d’Avignon en (septembre) 1947. Il y a des débuts plus incertains ».

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Jeanne Moreau et Jean Vilar, lors du 1er Festival d’Avignon, en 1947

• Lors du soixantième anniversaire du festival d’Avignon, Jeanne Moreau avait évoqué dans le journal Le Monde ce temps fort de ses débuts : « Par mes camarades, j’apprends que M. Jean Vilar préparait des spectacles pour Avignon et qu’il cherchait une jeune première. Il faisait passer des auditions au Théâtre Edouard-VII, j’y suis allée et j’ai été choisie ! J’ai créé “La Terrasse de midi, de Maurice Clavel, au théâtre. Je faisais une suivante dans “Richard II, de Shakespeare, mis en scène par Vilar dans la Cour, et j’étais dans le chœur de “Histoire de Tobie et Sara”, de Paul Claudel, joué au Jardin d’Urbain-V ».

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1947: Jeanne Moreau à l’aube de sa carrière

• Dans La terrasse du Midi,  une transposition de Hamlet, la mise en scène l’oblige à gifler un autre débutant lui aussi promis à un bel avenir, Michel Bouquet. Son interprétation éblouit Maurice Clavel, qui dira avoir vu arriver « une petite fille mal attifée, en socquettes, nourrie de café crème et mordue d’art ». Lorsqu’elle redescend de la scène, elle est devenue à ses yeux une vraie comédienne « au tempérament de boulet de canon ». Cette étape avignonesque est un moment de plaisir intense pour la comédienne : « Non seulement nous répétions, mais nous aidions les costumières à coudre les costumes, à les installer dans les souterrains,  nous peignions les banderoles. On habitait tous dans le même hôtel, un vrai cantonnement, et nous déjeunions en plein air, sous les tonnelles ».

• Après cette parenthèse glorieuse, la Comédie française qui ne l’a pas oubliée fait appel à elle pour jouer dans Un mois à la campagne, une adaptation de la pièce de Tourgueniev que prépare Jean Meyer (1914-2003). La comédienne Renée Faure ayant fait faux bond, il lui faut trouver rapidement une remplaçante et son choix s’est finalement porté sur Jeanne Moreau. Un épisode qu’elle avait racontée en 2013 à un journaliste de La voix du Nord: « Jean Meyer, faisait passer des auditions pour remplacer une actrice qui ne convenait pas pour “Un mois à la campagne” de Tourgueniev. Et j’ai été prise. Et ça a été une épreuve terrible car au moment où il m’a annoncé que j’étais distribuée, j’ai croisé dans l’escalier la jeune fille, Frédérique Hébrard, à laquelle on venait d’annoncer son limogeage. J’ai trouvé ça d’une cruauté. En même temps, je m’en foutais, faut bien dire ! Tout de suite, j’ai su à quoi je m’exposais. » Précisons que cela n’empêchera pas Frédérique Hébrard, future épouse du comédien Louis Velle, d’entreprendre  une belle carrière d’actrice et de scénariste, au théâtre et à la télévision, ainsi que de   romancière.

Les critiques se révèlent élogieuses, à l’image de celle du  redouté Robert Kemp. Dans Le Monde, il écrit, le 18 décembre 1947 : « Deux surprises nous ont été faites : une Yvonne Gaudeau au-dessus d’elle-même et qui passe  » premier quadrille « , sinon  » premier sujet « , et une élève du Conservatoire, Mlle Jeanne Moreau, dont l’ingénuité, puis la virulence, furent d’une franchise et d’un accent étonnants ».   Dans la Gazette de Lausanne datée du 10 janvier 1948, Denise Bourdet dit, elle aussi, tout le bien qu’elle a pensé de la pièce et de ses interprètes, avec une mention spéciale pour « une élève du conservatoire, Mademoiselle Jeanne Moreau (qui) y a fait des débuts remarquables. En plus de la fraîcheur et de la grâce, qui sont celles de ses 17 ans, elle a l’éclat d’une vraie comédienne« . Autre temps fort de sa carrière, le 23 janvier 1948, le jour de ses vingt ans, elle fait son entrée officielle à la Comédie française. En signant son contrat,  elle  s’engage à suivre les cours du conservatoire durant un an La pièce mise en scène par Jean Meyer est un véritable succès et les journaux multiplient articles, interviews et photos…Jusqu’au jour où un collègue de son père, lui aussi gardien de nuit de la brasserie Bourdon,  lui  met sous le yeux  l’un de ces journaux : « Un soir, un de ses copains lui a montré dans  France Soir, la photo d’une certaine révélation, Jeanne Moreau, que tout le monde surnomme Nanette. Furieux, il est monté, m’a sortie du lit, m’a foutu une baffe (sic) et m’a virée devant tout le monde, sans le sou, sans rien. Mes débuts sont à jamais liés à ce souvenir », avait-elle déclaré sur France Monde en 2012.

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ina-107274◘ Vidéo: Dans l’émission Cinépanorama (1956), produite par François Chalais,   Jeanne Moreau revient sur son passage à la Comédie française

 

• C’en est trop pour Anatole Moreau qui découvre en même temps que les trois années de la double vie de sa fille, la complicité de son épouse et le fait qu’il était sans doute un des rares à ne pas être dans la confidence. Lui, dont Jeanne Moreau disait qu’il n’avait eu guère de scrupules à tromper son épouse, se sent trompé à son tour. La comédienne en herbe, comme elle le racontera plus tard, ne trouvera alors  de réconfort  et de soutien qu’auprès des prostituées qui peuplent le quartier. Elles seront même parmi  les premières à venir l’applaudir. Quant à sa mère, dont la situation est devenue encore plus intenable, sinon  invivable, elle se décide enfin à franchir le pas. Ce qu’elle n’avait pas osé faire en 1939, lors de son séjour en Angleterre, elle le fait en   quittant définitivement le domicile familial, avec l’aide matérielle de sa fille : « J’ai gagné de l’argent très vite à la Comédie française et cela m’a permis de donner de l’argent à ma mère pour quitter la maison ». Elle peut alors regagner  son Angleterre natale, en emmenant avec elle sa seconde fille, Michelle, qui n’a qu’une dizaine d’années. Quelques années plus tard, le divorce étant prononcé, Kathleen se remariera.

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Jeanne Moreau, devenue une « jeune première« 

• Il faudra attendre le milieu des années 1950 pour que, entre père et fille, s’amorce un début de réconciliation. Un père qui aura commencé par  jouer l’indifférence, feinte ou non, face aux succès qu’enchaîne sa fille, au théâtre puis au cinéma : « Mon père ne m’a jamais dit ce qu’il pensait de ce que je faisais. Il disait aux autres qu’il m’admirait. À moi rien, jusqu’à sa mort » regrettait l’actrice, au fil d’un portrait rédigé en 1994 par Laurent Rigoulet pour le journal Libération. Si l’on en croit ce qu’elle déclare en 2011 à l’Express, Anatole Moreau ne serait venu la  voir jouer au théâtre qu’une seule et unique fois. Et encore, comme elle n’apparaissait  qu’au deuxième acte, dans une pièce où elle «  joue une pute », il trouve le temps long : « Avant mon entrée sur scène, Suzanne Flon me lance : “ Y a un con au premier  rang qui ronfle… C’était mon père ».   Dans d’autres interviews, notamment pour la télévision, on trouve une version légèrement différente : si l’actrice y rappelle l’anecdote  de son père s’endormant et ronflant, elle déclare qu’il avait l’habitude de se mettre au deuxième rang… Ce qui laisse entendre qu’il aurait fini par suivre la carrière de sa fille sur scène, mais aussi sur grand écran.

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Le dos au mur (1958), le film qui émeut Anatole Moreau

• Dans un reportage que Marie-Claire  consacre en 1958 à l’actrice, on apprend qu’un soir, en juin 1956,  dans un cinéma de Montluçon, Anatole Moreau  avait fondu en larmes en regardant Le dos au mur, un film d’Édouard Molinaro, qui venait de sortir sur les écrans. Jeanne Moreau y interprétait le rôle de Gloria Ducray qui trompait son mari (Gérard Oury) en prenant un amant, interprété par Philippe Nicaud. « Tu as vu ma fille ? Dieu, qu’elle joue bien« , aurait-il lancé à Camille, un cousin qui l’avait accompagné. Quelquefois, il ne se gêne pas non plus pour dire ce qu’il pense de certaines scènes. C’est ainsi qu’à propos du film Gas Oil, dans lequel elle est une institutrice, maîtresse d’un routier interprété par Jean Gabin, il lui reproche d’embrasser ce dernier : « Tu te rends compte. Il pourrait être ton père ! ». Les films de sa fille, Anatole Moreau pourra aussi les voir ou les revoir sur le petit écran : selon André Moreau, un  de ses cousins, il a été « un des premiers à avoir la télévision dans la commune« , où il est revenu s’installer après le long intermède parisien.

• Le temps faisant son oeuvre, Jeanne Moreau et son père finiront par se réconcilier  et Anatole passera une partie de ses dix dernières années auprès de sa fille, ce qui permettra à l’ancien restaurateur une rencontre étonnante avec Marguerite Duras. Un épisode que l’actrice avait évoqué dans une interview publiée par le magazine Télérama : « Mon père était un personnage incroyable, j’aurai l’occasion d’écrire sur lui, sûrement. Il a passé avec moi les dix dernières années de sa vie, et comme j’ai rencontré Marguerite (Duras)  en 1958, ils se sont bien connus. Ils se fascinaient mutuellement et ils s’engueulaient beaucoup tous les deux. Marguerite provoquait des passions ».

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Jean Meyer: un coup de pouce à la carrière de Jeanne Moreau

• La carrière de Jeanne Moreau est désormais lancée. Salle Richelieu, au cours de l’année 1948, elle joue Chérubin dans Le mariage de Figaro et l’enfant roi dans Athalie. Elle donne des preuves de son talent dans l’emploi d’ingénue, naviguant entre des pièces de Marivaux, de Musset ou de Mérimée. Jean Meyer va même donner un coup de pouce à sa carrière en la faisant parfois passer de second à premier rôle, suscitant au passage quelques jalousies dans le petit monde des sociétaires :  « Jeanne ne faisait que travailler pour apprendre et apprendre pour travailler. Il lui fallait jouer plusieurs rôles à la fois et assurer un remplacement en ayant à peine répété », écrit Marianne Gray (1). En quatre ans de sociétariat, elle jouera dans 24 pièces. En 1950, lorsqu’elle endosse le rôle d’une prostituée dans Les caves du Vatican, d’André Gide, le critique Robert Kemp confirme dans Le Monde tout le bien qu’il pense de la jeune comédienne : « Réussite supérieure du côté des comédiennes », écrit-il, avant de distinguer « Renée Faure  en Geneviève et  Jeanne Moreau en Carola : la jeune émancipée, encore timide, brisant du bec sa  coquille : la fillette profanée, mais dont le corps reste frais et le coeur droit. Ces deux poupées animées (sic) iront dans la vitrine de nos souvenirs. Ce sont de vrais objets d’art », conclut-il. Paul Léautaud, en personne, la félicite pour son interprétation.

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Quatre ans de sociétariat dans la Maison de Molière

• Malgré cette activité intense, l’actrice se sent aussi attirée par l’univers du cinéma et de la radio. Après avoir passé sans succès des essais pour le doublage  du Blanche neige de Walt Disney, elle participe à des émissions à la radio nationale. On y « met en ondes », selon la formule consacrée de l’époque, des œuvres littéraires. Devant le micro, se tiennent de grands noms de la Comédie française mais aussi des débutants prometteurs. De soutenu, le rythme de travail devient effréné : « Les enregistrements avaient lieu le matin. Je répétais l’après-midi. Je jouais le soir et, par-dessus le marché, je me suis mise à faire du cinéma ».

 

UN PREMIER FILM, UN MARIAGE ET UNE MATERNITÉ

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Dans les bras de Georges Marchal pour son tout premier film (1949)

• Son premier passage devant la caméra, a lieu avec le film de Jean Stelli (1894-1975), Dernier amour, sorti sur les écrans en février 1949 et  dont le scénario est signé par Françoise Giroud, ex-assistante de Jean Renoir et future directrice de l’Express. Jeanne Moreau, désormais majeure, est à l’affiche avec Annabella, Suzanne Flon, Yvette Étiévant,  Jean Debucourt et  Georges Marchal. Elle y interprète le rôle de Michelle, une jeune femme qui séduit le bel Alain (Georges Marchal) qui filait depuis dix ans le grand amour avec Hélène (Annabella) : « Son inexpérience est telle, écrit Anne Diatkine,  qu’elle continue de jouer son personnage quand elle est hors du champ ou que la caméra ne tourne pas, devant l’œil interloqué des techniciens. Oubliable, le film est cependant important car c’est sur ce tournage qu’elle s’aperçoit qu’elle est enceinte de l’acteur Jean-Louis Richard, alors en tournée ».

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Jeanne Moreau et Jean-Louis Richard, lors du tournage de Mata-Hari, agent H 21 en 1964

• Le 27 septembre 1949, Jeanne Moreau l’épouse et, dès le lendemain, elle accouche de Jérôme, son unique enfant avec lequel les relations seront compliquées, comme elles l’ont été entre Jeanne et son père Anatole. En 2012, revenant sur cet épisode de sa vie, avec sa franchise habituelle, elle avait déclaré au Figaro Madame : « J’ai eu un enfant. Je n’en voulais pas. Je sais que je choque beaucoup de femmes. Mais je ne suis pas maternelle. Il y a un âge où l’on est dans la séduction, où l’on est séduit. C’est un échange. Chez une femme, c’est blâmable, chez un homme c’est normal ».

• Pas question donc que cette maternité ne vienne interrompre sa carrière, comme ce fut le cas pour sa propre mère. Deux heures après l’accouchement, rapporte Anne Diatkine, «  elle appelle son metteur en scène pour lui dire qu’elle est en pleine forme, prête à reprendre le travail. Elle retourne chez Vilar, fait sensation au côté de Gérard Philippe au festival d’Avignon, devient une vedette sur laquelle on monte financièrement un film ». Elle devient presque « bankable ».  Son union avec Jean-Louis Richard (1927-2012) ne durera que quelques mois et elle se termine par un divorce en 1951. Ce qui n’empêchera  pas son ex-époux de devenir le coscénariste attitré de François Truffaut, sous la direction duquel Jeanne Moreau tournera, en 1962,  Jules et Jim, l’histoire d’un triangle amoureux tragique. C’est dans ce film qu’elle révèle aussi  ses talents de chanteuse en interprétant le fameux Tourbillon de la vie, une chanson qui lui est à jamais attachée. Ajoutons que c’est également Jean-Louis Richard  qui réalisera en 1964 le film Mata-Hari, agent H 21 dans lequel Jeanne Moreau interprète le rôle principal, au côté de Claude Rich, disparu lui aussi  quelques jour avant elle.

 

JEANNE MOREAU, COMÉDIENNE CONNUE ET RECONNUE, EN FRANCE ET AU DELÀ DES FRONTIÈRES

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28 janvier 1950: première couverture de Paris-Match pour Jeanne Moreau

• Mois après mois, Jeanne Moreau devient une comédienne connue d’un public de plus en plus large, d’abord en France. Paris Match que vient de relancer Jean Prouvost l’a bien compris en lui consacrant dès 1950 sa toute première couverture. Plusieurs autres suivront, jusqu’à celle du 2 août 2017, après son décès. En parallèle, elle commence à s’affranchir des frontières de l’hexagone. Elle rencontre Orson Wells et réalise en 1951 sa première tournée à l’étranger : elle joue Othello, au côté d’Aimé Clariond,  devant le public scandinave. Cette même année, elle tourne son premier film à l’étranger. C’est L’homme de ma vie, film franco-italien de Guy Lefranc, avec un scénario co-signé par le duo  Henri Jeanson et Michel Audiard. C’est l’histoire d’une jeune fille qui quitte le collège pour vivre chez sa mère qu’elle ne connaît pas. Madeleine Robinson, Jane Marken ou Henri Vilbert lui donnent la réplique en même temps que Serge Bento ou Giovanni Glori, des acteurs italiens, co-production oblige.

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• À l’aube des années 1950, l’heure des choix a sonné pour Jeanne Moreau, en particulier celui de son contrat avec la Comédie française : « Elle est au tournant de sa carrière, écrit Yves Salgues. Le Français est une prison douillette. Elle ne veut pas s’y laisser enfermer. Elle exige de vivre sur scène des vies nouvelles ». Cette question de la Comédie française, elle l’avait évoquée dans une interview publiée par Le Monde en 2007 : « J’avais des propositions ailleurs, je faisais déjà du cinéma, ce qui, naturellement, a fait scandale. En 1951, j’ai reçu une lettre de Jean Vilar me proposant de le rejoindre. J’ai commencé à donner mes rôles à mes copines, et puis je suis venue de moins en moins. Le Français m’a fait un procès, que j’ai gagné grâce à Me Badinter. Et je me suis retrouvée dans la Cour, avec Gérard Philipe. Je suis restée près de deux ans au TNP, puis je suis partie, parce que dans la troupe, je retrouvais les mêmes touffeurs, les mêmes murmures, les mêmes courtisans ». Fin de l’épisode Comédie française.

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Jeanne Moreau dans Les Intrigantes (1954)

• La suite de sa carrière, entre théâtre et cinéma, va s’étendre sur plus de soixante ans. Un record en terme de longévité, avec des prises de risques constants dans ses choix.  Sa disparition et le flot d’articles qu’elle a suscité, ont permis d’en retracer les grands moments, les succès comme les échecs. Rappelons simplement que Jeanne Moreau a joué dans plus de 130 films — dont plusieurs sont devenus des classiques : Ascenseur pour l’échafaud, Les Amants, Moderato cantabile, Jules et Jim, Eva, Le Journal d’une femme de chambre, Viva María!, La mariée était en noir, La Vieille qui marchait dans la mer… Elle a été dirigée par quelques-uns des plus grands réalisateurs de son temps  tels que Luis Buñuel, Theo Angelopoulos, Wim Wenders, Rainer Werner Fassbinder, Michelangelo Antonioni, Joseph Losey, Orson Welles, François Truffaut, Louis Malle, André Téchiné, Bertrand Blier, Jean-Pierre Mocky… Dans Le Monde (2 août 2017), Sandrine Marquès qui lui  a consacré un long article intitulé « Jeanne Moreau, ravageuse et insoumise » conclut ainsi : « La grande séductrice et amoureuse qu’elle fut, n’aimait pas qu’on voie seulement en elle une mémoire du cinéma : “ Je préfère être une personne, disait-elle. Je suis née avec un don pour la comédie, j’en suis tributaire et non prisonnière. Je dois respecter ce don et ceux qui m’ont aidée à le développer. Aussi bien les cinéastes que les acteurs, les techniciens et le public. Le jour où je n’aurai plus cette énergie, je m’éteindrai”.  Elle transmet aux jeunes générations et, selon ses aspirations, un legs de cinéma incomparable »

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Jeanne Moreau, lors de sa réception à l’Académie des Beaux-Arts, en compagnie de jean-Claude Brialy, en 2001

• Jeanne Moreau aura aussi été en 2000 la première femme élue à l’Académie des beaux-arts de l’Institut de France, au fauteuil créé en 1998 dans la section Création artistique pour le cinéma et l’audiovisuel. C’est Pierre Cardin, en personne qui avait prononcé son discours de réception, le 10 janvier 2001. Jeanne Moreau avait également obtenu en 1992 le César de la meilleure actrice pour La Vieille qui marchait dans la mer, suivi de deux César d’honneur, l’un  en 1995 et l’autre en 2008, à l’occasion de ses 60 ans de carrière. Autre consécration, et non des moindres, l’Oscar d’honneur que lui avait décerné en 1998 l’Académie américaine des arts et des sciences du cinéma et qui lui avait été remis par Sharon Stone, lors d’une soirée d’exception.

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▲ Des couvertures de  magazines qui se multiplient au fil du temps ▼

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• Enfin, on sait que Jeanne Moreau, « l’insoumise », « l’indomptable , « la frondeuse »  a été aussi une femme de combat et d’engagements. C’est ainsi qu’en 1971, à l’avant-garde du droit des femmes, elle avait signé le manifeste des « 343 salopes », avec Catherine Deneuve, Simone Signoret ou Marguerite Duras : « J’ai signé une seule pétition, pour la liberté de l’avortement, avait-elle répondu au journaliste Paul Giannoli en septembre 1975. C’était important parce que les gens qui signaient s’exposaient à des poursuites judiciaires et à l’emprisonnement. Il est plus facile de mettre en prison une femme pas connue qui vit dans un HLM que des femmes célèbres ». Plus récemment, en octobre 2013, elle avait manifesté son soutien aux jeunes femmes du groupe des Pussy Riots, emprisonnées en Russie. Elle avait lu sur France Culture  La lettre du camp 14, écrite par une  chanteuse russe  qui avait été mise au secret sur ordre du Régime. Une vraie femme aux mille visages…

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Jeanne Moreau, à la une de Ciné-RévélationLe plus grand hebdomadaire du cinéma  ▼ 

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DES LIENS CONSERVÉS, JUSQU’À LA FIN,  AVEC LE BOURBONNAIS

• Les relations longtemps difficiles avec son père, tout comme sa carrière amorcée très tôt et le statut de vedette auquel elle accède rapidement, auraient pu conduire Jeanne Moreau à couper définitivement les ponts avec le berceau familial. À enfouir dans le tréfonds de sa mémoire les plaisirs simples et les  moments privilégiés qu’elle avait pu vivre à Mazirat ou à Saint-Maurice-de-Pionsat. Or il n’en a rien été. Jeanne Moreau a su conserver des liens avec son village, qui se sont renforcés au fur et mesure que les relations avec son père se sont apaisées.

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Jeanne Moreau, avec les élèves de l’école de Mazirat en 1958

• Séparé de son épouse depuis 1947, Anatole Moreau après avoir quitté la capitale avait renoué avec Mazirat, en revenant s’y installer après guerre.  Kathleen, de son côté avait regagné l’Angleterre avec sa fille Michelle et, en 1958, cette dernière avait épousé un jeune industriel anglais.

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La maison offerte par Jeanne Moreau à son père,  « à l’ombre du clocher » (photo:  Pierre Vals)

• Cette même année, Anatole  avait  élu domicile dans une  maison située dans le bourg, près de l’église. Si l’on en croit Yves Salgues, c’est sa fille en personne qui lui aurait fait ce cadeau, après le tournage d’Ascenseur pour l’échafaud : « Sa maison, sur le toit de laquelle le clocher fait de l’ombre,  c’est la ferme que Jeanne, l’actrice la plus demandée du cinéma français, avec Michèle Morgan et Brigitte Bardot, vient de lui offrir avec une partie du cachet de son avant-dernier film » (3). Le journaliste précise qu’elle « n’a coûté  que 1 200 000 francs mais elle est l’aboutissement de tout un programme qui hantait Jeanne : Ramener son père dans le seul endroit qu’il aime au monde : son pays natal ». À cette époque, Anatole Moreau,  devenu sexagénaire, est un homme à la santé fragile : « À vivre toujours  debout, penché sur les fourneaux, dans la chaleur suffocante des cuisines, il traîne une dilatation des bronches. L’an dernier, (Jeanne Moreau)  crut perdre son père. Il fallut l’opérer d’un abcès au poumon ». Yves Salgues conclut ainsi : « En réinstallant son père au pays natal, parmi ses cousins (…), Jeanne a racheté la jeunesse du turbulent Anatole Moreau » (3)

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La maison, au lieu-dit Le Plot, où Anatole Moreau a ensuite vécu, avant de séjourner au Préverger à La Garde Freinet dans la propriété de sa fille, jusqu’en 1975, année de sa mort.
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1958: le temps de la réconciliation avec son père, Anatole Moreau (photo:  Pierre Vals)

• Par la suite, il devait emménager, un peu à l’écart du bourg,  dans une belle demeure, sise au lieu-dit Le Plot. Là encore, il est vraisemblable qu’il ait bénéficié de l’aide de sa fille. C’est là que cette dernière, dont la carrière s’était envolée, est revenue à plusieurs reprises : « Avec le temps, les relations entre l’actrice et son père, s’étaient apaisées : « Jeanne était proche de son père et quand elle était jeune, elle venait souvent le voir », racontait Madeleine Aucouturier, née Moreau, cousine germaine de la comédienne,  dans le journal La Montagne, au lendemain de sa disparition. Celle-ci ajoute que « Une fois, Jeanne était venue avec l’acteur Philippe Lemaire. C’était quelqu’un de très simple. On la voyait quand elle passait rendre visite à son père. Anatole venait beaucoup à la maison, on avait de bons rapports avec lui. Parfois, elle prenait une chambre dans une auberge aujourd’hui  disparue ». André Moreau,  autre cousin germain, souligne qu’elle « aimait bien venir aux battages ». Des scènes de battages et d’autres sur lesquelles elle revenait souvent dans ses interviews, dès qu’on l’entraînait sur les chemins de son enfance.

• Le quotidien régional rappelle un autre exemple de cet attachement à Mazirat, en citant le témoignage de  Liliane Bodeau, une autre cousine qui habite dans le Lot. Elle avait pris contact en 1997 avec Jeanne Moreau, alors que celle-ci était en train de tourner à Sarlat le film Cendrillon : « Je lui avais fait passer un mot en lui disant que j’étais originaire de Mazirat. Elle m’a rappelé et m’a posé plein de questions (…). On a parlé pendant au moins une heure. Elle voulait venir me voir mais ce jour-là, malheureusement, je travaillais au centre hospitalier et je n’ai pas pu me libérer. »

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Jeanne Moreau, coiffée d’un foulard, au côté de  son père: l’heure des retrouvailles avec la famille à Mazirat en 1958 (Photo:  Pierre Vals)

• Au-delà de la presse régionale, des magazines se sont aussi intéressés aux origines de l’actrice et aux rapports qu’elle entretenait avec Mazirat. En juillet 1958, comme on l’a vu, Marie-Claire avait dépêché sur place un journaliste  et un photographe maison pour concocter un reportage « grand public » sur Jeanne Moreau et son père, Anatole. L’article était intitulé  « Dans un petit village de l’Allier, au “cœur frais de la France” (sic), le paysan Anatole Moreau prépare un déjeuner d’amoureux…Il attend sa fille »…  Le sujet s’étale sur  6 pages, abondamment illustrées, avec pas moins d’une douzaine de photos, dont 5 en couleur.  Un reportage tout à la gloire de la   réussite de l’actrice et du rôle actif  qu’y a joué  son père, le tout au prix de  quelques libertés prises  avec la réalité. C’est surtout le cas lorsqu’il s’agit d’évoquer de ce que furent les relations entre Jeanne Moreau et son père.  Peut-être, n’aurait-il pas été assez vendeur de s’appesantir sur ces aspects. JM avec autographeC’est ainsi que Yves Salgues laisse entendre qu’Anatole Moreau  était parfaitement au courant des débuts de sa fille sur scène et que, non seulement il n’aurait rien fait pour l’en dissuader, mais   que au contraire, il aurait tout fait pour l’épauler et l’encourager.

Petit florilège… Selon Yves Salgues, Anatole Moreau  aurait proposé à sa fille de lui louer une loge au théâtre des Mathurins pour qu’elle puisse assister à la représentation de Thésée… Or la réalité est toute autre: lorsque Anatole apprend  de la bouche de sa fille qui vient de voir Thésée  que désormais celle-ci  veut être comédienne, sa réaction est pour le moins violente:  » Mon père était saoul et le premier mot qui est sorti de sa bouche a été “ Putain!”. Une actrice c’était une putain. Il lui donna une bonne gifle  et déclara qu’il ne voulait plus entendre de pareilles sornettes » (1).

Autre exemple: Yves Salgues raconte qu’Anatole  lui fait répéter son rôle dans Andromaque, la veille de son audition par Denis d’Inès… En réalité, si cette scène père – fille a bien eu lieu, c’est seulement en  1953, alors que la carrière de Jeanne Moreau a déjà décollé. Cette année-là,  on lui a proposé de reprendre au pied levé le rôle de Suzanne Flon dans la pièce d’Anna Bonacci, L’heure éblouissante, mise en scène par Fernand Ledoux. img021Elle doit  interpréter  le rôle double d’une prostituée qui se prend pour une honnête femme et d’une honnête femme qui se prend pour une prostituée. Suzanne Flon étant tombée brusquement malade, après la toute première représentation, c’est Jeanne Moreau qui va la remplacer. Encore lui faut-il apprendre les répliques en seulement quelques heures: « Son père, plus ou moins réconcilié avec le gagne-pain de sa fille, resta debout avec elle toute la nuit, l’aidant à apprendre par cœur son nouveau rôle, jouant le mari tandis que Jeanne interprétait sa femme et sa maîtresse« , écrit Marianne Gray. (1)

Dernier exemple: Jeanne Moreau aurait averti son père  qu’elle allait passer    le concours du Conservatoire… Si Anatole a bien été tenu au courant, c’est seulement après l’audition: « Quand le Conservatoire m’a dit oui, ma mère a été enchantée, mais mon père a réagi violemment. Il était furieux« . Une version bien différente. Dernier exemple: Anatole Moreau se serait coulé  facilement dans  la nouvelle vie de sa fille : « Dans le tourbillon des succès de Jeanne, il ne perd pas pied, il s’acclimate vite, parlant de chasse avec Jean Marais ou des charmes de la campagne avec Brigitte Bardot qui les ignore. C’est un homme à la recherche de son salut ». Autant de  « clichés » qui permettent de forger un article au style édifiant qui plaira au grand public, même si les faits rapportés sont bien loin de la réalité des premiers pas de Jeanne Moreau dans sa carrière. On était en 1958 et il n’était  peut être pas souhaitable  pour le lectorat du magazine  qu’une jeune actrice se montre en  fille insoumise et rebelle…Ce serait pour plus tard.

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Pour Jeanne Moreau et son père, en 1958, « Le bonheur est dans le pré »…(Photo  Pierre Vals)

• Les photos  prises à Mazirat et leurs légendes sont à l’avenant : « Jeanne Moreau, la star à 15 millions par film, écoute les conseils de la voisine, femme du maréchal-ferrant »…  « Il manquait un bouton à la chemise de M. Moreau. Jeanne a pris un dé et une aiguille et, à cette occasion, s’est faite cousette »…On peut aussi voir l‘actrice « heureuse » de s’éveiller dans la demeure paternelle, ou assise sur le perron, la tête coiffée d’un fichu, en train de feuilleter un catalogue spécialisé dans la chasse  car elle « a commandé pour son père  un équipement perfectionné pour la réouverture de la chasse en septembre », le tout sous le regard attendri d’Anatole Moreau. Jeanne cueillant des tulipes…Jeanne « qui retrouve les rêveries de ses quinze ans » à la pêche, avec son père, Et puis, le bonheur est aussi dans le pré, avec une photo pleine page sur laquelle on voit Jeanne Moreau et son père, assis dans l’herbe, souriants et complices,  sous le regard de deux charolaises, avec cette précision : « Sur les prés de son enfance, maintenant les vaches lui appartiennent »…

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La cueillette des tulipes, à Mazirat (Photo: Pierre Vals)

• Autre photo destinée à montrer que Jeanne Moreau  n’a rien oublié de Mazirat, celle où on la voit en train de courir au beau milieu de la cour de l’école avec les écoliers du village : « Jeanne était au rendez-vous de son enfance. C’est ici même qu’elle a appris à lire »…Une légende là encore quelque peu « arrangée  » puisque l’actrice, entre son enfance à Paris et à Vichy n’a pas été scolarisée  à l’école de Mazirat. Pour les lecteurs de Marie-Claire qui n’auraient pas encore compris la force des liens de l’actrice avec son père et avec son village, Yves Salgues en rajoute encore, en écrivant en conclusion : « De la famille dispersée (…), il reste par delà les mirages des studios, les soirs éclatants de générale, un axe sentimental qui résiste à tout : l’axe Paris – Mazirat »…Quelle belle image !

• Ce n’est cependant pas à Mazirat qu’Anatole Moreau  finira ses jours: « Il a passé les dix dernières années de sa vie chez moi, dans le Midi. Nos relations ont toujours été très étroites et très violentes affectivement, avait confié Jeanne Moreau à l’une de ses biographes (1). Jusqu’au bout, il y a eu de l’agressivité entre nous. Il n’a jamais compris ce que je faisais« . L’actrice rappelait souvent l’anecdote liée à la remise de la légion d’honneur, lorsque son père lui avait demandé peu de temps avant sa mort  : »Mais pourquoi est-ce qu’ils t’ont donné ça? Qu’est-ce que tu as fait?« .

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La Garde-Freinet (Var) où Anatole Moreau a passé la fin de sa vie,  au Préverger, dans le propriété de sa fille

• Anatole Moreau est décédé le 22 janvier 1975, au terme d’un long séjour au Préverger, à La Garde-Freinet, dans la propriété  varoise  que  sa fille, avait acquise sur les conseils de Pierre Cardin et qu’elle a conservée jusqu’en 1984. Pendant cette ultime cohabitation, père et fille ont pu se retrouver autour d’activités comme la taille de la vigne  et les vendanges ou le plaisir de confectionner des plats raffinés. Marianne Gray ajoute que Jeanne Moreau aurait écrit  » une pièce sur la dernière année de la vie de son père et sur sa mort » . Si ce texte existe, il n’a toutefois  fait, à ce jour l’objet d’aucune publication. Depuis longtemps, Anatole Moreau, un homme physiquement usé, souffrait d’un cancer mais tout avait été fait dans son entourage pour le lui cacher, jusqu’à son hospitalisation survenue quelques jours seulement avant sa mort.

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L’église de Mazirat

• Après avoir quitté le tournage de Souvenirs d’en France, un film d’André Téchiné, Jeanne Moreau rejoint sa sœur au Préverger pour l’organisation des obsèques. Pour Anatole Moreau, c’est le moment du retour en terre bourbonnaise. La cérémonie  a lieu le 25 janvier 1975, dans la petite église de Mazirat, avant l’inhumation au cimetière communal où sont alignées de nombreuses tombes  sur lesquelles est inscrit le nom de  Moreau. En pénétrant dans l’église, où elle est accompagnée de son premier époux, Jean-Louis Richard et de son fils Jérôme, l’actrice qui a oublié les us et coutumes des campagnes, a la surprise de constater que les hommes sont disposés  d’un côté et les femmes de l’autre: « Je me suis assise avec mon mari et mon fils. Mais toutes les femmes me regardaient. C’était tellement gênant que je me suis déplacée  pour aller m’installer avec elles ». (1)  Quant à Kathleen, la mère de Jeanne Moreau, qui s’était remariée après son divorce, elle survivra encore quatorze ans à Anatole Moreau. Elle s’est éteinte en novembre 1989, dans un petit appartement d’une maison de retraite de Brighton. Confidence de sa fille: : « Elle était toujours plus en forme quand ça allait bien pour moi (…). Ça avait l’air de lui donner de la force. Ça a été une grande perte pour moi »

JM autographe 3• L’ultime passage  de Jeanne Moreau à Mazirat se situe en 1994. Elle était alors venue assister aux obsèques de Lucie Bodeau, sa marraine. Comme toujours, elle avait demandé des nouvelles de la famille : « Au cimetière, elle m’a demandé comment allait mon père, se souvenait André Moreau, dans les colonnes de La Montagne. Je lui ai dit de passer le voir à la maison, ce qu’elle avait fait pendant environ un quart d’heure ». De son côté, Jean-Yves Auclair, généalogiste et  président de l’association des  Auclair, qui avait découvert une parenté avec Jeanne Moreau, aurait aimé la faire venir en 2016, lors du grand rassemblement familial des Auclair qu’il organise depuis vingt-cinq ans : « Je lui avais envoyé une lettre, mais elle m’avait fait répondre qu’elle ne pourrait pas. Elle était déjà malade. »  Sa sœur, Michelle, avait quant à elle donné son accord à Jean-Yves Auclair. Une promesse qu’elle non plus  n’a pas pu honorer : elle est décédée, le 11 avril 2016, dans sa soixante-dix neuvième année, quelques jours à peine  avant le rassemblement.

Hommage Mazira LMT 2 aout
©  La Montagne -Centre France (2 août 2017)
Tombe de Jeanne Moreau
La tombe de Jeanne Moreau au cimetière Montmartre (21è Division – avenue Cordier) (© Thierry Noisette)
Le Figaro 8 août 2017
©Le carnet du Figaro (6 août 2017): on notera la formule « Mademoiselle Jeanne Moreau »

• Jeanne Moreau ne reposera toutefois pas auprès de son père, en terre bourbonnaise. Ses obsèques ont été célébrées à Paris dans l’intimité, suivies de l’inhumation au cimetière Montmartre. La tombe de l’actrice de se trouve dans la 21ème division -avenue Cordier. Sa famille et ses proches ont toutefois  fait savoir par des avis publiés dans Le Monde et dans Le Figaro qu’un « hommage public lui serait rendu ultérieurement ». Ce pourrait être en septembre en l’église Saint-Roch.

• Du côté de Mazirat, comme l’a laissé entendre le journal  La Montagne, un hommage devrait être rendu à l’actrice. L’association Mazirat Traditions Animations a demandé à la municipalité qu’une plaque à sa mémoire soit apposée à un endroit qui reste à déterminer. Une demande que  Lucette Gagnière, maire de la commune depuis 1989, a retenue : « Personnellement, j’y suis favorable, d’autant que son père était de la commune, qu’il était très intégré et apprécié ».  Un choix sur lequel les élus vont donc devoir se pencher prochainement…Parce qu’elle le vaut bien…

contacts: allier-infos@sfr.fr

NOTES

Dans un souci de simplification, n’ont été retenues ci-dessous que les trois principales sources. Pour les autres, on pourra retrouver leur origine au sein même de l’article.

(1)  Extrait de  Mademoiselle Jeanne Moreau (Marianne Gray, éditions Nouveau Monde éditions, 2003).

(2)  Extrait de  Jeanne Moreau, l’insoumise (Jean-Claude Moireau, éditions Flammarion, 2011).

(3) Extrait de Le Paysan Anatole Moreau prépare un déjeuner d’amoureux…Il attend sa fille  (texte d’Yves Salgues, photographies de Pierre Vals) publié dans Marie-Claire (n° 45 – juillet 1958)

POUR EN SAVOIR PLUS

BIBLIOGRAPHIE

Marianne Gray Bio Jeanne Moreau couverture 

• Marianne Gray : Mademoiselle Jeanne Moreau, éditions Nouveau Monde éditions  (2003). Suite au décès de l’actrice, le livre a fait l’objet d’une nouvelle édition “définitive sous le titre Jeanne Moreau, le tourbillon d’une vie (1928-2017) (320 p, éditions Nouveau Monde édition, 19,90 €). L’ouvrage est ainsi présenté par l’éditeur:

Star essentielle du cinéma français depuis un demi-siècle, célébrée dans le monde entier, Jeanne Moreau a toujours vécu et choisi ses rôles sans concessions. Voici la réédition de sa première biographie « à l’anglo-saxonne », puisée aux meilleures sources, résultat d’une enquête de plusieurs années, de très nombreux entretiens avec Jeanne Moreau elle-même et avec ses proches. Pour la première fois elle se révèle dans toutes les contradictions de ses nombreuses facettes : la femme volatile, énergique, fragile, passionnée ; l’amie des artistes et écrivains, tels Gide, Picasso, Henry Miller, Anaïs Nin, Genet, Cocteau, l’actrice à la fois « cérébrale » et sensuelle de Malle, Truffaut, Renoir, Welles, mais aussi l’alliée des jeunes réalisateurs, celle qui n’hésite pas à soutenir des projets difficiles et se mettre en danger. À la ville l’égérie du couturier Pierre Cardin et l’épouse du réalisateur de L’Exorciste, William Friedkin, et l’amante émancipée de quelques autres. Voici enfin le portrait cinéphile, à la fois intime et pudique, d’une très grande dame du cinéma qui ne cache rien de ses bonheurs comme de ses blessures”.

Moireau Jeanne Moreau, l'insoumise couv.

 ▲

• Jean-Claude Moireau : Jeanne Moreau, l’insoumise, éditions Flammarion (2011).

les-legendes-du-cinema-francais-jeanne-moreau-de-bernard-boye-livre-895054630_L

 • Bernard Boyé : Les légendes du cinéma Français : Jeanne Moreau, éditions Autres Temps (2010)

2841679888

• Stéphane Loisy et Jean-Luc Béjo Jeanne Moreau ; Destin d’actrice, Éditions Carpentier (2016)

613UkUnmtGL

•Alain Guillo : Jeanne Moreau: une étoile!, éditions Les points sur les I (2007).

 9782909283159_h430

• Michaël Delmar : Jeanne Moreau : Portrait d’une femme, éditions Norma (1994)

Biographie, filmographie, liste des pièces de théâtre dans lesquelles elle joué, discographie , dans sa notice sur Wikipedia

 

INTERVIEWS DE JEANNE MOREAU PAR JACQUES CHANCEL

Radioscopie, première interview  diffusée par France Inter, le 9 septembre 1970

Radioscopie, seconde interview diffusée par France Inter le 23 janvier 1976

ARTICLES DE PRESSE ET REVUES CONSULTÉS

• Le Paysan Anatole Moreau prépare un déjeuner d’amoureux…Il attend sa fille  (texte d’Yves Salgues, photographies de Pierre Vals) publié dans Marie-Claire (n° 45 – juillet 1958)

• Disparition : Jeanne Moreau, ravageuse et insoumise (Sandrine Marquès et Bruno Lesprit), Le Monde (2 août 2017).

• L’amour Moreau, dossier publié par Libération (1er août 2017) : Jeanne Moreau : elle était une voix – Une femme aux mille visages – Les combats d’une frondeuse – Jeanne Moreau en 2011 : « L’ensemble de mes films ne dessine pas un autoportrait »…

Jeanne Moreau, une femme moderne (Le Nouvel Obs, 2 août 2017)

• Jeanne Moreau : “Oui, j’ai vécu comme un garçon”, entretien avec François Simon dans le Figaro Madame, 6 août 2012).

Le passé bourbonnais de Jeanne Moreau : articles de Tanguy Olivier, Matthieu Perrinaud… ( La Montagne, 1er août 2017).

• Vers un hommage de Mazirat : la commune pourrait décider d’honorer Jeanne Moreau (La Montagne, 2 août 2017).

•  Jeanne Moreau et ses films tournés en Auvergne (La Montagne)

 

QUELQUES HOMMAGES  À L’ACTRICE…

DANS LA PRESSE RÉGIONALE…

LMT 1er Août 2017 Jeanne Moreau

Jeanne Moreau Hommage LMT 1 aout 2017
▲ © La Montagne  (1er août 2017) ▼

Jeanne Moreau MAZIRAT LMT 1 août 2017

Midi libre

▲ © Midi Libre (1er août 2017) ▼

Midi libre 2

La dépêche du midi 1 aout

▲  © La Dépêche du Midi (1er août 2017)  ▼

La dépeche du midi 2

 

Sud Ouest 1 aout

▲   © Sud-Ouest (1er août 2017)

ET DANS LA PRESSE NATIONALE.

LM 2 08
▲ © Le Monde (2 août 2017) ▼

L 2 08

Le parisien Couv 1 aout 2017

▲ © Le Parisien (1er août 2017) ▼

Le Parisien 1 aout

 

Le figaro 1 aout
©   Le Figaro (1er août 2017) ▲

Libération

▲ © Libération (1er août 2017) ▼

LIBERATION 2

JM Paris match 28 janvier 1950
© Paris-Match: la première (janvier 1950) et l’ultime couverture (août 2017) consacrées à Jeanne Moreau

PM JM hommage

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   La première apparition de Jeanne Moreau au cinéma (1949).. dans un film de Jean Stelli…
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et la dernière, dans une film d’Alex Lutz, en 2015

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JM autographe 5
Jeanne Moreau et Alain Delon 

D’AUTRES DESTINS D’ACTRICES, À LIRE SUR VU DU BOURBONNAIS 

Suzy Carrier studio Carlet

SUZY CARRIER

(Maurice SARAZIN)

 

Lise Bourdin photo double DFH - Copie

LISE BOURDIN

(Jean-Paul PERRIN)

 

09 Yvonne Rozille

YVONNE ROZILLE

(Laurence DEBOWSKI)

 

Robinne lysiane

GABRIELLE ROBINNE

(Jean-Paul PERRIN)

 

morene-bnf-gallica

ANNIE MOURRAILLE 

(Jean-Paul PERRIN & Maurice SARAZIN)

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